PROJETS DE FUITE
Iladj-Hidi d'un pas raide traversa le Tribunal de Justice de Shah-Djahân, vaste portique en grès rouge, ouvert de trois côtés, sous une triple enfilade de colonnes et d'arceaux de marbre blanc précieusement ajouré, avec un plafond en argent massif.
Les rires des danseuses la poursuivaient toujours, et elle revit les courtisanes nues, essayant des poses lubriques pour réveiller les sens de Shah-Djahân au sortir des étreintes de la begôm. Les seins ondulaient, couverts d'une sueur fine, et, au frottement des lourds colliers toujours en mouvement, leurs bouts perdaient la poudre d'or dont ils étaient enduits.
Dans une autre salle Hadj-Hidi villes femmes du Mogol, accroupies en rond autour d'une des leurs, qui consultait des cartes indoues aux fantastiques figures de chimères et de dragons. Les bracelets, les ceintures, les bagues dont elles étaient toutes couvertes, crachaient des étincelles dans l'ombre, et elles avaient de triomphants dou-pattah couturés de perles, ramages d'argent avec des cuirasses d'orfèvreries qui remontaient sous leurs bras, descendaient sur leurs cuisses, mettant sur la peau safranéeune rutilance de reptiles, toujours en mouvement.
Comme les courtisanes elles se mirent à rire en voyant la vieille entre les deux eunuques ; seule, la tireuse de cartes demeura les yeux fixés sur les enluminures barbares, semblable à à une somnambule qui poursuit son rêve.
— Femmes, dit l'Hedjéras, je vous méprise autant que les danseuses impudiques qui prennent la force d'un vieillard par des torsions de reins, des cris de luxure et de rut! Vous fondez la volonté toute-puissante du Maître par vos remous de seins et vos secousses de ventre ! Vous ne savez que roidir les chairs et durcir les muscles de vos amants qui n'en sont que plus
veules après ces simulacres d'amour! Je vous méprise et vos sarcasmes ne m'atteignent pas !
Toutes les femmes se levèrent pour fondre sur l'audacieuse qui osait élever la voix sous les voûtes du gynécée ; mais les eunuques entraînèrent Hadj-Hidi, et la laissèrent au bas des marches de la terrasse qui descendaient dans la Jumna.
Sur les ghâts, accroupie au bord de l'eau, elle retrouva Assilinia, qui, sous les voiles d'une Bhai tchokri, le visage caché, l'attendait anxieusement.
— Eh bien, Hadj-Hidi?...
— Tout a été inutile !
— Le Maître refuse?...
— Hélas !
— Que veut-il donc?...
— Il veut que tu épouses Orpha et, sans doute, as-tu deviné pourquoi?...
— Orpha est de naissance illustre ; il délivrerait TEmpire de ses ennemis et livrerait sa femme à l'Empereur!
— Shah-Djahan convoite ta beauté.
— Je le sais ; déjà il se lasse de la begôm et les baisers soumis de ses épouses ne le tentent plus.
— Orphaest ambitieux, et rien ne lui coûtera pour obtenir le commandement des troupes impériales.
Assilinia courba le front avec accablement, puis ses yeux lancèrent des éclairs.
— Tu n'as pas su t'y prendre, Hadj-Hidi. Il fallait menacer le Mogol de la vengeance occulte des pitris ! Il croit aux envoûtements, aux sortilèges et tremble devant la menace des dieux inconnus!
— J'ai dit ce qu'il fallait dire. Mais son désir d'amour est plus fort que sa terreur. On t'arrachera de ton palais et on te livrera au Maître, Assilinia.
— Je veux fuir! Hadj-Hidi, protège-moi!
délivre Mimiosepour que tous deux nous allions cacher notre amour dans quelque solitude lointaine !
La Rana, qui froissait dans ses petites mains fiévreuses des grappes de sahgram, arrachées à sa ceinture, regarda la vieille avec angoisse.
— Je réponds du prisonnier sur ma tète, dit l'Hedjeras, j'ai déjàtropparlé en sa faveur.
— Je t'en conjure ! Aie pitié ! Nous appellerons les Fakirs à notre aide.
Hadj-Hidi hésitait. Elle se savait une grande puissance sur les Omraos et les Djaths qui croient aux envoûtements et aux sortilèges, mais l'Empereur, fatigué de luxure, anéanti par des sensations trop vives et trop répétées, n'obéissait plus guère qu'à ses vagues désirs.
— Je règne dans le temple de Kutbu' 1 ; mais je ne puis rien sur le Maître de ta destinée, car il souhaite ta possession et rien ne saurait le détourner d'une folie d'amour. Pourtant, je te viendrai en aide, mais, n'oublie pas, petite, que je joue ma vie et que tu me dédommageras difficilement de mes peines.
— Je sais...
— Tu partiras la nuit dans un badgera que des hommes dévoués feront glisser sur lefleuve, sans bruit, comme un danghi expiatoire chargé de la dépouille mortelle d'un Brahmane et de ses offrandes à Siva !
— Je partirai demain, car il faut se hâter !
— Oui, demain.
— Que tu es bonne !
La vieille Hedjeras eut un sourire singulier.
— Je désire que tout réussisse selon tes vœux, Assilinia, mais je te le répète, il est nécessaire, pour mener à bonne fin une telle
entreprise, que tu t'assures les bonnes grâces de la déesse Dourga.
— Je suis prête à lui immoler les plus belles pièces de mes troupeaux !
— Ce n'est point assez. Elle veut des victimes humaines, et tu m'as promis deux fleurs de pureté : Samjab et Pekéo.
— Ah ! soupira la jeune fille, c'est vrai, je Ta vais oublié.
— Demain, petite, demain tu seras libre...
— Et les portes de Kutbu'l se refermeront sur les victimes d'amour ?
— Il le faut!