‹ Les courses de chevaux en FranceChapitre 57 sur 76 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Le Grand Prix de Paris a été fondé en i863 pour les chevaux de trois ans. Depuis lors il a été couru régulièrement chaque année, sauf en 1671, Tannée de la Commune. Vingt-six chevaux jusqu'ici sont donc sortis vainqueurs de cette épreuve, la plus célèbre et la plus suivie des courses de notre pays. De ces vingtsix gagnants, quatorze sont nés en France, dix en Angleterre, un en Autriche et un aux États-Unis. Ces résultats montrent que la course a bien conservé le caractère international qu'on avait tenu à lui donner dès Torigine.

Le prix, abstraction faite des entrées et des forfaits qui viennent s'y ajouter et qui s'élèvent en moyenne à une quarantaine de mille francs, est de 100 000 francs. Il est offert moitié par la Ville de Paris, moitié par les cinq grandes Compagnies de Chemins de fer. C'est une générosité intelligente, car le sacrifice que s'imposent la Ville et les Compagnies est largement compensé par les recettes que cette fête leur procure en créant un grand mouvement de voyageurs et un courant d'affaires dont profite l'octroi. Aussi les conseillers municipaux, qui font chaque année

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des difficultés quand vient le moment de, voter cette allocation, ne peuvent-ils sérieusement soutenir qu'ils veulent ménager les finances de la Ville. L'économie n'est qu'un prétexte, et il est inutile d'indiquer plus clairement le sentiment qui les guide. Fort heureusement d'ailleurs l'opposition est restée jusqu'à présent en minorité.

On a dit que, si la Ville et les Compagnies refusaient leur concours, la Société d'Encouragement serait assez riche pour s'en passer. On oublie l'article 12 de son règlement, qui réserve exclusivement aux chevaux français tous les prix donnés par elle. Il faudrait donc commencer par retirer à la course son caractère international ; mais on ferait disparaître en même temps l'intérêt spécial qui s'attache à cette épreuve et sa légitime popularité.

Il semblait téméraire, à l'origine, d'admettre les chevaux anglais à concourir avec les nôtres dans des conditions d'égalité absolue; leur supériorité paraissait alors si bien établie, que l'on considérait les chevaux français comme battus d'avance. Pourtant une chance heureuse voulut que, en i863, l'année même de la fondation du Grand Prix, l'élevage français possédât une pouliche de trois ans d'un mérite exceptionnel. C'était la Touques^ à M. de Montgomery. Après sa victoire sur Dollar dans le prix du Jockey-Club à Chantilly, les moins optimistes commencèrent à espérer son succès. Mais, le jour de la bataille, la Touques dut se contenter de la seconde place, derrière le cheval anglais The Ranger, Aussitôt les alarmistes de triompher : si l'on était battu dès la première année et avec un pareil champion, que serait-ce les années suivantes?

Le hasard se chargea de la réponse : il nous donna presque simultanément Fille de VAir^ Vermout et Gladiateur, Mais il convient d'ajouter que ces hasards-là avaient été préparés par des propriétaires comme le comte de Lagrangeet M. Delamarre. Fille de VAir gagna les Oaks en Angleterre, Vermout battit dans le Grand Prix le vainqueur du Derby anglais, et Gladiateur les surpassa l'un et l'autre, en gagnant successivement le Derby et le

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Grand Prix. Ces brillants résultats furent obtenus en 1864 et i865. La défaite de la Touques avait donc été promptement réparée.

Jamais l'hippodrome du Bois de Boulogne ne retentit d'acclamations plus enthousiastes que le jour où Vermout triompha de Blair-Athol\ c'est que sa victoire était aussi glorieuse qu'inattendue. Presque inconnu la veille, sacrifié en quelque sorte à son compagnon d'écurie Bois-Roussel^ il se montrait tout d'un coup supérieur non seulement à ce dernier, mais à la célèbre Fille de VAir et au vainqueur du Derby, qui était incontestablement un des meilleurs chevaux de son temps.

