‹ Les courtisanes de Brahma: romanChapitre 18 sur 29 · TROISIEME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIEME PARTIE

L UNION FORGEE

Un grand bruit de foule hurlante, un galop d'hommes et de femmes, courant vers le temple de Kutbu'l,- pour voir défiler le cortège d'Assilinia et d'Orpha qui ondule lentement sur la place grouillante de peuple, et se dirige vers le palais du Mogol. Aux terrasses, des têtes se poussent, curieuses, et des jeunes filles jettent des fleurs en criant le nom des heureux époux. Les enfants, muets d'admiration, tendent leurs petites mains pour recevoir les piécettes de monnaie et les sucreries que leur distribuent les invités.

Dans le bramement des trompettes, le son rauque des doles et des tambourahs, percent des cris de bêtes : des rugissements de lions, de tigres et de léopards que des jeunes garçons tiennent en laisse, deux par deux. Des attelages passent dans un éblouissement de chair et d'or, escortés de chameaux sdiermi à pompons rouges, de héras porteurs de palanquins, de harkâràt clamant la nouvelle de joie et d'amour.

Voici les déesses de la Fécondité et de la Volupté, juchées sur des épaules de femmes superbement épanouies, les flancs larges et harmonieux, les seins dressés dans Torgueil du désir; voici des idoles terribles, à tête de bouc, de chien et de taureau, des Linga-yoni entourés de roses, précédant le dieu Lingam, statue colossale avec un phallus de trois pieds de long, porté sur un char triomphal que traînent quarante jeunes filles du temple de Siva. Les bas-reliefs du char déroulent une variété inouïe de créations hors nature qu'encensent des cassolettes toujours agitées, et que viennent baiser les spectateurs adorateurs du principe sacré.

Dans des vases très hauts fument des vins

rares; sur des plateaux de jade s'étalent des tcliapatti au miel et des pyramides de fruits pour les dieux toujours affamés.

Des centaines de fakirs, presque nus, les cheveux flottants et les yeux égarés, chantaient des hymnes au Principe de Vie, le Linga, ce symbole des anciennes croyances qui triomphait encore des religions nouvelles et qui triompherait toujours, puisque la nature n'a qu'une volonté : l'amour, et qu'un but : la mort ! .

Des soldats à langouti écarlate, lamelle de fer et de bronze, entouraient, en croisant leurs lances, des prêtres de Brahma et de Dourga dont les longues robes jaunes traînaient dans la poussière. Ils chantaient plus fort que les fakirs, et quelques-uns, élevant leurs bras nus et montrant leurs aisselles épilées, jouaient de la vina ou secouaient des tambourahs recouverts de peau de serpents. D'autres tourbillonnaient, faisant bouffer leur robe comme des derviches tourneurs ; et c'étaient des Yoghis, encore, traînant des vaches sacrées aux cornes courbes couvertes de lamelles ■d'or et enroulées de fleurs.

Des beuo-lements et des barrissements se

mêlaient aux rauquements des' fauves, aux accords précipités de la musique barbare.

Derrière les vaches grasses, parées de colliers et de roseSj comme des idoles, remuaient les trompes grises des éléphants aux chabraques et aux haoudars indurés de rosaces taillées à^ mille facettes, de cabochons éclatants qui semblaient des morceaux de soleil.

Et les énormes bétes étaient si nombreuses que le reste du cortège disparaissait derrière les tours peintes, dorées et drapées de soies chatoyantes, qu'ils portaient sur le dos. Quelques-uns de*9^^kiosques brillants, précieusement découpéspdépassaient le faîte des constructions environnantes, lançaient très haut dans Tazur leurs flèches ornées d'oriflammes.

La déesse Parvati venait ensuite, traînée par douze jeunes filles nues, enchaînées les unes aux autres par des liens de roses. Sur le char brûlaient des cires parfumées, et des colombes, attachées par un fil invisible, voletaient sans cesse, formant sur l'idole un dôme d'ailes frémissantes.

Voici les eunuques, le sabre au poing, des Hermaphrodites sacrés, montrant des mamelles desséchées sur un lan^^outis de soie verte lamée

LES COURTISANES DE r.RAIIMA 207

d'argent ; voici les Iledjeras qui glissent mollement, à tout petits pas, un bras étendu, l'autre replié à la hauteur du visage, tenant un lotus Liane. Elles portent, de Tépaule droite au ilanc gauche, une écharpe rattachée par des rangs de perles, et une sorte de tiare couvre leur front sur les cheveux coupés courts. Elles ont un visage calme et triste, leur chant s'élève, rauque et puissant.

