LES BAISERS DE L EMPEREUR
Dans la chambre d'Assilinia tout était prêt pour recevoir l'auguste visiteur. La jeune femme se jeta sur la couche jonchée de jasmins et de roses, tandis qu'Hallabab se glissait derrière un rideau.
Autour du lit, sur des trépieds d'or, des parfums brûlaient, dégorgeant des nuées de vapeurs; partout des fleurs aux corolles jaunes et blanches sortaient des vases précieux, couraient en guirlandes le long des colonnes et de la voûte, recouvraient le sol, s'écroulaient des panneaux aux fines mosaïques et des corniches découpées, filigranées d'or. La lune, par l'ouverture ovale
du plafond, dansait, folâtre et bleuâtre, sur toutes ces fleurs qui semblaient parer une couche funéraire.
Assiiinia contemplait en elle le calice rouge de sa passion, qui, malgré tout, s'ouvrait victorieusement, et elle puisait dans cet amour la force de la lutte et la volonté du triomphe.
Les eunuques, tout de suite, s'étaient éclipsés, et le pas inégal du Mogol résonnait au loin sur les dalles.
— Le voici! souffla Hallabab ; quand tu jugeras le moment venu, tu soulèveras le rideau, et je prendrai ta place. As-tu le vin d'oubli?...
— Il est sur l'escabeau d'ivoire. Songe aux caresses qui endorment pour toujours!
— J'y songe, et mon cœur bat comme s'il vou* lait jaillir de ma poitrine. Ne Tentends-tu pas ?. . .
— Non, je n'entends que Shah-Djahân qui marche vers la mort.
Un écartement violent de draperies, et l'Empereur parut dans son khélat d'or ruisselant de gemmes.
Sa figure glacée n'avait de vivant que les yeux, qui phosphoraient comme ceux des félins, et couvaient passionnément le corps allongé de la Rana.
LES COURTISANES DE BRAIîMA 219
Il s'avança vers la couche, en présentant le bout de son sceptre d'émeraude aux lèvres de la jeune femme pour le baiser de soumission. Elle se leva, porta les mains à son front et se prosterna devant le Maitre.
Dans l'odeur perverse des parfums, dans l'atmosphère surchauffée de cette salle, les sens stimulés du monarque ardaient de nouveau. Il prit le poignet d'Assilinia et l'attira à lui. Complaisante, elle se laissa faire, docile aux leçons des Natis et des Bhaï-Tchokri, qui conseillent d'abord la plus entière obéissance aux caprices de l'homme que l'on veut vaincre.
Elle rejeta donc l'écharpe qui couvrait ses seins, et éloigna un peu les cires roses qui brûlaient près du lit, comme dans un mouvement de pudeur..
Lui, d'une main crochue d'avare, palpait ce trésor de jeunesse et d'amour, en détaillait avec débre toutes les perfections.
Il reconnaissait les bras plus doux que les tiges du manguier en fleurs, leë seins délicats et fermes comme les fruits du vilva dont les boutons lui chatouillaient les paumes. Il se plut à les voir se dresser en émoi, durs comme les coupes d'or renversées du temple de Kutbul.
Il compara ses reins bien cambrés à la courbe agile du daboia, qui se dresse contre la poitrine des charmeurs. Il essaima des roses sur son jadgana, aussi pur et merveilleusement arrondi que le lotus sortant du Gange, à l'ombre des herbes sacrées, et sur ses cuisses plus douces et harmonieuses que les branches polies des jeunes bananiers,
Assilinia se prêtait à ces jeux, les paupières closes, la pensée lointaine, se remémorant d'autres caresses, et tâchant de s'illusionner sur l'amant présent.
Ses lèvres s'entr'ouvraient dans l'attente d'amour comme les baies du bimba, et ses dents, plus blanches que le jasmin d'Arabie, luisaient dans la demi-clarté des cires.
L'Empereur s'attardait à la préface savoureuse du poème erotique, sachant qu'il ne relirait pas deux fois les mêmes chapitres, et qu'il ne fallait pas gaspiller les heures de joie que Mohammed nous donne !
Lorsque ses lèvres fiévreuses s'égaraient trop, la Rana le repoussait doucement, mais il revenait obstinément, acharné dans sa volonté de la connaître toute.