Vermout était un cheval froid ; sa victoire le grisa moins que ses admirateurs, qui parlaient de le porter en triomphe : il rentra paisiblement au pesage. Il n'a pas été moins heureux comme étalon, et c'est encore à lui que l'élevage français doit la plus brillante victoire qu'il ait remportée par la suite, dans le Grand Prix. Vermout est, en effet, devenu le père de Boïard, qui gagna facilement le Grand Prix de 1873, où il battit son compatriote Flageolet et Doncaster^ vainqueur du Derby. Ce dernier était, comme Blair-Athol, un animal de grande valeur, et l'on ne pouvait pas considérer comme un mince succès de l'avoir relégué au troisième rang. Aujourd'hui Vermout est mort et Boîard est en Russie, où son nom le prédestinait à finir ses jours.

Dix ans après lui, un autre cheval français a battu dans le Grand Prix le vainqueur du Derby : c'est Frontin, au duc de Castries, qui l'emporta sur Saint-Biaise, après une lutte palpitante. Ce combat fut malheureusement fatal aux deux adversaires : Frontin ne reparut plus sur le turf et Saint-Biaise aurait mieux fait, pour sa gloire, de n'y jamais revenir.

En 1887, les deux premiers chevaux du Derby, Merry Hampton et The Baron, traversèrent inutilement la Manche pour disputer le Grand Prix. Ils durent se contenter de la seconde et de la quatrième place. La victoire fut pour Ténébreuse, qui partage seulement avec deux autres pouliches. Sornette et Nubienne, la gloire d'avoir cueilli ce laurier.

En 1888, Stuart, à M. P. Donoii, a triomphé si brillamment

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du second du Derby, Crowberry^ que les Anglais présents à la course n'hésitèrent pas à le proclamer le meilleur poulain de son âge dans le monde entier.

Une autre lutte aussi palpitante que favorable aux couleurs françaises fut celle de Glaneur, Drummer et Ryshworth en 1869. Le premier, qui appartenait à M. Lupin, ne l'emporta que d'une tête, et ses partisans eurent une émotion terrible, car ils savaient que cet animal fantasque et volontaire n'aimait ni la lutte ni les coups de cravache. Heureusement son jockey, Kitchener, possédait un inaltérable sang-froid : c'était lui qui avait déjà conduit Vermout à la victoire. Il resta impassible comme s'il gagnait facilement, et Glaneur, dont la moindre imprudence eût dérang-é l'allure, se conduisit très sagement en voyant qu'on ne lui demandait rien d'extraordinaire.

En 1878, la lutte ne fut pas moins émouvante, mais l'issue n'en fut pas aussi favorable aux éleveurs français. C'était l'année de l'Exposition et les circonstances donnaient au Grand Prix un relief tout particulier. Les concurrents eurent sans doute conscience de la grandeur de leur tâche, car une lutte désespérée s'engagea à la fin du parcours entre Thurio, qui appartenait au prince Soltykoff, et les deux représentants de l'écurie Lagrang^e, Insulaire et Inval. Le cheval anglais ne l'emporta que d'une encolure, très difficilement.

Lorsque Tristan fut battu, en 1881, par un cheval américain, Foxhall, sa défaite ne fut ni plus aisée ni moins honorable. Tristan, quoique né en Angleterre, appartenait à M. Lefèvre et portait la casaque tricolore. Son adversaire est un des héros du turf : il a gagné plus tard les deux grands handicaps anglais, le Césaréwitch et le Cambridgeshire.

Un an après la course de Thurio, Insulaire et Inval, une lutte semblable s'engagea entre Nubienne, à M. Edmond Blanc, Salteador et Flavio IL Elle se termina en faveur de la première ; mais l'élevage anglais ne fut pas représenté dans cette épreuve, parce que tous les concurrents d'Outre-Manche s'étaient retirés devant le vainqueur du Dèrby, Sir Bevys, lequel ne put figurer dans la

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course par suite de la mort de son propriétaire, survenue entre le Derby et le Grand Prix.

Il faut signaler enfin le dead beat de Fervacques et de Patricien en 1867. A la seconde épreuve, Fervacques^ qui appartenait au propriétaire de la Touques, ne l'emporta que d'une tête, grâce à Textrême énergie de son jockey Fordham.