Les Bhaï-Tchokri, éducatrices d'amour, dansent à reculons, en lançant des tubéreuses effeuillées sur le char où se tient Assilinia, immobile, et plus parée que la statue toute-puissante de l'éternelle Fécondité.

La face recueillie de la Rana s'adorne d'un cercle de diamants, posé sur ses cheveux partagés à la mode des vierges de Bénarès, et, sur sa dou-pattah couturée de perles, brodée et rebrodée de saphirs et d'opales, une sorte de cuirasse orfévrée lui étreint la taille, croisant ses mailles enflammées, crachant des étincelles à chacun de ses mouvements. Sur ses bras, ses épaules, ses chevilles courent les gemmes comme des scarabées fulgurants ; elle attire et retient les regards, car nulle autre n'est aussi belle I

Les Bhaï-Tchokri, souriantes, s'activent autour du char de l'épousée ; elles ne sont guère vêtues que de minéraux lucides, avec une fibule d'émail entre les seins et une ceinture serrant le haut des cuisses,' s'agrafant dans le milieu sous des battants de péridot^ et de chrysobérils qui ondulent et s'entrechoquent avec un bruit cristallin. Leur ventre s'arrondit, gironné d'or, estompé de mauve vers les aines, et elles se trémoussent dans leurs danses les plus lascives. Quelques-unes ont des vinâs, des tais et des flûtes de macabou qui accompagnent leurs voix aiguës, contrastant avec les chants profonds et comme déchirés des Hedjeras au sexe mutilé.

Mais Assilinia a tressailli. Au premier rang des spectateurs , la contemplant d'un regard ardent, Mimiose est debout. Il porte ses deux doigts écartés à la hauteur d-e son front, et elle incline faiblement la tête. Elle a compris que l'aimé se trouvera sur les ghàts versla deuxième heure de la nuit, et elle répond au signal convenu avec un grand frisson qui la secoue de la nuque aux talons.

Orpha, qui suit sur un éléphant, chamarré d'une telle profusion de gemmes qu'il semble

un soleil en marche, n'a rien vu, ou, du moins, ses traits sont restés impassibles, ses yeux n'ont pas cessé de contempler une Bhai-Tchokri qui danse à reculons devant son éléphant. C'est Yaminah, la favorite du prince, une Natis onduleuse dont les prunelles de feu brûlent plus que le fruit de l'astera cantha, et qui sait tous les jeux d'amour.

Yaminah, pard'érudites hystéries, a su réveiller les désirs somnolents du prince, et il l'aime autant qu'il peut aimer. Elle connaît les aphrodisiaques qui stimulent les convoitises endormies, elle use de tous les apadrav-yas qu'enseigne le KsimdL-Shsistra. et nul encore ne lui a résisté. Les Bhai-Tchokri entourent la favorite, l'encouragent dans ses torsions de hanches et de croupe. Ne remplacera-t-elle point, durant cette nuit de noces, Assilinia enfermée avec l'Empereur? Ne faut-il pas qu'elle soit à la hauteur de sa mission?...

Et Yaminah continue la danse lubrique qu'applaudissent les spectateurs du haut des terrasses. Les seins ondulent et relèvent leur pistil rose comme des plantes altérées de soleil. Ses bracelets, ses ceintures, ses plaques lancent des lueurs plus vives sous les secousses du

ventre et les frissons des cuisses. Une longue pendeloque, d'où ruisselle une cascade de perles, bat entre ses genoux. Elle est bien la grande corolle vénérienne qui réveille les sens en léthargie de l'homme, la fleur vivante roulée dans les baumes, fumée dans les encens et dans les myrrhes!...

Tandis que la Rana, ivre de son amour retrouvé, souriait à Mimiose, Orpha, les paupières mi-closes, regardait Yaminah qui lui promettait une nuitée heureuse loin delacouche nuptiale.

Il se- disait qu'une femme eu vaut une autre, mais que la plus instruite est encore la meilleure. Pourtant, son regard, sous la grille des cils, coulait parfois vers Tépouse légitime, et un ironique sourire retroussait ses lèvres.

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