LE PRINCE D'ARENBERG ET LE COMTE DE JUIGNÉ
Deux noms qu'il est difficile de séparer, parce qu'ils appartiennent à deux inséparables du turf. Les électeurs de 1889 les ont renvoyés à la Chambre, où ils sont deux des représentants distingués du parti conservateur. La politique et le turf ne les empêchent pas de s'intéresser à tout ce qui est art, et le prince d'Arenberg fait partie, je crois, de la commission chargée de choisir les objets de sculpture qu'on donne en prix à Longchamp.
Les deux associés de la casaque orange et rouge, qu'une sympathie réciproque eût infailliblement rapprochés en dehors des questions d'intérêt, ont débuté sportivement en 1867. Leur premier succès date de 1876, où, ayec Jongleur, leur meilleur produit, ils gagnèrent en France le Grand Critérium et le prix de Condé, et les Criterion Stakes à Newmarket. L'année suivante, Jongleur enlevait la Grande Poule des Produits, le prix du Jockey-Club et le prix Royal Oak; il arrivait second dans le Grand Prix de Paris, battu par Saint-Christophe, qui certes ne le valait pas. Envoyé en Angleterre, il gagnait les Select Stakes et le Cambridgeshire.
26o LES COURSES DE CHEVAUX.
. A quatre ans, Jongleur était vainqueur du Biennal, des prix d'Apremont, de Dang-u, de Deauville et d'Ispahan, rapportant ainsi dans sa carrière de courses 870000 francs d'argent public. Quelque temps après, en prenant un galop d'exercice, il s'enfonçait un clou dans le sabot et mourait du tétanos. Si j'insiste autant sur Jongleur^ c'est que ce fut une grosse perte pour le haras, car il était le vrai type de l'étalon, d'une noblesse rare avec des membres irréprochables, et il n'est pas possible de prévoir ce qu'il aurait pu donner.
L'associé du prince d'Arenberg possédait dès sa jeunesse toutes les qualités requises pour bien diriger une écurie de courses : d'abord une grande sûreté de jugement pour deviner les qualités des jeunes poulains : il l'a prouvé en achetant .autrefois Montargis, et plus récemment la pouliche Bigorre, dont les excellents débuts à deux ans se spnt confirmés à trois ans. Il a aussi une entente parfaite de l'entraînement et sait à première vue quand ses chevaux sont en forme. Il les engage avec beaucoup de discernement et nul n'a mieux que lui le secret de faire une bonne récolte en province. J'ajoute qu'il s'entend à merveille à donner les ordres à ses jockeys et que plus d'une course gagnée a été due à la précision avec laquelle il a fait monter le vainqueur.
J'ai visité presque tous les haras de France et une bonne partie de ceux d'Angleterre; je n'ai trouvé nulle part une installation aussi confortable, aussi complète, aussi pratique et à la fois aussi simple qu'à Bois-Rouaud, la propriété de M. le comte de Juigné. On reconnaît la main du sportsman expérimenté, de l'homme connaissant le cheval.
En 1887, MM. de Juigné et d'Arenberg faisaient au Tattersall la vente complète de leur écurie, avec l'intention manifeste de se retirer des courses. Mais personne à ce moment n'avait pris au sérieux leur détermination. On savait que, pour s'éloigner définitivement de la scène hippique, il faut n'y avoir pas cueilli les lauriers dont les deux associés avaient fait une moisson, et n'y pas jouir comme eux d'une considération et d'une popularité bien méritées. Ce n'était pas sérieux.
PROFILS DE SPORTSMEN. s6l
MM. de Juigné et d'Arenberj ont eu a leur senice les meilleurs entraîneurs, Henrj' Jennin^s, Charles Pratt, et les meilleurs jockeys. Carrait, Rolfe et Hartley. Ainsi que c'était facile à prévoir, les deux associés n'ont fait, il y a quatre ans, qu'une simple vente de réforme, ce qui est le cas de toute écurie bien menée, ■ Je me rappelais à leur sujet l'histoire de ce grand financier qui s'était dit un beau jour : t Pourquoi ne vendrais-je pas mon hôtel avec tous les objets d'art qui le meublent? > On se lasse de tout. Il se croyait lassé. A peine l'affaire faite, il eut la nostalgie des choses qu'il avait le plus aimées et dont il avait cru pouvoir se séparer sans douleur. Il paya le double pour reconquérir ce qu'il avait vendu.