Pendant longtemps Tenjeu du Grand Prix est resté le plus considérable de toutes les courses du monde entier. En 1889 il est dépassé, même en F'rance, par le grand steeple-chase d'Au* teuil, qui est de 120000 francs. En Angleterre . on a vu, l'année dernière, Seabreeze gagner un prix de 255 000 francs et cette année Donovan, qui avait déjà enlevé un prix de i5oooo francs en 1888, gagner le Prince of Wales Stakes de 275000 francs. D'autre part, l'Amérique, où les courses ont pris depuis quelques années un développement extraordinaire, commence à se piquer d'honneur. Le Jockey-Club de Coney-Island (États-Unis) a créé successivement les Futurity Stakes (pour chevaux de deux ans), courus en 1888, et les Réalisation Stakes (pour chevaux de trois ans) à courir en 1889. Ces deux prix ne sont que de 5oooo francs chacun ; mais, grâce aux entrées et aux forfaits, ils dépassent le montant du Grand Prix. Le premier a été l'année dernière de 2o5ooo francs, et il paraît que neuf cent quinze engagements ont été faits pour la même épreuve à courir en 1890. Le Jockey-Club hongrois a voulu avoir aussi son Grand Prix international de 100 000 francs, et l'Italie commence à créer des courses importantes, comme le Grand Prix du Commerce, à Milan, qui sont ouvertes aux concurrents étrangers.

Il ne faut pas trop s'inquiéter de cette concurrence, car pas une ville n'est mieux placée que Paris pour attirer les chevaux de l'Europe entière et au besoin des États-Unis. L'avantage de cette situation apparaîtra plus clairement encore lorsque les efforts considérables faits depuis quelques années dans tous les pays de l'Europe pour développer l'élevage de pur sang auront produit leurs fruits.

Les deux réunions hippiques, qui ont pris en France et en

Angleterre des proportions de fête nationale, ont eu pour fondateurs deux personnages illustres, dont les noms résument les splendeurs du turf anglais et du turf français.

On sait comment lord Derby fonda la grande course d'Epsom qui porte son nom depuis un siècle, et dont le prestige n'a pas été atteint par la création récente d'épreuves encore plus richement dotées.

Il y avait à Epsom, petit village connu jadis parla réputation de ses sels purgatifs, une taverne très fréquentée qui s'appelait la € Taverne des Chênes » (Oaks Tavern). Cette taverne fut acquise d'abord par le général Burgoyne, qui la transforma en un rendezvous de chasse princier, comme savent en installer les grands seigneurs d'Outre-Manche. C'était presque un château, qu'acheta lord Derby.

Le château des Oaks, considérablement agrandi et embelli par son nouveau propriétaire, devait avoir pour châtelaine lady Elisabeth Hamilton. Quelque temps après son mariage avec lady Hamilton, lord Derby y donna une fête champêtre dont les poètes de l'époque ont conservé le souvenir : la ballade The Maid ofthe Oaks, « la Vierge des Chênes *, est encore populaire chez nos voisins. Cette fête précéda d'une année la fondation du Derby (1780), dont la première course fut gagnée par Diomed, à sir Banbury.

Si l'on voulait chez nous suivre le précèdent créé par nos rivaux, le Grand Prix de Paris devrait s'appeler le Morny, comme le Grand Prix d'Epsom s'est appelé le Derby. Ce serait justice, car c'est également au fondateur du Grand Prix que la Société d'Encouragement doit son bel hippodrome du Bois de Boulogne.

Mais le duc de Morny, dont le nom appartenait bien plus à l'histoire de France qu'à l'histoire du turf, laissa de côté tout amourpropre paternel et songea plutôt à flatter le Conseil municipal, auquel il demandait un sacrifice annuel de cinquante mille francs, en intitulant la course internationale le Grand Prix de Paris.

Ce fut d'ailleurs une preuve de sagesse; car, au milieu des orages politiques, il y a longtemps que le Morny eût été débaptisé. Qui sait même si le Conseil municipal, toujours en quête

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d*une raison plausible pour retirer la subvention, n'eût pas saisi avec empressement le prétexte que cette dénomination lui eût fourni ?

Au point de vue de l'animation qu'il donne à la ville de Paris, le Grand Prix a plus d'un point de ressemblance avec le Grand Prix d'Epsom.

