‹ Les courses de chevaux en FranceChapitre 56 sur 76 · CHANTILLY. 2C · texte numérisé non relu

CHANTILLY. 2C

— Vous aller brûler ma maison, messeigneurs ! « A quoi l'on répond :

— Mets ta maison sur la carte, aubergiste ! »

Ainsi chroniquait Chapus. Mais depuis cinquante ans un léger changement s'est opéré. Pas le plus petit feu de Bengale. Silence complet sur la pelouse à partir de neuf heures. Les quelques sportsmen qui campent dans les pavillons dépendant de leurs écuries trouvent que se coucher de bonne heure est le meilleur des sports. On n'entend plus le son des trompes que le soir, quand les gens de vénerie s'exercent.

C'est cependant un jour très curieux que celui du prix du Jockey-Club, le Derby de Chantilly. Notre Newmarket français, qui d'ordinaire est une Thébaïde, se transforme une fois par an et devient la ville la plus vivante du monde pendant douze heures : le jour du Derby. La veille encore c'était la demeure du sommeil. Le voyageur attardé qui rentrait chez lui après neuf heures, en longeant la forêt, se guidait à la clarté un peu pâle de la lune.

Donc, la veille du Derby, calme plat à Chantilly. Ce n'est que le matin que l'animation commence.

Les rues se remplissent de mendiants. Il y en a de tous les pays et de toutes les formes, compris la vieille anglaise, qui, paraît-il, a douze millions en consolidés, et mendie par habitude ou par ordonnance de son médecin. ^

Ce qu'il y a de plus curieux à Chantilly le jour du Derby, ce sont les hôtels. Tous ces hôtels sont suffisants pour héberger une trentaine de voyageurs. Mettons qu'il y ait trois hôtels : cela fait quatre-vingt-dix ou cent voyageurs au maximum. Il y a deux mille personnes imprudentes qui inventent comme partie fine d'aller déjeuner à Chantilly le jour du prix du Jockey-Club.

Ce qui se passe alors dans les hôtels est inénarrable. On improvise des tables, qu'on va installer jusque dans les greniers. Dans la cour, il y a des déjeuneurs sur chaque pavé. On a eu beau réquisitionner tous les poulets des environs, dévaliser les bouchers, faire venir de Paris des wagons de langoustes et des

tombereaux de bottes d'asperg"es, les scènes déchirantes de la Méduse ne tardent pas à se multiplier.

Un Anglais offre 5o louis d'une côtelette et 3ooo francs d'une cuisse de poulet pour sa femme. Il y a bien le buffet de Rouzé dans Tenceinte du pesage, mais Rouzé a sa part de bouches à nourrir et à désaltérer.

Chez les entraîneurs, tout le monde est sur le pont. C'est le jour où l'on reçoit des amis, les confrères d'Outre-Manche. Une grande table, dans la salle à manger, est surchargée d'un rosbif gigantesque, d'un jambon phénoménal, d\in pâté pyramidal, comme si Gargantua allait venir. Cinquante bouteilles de Champagne sont alignées sur le buffet.

On peut être sûr que le soir il y aura table rase.

A Chantilly comme à Epsom, le Derby Day est, pour les Anglais surtout, prétexte à c nopces et festins ». Sans compter la musique, que j'oubliais.

Un matin, attiré par cette solennité hippique, je passais devant une des écuries les plus connues de la ville. Les chevaux rentraient de la promenade ; je me mis à causer un instant avec l'entraîneur, nous discutions les chances des favoris. Son fils revenait à cheval avec les autres jockeys ; il mit pied à terre dans la cour, fit entrer son poulain dans le box, ôta sa veste et, les manches de chemise, retroussées jusqu'au coude, pansa son coursier avec le j)lus grand soin, en accompagnant son travail du petit sifflotement traditionnel. L'opération dura bien une demi-heure. Tout à coup le jeune homme jeta sa brosse à terre, remit la couverture sur son cheval et, toujours en manches de chemise, entra en face dans la maison, s'installa au piano et joua avec beaucoup d'âme, en vue de charmer ses invités le soir.

< Est-ce qu'il fait ça tous les matins? demandai-je à son père.

— Tous les matins. Il rentre de la promenade et, quand il a fini son cheval, il se met au piano. »

J'aurais voulu lui demander de me jouer le Dernier pansage de Weber\

A partir de neuf heures, la circulation commence dans la

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forêt. Les premiers trains ont amené déjà quelques milliers de voyageurs. C'est l'heure des g"ens, pas les plus bêtes ceuxlà, qui apportent leurs victuailles pour déjeuner dans le taillis.

Dès ce moment, la route des Aig-les, qui aboutit aux tribunes, ne sera plus qu'un nuage de poussière, car elle sera continuellement sillonnée par les voitures de la localité conduisant à fond de train les voyageurs de la gare. Un peu après neuf heures, arrivent les gardiens de la paix, pressés de prendre leurs postes aux abords des tribunes et de la piste. Les gardes de monseigneur le duc d'Aumale, en grand uniforme, tunique bleue, pantalon bleu et- guêtres chamois, se tiennent de préférence près des barrières de la forêt.

Les Parisiens commencent à affluer, ainsi que les Parisiennes de toutes nuances. La descente des trains vaut à elle seule tout un poème. Ce que l'observateur surprend de secrets à la descente des marchepieds est incalculable.

Les trains qui arrivent amènent ce qu'on appelle une foule gaie et bien disposée.

Quand on n'est ni gai ni bien disposé, on. ne s'embarque pas pour le Derby de Chantilly !

Parmi les Parisiens envahisseurs de la ville, il y en a qui se répandent chez les entraîneurs ou qui les questionnent sur leurs portes.

