CHAPITRE XII
LE HAXDICAPEIR.
Le handicapeur est un fonctionnaire rétribué par les sociétés et chargé d'équilibrer par les poids les chances de chevaux d'un mérite différent dans des courses appelées handicaps. Le handicap est un mot qui n'a jamais été clairement défini. Sa traduction littérale est : la main dans la casquette.
Il est probable qu'à l'origine le handicapeur sortait d'un chapeau, au hasard, les chevaux dont il avait à fixer le poids.
Tout n'est pas roses dans le métier de distributeur de poids, et on a beau prendre pour enseigne : « A la juste balance », comme les gens qui pèsent les bourgeois et les nourrices dans les Champs-Elysées, on n'en est pas moins houspillé. Je ne sais pas comment se comportent MM. les Anglais vis-à-vis du Handicaper, mais il faut croire qu'ils se donnent la satisfaction de ne
pas leur ménag-er les mauvais compliments, tout comme en France.
Quand le handicapeur est connu, ce qui arrive généralement, étant donnée la difficulté de garder l'incognito en pareille circonstance, il est rare qu'il puisse mettre le pied sur un champ de courses sans entendre des réflexions désagréables, souvent formulées en termes peu gracieux.
De temps en temps on l'aborde en face pour lui demander quel est l'aimable crétin qui a fait le handicap. D'autres fois, l'attaque est moins directe : c'est en passant prl^s de lui qu'on laisse tomber de méchants propos à son oreille. Il a fait exprès de mal faire les poids. On devine bien l'intérêt qu'il a à favoriser telle ou telle écurie, et autres phrases malveillantes, qui généralement ne sont pas relevées.
Je comprends très bien que dans de telles conditions le handicapeur devienne un oiseau rare en Angleterre.
C'est un métier bien difficile Que de faire avec équité Un handicap où chacun brille Et dont chacun soit enchanté.
Pour ma part, on me donnerait le budget d'un président de la République, avec traitement facile à dépenser, même en voyage, que je renoncerais à une fonction qui ne rapporte jamais le plus petit honneur. On n'a même pas la reconnaissance du propriétaire qui gagne la course, car celui-ci se dit : « Si je remercie le handicapeur, il croira que c'est à lui que je dois mon succès et il montera mon cheval dans les prochains poids. Il vaut mieux l'entretenir dans la pensée que c'est le hasard qui m'a servi. »
Quant aux vaincus, il n'est pas de coups de lardojr dont ils ne cherchent à percer le flanc du malheureux condamné... à contenter tout le monde.
Ce qu'il faudrait, il me semble l'avoir déjà dit, c'est que les handicaps fussent anonymes, pour éviter à leur auteur le désagrément de se voir à tout propos traité comme un monsieur
dont la pièce est sifflée. Le handicap a besoin aussi d'être travaillé comme un poème, jusqu'à ce quf le tour et la rime en soient riches.
L'idéal du handicap serait que tous les chevaux arrivassent ensemble : le plus mauvais tête à tête avec le meilleur, grâce à une surcharg-e judicieusement imposée à ce dernier.
Un cheval imprudemment lâché fait d'un handicap une course dont l'insuccès est certain, et vraiment le propriétaire dont le cheval est lâché n'a même pas lavantag-e d'en bénéficier en pariant, puisque c'est un peu comme si on lui faisait faire cavalier seul.
Défions-nous par-dessus tout des handicaps au jupfé. Le handicap doit être une sorte de compensation pour les écuries malheureuses; mais il faut mettre un cheval à môme de gagner sans pour cela décourager d'avance tous ses concurrents, car dans ce cas ce n'est plus un service qu'on lui rend, c'est un pavé dont on l'écrase.