A cela près que le Parlement ne prend pas congé en son honneur, puisque la course a lieu un dimanche, il provoque le même mouvement; sa date prend la même importance, plus d'importance peut-être, puisqu'elle marque la fermeture de nos principaux théâtres de genre et qu'elle donne aux Parisiens le signal de la villégiature.

Le jour du Grand Prix, Paris s'éveille toujours d'excellente humeur. C'est une fête qui plaît à tout le monde et ne ravive aucune susceptibilité politique. Les rues ne sont pas encombrées de verdures desséchées enguirlandant des guinguettes de carrefour. Les gens riches n'émigrent pas, les autres ne passent pas leur journée au cabaret. Une idée patriotique réunit tous les cœurs : pourvu que les étrangers reçoivent une frottée ! Heureusement nulle difficulté diplomatique ne peut en résulter.

Dès midi, chacun se met en route, sentant la nécessité d'arriver assez tôt pour trouver une bonne place. Le flot des véhicules commence à monter vers l'Arc de Triomphe. Ainsi roulent les vagues pendant les grandes marées. Depuis le mail-coach jusqu'à la petite charrette anglaise que l'on conduit soi-même, depuis le cab, d'importation récente, jusqu'à la pauline aux vigoureux postiers et à la modeste tapissière que traîne l'osseux bidet, il y en a pour tous les goûts.

Et tout cela marche gaiement, côte à côte, sans maussaderie, sans envie d'accrocher le voisin.

Par les allées ombreuses du Bois, on cherche vainement à terre un brin d'herbe, un coin de verdure. L'herbe et la verdure ont disparu sous les nappes blanches. On se prépare à festiner comme au temps de Paul de Kock. Le bourgeois vide les bouteilles, pour calmer la soif qu'il a gagnée à mettre le couvert.

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Les petites filles jouent à cache-cache et les dames font la sieste, nonchalamment étendues, sans souci de Tœil indiscret des passants.

Nous voici à Thippodrome, sur le turf, comme on dit. Ici, il faut étudier le sujet sous ses deux aspects distincts : le côté Pesage et le côté Pelouse.

Le pesage n'est plus aussi aristocratique qu'autrefois, mais le public de la pelouse est encore bien plus mélangé : on y trouve les bourgeois qui ne veulent contribuer que pour leurs vingt sous à l'amélioration de la race chevaline, les petits boutiquiers, les ouvriers, et, à côté d'eux, bien des gens qui doivent venir en droite ligne de la Cour des Miracles.

L'arrivée au pesage est très curieuse par tous les temps. Si le soleil brille, les toilettes sont claires et vives en couleurs, comme les fleurettes des blés. Les femmes descendent d'équipage avec des légèretés de mésange, sans s'inquiéter de la place où leur pied va se poser.

Par un temps de pluie, comme on en a vu si souvent, la mise en scène change. Adieu les toilettes savamment élaborées pendant des semaines ! Les voitures n'approchent que péniblement, les femmes ont des sautillements de bergeronnettes et se livrent à un vrai steeple-chase, à travers les flaques d'eau, pour gagner leur place à l'endroit le plus abrité de la tribune.

Le pesage se peuple de bonne heure. Le public prudent sait que sur quatre cent mille spectateurs, plus des deux tiers ne verront du Grand Prix que les pigeons voyageurs planant dans le ciel pour porter des dépêches.

A dix heures, le buffet de Rouzé est envahi par les employés du Jockey-Club, les officiers de paix et les officiers qui commandent les troupes de service.

Très gai, Rouzé, surtout ce jour-là. Il sait bien qu'on ne chicanera pas sur la qualité du déjeuner. Le sportsman est trop heureux d'obtenir, dans un verre, un liquide quelconque, douteux et hors de prix.

Les gens qui tiennent les bufi'ets aux courses comptent sur les

journées tropicales. Ils encaissent alors des recettes inespérées ^ On cite un ancien garçon qui a fait fortune sur le turf et dont l'industrie ne manquait pas d'une certaine adresse. Il arrivait à Chantilly avec un Champagne de marque obscure, qu'il payait à son patron à raison de quinze francs la bouteille. Il s'installait alors à une petite table dont les dessous étaient habilement, masqués et débitait son Champagne. De la bouteille payée quinze francs il tirait régulièrement trente verres à un franc. Comment cela? Un simple coup d'oeil sous la petite table eût donné la clef du mystère : il y avait là une rangée de siphons d'eau de seltz. Il paraît que les clients trouvaient la marque' excellente.

