LE DONNEUR DE TUYAUX
En fait de pronostiqueurs, on rencontre encore le donneur de tuyaux, autrement dit l'indicateur de soi-disant coups préparés par les écuries et qui doivent infailliblement réussir.
Ce métier, qui est très connu en Angleterre, consiste, pour celui qui l'exerce, à bien se rappeler la personne à laquelle il a indiqué le g'agnant. Le tour est des plus simples. Le donneur de tuyaux signale un cheval diifêrent à huit personnes différentes, liyasept perdants, devant lesquels il se dérobe après la course; mais il y a un huitième personnage dont il s'approche triomphalement,
< Eh bien! vous voyez, c'était sûr. Je vous en donnerai un autre. Mais ça vaut bien une pièce de quarante sous! »
Les perdants ne peuvent pas se plaindre : on ne leur a rien fait payer pour le renseignement.
Ce truc est géuéralement exercé par des jockeys qui ne peuvent plus monter ou par des garçons d'écurie en rupture de litière.
Les preneurs sont deve nus fort adroits et ne s'entourent pas moins de renseignements que le public du pesage. Les bookmakers n'ont qu'à bien ouvrir l'œil pour ne pas avoir le dessous.
Du reste, preneurs et bookmakers ont un service spécial pour se tenir au courant de tout ce qui se
passe d'important au pe- ->;,.;,/*-"'- «..;^^. |
sage.
■ Deux employés, qu'ils payent pour cela, prennent une carte de vingt francs qui leur donne accès dans l'enceinte. L'un d'eux se mêle au ring et surveille les plus adroits parieurs; son auxiliaire se tient sur la terrasse d'une des tribunes. Dès que le favori se dessine par la cote, immédiatement l'homme du ring l'indique par des signaux à son collègue de la terrasse et, à l'aide d'un2
lorgnette, ces signaux sont parfaitement compns des gens qu'ils intéressent.
Pour indiquer, par exemple, que le n" i du programme est favori, l'homme du ring lève son parapluie en Tair, geste qui est immédiatement reproduit par l'homme de la terrasse. Il agite son chapeau pour le n* 2, son mouchoir pour le n' 3, un journal pour le n' 4. Il y a comme ça un signal pour tous les numéros correspondants aux chevaux inscrits au programme.
A l'aide de cette télégraphie très peu compliquée, la cote de la pelouse reproduit assez exactement celle du pesage et les parieurs à vingt sous sont aussi bien renseignés que les parieurs à vingt francs.
Les bookmakers reçoivent également toutes les indications qui leur sont utiles par les « ail right » attachés à leur service.
Un emploi difficile est aussi celui du préposé au tableau !... Il a pour mission d'y inscrire les noms des jockeys presque en même temps qu'ils sont connus au pesage.
Autres types :
LES POULEURS ET LES POULEUSES
*La poule n'est pas morte, à en juger par le nombre de femmes qui se promènent une bourse de quêteuse à la main en criant :
« Les vingt et un à un franc! Les vingt et un à deux francs!... »
Et à la fin des courses :
€ Demandez la consolation!».. Qui veut la consolation? »
Ce sont des femmes en toilettes de ville ordinaires, coiffées souvent de gigantesques chapeaux de paille comme on en voit sur les rives canotières des environs de Paris. Elles sont en général très peu timides et vous tendent cavalièrement l'aumônière de velours.
Parmi ces dames nous avons encore la pronostiqueuse femelle, qui garantit les cinq favoris pour un franc et s'engage à fournir
toute espèce de compensations en cas d'insuccès I .. . Si encore la pronostiqueuse était jeune et gentille, on s'expliquerait cette clause du contrat. Mais ce n'est pas le cas. Et je ne crois pas qu'il se présente beaucoup de clients pour réclamer une bonne fortune en dédommagement de la mauvaise.
Nous avons encore le concurrent de Rouzé, sorte de marchand de coco qui doit faire des affaires d'or les jours de soleil.
De l'eau fraîche!,., du rhum!... quelques tranches de citron!... En voilà pour deux sous le verre.
Il y a foule autour de la cruche, qui est immense
et qui est la providence '''^^iv*' **' ^ Û'-'-^ des gosiers desséchés par '"^'~
•la poussière.
Le public à vingt sous contient toutes les variétés de l'espèce bourgeoise, ouvrière et camelote.
Voici le cocher en rupture de siège, mis à pied par la compagnie et coiffé d'un petit chapeau de paille qui le repose de son lourd chapeau de cuir.
Voici le simple charbonnier ou le simple chef de cuisine qui se sont échappés pour quelques heures, l'un de sa boutique, l'autre de ses fourneaux, sans prendre le temps de quitter la tenue de travail.
Voici des mihtaires en permission, des valets de chambre, des garçons de café; le méli-mèlo est complet. C'est le même public qu'à la foire au pain d'épices ou à la fête de Saint-Cloud.
Et tout ce monde se démène au milieu d'un bruit  ne pas se
reconnaître. Car il n'y a pas que les bookmakers, les pronostiqueurs et les marchands de coco ou de sirop de Calabre qui s'égosillent. On vend de tout. — Demandez le programme!... La carte des courses! — Demandez le crayon protège-pointe!... Le crayon des courses!...
Le petit public des courses n'est pas seulement fantaisiste, il est aussi très hâbleur. Pour la hâblerie le parieur tient du chasseur : il invente complaisamment des anecdotes dont il est le héros.
Ainsi, par exemple, dans un groupe où l'on rappelle des souvenirs, on cite un cheval parti à trente contre un dans un handicap.
« Je sais bien, je l'avais pris! > fait tout à coup un personnage du groupe.
