L AMANT EST RETROUVE
Tandis qu'on emportait la Rana, inerte, pour lui donner les soins qu'exigeait son état, Hallabab sortait furtivement du palais, passait devant la mosquée des Perles, et s'aventurait dans les ruelles de Chajahanabad, la Delhi d'alors. Elle se rendait à la mosquée de Jumma- Musjed, qui est une des plus considérables des Indes, et possède, avec les reliques de Mahomet, un exemplaire du Coran, écrit en caractères coufîques du temps d'Ali. Le monument est élevé sur une éminence qui permet d'embrasser d'un coup d'oeil tous les quartiers de la ville.
Hallabab, avec l'aide du Muezzin qu'elle gagna par quelques offrandes, fit l'ascension de l'un des deux minarets, et regarda autour d'elle. Ses prévisions ne l'avaient pas trompée. Sur les ghats qui plongeaient dans la Jumna, un homme était assis, les yeux levés vers le palais.
Il paraissait exténué et de profonds soupirs soulevaient sa poitrine. Couchée près de lui une panthère noire appuyait la tête à son genou, semblant mendier une caresse.
— Mimioseet Ramô ! dit la jeune fille avec joie; je savais bien que l'amant retrouverait le logis de sa belle !
Elle descendit en hâte et courut retrouver le jeune homme, sans s'inquiéter des grondements de la bête qui se dressa, farouche.
— Paix! Ramô, fit le Gourkas.
— Ne me reconnais-tu pas? demanda la petite.
Il l'enveloppa de son regard sombre, parut hésiter un moment.
— Tu es l'amie de la Rana?...
— Je suis Hallabab, et j'ai de bonnes nouvelles à te donner.
— Dis vite, alors?... Je me meurs d'inquiétude!...
— Assilinia est près d'ici. Elle ne t'a pas oublié et t'aime toujours.
— Ne court-elle aucun danger ? . . .
— Aucun pour le moment.
— Pourrai-je la revoir?... Je t'en supplie, conduis-moi auprès d'elle ! . . .
Mais Hallabab hocha .la tète.
— Impossible. La Rana est prisonnière, et il ne faut pas qu'on soupçonne ta présence ici, car tu serais perdu !
— Que faire?...
— Attendre avec patience. Assilinia te sera rendue.
Mimiose soupira.
— Dis-tu vrai ?... Ceux qui la gardent sont tout-puissants. Je sais qu'elle est partie avec Orpha, après l'incendie du temple de Siva, et Orpha en veut faire sa femme.
— Il l'épouse, mais il la destine à un autre.
— A l'Empereur!
Le Gourkas eut un rugissement de rage et s'enfonça les ongles dans la poitrine.
— Le prince fait un métier infâme ! dit-il avec mépris.
— Certes, mais sa complaisance lui sera payée cher, et tant d'autres à la cour lui ont
donné l'exemple delà soumission aux fantaisies du Maître ! L'Empereur a toujours eu toutes les femmes qu'il a convoitées.
Le jeune homme se révolta de nouveau :
— Je ne veux pas que ce crime s'accomplisse !
— Il ne s'accomplira pas, je te le jure.
— Quelle influence occulte comptes-tu donc invoquer contre la toute-puissance impériale?...
Hallabab scruta l'ombre des ghàts de son regard perçant.
A part quelques da.nghi et quelques bsidjera qui glissaient mollement sur le fleuve, tout était silencieux et désert autour d'eux. Alors la jeune fille se pencha à l'oreille du Gourkas et lui parla longtemps à voix basse.
Elle lui dit les conseils de Hadj-Hidi, et comment elle comptait se dévouer à la cause de la Rana.
— Je resterai auprès de Shah-Djahân, afin de l'engourdir dans de mortelles caresses, et
Assilinia, sous un déguisement, traversera le palais pour venir te rejoindre. Attends-la avec Ramô à l'endroit oii nous nous trouvons, et prie les dieux de nous assister î
— Je t'obéirai, dit Mimiose, et je ferai des sacrifices à Siva pour qu'ilnousvienneenaide!
— Moi, de mon côté, j'offrirai à Dourga un nazir de vingt cires d'or gravées de mentrams et des tchapatti au miel.
Hallabab et le Gourkas se prosternèrent et adressèrent aux divinités de l'air, des eaux, du vent et du feu leur supplique passionnée :
« Indra, dieu des espaces éthérés, ne nous cache jamais les astres de la nuit !
Eclaire-nous !
» Varouna, dieu des ondes tranquilles, que le fleuve pour nous ait la douceur de Thuile ! Dirige-nous !
» Pavana, dieu du vent, conduis vers le port notre badjera fragile I
Protège-nous.
» Agni, dieu du feu, entretiens dans nos âmes le foyer d'éternel amour !
Embrase-nous ! »
Et Ramô termina la prière par un rauquement profond qui dut faire tressaillir Yama, le dieu des restions infernales !