Vers une heure, la circulation est déjà presque impossible dans le pesage et c'est à peine si la police parvient à assurer le passage des voitures qui se dirigent vers la tribune officielle. Nombreux, trop nombreux aussi, les équipages qui amènent les hôtes du chef de l'État jusqu'au pied de la tribune. Sous l'Empire, deux ou trois voitures seulement arrivaient jusque-là. Les ministres, les grands dignitaires, traversaient le pesage à pied. Maintenant tous les invités font entrer leurs voitures, et le reste du public est écrasé. C'est le triomphe de l'égalité.

Il est une heure : tout le monde est à son poste et pourtant les courses ne commencent qu'à deux heures. C'est le moment que choisissent les chroniqueurs mondains pour prendre leurs notes sur les jolies toilettes et les jolies femmes.

Quand il pleut, c'est vite fait. On écrit : « Parapluies et waterproofs sur toute la ligne. > Quand il fait beau, les membres du Jockey-Club promènent à chaque entr'acte la fleur du panier mondain. On n'a que l'embarras du choix. Et tout se passe tranquillement; c'est à peine si de temps en temps il se produit un petit attroupement : un pick-pocket qu'on arrête.

Le Grand Prix de Paris, il faut bien le reconnaître, est une institution chère aux pick-pockets. C'est encore à Longchamp qu'ils peuvent opérer dans les conditions les plus favorables et les plus fructueuses.

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On sait qu'il n'en est pas de même sur le turf en Angleterre. Par exemple, le matin du Derby d'Epsom, il y a un bon moment à passer pour l'étranger curieux de tout voir. C'est le moment où la police fait la cueillette des pick-pockets.

Pendant deux heures, sans interruption, on voit arriver à un « violon », situé derrière les tribunes, des gentlemen amenés par les policemen et invités à passer la journée à l'ombre. Un Parisien qui assistait à cette rafle demandait comment, dès le matin, tous ces gens-là pouvaient déjà avoir volé. On lui expliqua qu'ils n'avaient rien volé du tout, ce jour-là du moins, car ce sont d£s voleurs de profession. Les choses se passent le plus simplement du monde. Les gens de police se promènent dans les groupes, en se dissimulant de leur mieux et, quand ils reconnaissent un habitué des « mains dans les poches », ils lui font signe :

« Tiens! vous voilât »

L'autre comprend.

« Allons! c'est dommage! une journée de perdue! » Le voleur reconnu, à quoi bon lui laisser la liberté d'opérer? On le met sous clef pour la journée; le soir, on le relâche. En France, on attend le délit.

Passons maintenant dans le camp des bookmakers. Autour des listes, le public arrive, se presse, se bouscule; c'est un enfer, à la porte duquel il faut laisser toute prétention aux égards les plus élémentaires, à la plus vulgaire politesse ! Avancez per /as et nef as ^ faites-vous place à coups de coude et presque à coups de poing! Où règne l'argent, la courtoisie disparaît.

Tout à coup une poussée se produit : un flot humain se forme et court le long des listes avec une rapidité incroyable. Parieurs, saluez! c'est le renseignement qui passe. Une personne qu'on croit bien informée a pris un cheval et l'a déclaré sûr de gagner ; derrière elle, une bande d'aifamés s'élance. Les coups de crayon se succèdent avec une rapidité fiévreuse, et c'en est assez pour qu'en moins de deux minutes la cote subisse sur toute la ligne une véritable révolution.

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Cependant les chevaux sortent sur la piste : ils prennent leur galop d'essai. Les bookmakers redoublent d'efforts pour placer ceux que les parieurs ont délaissés. Quelques transactions se bâclent encore précipitamment : parieurs, défiez-vous des manœuvres de la dernière heure !