MM. de Juifrnè et d'Arenberg, n'étant pas à l'abri des suggestions de ce genre, ne firent qu'une fausse sortie. De nouveaux succès les attendaient d'ailleurs sur nos hippodromes et sur les hippodromes belges, où Tantale a fourni une assez fructueuse carrière. Les deux associés ont depuis renforcé leur production, ce qui fait que Bois-Rouaud reste un de ces étabhssements qu'un pays comme le nôtre ne saurait perdre sans un grand préjudice pour les intérêts de son élevage.
CHAPITRi: XI
liENRY JENNINUS
Je Sténographie un petit bout de conversation du doyen dta entraîneurs, surnommé ■ le vieux chapeau ». Je reproduis fidèlement les sons qui me parviennent, ("est une langue extrêmcm8nt bizarre, qui peut tenir sa place entre le chinois et le zoulou.
Un des propriétaires s'approche timidement et le questionne
• Eh bien ! Jennings, que pensez-vous du cheval ? > Jennings relève son grand chapeau, qu'il rejette en arrière, secoue la tête comme un chien qui se cherché une puce à l'épaule, disperse, en se grattant, les cheveux d'une mèche qui folâtre au milieu de son front, et... écoutez-le :
« Et puis, tu sais.... Tcha! tcha! tcha!... Vous très fort.... Oua! oua! oua!... Et puis... ça m'est égal.... Vous faites comme vous voulez. Tcha! tcha! tcha!... Et puis, le cheval.... Oua! oua! oua! »
La plupart du temps l'interlocuteur a l'air de comprendre et s'en va satisfait.
Henry Jenning-s est un millionnaire ; il en profite pour s'abandonner à toutes les divagations de son caractère extrêmement fantasque.
Il débuta en France au service du vieux Thomas Carter, qui l'avait engagé en même temps que son frère Carter. Il devint son jockey. Le nom de Thomas Carter se rattache à la naissance de nos courses. Alors qu'il était au service de Lord Seymour, à la Porte-Maillot, n'ayant pas encore trouvé la compagne de son choix, il avait fait venir sa sœur pour tenir la maison. Mlle Carter aida son frère en révélant des qualités solides de ménagère, qu'elle devait mettre plus tard au service de son mari. Elle ne tarda pas, en effet, à devenir Mme Henry Jennings, « madame Henry >, comme l'appelaient les garçons d'écurie, qui l'avaient en vénération.
Jennings se plaça bientôt comme entraîneur chez le prince Marc de Beauvau. Il eut ensuite la direction des écuries Beauvau-Komar, baron Nivière, Nivière et Lagrange. C'est pendant cette période qu'il eut tant de peine à s'entendre avec son frère.
Le comte de Morny l'appela ensuite à diriger son écurie. 11 entraîna, à la mort de ce dernier, pour MM. de la Charifie, Delâtre, Nanquette, André, Aumont, le comte de Juigné et le prince d'Arenberg. Parmi tous ces propriétaires, il n'en est pas un qui n'ait rendu justice aux qualités de tête et de cœur de Mme Jennings. Elle apportait la plus grande aménité dans ses rapports avec les patrons de son mari et ses employés. Toutes les fois que Henry Jennings, par la bizarrerie de son caractère, avait fait des mécontents, la bonne humeur et la bonne grâce de Mme Jennings savaient les ramener.
PROFILS d'entraîneurs ET DE JOCKEYS. 205
On lui demandait son appréciation personnelle sur les chevaux, et bien qu'elle la donnât avec une réserve calculée pour ne pas empiéter sur les prérogatives de son mari, on y attachait du prix.
Elle personnifiait la femme de l'entraîneur, compagne indispensable de l'homme actif chargé de la direction d'un grand établissement de courses.
