CHAPITRE XVII
Le jeu aux courses a fonctionné un moment de trois façons différentes : nous .avons eu le pari à ia cote — au comptant ou au livre — le pari mutuel et la poule. Le pari â la cote et le pari mutuel survivent seuls. Ils ont tuë la poule, qui était bien moins aux œufs d'or que ses rivaux meurtriers.
Férocement pourchassés par le parquet et par la police â certaines époques, les paris n'ont jamais été plus menacés qu'au début de 1887, où une véritable ligue fut fondée pour les exterminer. Ce qu'il y eut de plus bizarre, c'est que de grandes Sociétés de courses, comme le Jockey-Club, devinrent les alliés des adversaires les plus acharnés du jeu aux courses. Le lièvre fut levé au Conseil municipal, où naturellement on est toujours disposé à faire civet de tout poil.
Le motif du Conseil municipal était des plus compréhensibles : il disait qu'on avait organisé de vraies maisons de jeu sur son terrain, qu'il n'avait pas loué pour cette destination, et qu'il voulait au moins que ce produit immoral lui rapportât.
Là-dessus, les Sociétés de courses, le Jockey-Club, la Société d'Encouragement, si vous aimez mieux, de donner le baiser Lamourette au Conseil municipal et de s'écrier avec des larmes d'attendrissement :
< Vous nous demandez la suppression du jeu? C'est cela qui nous va! Vous comblez le plus cher de nos vœux! Le jeu nous démoralisait, détruisait la sincérité de nos épreuves ; en jious en débarrassant, vous nous rendrez le meilleur des services. »
Tout le monde crut la morale sauvée, et M. Goblet, qui était alors Président du Conseil, rédigea au nom du Gouvernement une circulaire foudroyante pour la spéculation hippique.
Cette aventure fut très comique. Le Conseil municipal et le Gouvernement, qui n'entendaient goutte à la question, étaient très pardonnables; mais le Jockey-Club! où allait-il? Pour qui connaît ses tendances, son mobile était bien simple : il croyait pouvoir faire, sans l'auxiliaire des paris, des recettes suffisantes et prospérer, s'imaginant que les sociétés rivales en mourraient.
Il n'en restera qu'un : je serai celui-là !
iMais l'expérience fut courte et concluante. Dès les premières tentatives de suppression des paris, des bookmakers et de leurs piquets, le public déserta les hippodromes, et les recettes baissèrent si fort, que les commissaires de la Société d'Encouragement, qui avaient mené la campagne, commencèrent à se regarder avec inquiétude et à se demander comment l'affaire allait tourner. La maladresse commise sautait aux yeux! L'embarras était de la réparer.
Tout le monde se démena. Les commissaires de toutes les courses qui ne dépendaient pas du Jockey-Club se réunirent, et sollicitèrent l'intervention du Ministre de l'Agriculture au nom des intérêts de l'élevage gravement compromis. '
Il était bien difficile au Gouvernement de se déjuger du jour au lendemain et de rapporter la circulaire Goblet,. approuvée par des gens dont la compétence n'aurait pas. dû être mise en doute.
C'est alors que, proscrivant le pari à la cote qui était légal, on autorisa le pari mutuel, le plus compromis et le plus illégal de tous, pour rétablir le jeu et ramener le public. On a pu voir depuis lors Paris envahi par des boutiques, dites de commission au pari mutuel^ que la loi fut impuissante à atteindre et qui en firent la plus considérable des villes de jeu.
Pendant qu'on installait le pari mutuel, la police, tâtonnant de plus en plus, se livrait à une vraie Saint-Barthélémy de bookmakers. Opérant à tort et à travers, on arrêtait tous ceux qui bougeaient dans le ring et les déférait aux tribunaux correctionnels, après les avoir préalablement fouillés et leur avoir pris leur argent.
On eut un instant l'intention d'imposer le silence dans l'enceinte du pesage, absolument comme dans une classe d'écoliers. La police se livrait aux tracasseries les plus raffinées, si bien qu'une après-midi, il s'en fallut de peu que la foule agacée ne fît , prendre un bain dans la rivière d'Auteuil à un de ses agents. Un
1 dimanche que M. Clément avait fouillé quelques sacoches de
bookmakers, il découvrit, en comptant chez lui l'argent qu'elles avaient contenu et qu'il sortait de ses poches, un certain r nombre de pièces fausses. Il eut le désagrément de les rem-
, placer par des vraies et, ce jour-là, ce fut le policier qui paya
l'amende.
L'ingéniosité de certains bookmakers fut très remarquée à cette époque.
Pour assurer leur sécurité sur la pelouse, ils avaient adopté un système de signaux qui leur permettait d'échapper aux persécutions. Les commissaires de police avaient l'habitude de quitter leur bureau du pesage pour faire des incursions sur la pelouse et saisir les enjeux. Pendant quelque temps ils en furent pour leurs frais.
Dès qu'ils s'approchaient de la grille dans l'intention, de traverser la piste, sur un signe d'un copipère qui les filait, un petit drapeau était hissé sur le sommet d'un fiacre. Tout aussitôt les opérations s'arrêtaient et les agents de la force
publique n'avaient pas le plus petit délit à se mettre soûs la dent.
Dès que le commissaire était rentré au pesage, un petit drapeau blanc remplaçait le drapeau rouge. Ce qui voulait dire : les opérations peuvent recommencer, la voie est libre!
Avant l'invention du drapeau, il y avait eu le coup du chapeau. Un individu assis sur le siège d'un fiacre restait la tête découverte tant qu'il y avait menace de perquisition et ne se recoiffait que lorsque le danger avait disparu. Mais par des temps un peu froids, l'avertisseur s'étant enrhumé, le drapeau remplaça le gibus.
