CHAPITRE XIX
La province est malade. Elle avait sa raison d'être quand on ne courait pas tous les jours dans Paris ou sur des hippodromes suburbains. Mais maintenant... il est bien plus commode et bien plus économique de prendre un fiacre pour Saint- Ouen qu'un train pour Chalon-sur-Saône. En admettant même qu'on ne recule pas devant le voyage, les frais de déplacement sont excessifs. La faute en çst moins aux chemins de fer qu'aux hôteliers, car les Compagnies font des réductions de tarif pour attirer le public; mais les hôteliers non seulement ne diminuent rien (ce serait trop demander), mais augmentent leurs prix dans des proportions décourageantes; ils n'épargnent même pas les acteurs qui leur amènent l'affluence dont ils profitent, c'est-à-dire les chevaux et ceux qui les accompagnent. Un beau jour, les victimes de cette avidité se fâchent, partent et ne reviennent plus : la poule aux œufs d'or est morte; il est bien difficile de la ressusciter.
Les écuries, presque toutes groupées dans les environs de
Paris, se bornent aux réunions, toujours de plus en plus nombreuses, qui sont à leur portée : elles renoncent à ces déplacements lointains qui fatiguent les chevaux, peuvent causer des accidents, coûtent fort cher et couvrent rarement les frais.
Mais, dira-t-on, il ne faut pas chercher à soutenir les industries ou les commerces en souffrance au détriment de ceux qui prospèrent ; il est bien inutile de chercher à faire vivre les Sociétés qui n'ont pas la force de se défendre elles-mêmes.
C'est là une doctrine quelque peu ég-oïste ; la Société d'Encouragement ne saurait oublier qu'elle doit plus que jamais propager le goût de l'élevage du cheval de pur sang dans toute la France, et pas seulement en Normandie ou dans les environs de Paris ; je le répète, partout ! Elle devrait venir en aide aux petites réunions qui luttent péniblement contre l'indifférence générale. Que de commissaires ont actuellement le sommeil troublé par le cauchemar du ryalk over !
Ce qui me surprend, c'est la théorie de la Société d'Encouragement, consistant à augmenter les allocations des réunions qui prospèrent et à diminuer les subsides de celles qui végètent.
Les Commissaires vous disent en propres termes : « Vous avez fait de bonnes affaires l'année dernière, vous êtes en mesure de donner de plus gros prix, nous allons vous augmenter; mais si vous avez eu des malheurs, si vos recettes ont été plus faibles pour quelque cause que ce. soit, tant pis pour vous, nous vous diminuons. >
Peut-être la principale cause de la décadence que l'on constate sur certains points est-elle malheureusement l'absence de cette spéculation qui, sur d'autres hippodromes, s'est développée jusqu'à l'exagération. C'est un mal nécessaire, surtout dans un pays où il y a si peu de gens qui aiment platoniquement le sport. En Prusse, malgré les efforts du gouvernement et de quelques grands seigneurs, Tinterdiction des paris a mis en danger l'institution des courses et paralysé son dévelopf)ement. En Fnmce, faut-il, tout compte fait, désirer le retour aux mœurs plus pures de
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1840? Evidemment non, si le mal procure des ressources qui permettent de faire beaucoup de bien.
Lorsqu'il s'agissait autrefois d'envoyer des chevaux dans une ville, on ne considérait guère que la distance à franchir, les frais à faire et les prix à gagner. Une autre préoccupation intervieni aujourd'hui : sera-t-il possible de parier? Le marché vaudra-t-il qu'on se dérange? Un propriétaire se félicitait jadis de n'avoir que peu ou point d'adversaires; il s'en désole aujourd'hui, parce qu'il ne peut plus parier. Le prix compte à peine s'il n'est pas important; il est moins recherché que l'occasion de faire un gros bénéfice. C'est une tactique nouvelle, dangereuse peut-être, car rien ne prouve qu'à la fin de l'année la balance ne soit pas plus favorable au propriétaire qui s'applique tout simplement à gagner beaucoup de prix; mais ce sont les mœurs du jour et elles font certainement du tort aux villes où le betting est insuffisant. Malheur à l'hippodrome où les bookmakers ne plantent pas leurs piquets !