Si le métier d'entraîneur est un métier lucratif, faisant prendre à celui qui l'exerce le chemin de la fortune, dont s'écarte souvent en même temps le propriétaire son maître, il faut que l'ordre et la tenue régnent dans la maison, grâce à la main exercée et à l'œil vigilant d'une ftiénagère habile. Sans cela, le coulage emporte les bénéfices et l'homme arrive au bout de sa carrière sans avoir fait d'énonomies et sans avoir mis ses dernières années à l'abri du besoin.
La femme de l'entraîneur est pour plus de moitié dans le succès d'une écurie. C'est elle qui par son exemple répand au logis le charme de la vie réglée. C'est elle qui assure le confort d'un personnel difficile à mener. C'est elle qui préserve des tentatives funestes d'une bande corruptrice le mari que son influence rappelle au foyer. C'est elle qui intercède en faveur des coupables et atténue la sévérité du maître. C'est elle qui. avec un tact parfait, sans oublier la distance qui sépare l'entraîneur des propriétaires, reçoit ces derniers en les entourant de raille prévenances qui les disposent à l'indulgence et à la philosophie, si nécessaires dans une carrière semée de déboires.
Henry Jennings fut très affligé au moment où il perdit sa femme, morte à l'âge de soixante-quatorze ans.
Comme tous les propriétaires qui avaient usé de ses services ont fini par s'en lasser, il possède maintenant des chevaux pour son propre compte, et naturellement les conduit à sa fantaisie, qui n'est pas mince.
Probablement en souvenir de ses commencements, il s'imagina, il n'y a pas longtemps, d'entraîner ses chevaux dans le Bois de Boulogne, au risque de les voir venir en contact, dans leurs
galops, avec de paisibles promeneurs à pied ou à cheval. Il causa des accidents, notamment un matin où l'un de ses poulains, Young-George, bouscula un buggy, le démolit et se démolit lui-même.
Jennings avait vendu son établissement de la Croix Saint-Ouen, où une surprise plus grande encore que celles qui les avaient étonnés, était réservée à ses voisins.
On ne tarda pas à apprendre qu'il se remariait avec des promesses de paternité instantanée. Il épousait une toute jeune fille, sa nièce, confiée à sa garde. Dernièrement il a quitté la France pour aller s'installer définitivement en Angleterre. Combien de temps y séjoumera-t-il? Nul ne le sait, pas même peutêtre son Old-Hat.
CORNILLET
L'Asmodée des courses : c'est lui qui soulève la nuit les toits des écuries de Chantilly pour épier le sommeil des chevaux. Il est à la fois Asmodée est Ahasvérus. Sa légende est calquée sur celle du Juif Errant. Dès son enfance il fut condamné au mouvement perpétuel ; je ne sais si l'on y ajouta l'immortalité : je le voudrais, attendu que Cornillet est un homme précieux, qui sera difficilement remplacé sur le turf! — Marche! marche! Cornillet! lui a crié le génie des pistes.
GROUPE DES ENTRAINEURS.
I. George Cunnington. — 2. Tom Cunnington. — 3. Tom Hurst. — 4. Denmam. — 5. R. Count. — 6. Carratt. — 7. Stripp. — 8. Lynham. 9. Ch. Cunnington. — 10. T.-R. Carter. — 11. F. Carter. — 12. G. Rothera. — i3. A. Archer. — 14. R. Carter. — i5. W. Clout. — 16. Laisnel. — 17. Ch. Pratt. —18. T. Carterneveu. — ig. Webb.
Groupe des cnlraineure.
PROFILS d'entraîneurs ET DE JOCKEYS. 26g
Et depuis ce temps Cornillet n'a jamais cessé d'être en route entre Paris et Chantilly, entre Chantilly et Compiègne, entre Paris et Epsom. Il a été un précieux collaborateur pour les journaux hippiques, le Sport et \q Jockey. Tous les hippodromes de Paris l'ont vu, tous les commissaires le connaissent, tous les jockeys, tous les entraîneurs lui font bon accueil.