Maintenant tous ces jours de tracasserie et de terretir sont passés, et il ne reste plus de la circulaire Goblet qu'un mauvais souvenir lointain, puisque son inefficacité a été démontrée par tous les jugements des tribunaux auxquels on a déféré les bookmakers et puisque la Cour suprême a fixé une jurisprudence qui ne proscrit plus le pari à la cote. Elle est assez singulière, j'en conviens, cette jurisprudence, et une récente conférence des avocats en démontre l'imperfection.
La question à discuter était ainsi conçue :
« Les agences de courses où le public est admis à parier à la cote constituent-elles des maisons de jeu de hasard tombant sous l'application de l'article 410 du Code pénal? »
MM. de Verteuil et Chandon soutenaient l'affirmative.
MM. Malter et Philippe, la négative.
M. Félix Liouville, comme ministère public, concluait dans le sens de la négative, que la conférence a adoptée.
Il m'a paru curieux de relever quelques-uns des arguments des intéressantes conclusions de M. Félix Liouville.
Après avoir rappelé que c'est seulement à partir de 1877 que le pari à la cote est condamné par la Cour suprême sous le bénéfice d'une importante distinction et de réserves fort graves, M. Liouville nous apprend quelle est cette distinction et quelles sont ces réserves :
« La doctrine de la Cour de Cassation se résume tout entière
dans la distinction, qu'elle s'est vue obligée de faire, entre les cas où le pari à* la cote est licite et ceux où il devient délictueux. >
Elle n'a pu, en effet, frapper ce pari d'une manière générale et absolue ; elle a dû reconnaître que le pari à la cote n'est pas un jeu de hasard en lui-même, en dehors des circonstances qui le rendent tel, et ce n'est qu'après avoir fait cette grave réserve qu'elle proclame que le pari à la cote prend un caractère illicite, dès que le donneur de paris offre la cote à tout venant.
Cette doctrine a soulevé les plus vives critiques : elle est contraire à l'opinion de la plupart des jurisconsultes.
La distinction sur laquelle elle repose, il faut bien le dire, paraît des plus spécieuses et aussi contraire au sens littéral du texte que l'application de la doctrine elle-même dans la pratique devient arbitraire et dangereuse.
La première objection que l'on peut faire à la théorie que, nous nous permettons de combattre, c'est la nécessité pratique des paris de course et l'impossibilité où l'on est de les supprimer effectivement.
Indiquons, en deux mots seulement, cette première raison de fait qui, n'étant point tirée de l'interprétation même du texte, serait, en droit, dépouillée, de toute valeur juridique, mais qui ne saurait manquer toutefois d'avoir, aux yeux de ceux qui sont chargés d'appliquer la loi, une réelle importance, à raison même de la gravité que les pouvoirs publics lui ont reconnue.
C'est dans le monde des courses, aussi bien que parmi les. esprits sérieux et compétents qui s'occupent de l'amélioration de la race chevaline, un axiome qui ne se discute pas, que celui de la nécessité pratique des paris aux courses de chevaux.
Sans paris, dit-on, plus de courses, aussi bien que sans parieurs plus de public; partant plus de recettes, et comme conséquence plus de sociétés de courses.
En fait, il faut bien le dire, on a reconnu la vérité de cet axiome; en 1887, on a eu la démonstration certaine, lorsque à la suite d'un vote du Conseil municipal l'autorité administrative fît interdire
les premiers paris sur les hippodromes de Longchamp et d'Auteuil : en quatre journées la recette baissa de lobooo francs.
Il faut donc des parieurs sur les hippodromes ; sans eux, plus de sociétés de courses et plus de courses de chevaux.
Or les courses de chevaux — c'est là un deuxième axiome pour tous ceux qui s'occupent du cheval — les courses de chevaux sont indispensables à l'élevage du cheval de demi-sang, c'est-à-dire du cheval de guerre.
Elles constituent, en effet, pour l'éleveur, grâce aux prix importants qu'elles rapportent, grâce aux débouchés que seules elles peuvent offrir, l'encouragement dont il a besoin et la seule rémunération qu'il puisse espérer de ses longs et courageux efforts.
Elles mettent à sa disposition, d'autre part, l'unique moyen d'épreuve qui lui permette de distinguer parmi les jeunes chevaux ceux que leur résistance, leur vigueur et leur énergie rendent plus propres à l'amélioration des races locales et à la production du cheval de guerre.
L'existence des courses est donc indissolublement liée à la question de l'élevage.
Et l'élevage, on le sait, c'est à la fois une des richesses du pays et l'une des ressources de l'armement national ; toucher à ses intérêts, c'est amoindrir la situation économique et militaire de la France.
C'est ainsi que les paris de courses se trouvent justifiés et, pour ainsi dire, légitimés par des nécessités de premier ordre.
Ces considérations, bien qu'elles ne soient point inspirées par la lecture du texte pénal et qu'elles restent en dehors du droit, ont paru assez graves à l'autorité administrative pour qu'en 1887 elle se décidât, malgré les arrêts de la Cour suprême, malgré les injonctions du Conseil municipal de Paris, à revenir sur la première interdiction qu'elle avait prononcée et à fermer les yeux sur la pratique des paris.
J'entends bien qu'elle a frappé les paris à la cote, mais seulement sur les hippodromes de Longchamp et d'Auteuil, et pour
LE JEU AUX COURSES. 35q
les y remplacer par un pari qui est incontestablement plus aléatoire que le pari à la cote, qui a été proscrit lui-même par la Cour de Cassation, par le pari mutuel.
Ces considérations de fait seraient assez puissantes à elles seules, il semble, pour que l'autorité répressive dût hésiter à appliquer la doctrine consacrée par la Cour de Cassation.
Mais, en droit, des raisons beaucoup plus décisives militent en faveur du rejet absolu de cette doctrine.
