‹ Les courtisanes de Brahma: romanChapitre 16 sur 29 · LA DANSE DU DESIR · texte numérisé non relu

LA DANSE DU DESIR

Hallabab, de retour au palais, trouva son amie en larmes.

— Ils ont repris et emprisonné Mimiose ! ditelle.

— Qu'en sais-tu?...

— S'il était libre il m'aurait déjà rassurée et fait parvenir quelque message !...

— Ce n'est point certain. Il doit être sur ses gardes, et ne risquera pas de compromettre, par ses imprudences, une évasion possible... Sois sans crainte, Assilinia,' ton amant veille et saura te reprendre;... seulement, le moment n'est pas encore venu.

— As-tu le poison?...

Hallabab s'agenouilla près de son amie, et, tout bas, lui répéta les instructions de la vieille Hedjeras.

— Les caresses ? fit la Rana, surprise. Oui, peut-être... Et tu consens, petite?...

— 11 le faut bien, puisque c'est pour nous sauver tous! Quand je serai près du Maître, tu t'envelopperas dans des voiles sombres et tu sortiras du palais.

Assilinia frissonna.

— Que deviendrai-je, seule dans la ville'?... Ah! si seulement Mimiose était avec moi!...

— Aie confiance î Ton amant ne saurait être loin.

Les deux amies furent interrompues par les Bhaï-Tchokri qui venaient chercher la Rana afin de l'instruire dans les danses lascives, et la parer au goût du Mogol qui n'aimait que certaines couleurs et certains joyaux.

Elles traversèrent, avec des bourdonnements d'abeilles fureteuses, le Divan, un tribunal de justice du Sultan, un vaste portique en grès rouge ouvert sur trois côtés et composé d'une triple enfilade de colonnes et d'arceaux de style arabe. Les colonnettes jumellées étaient

d'onyx de différentes teintes. Le trône, incrusté de gemmes rares, s'élevait dans le fond, dominant de plusieurs pieds le sol du portique.

Une des Bhai-Tciiokri, par plaisanterie, y fit monter Assilinia, et lui mit entre les mains une tige de lotus en guise de sceptre.

— Ganikdi sacrée des plaisirs du Maître, nous te saluons !

— Dispensatrice de YArthsi et du Kama, nous te vénérons !

— Prêtresse des joies infinies et des songes radieux, nous nous anéantissons devant toi !

Puis, toujours en riant, elles l'entraînèrent sous d'autres portiques, semés d'arabesques découpées dans l'or et l'argent, la firent monter sur l'estrade des danses, abritée par deux paons immenses dont les queues en éventail scintillaient de fulgurantes clartés. Sur les marches, en or massif, pavées de joaillerie, étaient jetées des étoffes de lune et de soleil, des coussins indurés de pierreries et de monstrueuses peaux de tigre. Un dais de pourpre, soutenu par des colonnes carrées plaquées d'émaux, s'étalait sur toute la largeur de l'estrade qui pouvait supporter deux cents personnes.

— Petite Rana, dit une des Bhaï-Tchokri, nous allons t'enseigner le pas de la Rathi (volupté) que tu danseras le soir de tes noces pour aviver les désirs du Maître. Regarde bien.

Elle rejeta ses voiles, fit sauter sur ses seins les colliers et les plaques en de prestigieux remous ; des serpents semblaient courir sur sa peau aux tons de citron mûr. Puis, les secousses descendirent des flancs arrondis aux cuisses agiles et savantes. Tout le corps frissonnait d'attente et de convoitise. Elle s'offrait par une torsion corrompue de ses reins souples, lançait le cri de désir et de rut qui rompt l'énergie de l'homme, fond la volonté des plus forts. Elle devenait la déité symbolique de l'invincible Luxure, le Succube immortel de la toute-puissante Hystérie qui raidit les chairs et durcit les muscles. Elle resta immobile un moment, les bras ouverts, les flancs tendus, puis elle bondit avec un éclat de rire.

— A toi, Assilinia !

Elles lui essayèrent des dou-pattah de gaze jaune brochées d'amaldines et d'ouwarovites, lui mirent du sourma aux paupières, lui parfu-

mèrent les oreilles, les narines et les lèvres, jetèrent sur ses seins, ses bras et ses chevilles une profusion de gemmes fulgurantes où triomphaient les rubis de l'Oxus, les diamants de Sambalpour et les perles de Ceylan.

— A toi, petite Rana!... Montre au Maître que tu connais tous les secrets d'amour, et que tu es digne de partager sa couche !... Te voici vêtue de chimériques et somptueuses étoffes, avec, dans la main, le Linga, maître du monde, le symbole de toute puissance et de toute bonté !... Voyons, danse à ton tour... Pourquoi ne veux-tu pas?...

Assilinia^ muette, semblait ne rien voir et ne rien entendre. Elle avait pris machinalement le jouet phallique, que la courtisane lui avait donné, et le roulait entre ses doigts fiévreux. Concentrée, les yeux fixes, elle assistait comme une somanmbule aux amusements des filles de joie aux charmes délirants, aux actives et folles dépravations.

Alors, elles la firent descendre de l'estrade, et, la mettant entre elles, la forcèrent à suivre les phases de la mimique, insensible et visionnaire.

Les Bhai-Tchokri, ivres de cris et de mou-

yement, activaient leur danse lubrique. Leurs seins ondulaient et se dressaient au frottement des plaques et des camées, une fine sueur brillait sur leur peau parmi les diamants ; les bagues, les colliers, les fibules crachaient des étincelles, et la Rana, au milieu d'elles, avec sa dou-pattah ramagée de pierres rouges et sa cuirasse d'orfèvrerie, se laissait aller au rythme enragé de la ronde lascive.

Mais, tout à coup, elle jeta un cri.

II lui avait semblé voir sur l'estrade, présidant les jeux, Shah-Djahân, impassible, les jambes rapprochées, les mains sur les genoux. Elle regardait, terrifiée, son visage brun, décimé par l'âge et les passions, ses joues flasques, annelées de rides, ses petits yeux clignotants de luxure mauvaise, ses lèvres tombantes, écartées par un rire cruel.

— Laissez-moi, dit-elle, je ne veux pas apprendre la danse de la Rathi ! . . .

— Pourquoi refuses-tu de connaître Famoureuse science ?...

— Je suis soufl'rante, ne sentez-vous pas que mes mains sont brûlantes?... Ne voyezvous pas que je me soutiens à peine et qu'un souffle me renverserait?...

— En effet, dit une des danseuses, elle est toute tremblante.

Assilinia se sentait en une détresse profonde. Ses lèvres énervées remuaient sans articuler aucun son, des larmes lui montaient aux yeux, elle se laissa choir, pâmée, aux bras des courtisanes.

Page 1