Jusqu'au milieu de juin, les chevaux sont absorbés par les courses de la Société d'Encouragement. Après Fontainebleau, il faut accorder quelque temps de repos, et depuis Beauvais les chevaux sont mis en réserve pour les réunions normandes. Celles-ci ont tout pour elles : la proximité de Paris, la saison des bains de mer, le goût naturel des populations pour le cheval, enfin la primeur des courses de deux ans, avec l'immense avantage d'offrir aux parieurs un marché très étendu. Il reste à savoir cependant si, en réservant pour ces courses non seulement la fleur de leur écurie, mais la presque totalité de leur effectif, et en délaissant les réunions intermédiaires, les propriétaires ne sacrifient pas la proie pour l'ombre.
La Normandie est la terre classique de l'élevage français: mais les courses y ont des racines assez profondes pour qu'on puisse, sans faire de tort à ses réunions, demander quelque chose pour ces Sociétés de province, notamment de l'Est ou du Sud-Est, qui luttent si péniblement contre la concurrence des grands hippodromes et dont l'existence devient si précaire.
Peut-être pourrait-on leur laisser plus de liberté pour distribuer les subventions qui leur sont accordées. La Société d'Encouragement donne parfois avec tant de conditions restrictives, que le bienfait reste sans résultat. Ne vaudrait-il pas mieux se contenter d'imposer aux Sociétés quelques conditions générales et leur permettre de répartir à leur guise les allocations qui leur sont faites?
Les conditions vitales pour la province sont nombreuses :
r Choisir des hippodromes bien situés aux portes des villes, ayant des moyens de communication très faciles avec des centres très importants. ^
Lorsque la voie ferrée est proche du champ de courses, et qu'une halte peut être établie, comme à Dieppe ou à Beauvais, c'est une situation avantageuse, car il est bien rare que l'hippodrome puisse être au cœur de la ville, comme à Caen.
2" Étudier les programmes; calculer les décharges et handicaper les chevaux avec le plus grand soin.
3** Prendre les mesures nécessaires pour que les chevaux et ceux qui les accompagnent soient logés convenablement et dans des conditions de prix très modérées.
4'' Assurer des compensations aux propriétaires malheureux, soit en créant des prix de consolation, soit en attribuant une somme fixe aux chevaux qui se déplacent pour la réunion.
On a essayé ce nouveau moyen à Nice en 1890, et il a réussi. D'ailleurs, il n'est pas nouveau. Il y a longtemps qu'on le pratique en Autriche. Il y a six ans, la Société pour VEncouragement des bons cavaliers de campagne, qui offre à Vienne des prix importants aux officiers de toutes armes, a pris des mesures pour assurer aux chevaux et aux ordonnances qui les accompagnent les conditions les plus avantageuses et les plus confortables. Elle les loge elle-même dans des écuries dignes d'animaux de prix, elle fournit le fourrage aux chevaux pendant un temps déterminé. Enfin, elle vient de toutes manières en aide à ses invités. C'est un exemple que les Sociétés de province peuvent imiter. Elles ont déjà fait quelques pas dans cette voie, mais elles pourraient y entrer plus largement.
11 est certain que c'est à force de sacrifices qu'un certain nombre de réunions de province parviendront à se défendre et à conserver une part sérieuse de leur ancienne prospérité.
Ce ne sont pas les réunions d'hiver, celles qui ouvrent la marche sur le calendrier hippique, qui se défendent le moins bien. Le meeting de Pau, par exemple, est tout à fait en progrès; mais il faut constater qu'il n'a rien négligé pour cela.
C'est ainsi qu'au début de 1890 Nice est entré nettement dans la voie des améliorations. Depuis deux ans, il n'était pas difficile de constater un ralentissement dans la prospérité de ce meeting. Des prix importants, comme le Grand Prix de Monaco, de 20000 francs, et la Grande Course de Haies de Monte Carlo, de 10 000, qui avaient paru alléchants au début, passaient pour ainsi dire inaperçus au milieu des somptueuses allocations du steeple-chasing dans Paris. Les propriétaires de chevaux commençaient à se plaindre de la longueur du déplacement, des frais considérables qu'il occasionne. Le nombre des chevaux diminuait, et c'est le plus mauvais symptôme. Pour 1890, en augmentant les allocations, on va faire revivre Nice. Le prix de Monte Carlo, grande course de haies, a été porté à 20000 francs et le Grand Prix de Monaco, steeple-chase, à 3oooo.