Aussi bien c'est dans le domaine juridique qu'il faut puiser la véritable solution de la difficulté qui s'élève.
Il s'agit d'interpréter un texte de loi pénale ; c'est dans le texte lui-même et dans les principes qui régissent l'interprétation de nos lois qu*il faut aller chercher la raison de décider.
On se fonde, pour légitimer les poursuites exercées contre les bookmakers qui font parier à la cote, sur l'article 410 du Code pénal qui punit ceux qui tiennent une maison de jeu de hasard et y admettent le public. Faut-il donc considérer les paris à la cote comme des jeux de hasard?
La Cour de Cassation l'affirme, mais sous les graves réserves que l'on sait.
Aux yeux de nombreux auteurs, cette assimilation est impossible si l'on veut s'attacher à la lettre du texte : elle est faite à la faveur d'une distinction que le texte pénal ne comporte pas et par suite d'une extension illicite de la volonté du législateur.
Voyons d'abord si les paris à la cote rentrent dans les termes de l'article 410.
Qu'est-ce que les jeux de hasard? Ce sont, au sens du parler vulgaire, ceux où l'issue du jeu, c'est-à-dire la défaite pour l'un, le succès pour l'autre, se trouve déterminée, non par la volonté des joueurs, mais par cette force, faite d'inconnu, qu'on nomme le hasard.
Tel est le jeu de baccara, où le gain et la perte dépendent de la carte qu'on retourne ; telle la loterie, où le succès vient avec le numéro qui sort de la roue. Voilà les jeux de hasard : ce sont ceux
36o LES COURSES DE CHEVAUX.
OÙ le hasard est le seul maître du sort des joueurs. Ce sont ceux que le Code a proscrits.
Tous les autres jeux, ceux où l'adresse du coup et les combinaisons de l'intelligence trouvent place, où les efforts du joueur tendent à décider la victoire, ne sont pas des jeux de hasard. Tels sont les jeux de bezigfue, de whist, d'écarté, que la Cour de Cassation a exceptés des jeux de hasard.
Tel, à notre sens, le pari de course, où la réflexion, le souvenir des résultats obtenus dans les courses précédentes, l'appréciation des qualités du cheval et du talent de son jockey sont nécessaire^ et concourent à la détermination du choix.
Est-ce à dire que cette deuxième catégorie de jeux ne comporte pas d'aléa? Assurément non. Le hasard s'y trouve inévitablement mêlé; dans le whist, par exemple, c'est lui qui préside à la distribution des cartes, et les cartes, on le sait, ont le plus souvent une influence prépondérante.
Mais ce qui fait la caractéristique de ces jeux-là, ce qui les diff'érencie des jeux de hasard, c'est que la volonté de l'homme et ses eff'orts interviennent dans le jeu, c'est qu'ils en modifient les chances et que bien souvent ils en assurent le succès. Tantôt le joueur l'emporte et tantôt le hasard.
Dans laquelle de ces deux catégories faut-il ranger les paris à la coter
N'est-ce pas incontestablement dans la seconde, puisque, malgré l'aléa qui s'y trouve mêlé, c'est le joueur, somme toute, qui est maître de son choix,
Cela dépend, répond la Cour de Cassation ; classons-les parmi les jeux d'adresse lorsqu'ils sont tenus par un sportsman avéré, connaisseur des choses du turf; parmi les jeux de hasard, au contraire, lorsqu'ils sont off'erts à la foule : dans ce cas, en eff*et, le hasard y prédomine, la foule étant ignorante et pariant aveuglément.
Ne voit-on pas tout de suite combien cette doctrine s'écarte du texte et de la définition que le hasard donne aux mots de « jeu de hasard » dont il s'est servi ?
LE JEU AUX COURSES. 36l
Et les adversaires des paris à la cote ne se condamnent-ils pas eux-mêmes par la distinction qu'ils sont forcés de faire?
Le hasard prédomine dans le parj fait par la foule ig-norante, dit-on ; on reconnaît donc que le hasard n'y est pas seul maître. On est forcé d'avouer que la libre détermination du joueur y est pour quelque chose, détermination plus ou moins éclairée sans doute, parfois ig^norante, mais toujours libre.
Eh bien ! ces caractères suffisent pleinement pour que les paris à la cote ne puissent être confondus parmi les jeux de hasard.
C'est assez, en effet, d'avoir constaté que le hasard n'y est pas souverain et que la volonté du parieur intervient dans le jeu, pour que l'on doive les ranger sans hésiter dans la catégorie des jeux licites.
Aussi bien la distmction que la Cour de Cassation a été forcée de faire entre les cas où le pari à la cote reste jeu licite et ceux où il devient jeu de hasard, est-elle possible, en droit d'abord, en fait ensuite?
En droit, comment admettre que le même fait soit punissable
ou non, suivant l'état intellectuel ou social de celui qui y figure?
Le législateur a-t-il jamais subordonné l'application de la peine à
^une distinction aussi fragile, aussi arbitraire, aussi dangereuse?
L'article 410 du Code pénal en a-t-il fait mention? Pour que le pari à la cote tombe sous le coup de cet article, ne faut-il pas qu'en lui-même il soit un jeu de hasard? Peut-on admettre qu'il prenne ou qu'il perde ce caractère suivant la qualité de celui qui le tient?
Distinction spécieuse, épineuse, qui n'a pas été écrite dans la loi et cjui tend à créer, à côté du texte pénal et de la définition donnée par lui, des jeux qu'il veut proscrire, une catégorie punissable des jeux qu'il veut frapper.
La loi n'a parlé que de jeux de hasard; or il n'y a qu'une sorte de jeux de hasard : ceux où le hasard seul détermine le gain et la perte. Tous les autres sont permis.