Soudain un cri s'élève : les chevaux sont partis. Comme une volée d'oiseaux, parieurs et bookmakers s'élancent; ils se ruent vers la piste pour assister à la course. En un clin d'œil la foule a disparu. Il n'y a plus qu'un désert, où quelques commis indifférents taillent leurs crayons avec mélancolie.

Trois minutes plus tard, les bookmakers sont de retour à leur poste, les chevaux rentrent, les jockeys se font peser. Instant solennel pour les partisans du vainqueur! Aura-t-il son poids? La balance s'incline. AU right! prononce le juge. AU rightf répète d'une voix retentissante le crieur salarié des bookmakers, et aussitôt le règlement des paris commence.

Au printemps de 1887, le pari mutuel a été rétabli. Il suppose l'existence de toute une administration qui, sans se préoccuper du résultat des courses, encaisse les mises, délivre les tickets, prélève une commission, dont les trois quarts appartiennent aux pauvres, fait entre les gagnants la répartition du surplus, proportionnellement à leurs mises, et se charge enfin des payements. De là toute une série d'opérations assez compliquées qui exigent un personnel considérable et un matériel important. Aussi les baraques du pari mutuel occupent-elles un espace assez vaste, tant au pesage qu'à la pelouse, et c'est toute une affaire que de courir des bookmakers au pari mutuel et réciproquement, pour tâcher de découvrir qui donnera la meilleure cote.

Mais combien de spectateurs, et surtout de spectatrices, ne regardent ni les chevaux, ni la course, ni même le numéro du vainqueur ! Spectatum veniunt, et n'est-ce pas le cas d'ajouter : veniunt spectentur ut ipsœ}

Veut-on avoir une idée de la foule immense que met en mouvement le Grand Prix, il faut se hisser sur le toit d'une des tribunes et contempler de là cette mer humaine dont les dernières vagues

se perdent sous les arbres du Bois. Au pesage et sur la pelouse, le sol a disparu sous la multitude. Sur les routes voisines, des files interminables de voitures se déroulent à perte de vue; des familles entières sont g-roupées en haut de la Cascade et les curieux s'installent jusque sur les arbres, d'où ils voient un instant briller au loin le satin des casaques multicolores : ceux-là aussi peuvent dire qu'ils ont vu le Grand Prix !

Des chaises sont placées entre les tribunes et la piste : cet endroit est comme un immense salon où Ton parle de tout, et quelquefois des courses ; mais ce sont les tièdes qui se trouvent là. Les fanatiques s'installent dans les tribunes. Pour voir la grande épreuve, ils restent stoïquement trois ou quatre heures sans bouger. Les femmes elles-mêmes se condamnent volontiers à ce supplice. Elles se sentent regardées, se savent ou se croient admirées. Cette pensée les soutient. La tribune qui leur est réservée est éblouissante, depuis que la mode des couleurs claires est revenue.

Derrière les tribunes est le pesage proprement dit; là se promènent les héros du jour, tenus en main par des garçons d'écurie. Autour d'eux se forment des groupes de connaisseurs. Les propriétaires circulent, l'air affairé. On se montre les jockeys célèbres, venus d'Angleterre, comme des artistes en représentation.

Enfin, tous les préparatifs sont achevés, la cloche retentit, les cœurs battent, l'émotion redouble. La police fait évacuer la piste, non sans peine, et les concurrents font leur entrée au milieu d'un silence solennel. Quand ils prennent leur galop d'essai, les acclamations commencent, puis les chevaux se rassemblent devant le starter. Le drapeau s'abaisse, et pendant deux minutes règne un grand silence. Des sentiments bien différents, le patriotisme et l'intérêt, font palpiter tous les cœurs. Mais les chevaux montent la côte, le train devient vertigineux à la descente : c'est là que la course se dessine; au dernier tournant, les vociférations commencent, la lutte devient acharnée. Encore un effort et le but est atteint, dépassé même, car la vitesse acquise entraîne les chevaux

"^Ofi.

jusqu'au Moulin.. Le vainqueur revient au milieu d'acclamations, courtoises s'il est étranger, enthousiastes s'il est français. Il y a quelques années, tous les membres du Jockey-Club l'attendaient à son retour, groupés sur le passage qui conduit à leur tribune. Le jockey venait mettre pied à terre, dans la salle des balances, qui était presque sous l'escalier. Aux acclamations succédait alors un nouveau silence. UAll right prononcé, les applaudissements et les hurrahs repartaient de plus belle, et cette fois rien ne les arrêtait, car il n'y a pas d'exemple que le jugement ait été modifié.

