PROJETS DE VENGEANCE
— Hallabab ! Hallabab ! je me meurs de tristesse!
La Rana, auprès de sa petite amie, qu'on a bien voulu lui rendre, soupire et se lamente.
— Où est l'aimé, l'époux que j'ai choisi, l'élu de ma pensée et de mon cœur?... Sans doute ne le reverrai-je jamais ! S'il était vivant il m'aurait déjà fait connaître sa présence!... Vois-tu, ils me l'ont tué !
Hallabab pressait doucement, contre son sein, le front brûlant d'Assilinia, tâchait de la distraire par mille caresses.
— Mimiose reviendra, soyez-en sûre. S'il
était mort vous en auriez été informée par un avis occulte des pi tris. Son corps astral vous eût rejointe en rêve. Est-ce que ceux qui s'aiment ne communiquent pas au delà du tombeau, et d'invincibles liens ne les attacbent-ils pas l'un à l'autre ?... Si Mimiose avait succombé sous les coups de ses ennemis, vous le verriez chaque nuit et vous sentiriez ses baisers glacés se poser sur vos lèvres !
— Puisses-tu dire vrai! car je n'ai point vu l'aimé dans mes rêves, et je n'ai tressailli que du désir de la vengeance !
— Princesse, vous vous vengerez, mais promettez-moi de pardonner à Orpha qui ne fait qu'obéir à l'ordre du Mogol?
— Je pardonnerai à une condition...
— Laquelle?...
— Tu iras chez Hadj-Hidi lui demander l'herbe de mort.
— Pour qui?...
— Pour l'Empereur! chuchota la jeune fille, si bas qu'Hallabab devina plutôt qu'elle n'entendit.
— Quoi ! tu veux?...
— Je veux me faire justice moi-même.
— Mais l'Hedieras ne consentira jamais !
— ■ Si, parce que Ton a confisqué ses biens et que les Mogols veulent la chasser du temple de Kutbu'l.
— Comment sais-tu cela?...
— Par les Baï-Tchokri, qui sont bien aises de la défaveur des prêtresses stériles. Sliah- Djahân a promis de leur donner Kutbu'l pour renseignement de leur voluptueuse science.
Hallabab réfléchit un moment.
— Soit, dit-elle, j'irai trouver la vieille Hedjeras, et je lui demanderai pour toi l'herbe de mort.
La Rana eut un sourire cruel.
— Les Empereurs mogols ne périssent-ils point presque tous par le poison ?... Dans leurs familles on connaît les plantes mystérieuses qui donnent le trépas sans laisser de traces. On pensera que Shah-Djahàn a été supprimé par son fils Aureng-Zeb qui, depuis un an, cherche à s'emparer du pouvoir.
— Aureng-Zeb est à Golconde.
— Ne peut-il faire agir ses amis?...
Hallabab secoua la tête.
— C'est un jeu dangereux, petite Rana ! Je veux bien faire ce que tu souhaites, mais je tremble pour toi. Songe que tu n'auras per-
sonne pour te secourir si tu échoues, songe que l'Empereur, qui est sur ses gardes, s'apercevra facilement de tes desseins!...
— Non, dit Assilinia, il me désire trop follement pour être perspicace. Je sais qu'après notre union, Orpha m'amènera dans ce palais, et qu'il m'abandonnera aux fantaisies du Maître. L'Empereur ne peut rien sur une fille de ma caste, il peut tout sur une femme mariée, du moment que le mari consent... Je resterai donc seule avec ce vieillard qui mendiera mes caresses, car il n'est plus assez fort pour les exiger, et je n'aurai l'air, de céder un moment que pour mieux atteindre mon but !
Hallabab mit ses lèvres sur les paupières d' Assilinia, fit descendre sa caresse le long des joues de son amie jusqu'au coin de sa bouche, et murmura dans un baiser plus long :
— Je demanderai l'herbe de mort, mais je demanderai aussi l'herbe d'amour, afin qu'Orpha daigne enfin s'apercevoir de ma tendresse.
La Rana rendit à la petite baiser pour baiser.
— Ah! dit-elle, je désire que tu te fasses aimer, mais je crains bien qu'Orpha n'ait dans le cœur que la pierre d'ambition !... S'il affec-
tioiiiie quelqu'un au monde, c'est lui-même.
— Cela peut changer avec l'aide des pitris, et la vieille Hedjeras connaît tous les envoûtements... A ton tour, jure-moi quelque chose?...
— Quoi donc? demanda la Rana, surprise.
— Jure-moi de repousser les caresses d'Orpha quand il sera ton époux.
— Oh ! avec joie.
— Toutes les caresses... même les plus minimes...
— Je ne lui laisserai pas embrasser le bout de mon petit doigt!
— Que tu es bonne, Assilinia!
Et l'amoureuse se pelotonnait, comme une chatte câline, dans les bras de son amie, lui demandait delà serrer bien fort et de lui montrer comment s'embrassent les amants qui s'adorent... Et les baisers qui pleuvaient sur elle ne la rassasiaient pas ; elle en voulait d'autres, d'autres encore pour ne rien ignorer de l'abandon délicieux des nuitées heureuses... Mais Assilinia, à bout d'arguments, s'endormit sur son cœur, et toutes deux révèrent de l'homme aimé, sans cesser de s'étreindre...