Appliquer cette disposition pénale à une troisième catégorie de jeux, ceux qui, en raison de circonstances extrinsèques à leur
nature de jeux licites qu'ils sont, peuvent dégénérer en jeux de hasard, c'est étendre la loi pénale à des cas qu'elle n'a pas prévus et frapper de peines des délits qu'elle n'a pas prévus.
En fait, la distinction de la Cour de Cassation paraît absolument erronée. Elle repose sur cette affirmation dont on fait un axiome pour n'avoir pas à en démontrer l'exactitude, à savoir que la foule est ignorante des choses du turf et qu'elle parie les yeux fermés.
On se demande comment il est possible d'asseoir tout un système pénal sur une opinion aussi discutable et qui ne repose sur aucun document, sur aucune expérience, sur aucune donnée certaine.
La masse des parieurs est inconsciente, dit-on. L'a-t-on vérifié? de quels éléments positifs a-t-on pu induire cette assertion? Une enquête a-t-elle été instituée? A-t-elle révélé que les ignorants parmi les parieurs constituent la généralité? Rien de tout cela n'a été fait, et c'est une simple présomption qui devient la clef de voûte d'une théorie pénale !
Cette manière de raisonner en matière criminelle est assurément en contradiction formelle avec les principes fondamentaux de nos lois pénales ; elle est d'autant plus fâcheuse que l'assertion sur laquelle elle repose est très vraisemblablement fausse.
De nos jours, en effet, avec les éléments d'information multiples qui sont à la disposition de la foule, quand de nombreux journaux spéciaux trouvent tous les jours une clientèle plus nombreuse, quand toutes les feuilles politiques donnent à qui veut les lire les renseignements les plus détaillés sur les courses, quand partout des pronostics s'offrent à la curiosité du public, quand la cote elle-même l'avertit des chances de chaque cheval, il paraît bien difficile de dire que c'est au hasard et les yeux fermés que la foule se décide à parier aux courses.
Elle est plus ou moins bien renseignée, plus ou moins habile, on l'accorde ; il faut admettre même que dans le nombre elle renferme des joueurs ignorants : mais la généralité des parieurs sait ce qu'elle fait et se détermine librement.
Rien ne paraît donc plus inexact que de proclamer Tignorancc aveugle du public en matière de paris de courses, rien n'est en tous cas moins établi.
La distinction faite par la Cour de Cassation, et qui repose en fait sur cette affirmation, n'a donc pas de raison d'être, et le pari à la cote ne peut en aucun cas revêtir un caractère délictueux.
S'il n'en était pas ainsi, s'il fallait admettre en principe la théorie qui a prévalu dans la jurisprudence, il resterait encore pour la combattre à montrer à quelles inconséquences elle conduit dans la pratique.
Cette théorie n'est applicable en effet, et la Cour de Cassation l'a bien compris, qu'à la condition d'une singulière interversion de rôle entre la défense et l'accusation. *
L'élément constitutif du délit dans cette théorie, on le sait, c'est le fait d'avoir parié avec un ignorant.
Le pari en lui-même, en effet, n'est pas délictueux : pratiqué avec un sportsman avéré, il est permis ; il ne devient illicite que s'il est pratiqué avec un ignorant. Il est donc exact de dire que l'élément constitutif du délit, c'est chez le parieur Tignorance du jeu auquel il s'adonne.
Le ministère public, qui a la charge de la preuve, devrait donc, d'après les principes élémentaires en matière de répression, apporter celle de l'élément essentiel qui fait du pari à la cote un jeu de hasard. Il devrait prouver que le parieur avec lequel le bookmaker a joué était un ignorant des choses du turf.
On comprend tout de suite que, si le ministère public avait une pareille preuve à administrer, la répression des paris à la cote deviendrait bientôt lettre morte.
Comment, en effet, prouver l'ignorance des parieurs: On ne peut les arrêter, puisqu'ils ne commettent, eux, aucun délit; en admettant qu'on réussisse à en amener quelques-uns à la barre comme témoins, combien en trouverait-on, parmi eux, qui se déclareraient ignorants des connaissances qu'on doit avoir pour parier? combien avoueraient avoir agi sans réflexion et au hasard >
En fait, la preuve échapperait toujours au ministère public.
La Cour de Cassation l'a bien compris et, pour assurer la répression, elle a imaginé une nouvelle fiction, assurément ingénieuse, mais qui ne satisfait pas la raison. (Dans un récent arrêt du mois dernier, elle a précisé sa doctrine à cet égard.)
La Cour suprême pose en principe que la généralité des paris sont ceux qui sont pratiqués avec des ignorants, et que, lorsque le pari est tenu par un amateur éclairé, c'est l'exception.
Partant de là, elle décide que, lorsque le bookmaker parie avec tout venant, il parie nécessairement avec des ignorants ; que, s'il plaide non coupable, c'est à lui à prouver à l'appui de sa défense qu'il est dans l'exception; que, d'autre part, le ministère public n'a, quant à lui, à prouver qu'une seule chose, c'est que le bookmaker est dans la généralité, c'est-à-dire qu'il a parié avec la foule.
Ce système, on le voit, évite au ministère public la peine d'avoir à apporter la preuve de l'élément constitutif du délit. On suppose et on proclame que cet élément existe toujours, sauf au prévenu à faire la preuve du contraire.
Il suffit d'énoncer cette théorie pour démontrer ce qu'elle a d'antijuridique.
La théorie de la Cour de Cassation ne peut donc survivre à son application dans la pratique que par une interversion de rôle à laquelle répugnent les principes les plus élémentaires en matière criminelle. D'autre part, considérée en elle-même, elle est con-. traire en droit aux termes du Code et à la définition qu'il a donnée des jeux illicites et amène à une interprétation extensive du texte pénal. Elle repose en fait sur une affirmation dont rien ne démontre la véracité, que tout, au contraire, concourt à rendre invraisemblable.