Quand on jette un coup d'oeil sur le calendrier de la province, on est surpris du petit nombre de réunions auxquelles on fait encore attention. Le coup le plus fatal porté à leur existence est la diminution constante du crédit des courses au budget de l'Agriculture. En 1884, les crédits de l'industrie chevaline étaient de 2243000 francs. Ils sont restés à ce chiffre en i885 et 1886, puis ils ont commencé à fléchir en 1887, pour tomber en 1888 à 2164000 francs, et pour n'être plus en 1889 que de 2 millions en chiffres ronds. En ce qui concerne les crédits spécialement consacrés aux courses, ils étaient en 1886 de 629 i5o francs. Ils sont tombés en 1887 à 582 5oo francs ; en 1888, ils n'étaient plus que de 120 000 francs.
Je. suis de l'avis d'un des derniers défenseurs de ces crédits, M. Paulmier, du Calvados, qui disait, il y a trois ans, à la tribune :
« On juge beaucoup trop les courses d'après quelques grandes réunions de Paris, d'après le Grand Prix, le Grand Steeple- Chase, le prix du Jockey-Club, d'après ces assemblées où l'affluence des curieux, le monde des parieurs, l'élément mondain effacent un peu l'intérêt hippique et la question du cheval.
« Mais si l'on se transporte sur les hippodromes, beaucoup plus nombreux, de la province, la scène change complètement. On ne retrouve plus au complet ce monde de parieurs, cette afiluence de curieux, mais bien une population de cultivateurs, d'agriculteurs, de producteurs qui viennent assister aux courses de leurs chevaux. »
Cette diminution de crédit est le coup de grâce pour certaines réunions où les courses ne battaient que d'une aile. Les courses de Bordeaux deviennent très maigres ; celles 'de Marseille sont sous le coup d'une suppression imminente; Beauvais se traîne grâce au Jockey-Club, qui la maintient à la force du poignet, comme Fontainebleau. Boulogne-sur-Mer, Lyon, Aix-les-Bains sont relégués tout à fait au dernier plan, et maintenus surtout avec l'aide et dans l'intérêt des Casinos. En fait de province un peu vivace, il nous reste la Normandie, dont la campagne d'août commence à Évreux, continue à Bernay, Caen, Cabourg, Deauville, et finit à Dieppe.
La réunion fformande jouit depuis longtemps d'un privilège exceptionnel. Paris s'y transporte. Pas trop à Évreux, qui n'est qu'un bien maigre lever de rideau, mais un peu à Bernay, beaucoup à Caen, énormément à Deauville. A Dieppe il y a déjà un peu de fatigue, et d'ailleurs la réunion n'est pas encore ce qu'elle devrait être, étant données les ressources dont elle dispose.
Entre Caen et Deauville il y a un symptôme de concurrence regrettable. Il me semble que Deauville fait échec à Caen.
Deauville n'a pas lieu d'être jalouse : elle a bien assez d'atouts dans ses cartes.
L'hippodrome a été acheté le 16 mai 1889 par une Société civile, exclusivement constituée à cet effet. En même temps, la
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Société des courses de Deauville, fondée en 1864 par le duc de Momy, continuée par MM. le viconte Daru, Donon, comte Hocquart, Hector Crémieux, Calenge, etc., qui n'était qu'une pure association de fait, a été également constituée en Société civile, par les soins de son président actuel, le comte Florian de Kerg-orlay, tout en conservant une organisation dont une expérience de vingt-cinq années a démontré les avantages.
Son premier acte a été de s'assurer la jouissance de l'hippodrome par un bail de quatre-vingts années. Elle se trouve être ainsi de toutes les Sociétés de courses de France celle qui vraisemblablement repose sur la base la plus durable.
Dans ces conditions, la Société de Deauville n'a pas hésité à s'imposer des sacrifices considérables (60000 francs environ, paraît-il, pour installer un système complet d'arrosage qui garantit de la sécheresse non seulement la piste des courses, mais les trois pistes d'entraînement. Ces travaux n'ont d'ailleurs été entrepris qu'à l'instigation des principaux propriétaires, qui ont participé à la dépense pour une quinzaine de mille francs.
La Société de Deauville a pris la bonne habitude d'ajouter à la brochure de sou programme un certain nombre de renseignements statistiques intéressants à consulter. J'y vois notamment que le programme de la prochaine réunion présente une augmentation de 3o5oo francs de prix, malgré la nouvelle diminution des prix du Gouvernement. C'est ainsi que depuis trois ans la somme donnée en prix s'est accrue de 75 000 francs, soit de près d'un tiers.
