‹ Les courtisanes de Brahma: romanChapitre 15 sur 29 · LE MOYEN DE L HEDJERAS · texte numérisé non relu

LE MOYEN DE L HEDJERAS

— Hadj-Hidi, j'ai quelque chose à te demander.

La vieille, qui s'était assoupie au milieu de ses mentramsj contre un linga de bronze, releva le front et regarda Ilallabab avec effarement.

— Je rêvais que les sonars de Shah-Djahàn me chassaient du temple... Ce n'est que toi!... Que me veux-tu, petite?

— Ce que j'ai à te dire est grave. Allons, si tu le veux bien, dans la salle de la « Consécration» ou dans celle de «l'Ablation», afin que personne ne vienne nous déranger.

Les yeux de la vieille Hedjeras brillèrent.

— Est-ce une fleur virginale que tu viens m'offrir?... Précisément, Samjab est morte hier!...

— Samjab est morte ! soupira Hallabab.

Quelle triste nouvelle !...

— L'opération a été pratiquée trop tard. La fillette connaissait l'amour.

— Et Pékéo ?

— Pékéo est de complexion plus robuste et de sensibilité moins vive ; elle survivra, je pense.

— Samjab et Pékéo ! Mes meilleures et mes plus chères compagnes!... sanglota Hallabab... Qu'avais-tu besoin de les offrir aux dieux?

— C'était pour leur gagner l'indulgence de Dourga que ces sacrifices réjouissent. Ne les plains pas, leur rôle est plus enviable que le tien... Mais ce n'est point, je suppose, pour me faire des reproches que tu es venue?

Hadj-Hidi, parles longues galeries aux erotiques sculptures, conduisit la petite dans une des salles du sacrifice que les Hedjeras avaient parée pour une cérémonie prochaine.

— Parle, maintenant, personne ne nous écoute.

Les cassolettes répandaient d'acres fumées autour de l'autel aux striures brunes, dont la

pierre était comme rongée par le sang, et d'épaisses guirlandes de saligram et de tubéreuses achevaient d'empoisonner l'air.

Hallabab comprenait les frénésies mystiques des prêtresses mutilées dans cette atsmosphère morbide, et des battants de cloches déjà lui martelaient les tempes. Elle dit rapidement ce qui l'amenait.

— Je désire de l'herbe qui donne la mort. Hadj-Hidi sursauta.

— Je ne sais ce que tu veux dire ?... Nous sommes des servantes de Dourga, et non des empoisonneuses ! Ce n'est pas au moment où Ton veut nous chasser du temple que je m'exposerai à la colère publique. On prétend déjà que ce sont les Fakirs et les Brahmes qui ont jeté un sort sur les moissons et amené la famine !...

— On ne le dira plus, si tu m'écoutes.

— Pourquoi ?

— Parce que je veux te proposer de reconquérir ta puissance en délivrant le pays.

— Je ne comprends pas.

— Il faut tuer les Mogols qui désolent l'Inde. Hadj-Hidi se mit à rire.

— Mais ils sont plus nombreux que les cailloux des grèves I Après Shah-Djahân nous au-

rions les sultans Dara, Cha-Chuia ou Aureng- Zeb, peut-être même Moradbax ! Les Mogols sont invincibles, ils renaissent de leurs cendres !...

— Tu n'as qu'un ennemi, reprit Hallabab, c'est Shah-Djahân, qui te garde rancune d'avoir protégé la Rana.

— Et c'est Shah-Djahàn que tu veux supprimer?...

— Oui.

— Je comprends. Il a retrouvé Assilinia ?...

— Précisément. Il la destine à ses plaisirs et n'attend que le consentement d'Orpha pour en faire la favorite du gynécée. Des noces splendides se préparent, et, aussitôt la cérémonie terminée, la Rana appartiendra au Maître.

Hadj-Hidi réfléchit un moment.

— Le moyen que tu as imaginé avec Assilinia est dangereux, j'en connais un meilleur.

— Lequel?

— L'excès des caresses î...

— Tu dis?...

— Je dis que la Rana pourra, si elle le désire, tuer sûrement et sans danger son vieil amant.

— Elle ne consentira jamais à jouer ce rôle odieux !

— Tu crois ?...

— J'en suis certaine. Elle se prêtera au crime, mais non à Tabomination dont tu me parles.

— Ah ! c'est fâcheux.

La vieille Hedjeras demeura songeuse; puis son regard aigu se posa sur la jeune fille avec une expression indéfinissable d'ironie et de ruse.

— Une autre peut la remplacer.

— Une autre ?

— Oui ; toi, par exemple !

— Moi?...

Hallabab s'était dressée, toute tremblante.

— Moi ? répéta-t-elle, mais je suis vierge, et je n'ai jamais lu le D/iarma, VArtha, ni le Kamsi'ShastrdL.

— Je te renseignerai.

Et Hadj-Hidi parla longtemps à la jeune fille qui, confuse et troublée, n'osait la regarder en face.

— Tu as bien compris, Hallabab?...

— Certes, dit la petite en pleurant, mais ce que tu me demandes est affreux!... J'aimais Orpha, et je pensais lui appartenir un jour.

— Orpha te dédaigne.

— Mon amour fidèle, sans doute, l'aurait touché. Où trouverait-il plus de tendresse et de dévouement?...

— Ce sont vertus dont les hommes se soucient peu. Ils ne cèdent guère qu'à l'affolement des sens... Si tu m'obéis, je te dirai ce qu'il faut tenter pour le vaincre à son tour !

— Oh ! tu ferais cela pour moi?...

— Oui, petite, je te donnerai d'un certain collyre qui te rendra aux yeux d'Orpha plus belle que.Va, la lune, et que Rs.thi. la volupté!

— Et le prince m'aimera?

— Autant qu'il peut aimer.

Hallabab se leva, joyeuse.

— Je ferai ce que tu me conseilles, Hadj-Hidi. Je serai aussi rouée et lascive que la plus fameuse Ganika!...

— Tu as bien compris?.:. Assilinia, d'abord, jusqu'à ce que le charme opère, et toi ensuite pour la caresse invincible et mortelle. Voici le talisman qui brouillera la raison du Maître et te donnera, dans sa vision erotique, les apparences de la Rana.

Hadj-Hidi embrassa la jeune fille, et lui remit un parfum mystérieux contenu dans un flacon d'opale.

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