Toutes ces raisons paraissent suffisantes pour que l'on puisse croire qu'un jour la Cour de Cassation reviendra sur sa doctrine et pour qu'on hésite dès à présent à l'appliquer. »
Jamais on n'a mieux résumé la question des paris à la cote que ne l'ont fait M. Liouville et la Cour de Cassation belge. Il n'y a
Le jeu aux courses. 365
pas un seul de leurs arguments qui ne s'impose par son bon sens et par sa logique.
Maintenant que le piquet a refleuri de plus belle, nous avons deux jeux au lieu d'un : voilà ce qu'a gagné la morale.
Je ne suis pas l'ami du pari mutuel, je ne l'ai jamais été et je crois que j'aurais bien du mal à le devenir. Pour peu que la plus légère franchise anime les gens qui ont gratifié le turf de cette roulette supplémentaire, ils n'hésiteront pas à convenir avec moi qu'ils ont rendu un fâcheux service à l'élevage.
Je résume en peu de mots les inconvénients du pari mutuel, où l'erreur se glisse si facilement. Il nécessite une queue continuelle, qui jusqu'à ce jour n'avait été supportée que par les courageux amateurs de spectacles gratis cherchant à se faufiler dans les théâtres subventionnés le 14 juillet. Ce supplice de l'attente est horrible. A\ec le pari mutuel, le preneur est irrémédiablement condamné à ne jamais avoir la fleur de la cote et à ne jamais béné ficier du renseignement qui permet de prendre un cheval à une bonne proportion au début du .marché, pour le rendre ensuite et profiter de la précieuse combinaison qui consiste à se couvrir, c'est-à-dire à risquer de gagner sans danger de perdre.
Mais l'inconvénient le plus grave, à mes yeux, du Totalisateur^ comme l'appellent les étrangers, c'est la cagnotte réservée à l'Assistance publique. Cette cagnotte, à la longue, ruinera le joueur aux courses comme elle a ruiné le joueur au cercle. Quand il ii'y aura plus de joueurs, il n'y aura plus de recettes, et quand il n'y aura plus de recettes, nous verrons ce que deviendra le budget de l'élevage.
L'Assistance publique ne m'inspire aucun intérêt ; je ne vois pas quel avantage les Sociétés de courses peuvent avoir à favoriser la laïcisation des hôpitaux. Parbleu ! je sais bien que les défenseurs endurcis du pari mutuel né manqueront pas dé me répondre :
— Mais les bookmakers ne réalisaient-ils pas des bénéfices scandaleux)
Sans avoir jamais fait le compte de ce qui a pu entrer dans ' les
sacoches des gros bonnets de la cote, je veux bien admettre qu'ils aient momentanément encaissé de g-ros bénéfices.
Mais on reconnaîtra bien aussi que pas mal d'entre eux ont rendu l'arg-ent. Il y en a même quelques-uns qui sont hors de combat. D'autres ont payé des chevaux des prix fabuleux. L'élevage en a tiré profit. Tandis que l'argent qui passe par les caisses de l'Assistance publique ne reparaîtra jamais dans les affaires de courses.
Le pari à la cote, mais c'est le seul raisonnable. C'est le seul qu'on puisse admettre, et c'est encore celui qui est le plus commode pour aider à suivre une enquête sérieuse dans un cas où un jockey ou un propriétaire est inculpé de fraude. J'avoue que mon désir, dans l'intérêt de l'élevage, est de voir triompher le pari à la cote, et je compte un peu pour cela sur la ténacité et la malice de ceux qui le pratiquent.
J'ai nommé les bookmakers, et ceci m'amène à retracer leurs débuts chez nous.
Le Jockey-Club ayant toujours déclaré qu'il entendait ne se mêler en rien aux affaires des bookmakers, la Préfecture de Police ayant imité le Jockey-Club, il en résultait à l'origine que ces messieurs avaient à s'arranger comme ils voudraient. On les avait parqués dans un espace limité; en dehors de cet espace, ils ne devaient pas songer à attirer l'attention : c'était tout ce qu'on leur demandait. Le coin de l'enceinte qui fait face au pavillon de gauche leur appartenait, et c'est là qu'on tolérait leurs piquets et leurs listes. Libre à eux de se ranger à leur guise, à la condition de vivre en parfaite intelligence et de ne pas causer de scandale. Les commis passaient la nuit aux abords des grilles de l'enceinte, couchés dans les massifs jusqu'au moment de l'ouverture desdites grilles.
On n'a pas idée de la bousculade qui se produisait, du steeplechase qui avait lieu. Les spectateurs qui le contemplaient n'avaient rien vu de pareil. C'était une course d'hommes souvent beaucoup plus émouvante que les courses de chevaux.
Mais un jour un bookmaker, un Français si j'ai bon souvenir.
déclara que cette lutt« entre commis de bookmakers était contraire à la digrnité de la corporation et demanda s'il n*y aurait pas plus d'intérêt à s'entendre, à se syndiquer et à se distribuer à l'amiable les places qu'on se disputait à la course.
Cet homme, à l'esprit conciliant, fut délégué auprès du secrétaire des courses, lequel déclara qu'il n'avait rien avoir là dedans. Il ne fut g-uère mieux reçu par l'officier de paix, qui lui répondit qu'il entendait ne se mêler en rien dans tout cela, et qu'il n'interviendrait qu'en cas de désordre, pour flanquer les délinquants au poste.
Néanmoins il y eut accord entre les bookmakers, qui se distribuèrent les places et s'entendirent si bien, qu'il ne s'éleva plus aucune contestation dans leurs rangs.