Il n'y a pas à dire, ce personnage, qui n'est qu'un simple farceur, devient un objet d'admiration pour tout le monde. A moins que quelque auditeur jaloux et incrédule ne s'écrie :
« Allons donc! Vous l'aviez !... Ce n'est pas possible! >
Dans ces conditions, il n'est pas rare que la discussion s'envenime et qu'un œil ne soit subitement sauté au beurre noir.
La hâblerie du petit parieur consiste encore à se vanter de relations extraordinaires.
Un gentleman très râpé, aux pantalons très frangés et aux bottes très éculées se vante d'être très lié avec Lupin !
Si on le pousse à s'expliquer, il avouera avec franchise qu'il connaît le commissionnaire du coin de la rue Cambon, lequel est en bons termes avec le valet de chambre du propriétaire en question et lui donne quelquefois des lettres à porter pour son maître.
Un autre dira qu'il a déjeuné avec T. Lane, qui lui a pointé son programme.
La vérité est qu'il connaît le garçon du restaurant où le jockey déjeune habituellement, et que ce garçon a pu demander à Lane de lui donner quelques indications.
Les gens qui possèdent ces relations vraiment belles quoique
un peu indirectes, ont à leur suite quelques privilég-iés auxquels ils daignent communiquer leurs secrets.
Cependant les secrets ou les tuyaux sont moins recherchés qu'on ne pourrait le croire dans le monde des petits parieurs, qui se sont souvent mordu les doigts pour les avoir écoutés.
Un habitué du turf à vingt sous me disait dernièrement :
« C'est sur la pelouse qu'on joue le mieux! »
En effet, le petit parieur se lasse vite des pronostiqueurs et des donneurs de tuyaux. Il parie suivant les performances des chevaux sans se laisser influencer par les soi-disant bruits d'écurie, qui ne sont bons qu'à fausser l'opinion.
Mais la cloche a sonné, les chevaux sont entrés sur la piste et prennent leurs galops d'essai ; c'est le moment où le petit public se dispose à voir à sa façon — une façon qui est assez particulière.
Tout ce monde se divise en trois groupes.
Le premier va au départ, malgré la distance à parcourir pour assister au départ lorsqu'il a lieu derrière le tournant de la Cascade; les plus alertes s'y rendent en grand nombre. Le départ est un des côtés passionnants de la course. Ce n'est pas sans une très vive émotion que l'on suit de l'œil, au milieu des casaques multicolores, le champion que l'on a choisi et que l'on a rendu dépositaire de sa fortune. Le départ joue un grand rôle dans le résultat. On pourra donc considérer ses affaires en bon chemin quand on aura vu son favori s'élancer un des premiers au signal du starter. Il en sera autrement si le jockey n'a pas bien saisi le mouvement du drapeau et se trouve en queue du peloton. Il y aura alors des imprécations parmi les partisans de ce traînard.
Les habitués du départ y puisent, ainsi des indications assez utiles pour leurs paris; ils étudient les jockeys les plus habiles à saisir le signal et prennent plus volontiers leurs montes dans les courses à petites distances, ce qui est sagement raisonné. Cependant on remarque qu'il y a au départ peut-être plus de curieux encore que de parieurs.
Une fraction plus importante du public qui joue se porte au dernier tournant, à l'entrée de la ligne droite, à ce point où la course commence à se dessiner, où, selon l'expression d'un vieux sportsman, « les chevaux se dépêchent ». Si à cet endroit on ne distingue pas toujours positivement le vainqueur, on y voit très distinctement les concurrents dont la chance est irrémédiablement flambée, les vaincus pour lesquels il n'y a plus qu'à faire l'addition des paris perdus. Que d'illusions envolées ainsi avant le poteau de distance!...
Une fois les chevaux passés au dernier tournant, la foule se replie aussi rapidement que possible sur l'arrivée. C'est là naturellement que se tient le gros des parieurs. Les uns s'appuient contre la corde (autrement dit la lice) en masses compactes et serrées. Les autres, qui n'ont pu atteindre que les rangs éloignés, aiment mieux reculer de quelques pas et saisir pour ainsi dire au vol les toques qui émergent comme des fusées au-dessus des chapeaux de la foule. On les voit sauter sur place pour parer à l'insuffisance de leur taille et essayer de surprendre quelque indice pour deviner le résultat. A ce moment où l'émotion est à son paroxysme, tous ceux qui voient, comme ceux qui ne voient pas, subissent la même influence occulte. Ils crient, quelle que soit sa place, le nom du cheval pour lequel ils ont parié. Et ce nom, doux à leurs lèvres, ils le crient à partir du moment où les chevaux sont entrés dans la ligne droite. Ils le crient quand la lutte commence et ouvre le champ à toutes les espérances ; ils le crient encore après le poteau passé, après le numéro affiché, quand il n'y a plus qu'à s'incliner devant la décision du sort.
Ce n'est, qu'au bout de quelques secondes que l'émotion se calme et que les discussions s'entament pour louer les mérites du vainqueur ou excuser la défaite des vaincus.
C'est alors que ces mots sont fréquemment prononcés : « Il a bien monté ! > « C'est l'autre qui a manqué de nerf! » « Je l'avais dit! » Les avis sont partagés, l'entente est difficile. On s'échauffe et, quand on a épuisé tous les arguments sans s'être mis d'accord, on est attiré par la course suivante, qui interrompt le débat.-
C'est toujours la même chose, mais c'est toujours amusant, et il faut bien qu'il en soit.ainsi pour que les courses soient devenues aussi bien la distraction favorite du monde à vingrt francs qui porte de gueules sur fond d'azur, et du monde à vingt sous qui porte de gueules sur fond de zinc.