LA. TOILETTE DE L EPOUSEE
De retour au palais, après le repas des rajahs, arrosé du vin de lotus tiqueté d'or et de pierre^ ries, Assilinia, sur un signe de l'époux, a quitté furtivement la salle du festin. Eloignant ses femmes, surprises, elle n'a accepté que les soins d'Hallababpourla préparer au voluptueux sacrifice. Accompagnée de son amie, elle s'est rendue dans la retraite somptueuse qui fait suite à sa chambre, et où un bassin d'argent, muni de jets d'eau ascendants et horizontaux, s'étale pour les soins de sa beauté. Sur les côtés de la vasque douze tètes de dragons et de chimères, languées de rubis avec des yeux d'aiguës-
marines, délivrent des eaux de miel, de lait d'amande et de roses, des essences detakéoka, de jasmin et de tubéreuse.
Assilinia, nue, devant une immense glace qui tient tout le fond de la salle, examine son corps charmant, épanoui comme une rose-thé sous les premiers rayons du jour. La face recueillie, solennelle, presque auguste, elle ne songe pas aux charmes délirants que lui révèle cette lente inspection, ni aux actives dépravations que l'on semble exiger d'elle. Elle se dit qu'il faut être belle pour vaincre, semblable à la déité symbolique de l'indestructible Luxure, à la Bête monstrueuse, indifférente, qui tue pour tuer, parce que telle est sa mission, et qu'elle n'en connaît point d'autre. Elle est la puissance fatidique, la force suprême qui triomphe inconsciemment par le bien comme par le mal, par la splendeur de l'amour divin ou les attirantes abjections de la débauche.
Ses paupières devinrent lourdes de larmes, et Hallabab, à genoux devant elle, procéda aux soins intimes de sa beauté. Puis, elle lui mit un baiser sur les seins, et chercha, parmi les pots et les flacons, ceux des onguents, des pâtes, des colivres qui pouvaient lui être utiles. Elle
comptait faire de son amie une Rana chimérique, et se farder à son image, afin que la ressemblance fût parfaite et que l'Empereur ne pût les distinguer Tune de l'autre.
Elle étendit du schnouda sur ses joues, fît usage des pâtes de serkis, des émulsines au lys de Kachemyr et au musc, des encres de Chine, de l'or japonais, et, au moyen de petits instruments en ivoire, nacre et argent, de strigiles, d'estompés et de crêpons, métamorphosa Assilinia en princesse de volupté.
, — A mon tour, dit-elle, il faut que je sois pareille à toi.
La Rana, consultant la haute glace qui lui renvoyait son image, rendit alors à Hallabab les soins qu'elle en avait reçus, rosissant le coin des yeux, les narines, les oreilles, les lèvres et les seins, estompant les paupières, dessinant la bouche en cœur de pourpre, arrangeant les cheveux en bouclettes légères sur les tempes.
Deux écharpes semblables, somptueuses et diaphanes, voilèrent leurs flancs arrondis, un diadème en forme de tour, ruisselant de perles sur les tempes, orna leur front, et des fleurs pareilles tombèrent de leurs épaules en grappes parfumées jusqu'aux genoux.
x4.insi parées, elles se ressemblaient comme deux sœurs, et, se prenant par la main, elles se regardèrent en souriant dans la glace.
— Tu es belle, Assilinia !
— Tu es belle, Hallabab !
Et, comme une coquette embrassant son reflet, la Rana mit ses lèvres aux lèvres de la petite amie, lui insufflant son désir de vengeance.
— Alors, tu Tas vu pendant le.défilé?
— Oui, il m'attendra ce soir à l'endroit convenu.
— Du courage, Assilinia ! Tout réussira au gré de nos désirs.
Mais la jeune femme soupirait.
— Orpha m'a quittée avec un mauvais regard. Penses-tu qu'il ne se doute de rien?...
— De quoi pourrait-il se douter ?;.. Nous n'avons confié notre secret à personne.
— Oui, ce cher époux me croit en ce moment dans les bras du Maitre. Il fait des vœux pour que je grise le monarque pervers de mes plus savantes caresses, et il n'a pas d'autre ambition que celle de me voir partager le plus longtemps possible la couche impériale! Est-ce que son avenir ne dépend pas de mes complaisances?...
— Tu le calomnies, peut-être. Il obéit à un ordre, et rien de plus.
— Quoi qu'il en soit, je ne suis pas sans crainte ; s'il avait vu Mimiose !
— Il le connaît à peine, et les danses de Yaminah absorbaient son attention, m'as-tu dit?... Ah! que cette pensée me chagrine!... Mais l'Hedjeras m'a affirmé qu'il m'aimerait un jour... Penses-tu qu'il m'aimera?...
Assilinia hocha la tête.
— Je le souhaite, puisque cet amour te tient tant au cœur...
Mais un coup discret, frappé à la cloison, avertit les amies qu'on les attendait, et deux eunuques soulevèrent la draperie qui voilait l'entrée de la salle.
— N'oublies-tu rien?... chuchota Assilinia à l'oreille d'Hallabab.
— Non, rien; j'ai la poudre mystérieuse que m'a donnée l'Hedjeras... Du courage!