Le métier de bookmaker exige des qualités très sérieuses ; il faut de l'audace, de l'estomac, beaucoup d'estomac, comme disent les joueurs, des qualités de calculateur hors ligne, un coup d'œil de commissaire-priseur pour suivre dans un groupe la personne qui demande un cheval, une oreille excellente pour entendre la somme, et beaucoup de présence d'esprit pour se rappeler instantanément le nom du client. Le bookmaker affecte une politesse exagérée : il faut voir avec quelle bonne grâce il verse , l'argent qu'il vient de perdre; il a l'air de dire à son adversaire : Vous ne pouvez pas vous imaginer la joie que j'éprouve à vous payer! Pour le client malheureux qui vient de frapper à faux, cinq, six ou huit fois de suite, il a un petit clignement de condoléance qui signifie : Sapristi !... Qui donc avez-vous rencontré qui vous ait porté une guigne pareille >
Le bookmaker est toujours en mouvement, toujours en action, sautillant sur son petit banc comme Strauss sur son pupitre. Il a un regard pour la cote qui change chez ses voisins, une oreille pour le client mystérieux qui vient lui prendre une grosse somme d'un cheval, une autre oreille pour son tout l'avertissant de se découvrir à fond sur le favori qui a toussé, un sourire pour une de ses bonnes pratiques qui passe et qui ne lui prend rien. Il gesticule.dix fois plus agilement qu'un pantin. d'Holden
Nous comptons maintenant au moms autant de bookmakers français que d'anglais.
Cependant le bookmaker ang-lais tient quand même la corde; il sait monter sa maison, bien choisir, bien dresser et bien rétribuer ses commis. Le commis est un auxiliaire d'une rare importance pour le maître qui opère; s'il s'embrouille, s'il ne saisit pas avec une rapidité télégraphique l'opération qu'on lui transmet, tout s'enchevêtre, tout s'arrête, et, en trois secondes, on manque à inscrire trois mille louis de paris.
Le livre dont se servent les bookmakers est très habilement conçu : il se divise en autant de colonnes qu'il y a de chevaux à débiter dans la course. Enfin, deux colonnes sont réservées pour totaliser, au fur et à mesure qu'elles arrivent, toutes les mises et toutes les sommes qu'elles pourront coûter au bookmaker, quelle que soit l'issue de la course.
Avec de bons commis, jamais un départ n'est donné sans que, d'un coup d'œil, le bookmaker sache, à un louis près, ce que lui rapporte son champ et ce que peut lui coûter la victoire de chacun des chevaux qu'il a donnés.
Un autre auxiliaire précieux pour les bookmakers est :
l'« all right man ».
Encore un des emplois du turf moderne. Il est taillé sur un patron anglais. Les bookmakers anglais ont depuis longtemps leur crieur assermenté; il fallait bien que nous l'eussions en France. Le métier d'à// right man est le seul vraiment et régulièrement lucratif du turf.
Pendant que les jockeys se pèsent, le crieur s'informe auprès d'eux des chevaux qui prennent part à la course. Dès qu'il les connaît, il les marque sur son programme, et, se rendant du côté des listes, il parcourt la rangée des bookmakers en criant un, deux, trois, six, sept, huit, etc. De cette façon^ les bookmakers, informés, quelques secondes avant le pesage, des chevaux qui doivent courir, peuvent établir leur côte en toute sécurité.
commencer leurs opérations plus tôt et faire un grand nombre d'affaires.
Quand les chevaux, sellés et montés, sortent sur la piste pour se rendre au poteau de départ, le crieur les accompagrne et les suit des yeux jusqu'au moment où le drapeau s'abaisse; alors il crie : They are o ffl
Ce qui veut dire : ils sont partis, et les boohmakers cessent instantanément leurs opérations.
La course est finie, le nom du vainqueur est affiché. Le crieur se rend au pesage et attend que le juge ait dit au jockey dans la balance : AU right!
Ce mot, alors, il le crie à .
pleins poumons, de façon
qu'il soit entendu des bookmakers, qui peuvent payer les paris au comptant.
Avant la dernière course, l'a// rlghl man parcourt une dernière fois les listes ; c'est pour toucher la gratification qui lui est remise par chacun de ses clients; il se fait ainsi une moyenne de cinq cents francs environ par journée.
C'est un nommé Harper, frère de l'ex -entraîneur du baron Finot, qui occupe cette chaîne sur la plupart de nos hippodromes.
Voici quelques silhouettes des principaux listmen.
H, Saffery, le coq des bookmakers. Du moins il le fut. Il avait tout à fait les allures de cet oiseau vainqueur. D'abord, il était maigre, qualité excellente dans l'emploi. li avait du feu dans les ■ yeux, de la fierté- dans la démarche. I! était planté sur ses ergots.
i: nn!ii-'rt -c la cote et ne se laissait pas facilement intimider
^..^■- mille louis de tel cheval '.
•■.■^■1^ monsieur le comte; voulez-vous deux fois, quatre fois,
> ,; : toujours le preneur qui reculait. ,-^ Avkmakers français étaient à l'origine aussi timides que •^ V ' ctait audacieux.
.■1 d'eux, s'étant persuadé cependant que le voisinage de , <t lui permettrait d'étendre le chiffre de ses affaires, recher- . \ i ,wpuis longtemps l'occasion d'opérer à ses côtés.
» les grros clients se portent vers lui, s'était-il dit, j'aurai ..,.11. qu'il ne pourra pas satisfaire. »
V n jour, à Dieppe, le bookmaker français réalise son rêve : il ,•< le voisin de Safferj-.
Voici un ^ros parieur qui vient à la liste.
* Saflfery! cent louis de ce cheval qui est à 6/i. •
l.e Français assiste à l'opération et se hâte de baisser la cote : ■' met le cheval à 4, ce que fait d'ailleurs Saffery.
* Saffery ! cent louis de ce cheval à ^/i . » Vite, le Français le met à 3/i .