Enfin, se sentant trop énervée, elle se leva,
déclarant qu'elle connaissait bien les trentedeux modes musicaux de Ra,dha,j et qu'elle allait chanter en s'accompagnant sur la vina. Mais l'Empereur la reprit contre lui :
— Tu chanteras plus tard, quand nous serons las tous les deux, et je m'endormirai sous les accents profonds de l'amante de Krishna. Fais-moi connaître ta science amoureuse. Vous autres, les petites servantes de Brahma, devez savoir tous les secrets d'amour ignorés de nos femmes ?... Vous êtes plus compliquées et plus perverses, n'étant élevées que pour le plaisir des dieux et des hommes !
— Oui, dit Assilinia, notre religion est une religion de volupté, et les Ganika sont vénérées de tous. Nous allons, le visage découvert, pour que rien ne se perde de notre beauté, et notre corps sert d'autel à Kama.
— Parées et parfumées vous attendez, souriantes, et toujours prêtes à célébrer le doux sacrifice en l'honneur de Smara avec tous ceux qui vous en prient ?...
— Jadis, cela était ainsi. Dans les provinces de Bombay et du Bengale les dévotes de Krishna, en imitation des jeux du dieu avec les gopies, s'exaltaient en commun jusqu'au
paroxysme frénétique, et s'enlaçaient pendant des nuits, mais, à présent, les Natis seules servent au plaisir de tous.
— Sois pour moi une Natis ardente jusqu'à la démence !... Connais-tu tous Içs baisers?...
— Certes, dit la Rana, les courtisanes m'ont instruite dans Tart de charmer les hommes. Je sais les baisers qui bercent, ceux qui enflamment, ceux qui affolent et ceux qui tuent !
— Je ne veux connaître que les deux premiers. Fais-moi, petite Rana, les baisers qui consolent et qui grisent. 11 faut observer les règles de la Shastra tant que la passion est modérée ; mais la roue de Kama a tourné pour nous, et tu t'inspireras de tes propres désirs.
Assilinia feignit un grand trouble.
— Je n'ose me dévoiler ainsi devant le Maître, et je frissonne de pudeur alarmée.
— Quoi, pour quelques baisers?...
— Ta majesté m'impressionne. Tu es si puissant et je suis si obscure auprès de toi !
— Tu es la fille du Rajah...
Au souvenir de son père, tué par Shah- Djahàn, une bouffée de colère monta à la face de la jeune femme. L'espèce d'alanguissement
que les caresses de TEmpereur avaient amené en elle, se dissipa rapidement.
Elle tourna ses regards vers la coupe d'or qui contenait le vin d'oubli, et la montra au Maître.
— Bois, dit-elle, et je boirai après toi pour bien me pénétrer de ton amour.
— Soit, buvons pour que nos étreintes soient durables et profondes.
Il vida à demi la coupe, et la présenta à la Rana qui fit semblant d y tremper ses lèvres.
— Bois encore, dit-elle; après toi, le vin est meilleur. Vois, j'ai déjà effacé la trace de ta bouche.
L'Empereur vida une seconde fois la coupe, et ses yeux troubles se fermèrent.
— Viens, murmura-t-il, viens tout près de moi !
Assilinia souleva le rideau, et llallabab, frémissante, se glissa dans les bras du Mogol.
Tandis que la jeune fille, par les terribles caresses que lui avait enseignées Hadj-Hidi, commençait l'œuvre mortelle, en recommandant son âme à Dourga et à Siva, son amie, enveloppée dans des voiles sombres, se glissait furtivement hors de la chambre.
Les eunuques dormaient devant la porte, et les femmes, étendues sur les divans bas, ne firent pas attention à la Rana qu'elles prirent pour une des leurs en tourment d'amour. Ne savaient-elles pas que la nouvelle favorite était auprès de Shah-Djahân? La pensée d'une fuite leur eût paru insensée, alors que tant d'autres eussent été fières de la conquête impériale.
Orpha, seul, qui n'avait point voulu des habituelles caresses de Yaminah, veillait près de la chambre voluptueuse, où Hallabab, parmi les lotus et les roses, accomplissait l'œuvre sinistre...