Aujourd'hui, la salle des balances est installée dans un pavillon spécial et beaucoup plus éloigné de la tribune du Jockey ; la mise en scène a donc changé forcément et l'on ne jouit plus du curieux spectacle de jadis.

Le vainqueur disparaît presque immédiatement. Après un. pansage rapide, on lui remet ses couvertures et son camail, puis on l'emmène à son écurie.

L'heureux propriétaire suppute ses gains. Outre le montant du prix, il escompte la valeur que la victoire donne à son cheval. Quand il aura terminé la carrière fructueuse qu'il peut encore parcourir de trois à six ans, ce cheval deviendra étalon, et, pendant une vingtaine d'années, son maître tirera de lui une rente d'environ quarante mille francs. Tels sont les rêves dorés du triomphateur !

La grande course terminée, les deux prix qui suivent n'excitent qu'un intérêt médiocre, à moins qu'on ne soit gros parieur ou qu'on n'ait à se refaire.

Le grand souci maintenant, c'est le départ. Comment s'en aller? Comment retrouver sa voiture? Munis de la fameuse carte de stationnement qu'accorde la Préfecture de Police, les privilégiés ont encore la chance d'apercevoir leur cocher dans la demi-lune qui fait face à la sortie. Mais, à défaut de cette bienheureuse carte, que de patience ne. faut-il pas pour attendre le retour de la casquette de soie qu'on expédie à la découverte de son véhicule î

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C'est une débâcle extraordinaire. Les cochers, qui d'habitude s'inquiètent déjà peu d'écraser les piétons, perdent ce jour-là toute mesure. Les voies sont encombrées. Les moins pressés prennent l'allée des Acacias, les impatients s'en retournent par la Porte Maillot ou Passy. Le propriétaire du vainqueur et ses amis, partis prudemment avant la fin de la représentation, vont à l'écurie s'assurer que le cheval est rentré sans encombre et lui rendre leurs devoirs. Il est rare qu'ils ne soient pas accompagnés d'un dessinateur en vogue, qui vient prendre un croquis du héros de la journée.

Les chevaux français habitent presque tous du côté de Madrid ou à Boulogne. Les chevaux anglais reçoivent ordinairement l'hospitalité dans les écuries de sir Richard Wallace, à Bagatelle. C'est là que fut conduit en i885 Paradox^ le lauréat du Grand Prix. C'est là aussi que, vers cinq heures du soir, on eût pu voir tranquillement assis sur un banc du jardin, devant des « soda brandy », M. Brodrick Cloëte, propriétaire du vainqueur, et son ami sir Frédéric Johnstone, qui est lui-même un des grands propriétaires du turf anglais.

Les looooo francs du Grand Prix comptaient pour bien peu dans la satisfaction de M. Brodrick Cloète. Le propriétaire de Paradox est colossalement riche; il fait courir par vocation ; c'est un goût qui se transmet de père en fils dans sa famille. L'argent pesait si peu dans ses calculs, que peu auparavant il avait promis, s'il gagnait le Derby d'Epsom avec le même Paradox, d'abandonner le montant du prix à son entraîneur Porter et à son jockey Webb, qui devaient se le partager. Malheureusement pour eux; le cheval fut battu d'une tête.

En 1886, la pluie, qui n'a pas cessé pendant toute la durée des • courses, en a encore attristé le retour. Dans ces conditions, le départ ressemblait à une déroute. Les allées qui entourent l'hippodrome disparaissaient sous la boue, la pelouse était un marécage; de toutes parts des vapeurs s'élevaient au-dessus du Bois, comme à la fin de l'automne: Personne ne songeait plus au vainqueur, Minting-, c'était pourtant un superbe poulain, dont le

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propriétaire, M. Vyner, s'était juré de gagner le Grand Prix et avait tenu parole. Minting était apparu sur la piste, brillant et natté comme s'il sortait des mains du coiffeur; il revenait abominablement crotté, et lorsque Archer rentra au pesage, couvert de boue non moins que de gloire, la foule, sous l'influence du patriotisme et de l'averse, supprima toutes les acclamations.