Il ne fit pas un louis d'affaires; il passa son temps à baisser la oite au fur et à mesure que Saffery pariait.
Safferj' habite Auteuil. Souvent, en allant le voir chez lui, on l'a trouvé en train de ranger sur une table une foule de petits objets bizarres, tels cjue bagues, bracelets, épingles de cravate, titres d'obligations au porteur, reconnaissances du mont- de- piété, etc. 'est-ce que tout cela? lui demandait-on. a, répondait Saffery, c'est le résultat de la journée d'hier, té très favorable aux preneurs! »
ulière existence que celle de tous ces teneurs de listes qui nt la cote dans le voisinage des bookmakers sérieux. Ils aient d'un tout petit capital, que la déveine avait bientôt ; alors, comme il pariaient au comptant et qu'il s'agissait er sans retard, ils couraient chez Saffery et, en toute hâte.
LE JEU AUX COURSES. 3jl
lui glissaient un bijou, une valeur, tout ce qu'ils possédaient, en échang-e de quelques louis pour faire face à leurs eng-agements. Plus tard, quand la fortune leur souriait, ils retiraient le gage déposé, qui restait toujours à leur disposition. Saffery a de quoi meubler une vitrine immense avec les bibelots qui lui ont été remis en pareille circonstance; il appellerait ça le musée des décavés.
On devrait en conclure que les dettes de courses se payent très régulièrement.
Saffery pourrait cependant montrer un livre sur lequel figurent des noms très connus et qui ne contient pas moins d'un million de créances. Mais c'est un livre que Saffery ne montre jamais. Il se contente de répondre :
« Il y a quelquefois des gens qui font attendre.
— Pourquoi consentez-vous à parier avec ces gens-là?
— Pourquoi?... On ne fait pas toujours ce qu'on veut. » Et il place sa petite anecdote.
« C'était aux courses de province. La pluie se mit à tomber, mais à tomber comme si l'on avait déchaîné toutes les écluses ; la plus mauvaise paye du ring s'approcha de moi et, avec beaucoup d'amabilité, me dit : « Monsieur Saffery, voulez-vous me permettre devons abriter? »
« En même temps, sans môme me laisser lui répondre, il grimpa sur mon escabeau et ouvrit sur ma tête un superbe parapluie, qu'il tint avec une complaisance gênante. Je commençai la cote et il me prit aussitôt cinquante louis du favori. Le moyen de refuser un pari à une personne qui vous abrite de la pluie ! Ce jour-là, il me prit pour dix mille francs de favoris ; tous les favoris furent battus, et je ne touchai jamais les dix mille francs. »
W. Wright, autre très gros parieur et aussi très aimable. On l'a surnommé le Boy, parce qu'il est imberbe et qu'il a l'air d'un bébé joufflu. Il a doublé sa fortune en exécutant une commission importante sur le Grand National, à Liverpool. Plusieurs de ses chevaux ont eu du succès sur le turf. Mais un jour
il paria très cher pour le cheval d'un lord dans une grande course. Celui-ci vint le trouver et lui dit ;
c Je sais que vous avez pris mon cheval à peu près partout,, voulez-vous me céder vos paris ?
— Mais non, répondit Wright.
— Alors, je ferai fermer votre agence.
— Faites, milord. »
Milord exécuta sa menace, et c'est ainsi que, toutes les listes ayant été interdites du même coup à Londres, Wright vint en France, où il occupe maintenant la première place parmi les donneurs.
Valentine. Il y a longtemps qu'il crie la cote celui-là, mais il ne fait pas fortune. Il est trop confiant. Un jour, un parieur qui avait dans sa poche le résultat d'une course, vint prendre le vainqueur pour une somme considérable, et Valentine eut la naïveté de se laisser refaire. Je sais de lui un mot bien drôle : un parieur qui ne le connaissait pas lui demandait un cheval, et Valentine acceptait de le donner.
c Pardon! lui dit alors son preneur, mais déposez-vous l'argent?
— Où ça? interrogea Valentine.
— Mon ami le tiendra, répondit le parieur en désignant une personne qui l'accompagnait.
— Soit! dit Valentine, mais qui tiendra votre ami? » Marks, dit Antidote^ à cause d'une histoire connue :
Elle remonte à l'époque où toute la rue de Choiseul était envahie par des agences de paris. On pouvait dans une après-midi perdre ou gagner beaucoup d'argent sur une course. Marks, qui connaissait admirablement la manœuvre de toutes ces agences, inventa une vraie comédie pour réaliser un bénéfice énorme. Le propriétaire du cheval lui avait donné carte blanche et lui avait laissé toute liberté d'employer les ruses qu'il jugerait utiles.
Antidote, qui devait courir à Bromley, fut envoyé sur le terrain; alors les tout$ chargés de renseigner les bookmakers de la me de Choiseul les avisèrent télègrsiphïquement.qn' Antidote était.
arrivé en bonne condition et qu'il était absolument sûr de gagner.
Immédiatement Antidote fut coté à égalité sur toutes les listes de toutes les agences. Mais une heure après l'arrivée du cheval à Bromley, selon les instructions de Marks, on le remet en chemin de fer et on l'embarque pour Epsom. Vingt télégrammes sont expédiés dans toutes les directions et, cette fois, les touts informent leurs clients qu'Antidote ne part pas dans la course, attendu qu'il reprend le chemin d'Epsom.
A ce moment, Marks arpentait mélancoliquement la rue de Choiseul :
« Qu'est-ce que vous avez? Vous paraissez sombre, lui dit un bookmaker qui passait.
— Parbleu! répond Marks, il y a de quoi; j'ai un imbécile qui m'a chargé de lui placer cinq ou six mille francs sur un cheval à mon choix, et je ne sais comment les lui faire perdre.
