‹ Les courses de chevaux en FranceChapitre 67 sur 76 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

L'institution des courses au trot n'avait pas précisément pour but, à l'origine, de développer la vitesse chez le cheval de detnisang. On voulait avant tout le dresser en vue de sa présentation aux haras, aux remontes et aux marchands.

Les guerres du premier Empire avaient décimé la population chevaline de la France, et l'on sait comment les races nouvelles s'étaient constituées, à l'aide des vieux* débris et l'infusion du sang pur.

Le goût de l'équitation avait peu à peu disparu à mesure que les moyens de locomotion devenaient plus nombreux, et les marchands, personnages très importants de l'époque, trouvaient difficilement des cavaliers pour débourrer les chevaux, qu'ils recevaient pour la plupart de Normandie à l'état demi-sauvage. Nous étions sous ce rapport dans un état d'infériorité regrettable visà-vis de l'Angleterre, de la Hollande et même de l'Allemagne, disposant d'excellents moyens de dressage et d'asservissement.

Cependant nous constations une augmentation de nos produits

de demi-sang-. Les vieilles races disparues faisaient place à des produits plus affinés et plus rapides. Quelques essais de trotting, tentés par des hommes qui pressentaient l'avenir de leur entreprise, eurent un succès réconfortant.

Des courses au trot avaient eu lieu en France, à Saint-Brieuc en 1807, à Strasbourg- et à Aurillac en 1820, à Nancy en 1828, mais elles étaient encore dans les limbes, d'où quelques hommes, d'une très g-rande valeur en matière chevaline, faisaient de vains efforts pour les extraire.

M. E. Houêl, un des inspecteurs les plus distingués de l'Administration des Haras, une des plumes les plus autorisées de l'époque, se démenait sans repos ni trêve pour organiser quelques réunions de trotting. Mais il fallait sa ténacité pour ne pas céder au découragement.

Après avoir intéressé à son idée M. Dittmer, inspecteur des haras, il fut appelé par le ministre, M. Vitet, devant une commission où il n'avait recueilli que des haussements d'épaules discrets ; l'un des membres de la commission même lui avait dit d'un air narquois :

«T Jamais vous ne réussirez à faire trotter deux chevaux ensemble, sans qu'au bout de vingt pas il y en ait un qui prenne le galop ! »

M. Vitet, futur académicien, avait eu beau prodiguer des condoléances, cela ne suffisait pas.

Le plan des courses au trot avait été développé et discuté dans les séances et les concours de la Société normande. La Société vétérinaire de Normandie émettait des avis favorables. M. du Pont, directeur du dépôt d'étalons de Saint-Lô, poussait volontiers à la roue. Mais pas un de ces hommes influents n'avait la foi, cette foi communicative qui enlève une affaire.

Et puis, disons le mot, la question d'argent enrayait tout; on avait beau avoir convaincu des hommes d'élite qui promettaient leur précieux concours : dès que l'on faisait le plus léger appel à la bourse des conseils généraux, ceux-ci se dérobaient.

« C'est là, dit M. Houêl à qui je passe la plume, qu'il faut placer deux années de démarches, d'études, de travaux de toute espèce, de voyages, de fatigues et de dépenses à la recherche d'une occasion favorable. »

Elle se présenta enfin, cette occasion, mais pas du côté où M. Houêl l'aurait attendue. Ce n'était pas un homme de cheval qui lui vint en aide : c'était un marchand de vins.

Un jour que M. Houèl se désolait plus que de coutume de l'insuccès de ses efforts, il vit entrer chez lui un monsieur de bonnes façons qui lui tint ce langage :

« Vous avez proposé un plan pour l'organisation de courses au trot> >

M. Houêl regarda l'inconnu; il s'était senti grandir de trois pouces.

« Oui, monsieur!

— Vous cherchez un emplacement pour un hippodrome, de l'argent pour donner des prix, une organisation enfin?

— Oui, monsieur.

— Eh bien, je vous offre tout cela; vous aurez une grande ville pour théâtre, un hippodrome tout fait, des prix de courses : fixons une époque.

— Monsieur, répondit l'inspecteur enchanté, voici mon plan, veuillez y jeter les yeux.

— Inutile, répondit le négociant, le plan importe peu : c'est un spectacle que je veux. Voilà tout. Écoutez-moi : La ville de Cherbourg est une ville de guerre, mais elle a peu de commerce, point d'industrie. Nous sommes quelques hommes jeunes qui nous occupons d'affaires. Pour moi, je fais le commerce de vins avec la Grande-Bretagne ; nous voudrions attirer chez nous les étrangers par quelques fêtes attrayantes. Les Anglais ont le goût du cheval et de la mer. Nous avons essayé des régates : elles n'ont pas répondu à nos espérances; essayons des courses de chevaux. L'idée des courses au trot est nouvelle : c'est un attrait de plus. »

Ainsi parla ce négociant vinicole, qui fonda une Société de

trotteurs, dont les statuts ont servi] de modèle à toutes les Sociétés créées en France par la suite.

Ces courses de Cherbourg furent inaugurées en i836, sur la belle plage qui s'étend en face des canons et des forts de la ville.

A la faveur de ce lancement inespéré, le trotting fit des progrès moins lents; il s'organisa à Caen en 1837, à Saint-Lô en i838, à Rouen en 1843.

Les propriétaires dont les noms figurent sur les programmes de cette époque étaient MM. Alexandre Aumont, le duc de Vicence, de Basly, Marion, etc.

Le gouvernement, plus favorable à une œuvre dont l'avenir se dessinait bien, s'en occupa plus activement, institua les courses pour étalons de trois ans. En 1845 les nouveaux propriétaires étaient MM. le duc de Narbonne, Forcinal et Bastard.

De grands progrès étaient constatés en 1847, le nombre des Sociétés augmentait sensiblement et, le 25 avril 1848, une commission composée de MM. le marquis de Croix, le comte de Rédonville, de Saint- Valier, Auguste Lupin, de Turenne, H. de Kergorlay, Perrot de Thanneberg, le général Subervic, le général Randon, le général Baugenel, demandait au Conseil des Haras l'augmentation des courses, et particulièrement des courses au trot.

Dès i85o, les prix s'élevaient à 92000 francs; malgré cela, le trotting ne jouissait pas d'un grand crédit; il était en butte aux attaques fréquentes des partisans exclusifs du pur sang. Ce n'étaient cependant pas les éleveurs qui manquaient, et les plus connus d'entre eux, MM. Lefèvre, Montfort, Tiercelin, Douesnel, Lindet, le marquis de Croix et Margrin, n'avaient qu'à se louer d'avoir marché de l'avant.

Le trotting, qui avait reçu du général Fleury une réelle impul-

Page 1