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LES PERVERSITÉS DE SHAH-DJAHAN

Shah-Djahân attendait avec impatience le retour de la jolie Rana qu'il désirait éperdument.

Ce monarque habile et rusé s'était mis sur le trône par un artifice étrange. A l'avènement de son prédécesseur, alors que l'envoyé spécial lui demandait le tribut ordinaire, en l'engageant à reconnaître la souveraineté de son neveu Bolaqui, Shah-Djahân s'était affaissé en vomissant le sang à gros bouillons. On l'avait relevé, étendu sur un lit de repos, où il avait craché ses dernières gorgées rouges. Or, ce sang n'était que du sang de brebis, dont il s'était empli la bouche, afin de simuler une attaque foudroyante.

Bolaqui le jugea perdu, et ne s'étonna nullement à l'annonce de sa mort proclamée à grands sons de trompe. On prépara les funérailles avec toute la magnificence due au premier prince de sang mogol. Le cercueil vide, traîné par quarante chevaux harnachés d'or et de pierreries, était suivi par une garde imposante, choisie parmi les officiers de la milice impériale. Shah-Djahàn, en deuil, suivait gravement ses propres funérailles, recrutant, de distance en distance des escadrons de Radgeputtes qui semblaient ajouter simplement à la magnificence des pompes funèbres.

Bolaqui, ne supposant pas avoir la moindre révolte à redouter d'un mort, avait tenu à se montrer sans escorte aux funérailles de son oncle. Mais, à quelque distance de Delhi, les Radgeputtes s'emparèrent de sa personne, et Sbah-Djahàn, séance tenante, fut proclamé empereur. Des Bhai-Tchokri, ou courtisanes sacrées, surgirent de dessous les étoffes funèbres et se mirent à danser, au son des tchiloumtchi, des flûtes et des tambourins. Le char de deuil fut changé en char triomphal, et le nouveau monarque ramené sur son cercueil adorné de fleurs !...

Tels avaient été les débuts de ce règne, dont les premières années s'écoulèrent dans un calme relatif. Une fois maître de ITIindoustan, le Mogol eut la force et l'habileté de se maintenir dans sa conquête. Une confédération de rajahs, qui s'était formée pour l'en chasser, fut bientôt anéantie par lui; toutes les insurrections partielles furent réprimées, et il resta, du moins pendant quelques années, malgré ses fautes, le souverain incontesté d'un immense empire.

Les habitants de THindoustan appartenaient à des races diverses. Mais le fond de la population, les indigènes, les plus anciens maîtres du pays, étaient les Hindous. Les religions étaient plus nombreuses encore que les races. Ceux-ci lisaient le Koran, ceux-là restaient fidèles aux vieilles doctrines de Zoroastre : ils adoraient le feu et cherchaient la parole de vie dans le Zend-Vesta. Mais les Hindous de sang pur suivaient le brahmanisme et continuaient à adorer leurs dieux cruels et voluptueux.

Les Hindous étaient le fond même de la nation ; le flot des invasions passait sur eux et les courbait comme des roseaux, mais ils

se redressaient plus vivants et plus forts. Les vainqueurs s'élèvent et se détruisent par l'excès de leur ambition. Ils ne brillent un moment que pour mieux s'anéantir dans le sein même de leurs vaincus. Les triomphateurs passent comme des fléaux nécessaires pour renouveler l'humanité. La nature ne leur a point assigné d'autre rôle.

Shah-Djahân attendait Assilinia.

Il avait fait préparer, pour la recevoir, une chambre d'une grande magnificence. Eclairée parles vitraux mauves et jaunes d'une coupole qui en coiffait la hauteur, cette salle resplendissait, sur ses murs et ses colonnes, d'une magie de mosaïques où des chantournements compliqués encadraient des sujets lascifs d'hommes et de femmes unis. Sur une estrade? un lit bas, aux coussins de plumes de paons et de perroquets, était soutenu par des tigres de jade accroupis. Des tentures tombantes violettes, épinglées d'ornements d'or et d'argent, ornaient le fond de la couche que des miroirs juxtaposés reproduisaient à l'infini sur les côtés. Des escabeaux d'ivoire, à couvertures de soie jaune et mauve finement brodées, achevaient

de meubler cette pièce parmi les peaux de fauves et les lourds tapis jetés partout.

Un harkarat avait annoncé Farrivée de la Rana avec le prince, et l'Empereur, le cœur frémissant sous ses pectoraux de pierreries, se préparait à recevoir celle qu'il nommait déjà des noms les plus tendres.

Shah-Djahân n'avait eu que sept enfants de toutes ses femmes, — car les Mogols ne se faisaient pas scrupule d'arrêter, par de coupables artifices, la fécondité de leurs épouses, — et il comptait bien faire profiter Assilinia des privilèges dont il honorait les bégôms Saëb, Roxanara et Meridza.

Le prince, pour prix de ses complaisances, une fois son mariage célébré, serait élevé au grade de général en chef des troupes impériales. Orpha, reconnaissant, avait accepté toutes les conditions de cette précieuse faveur.

— La Rana !

Des Omraos, debout près de la porte d'entrée, ont poussé Assilinia qui est venue tomber aux pieds du Maître.

La jeune fille n'est plus l'humble compagne de Mimiose. Des Bhaï-Tchokri l'ont vêtue d'un khélat de drap d'or, gemmé comme un firma-

ment d'une profusion d'étoiles, et une ceinture diamantine fait un cercle de flammes à sa taille frêle. Ses cheveux, piqués de fleurs de tchampaca, ont été trempés dans les essences les plus rares, et ses petits pieds sont si couverts de bagues qu'ils semblent des lucioles égarées sur la pourpre des tapis.

— Assilinia, je te salue, car tu es belle entre les plus belles !

La Rana enveloppe le monarque de son regard sombre et garde le silence. Qu'aurait-elle à dire?... Sbah-Djabân a tué le rajah Amarin, son père, et elle le hait de toute la force de son âmeî... Elle n'a qu'un désir, c'est de s'échapper du palais, aussitôt qu'elle en aura le pouvoir.

— Assilinia, reprend l'Empereur, je t'ai fait venir pour te fiancer à Orpha qui est digne de ton rang, et qui t'aime î J'entends que vos noces soient célébrées en grande pompe, et que les Omraos assistent à cette solennité.

La jeune fille demeure immobile, le visage farouche. Ses yeux grands ouverts ont une expression de fierté dédaigneuse. Mais Shah- Djahân préfère cet air de révolte à l'habituelle soumission de ses esclaves de volupté. Ses désirs ardent plus violemment; la résistance

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qu'il prévoit double pour lui le prix de la coiiquéte.

— Assilinia, dit-il encore, cette chambre est la tienne. Tu auras pour te servir autant de servantes qu'il te plaira, et aucune parure ne te sera refusée. Les Bhaï-Tchokri occuperont tes loisirs par leurs chants et leurs danses, et tu apprendras, par elles, les règles de l'amour de VsLtsyaydinsL. Vos Acharyas, ou auteurs anciens, qualifient de « chers aux femmes » les talents voluptueux. Je souhaite donc que tu trouves quelque charme à ces enseignements qui te serviront.

La Rana n'avoue pas que les Natis ont déjà complété son éducation, et qu'elle en sait autant que les plus célèbres courtisanes. Elle s'incline sur le passage de Shah-Djahân, qui se retire en lui donnant à baiser le bout de son sceptre d'émeraude, et elle reste les bras croisés sur sa poitrine, tandis que les pas des courtisans s'éloignent sur les dalles sonores.

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