— Il y aurait un moyen bien simple, dit l'autre, il faudrait l'engager à risquer son argent sur Antidote, qui a été grand favori dans la matinée....
— Et alors?...
— Alors il perdrait à coup sûr; le cheval ne part pas...*
— Vous croyez?
— J'en suis certain ; j'ai la dépêche dans ma poche; on l'a remis dans le train pour Epsom.
— Parfait! continue Marks, on pourrait dans ce cas lui donner une cote énorme.
— Naturellement! Qu'est ce que ça peut faire, puisque c'est gagné d'avance; voulez-vous lo contre i ?
— Soit! 10 contre i !
— Vous aurez votre part, bien entendu.
— Oh! je ne veux rien dans l'affaire, dit Marks d'un air digne; on ne sait pas ce qui peut arriver. Si le cheval venait à gagner!
— Mais, farceur! puisque je vous dis que j'ai la dépêche dans ma poche. Voulez-vous la voir? »
C'est ainsi que Marks ramassa Antidote à lo et i5 contre i
dans tout le quartier. Le cheval avait été en effet remis en route pour Epsom, mais, par une entente spéciale avec la Compagnie, le train s'était arrêté au bout de dix minutes ; un autre train chauffait à cet endroit tout exprès pour le ramener à Bromley, où il courait et gagnait facilement. Pendant quatre jours Marks se tint soigneusement caché. Si on l'eût trouvé, on lui eût fait certainement un mauvais parti, qu'il n'eût d'ailleurs pas volé!
Ceci donnera une idée des ruses que certains parieurs anglais tolèrent et qui leur valent une réputation de gens adroits.
Cette anecdote m'en rappelle une autre non moins typique.
Sous le champignon, deux parieurs, un preneur et un donneur, viennent de conclure un assez gros pari.
L'aflfaire terminée, le preneur prend le donneur à part et lui dit :
« Vous êtes un bon enfant ; maintenant que vous m'avez donné le cheval, je vous le dis en secret, je le prends pour le propriétaire.
— Secret pour secret, répond le donneur : je le place pour le jockey! »
Un type dont l'espèce ne tend malheureusement pas à disparaître, c'est l'homme qui se croit toujours volé.
Dès qu'un résultat n'est pas conforme à ses prévisions ou à ses espérances, il s'en prend au turf tout entier. Il accuse le propriétaire, l'entraîneur, le jockey, les commissaires et les journalistes.
« C'est abominable! s'écrie-t-il. On ne devrait pas tolérer de pareils abus : il faudrait disqualifier le propriétaire, mettre à pied le jockey et envoyer le cheval en fourrière. »
L'homme qui se croit toujours volé n'admet pas d'excuses pour la défaite de son champion. Celui-ci, fût-il battu d'un nez sur le poteau, il ne manquera pas de dire :
« Le jockey l'a fait exprès ; il l'a retenu au dernier moment et n'a cravaché que sa botte !»
On essaye de raisonner le monsieur qui croit qu'on vole toujours. On convient avec lui qu'il y a, mais assez rarement, des
courses dont le résultat est faussé par des manœuvres malhonnêtes : il ne vous écoute même pas. Selon lui, tout est irrégulier. Leç commissaires et les journalistes ferment les yeux. On les achète.
Notez que le monsieur qui croit qu'on vole toujours est assez ordinairement un déclassé, venu aux courses pour chercher des moyens d'existence. En cela il se trompe. Le jeu des courses est, comme tous les jeux, plein de hasards, de déceptions et ne réussit qu'aux sages qui parient rarement, en profitant de leurs connaissances spéciales.
L'homme qui va aux courses sans une étude approfondie du cheval et du turf est purement un joueur sans plus d'avantages qu'à la roulette ou au trente-et-quarante. Il ne doit compter que sur le hasard ou sur son habileté à engager son argent.
Son unique règle doit être celle-ci : Emballez-vous dans le gain; modérez-vous dans la perte.
Au contraire de l'homme qui croit qu'on vole toujours, le vrai sportsman sait la part qu'il doit laisser à l'imprévu. J'ai connu un très fin parieur qui faisait fortune aux courses : son sysr tème consistait à ne parier que lorsque l'occasion lui semblait exceptionnelle. Quand il jugeait qu'un cheval dont la cote régulière eût été 3 contre i, était donné à lo, il risquait son arr gent.
Un amateur qui fréquente l'Hôtel des Ventes ne trouve pa$ tous les jours une acquisition avantageuse. Le boursier adroit n'a pas non plus tous les jours un ordre utile à donner à son agent. Pourquoi certaines personnes qui vont à toutes les courses veulent-elles jouer tout le temps? Parce que ça les amuser... Si c'est un amusement irrésistible, il faut le proportionner aux ressources dont on dispose et ne pas se plaindre du mauvais résultat.
Le monsieur qui croit qu'on vole toujours est en même temps le monsieur qui voudrait ne jamais perdre. La perte l'exaspère parce que le plus souvent il est hors d'état de la supporter.
Il s'imagine volontiers que les chevaux peuvent être assimilés
est chargé de remettre au jockey le cadeau princier. Le soir, on fait le calcul des gains du plongeur et les journaux en impriment le total.
Il y a des exemples de plongeurs qui s'arrêtent après fortune faite et qui ne rendent pas l'argent. Il y en a d'autres qui plongent si audacieu sèment, qu'un beau jour on ne les voit plus reparaître à la surface. Il ne faut pas de longues séries malheureuses A un plongeur pour qu'il vienne à sombrer ; il joue si cher, que, la crampe de la déveine a vite paralysé ses moyens. Il s'en va sans payer, tout est dit, on n'en parle même plus, et les bookmakers le voient disparaître sans trop se plaindre. Il a beaucoup plongé; qu'il lui soit beaucoup pardonné!