En 1864, les prix s'élevaient à 23 5oo francs. Le total des prix fondés en i883 étant de 235 000 francs est donc dix fois supérieur à celui de l'année de la fondation.
Une nouvelle course a été introduite dans le programme du premier jour : le prix Guillaume-le-Conquérant, 10 000 francs, pour chevaux de trois ans et au-dessus, sur 1600 mètres.
Différentes modifications ont été apportées à l'aménagement de l'enceinte du pesage en vue d'en augmenter le confortable : établissement de tentes devant les salles du pesage, du vestiaire
des jockeys, de la presse et du télégraphe; pose d'une grille pour limiter l'emplacement occupé par le ring, etc.
Les commissaires actuels sont MM. le comte de Kergorlay, comte de Gontaut-Biron et Pierre Donon.
Presque toute l'armée de l'entraînement donne dans la campagne de Normandie, et il est assez curieux de la voir rentrer dans ses foyers après ce qu'on pourrait appeler les grandes manœuvres du turf. Il y a toujours quelques chevaux hors de combat, eu égard à la trop grande sécheresse des premiers jours d'août. Pas mal de boiteux, pas mal d'enrhumés, et cela tient, je crois, bien moins au changement d'écurie qu'à la fâcheuse habitude, contractée par les entraîneurs, de faire travailler leurs poulains de trop bonne heure. Dans une vallée froide comme la vallée de Touques, on est vraiment assez éprouvé par la température jusqu'au moment où- le soleil se montre, c'est-à-dire vers sept heures. Alors, pourquoi sortir vers cinq heures et demie, sous une brume glaciale qui saisit brusquement les animaux extraits de leurs boxes bien chauds? A Newmarket, les entraîneurs sont bien moins pressés de sortir. Ils attendent que la température soit supportable. Mais en France, c'est à qui sera le premier dehors ou, pour mieux dire, le premier rentré. On met son amour-propre à finir l'écurie de bonne heure : autrement dit la question d'ordre et de propreté prime la question d'hygiène. A Dieppe, où l'hippodrome est plus encaissé et où les entraîneurs n'éveillent pas leurs chevaux à l'heure des condamnés à mort, il y a moins de refroidissements. C'est assommant pour un propriétaire qui envoie un animal courir en province, d'apprendre qu'il tousse au moment de courir. Outre la chance perdue dans le prix que l'on visait, il y a une note de frais devant laquelle je m'explique que plus d'un fasse la grimace.
Quant à la note de Normandie, elle est toujours salée comme la Manche. Légendaire est l'histoire des carottes de Marsh, à 20 francs la botte. Mais les frais d'un cheval en voyage ne sont qu'une longue suite d'autres carottes. A Deauville, l'écorchement
est déjà vif, mais il y a un certain ordre; les commissaires rigleat le tarif et l'adoucissent dans une certaine mesure.
A Dieppe, au contraire, c'est de la férocité. Un entraîneur obligé de loger ses chevaux et ses liommes dans le quartier dit des Charbonniers est forcé de payer pour un boxe soixante-dix francs et pour la chambre d'un garçon d'écurie, une mauvaise chambre, un taudis : trente francs.'
A chaque pas il y a des pourboires à donner, sans compter les façons d'exploiter inventées par les paroissiens de la localité.
Pendant une semaine de Deauville, je me promenais avec un entraîneur connu et qui passe pour un des plus malins de sa profession. Un individu en blouse, à l'allure assez franche, l'aborde et lai dit en passant : « N'oubliez pas l'homme qui a descendu tous vos bagages. »
L'entraîneur lui remet lo francs, et, arrivé à l'écurie, signale cette dépense à son premier garçon, pour qu'il en prenne note.
' Mais, dit le premier garçon, voilà un farceur qui s'es moqué de vous. C'est un homme d'équipe qui a descendu vos bagages, et il a eu tout de suite son pourboire. »
Le hasard fait que vingt minutes après nous retrouvons l'homme en blouse.
t Vous avez du toupet, vous ! lui crie mon entraîneur. Vous me dites que vous avez descendu mes bagages, et ce n'était pas vous!
— Pardon, répond le Normand, je vous ai conseillé de ne pas oublier l'homme qui avait descendu vos bagages, mais je ne vous ai pas dit que c'était moi! •