« Avez-vous vu le cheval de Soubeyranr

— Le crack est-il arrivé?

— Qui est-ce qui vient le monter? »

Et des potins sans nombre :

« J'ai envie de le jouer placé.... S'il gagne, celui-là, je le mange! »

Très curieux le monsieur qui s'engage à manger un cheval. Il est rare qu'il tienne parole. Quel est le cheval qu'on pourrait s'engager à manger? Quel est le cheval dont on peut dire : Il ne gagnera pas!

Que j'ai vu de démentis reçus en pareil cas!... Je me souviens qu'il y a deux ou trois ans j'étais persécuté aux courses par un

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raseur infatigable qui voulait me forcer à lui indiquer d'avance tous les g-ag-nants.

Fort énervé et décidé à en finir avec cet animal insupportable, je consulte une bonne fois mon prog^ramme et, après mûr examen, croyant avoir trouvé le cheval absolument impossible, je lui dis : « Prenez celui-là ! »

Cinq minutes après, mon homme se jetait dans mes bras, en m'appelant son bienfaiteur ; il avait parié à vingt sur mon indication et gagnait vingt mille francs !

Depuis ce jour mémorable, je n'ai pas pu me débarrasser de cet oiseau reconnaissant.

A midi, la pelouse est encore verdoyante; le soleil darde ferme sur les grandes écuries; la journée sera chaude! On admire la piste : les petites pâquerettes s'entr'ouvrent avec confiance et allaitent les insectes, sans se douter que tout à l'heure il faudra courber le front sous le pied des bookmakers et des cohortes parieuses.

Les jockeys anglais sont débarqués. Voici Webb, le célèbre Webb, qui vient monter un favori ; il est entouré de trois ou quatre Anglais formant son escorte.

Combien croyez-vous que ça va lui rapporter de monter un favori?.. . S'il ne gagne pas, 5ooo francs ; et s'il gagne, 12 5oo francs au moins.

C'est un grand seigneur que ce Webb ; il est mis à la dernière mode : c'est Poole qui l'habille, c'est Roberts qui le chausse; je ne sais quel est le chapelier en renom digne de le coiffer. Les boutons de sa chemise, de la plus fine batiste, sont en diamants; l'épingle de sa cravate enchâsse le plus pur œil-de-chat du Royaume-Uni.

Il arrive avec sa cravache comme Sivori avec son violon. Cinq minutes de son talent valent dix mille francs !

Quand PYed Archer s'est marié, avez-vous vu quelles noces on lui a faites ! Les propriétaires pour lesquels il a monté en courses se sont mis l'imagination à la torture pour trouver les cadeaux qui pouvaient le flatter. L'un lui a donné une voiture tout attelée ;

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un autre, un mobilier de prince. On a cherché pour lui plaire les objets d'art les plus précieux.

Des bœufs entiers ont été rôtis sur la plaine de Newmarket et distribués aux pauvres en son honneur.

Si je ne craignais de faire concurrence au chroniqueur chargé de raconter comment on couronne un tsar, je décrirais les noces d'Archer, et je ne sais pas si j'aurais le dessous.

A propos de jockeys, il ne faut pas que j'oublie un détail amusant.

Ils habitent presque tous Chantilly, où ils montent à l'exercice à quatre heures et demie ou cinq heures du matin. A dix heures, ils prennent le train pour aller aux courses, soit à Longchamp, soit ailleurs. Il en résulte que le soir, quand il s'agit de rentrer à domicile, ils sont très fatigués et pris d'une irrésistible envie de dormir.

Vous devinez qu'il n'est pas de jour où un jockey ne dépasse la station de Chantilly.

Ceux qui ont le sommeil le moins dur s'aperçoivent de leur erreur en arrivant à Creil; là ils réveillent un aubergiste, — au Cheval Blanc, je crois, — qui fait atteler une carriole et les ramène vers trois heures du matin.

D'autres vont jusqu'à Amiens.

Enfin on m'a affirmé que Gibson, un vrai dormeur celui-là, était allé jusqu'à Bruxelles! Et, voyez s'il est incorrigible : ayant repris de Bruxelles le train pour Chantilly, il dépassa encore la station au retour et se réveilla à Orry. Cette fois, pour se punir, il rentra chez lui à pied.

Quand il est une heure, la pelouse de Chantilly est noire de monde. Alors on perçoit un si grand nombre de bruits divers, qu'on n'entend pour ainsi dire plus rien du tout. On croit voir au pesage un tourbillon roulant de sportsmen affolés.

La cloche sonne pour le Derby. Chacun gagne sa place. On se tait jusqu'à l'entrée des chevaux. Les voici. On les désigne par leurs noms. Qu'il est beau!... Quelle action!... Quel galop!... Sûr, c'est le vainqueur!... Nouveau silence. Voici la série des

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fauxdËparts. Il y a des ^ens que cela impatieitte, ilyenad'autres que cela assoupli. Enfin le signal est donné. Tout le monde se lève dans les tribunes. Deux minutes d'anxlète, et le nom du vainqueur est proclamé par quinze mille bouches. Les uns sont gais, les autres tristes. Quelques-uns vont trinquer pour fêter un triomphe, d'autres pour oublier une défaite.

Une demi-heure après, la pelouse est déserte. Chantilly est replongé dans son calme. Les trains du Nord ont emporté les Parisiens!...

Sur la pelouse, il ne reste plus que quelques gamins furetant au milieu d'un amas de petits papiers dont l'herbe est jonchée i morceaux de cartes, fragments de programmes, tickets de bookmakers.

Voilà le Derby de Chantilly !

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