Le vainqueur retourna tranquillement à Bagatelle. On répara le désordre de sa toilette : Archer s'était remis en selle et John Lewis Brown, en quelques coups de brosse, fixa ses traits pour la postérité. Très modeste et très calme, le cheval n'avait pas l'air de se douter qu'il venait de s'immortaliser et que le plus mondain des peintres de sport s'empressait à faire son portrait. Minting était d'ailleurs un cheval hors ligne, et le seul qui ait failli battre Ormonde, dont la réputation est tout à fait légendaire.

En 1887 le terrain était encore lourd, mais le temps était beau et la fête fut des plus brillantes, d'autant plus brillante pour la masse du public, que la victoire revint à une pouliche bien française, Ténébreuse, à M. Aumont. C'était la première fois que ce propriétaire gagnait le Grand Prix, bien que son nom se retrouve souvent sur la liste des grands vainqueurs. Les parieurs n'avaient pas trop l'air satisfaits, car Ténébreuse était si peu favorite, que le pari mutuel versa dix-huit fois leur mise à ses partisans. Mais le patriotisme efi*aça bien vite cette déception.

Ténébreuse a d'ailleurs consacré sa popularité en gagnant un an plus tard un des grands handicaps anglais, le Césaréwitch, malgré toutes les barrières que les Anglais avaient élevées pour écarter nos chevaux de cette importante épreuve.

Le vainqueur du Grand Prix de 1888 a été Stuart, l'un des plus beaux et des meilleurs poulains que l'élevage français ait produits. Un instant on a pu croire qu'une indisposition assez grave l'empêcherait de prendre part à la course; fort heureusetnent il n'en fut pas ainsi, et Stuart battit avec une facilité merveilleuse le second du Derby anglais. La brillante carrière de

Siujrt s'est malheureusement terminée avec cette belle victoire, qui en fut le couronnement.

.Même par un beau temps, la fête finit d'ordinaire avec les courses elles-mêmes. Le Jockey-Club n'imite pas le Cercle de la nie Royale, qui org-anise des réjouissances : soupers, bals, comédies, en l'honneur des sportsmen étrangers venus passer la ^maine à Paris. Les manifestations du Jockey ont été extrêmement rares ; elles se sont bornées à une illumination du Cercle le jour de la victoire de Vermout en 1864, et à un dîner offert en i8D6au duc de Beaufort, propriétaire de Ceylon.

Le Grand Prix de Paris est une solennité qui d'ordinaire extrait beaucoup d'argent de la poche des Parisiens, à la condition pourtant que le baromètre se mette de la partie. Quand le s^>leil brille, chacun sort gravement de chez soi et se met en rv^ute, la bourse bien garnie. Mais qu'il vienne à pleuvoir, c'est ciutre chose : l'empressement à s'amuser n'est plus le même. Il fiiut pour se mettre en route avoir le diable au corps, à moins d*être appelé sur le turf par des intérêts personnels ou des raisons de métier. Je me suis amusé à calculer ce que la pluie coûtait, un jour pareil, à l'ensemble de nos industries : couturiers, loueurs de voitures, restaurateurs, concerts, bals en plein vent ; c'était fabuleux.

La Société d'Encouragement voit d'abord diminuer sa recette d*au moins 100 000 francs; les loueurs perdent 5o pour 100 de leurs recettes.

En 1886, les compagnies de voitures publiques ont ellesmêmes souffert du mauvais temps. La Compagnie générale, qui encaisse 100 000 francs, a vu baisser sa recette de près d'un cinquième. Il en a été de même pour l'Urbaine. Même désastre pour les restaurateurs. A la Cascade, on a subi une baisse de i5cxx) francs sur l'année précédente; chez Ledoyen, on a diminué d'un tiers; aux Ambassadeurs, on a fait 8000 au lieu

de 1 1 000.

Les concerts et les bals n'ont pas été moins atteints : au Jardin de Paris, qui a succédé au Jardin Mabille, il y a eu 59 entrées,

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