‹ Les courtisanes de Brahma: romanChapitre 21 sur 29 · LES BORDS DE LA JUMNA · texte numérisé non relu

LES BORDS DE LA JUMNA

Au frôlement léger des pieds de la Rana le prince sortit de sa cachette, appela les sonars, et suivit, de loin, la fugitive, sachant qu'il la rejoindrait quand il voudrait, car elle n'était pas habituée à la marche, et les longs voiles qui l'enveloppaient, s'enroulant à ses jambes, l'empêchaient d'avancer aussi vite qu'elle l'eût souhaité.

La jeune femme entendait les bruits imperceptibles de l'ombre grossir jusqu'à devenir une clameur formidable. Elle pensait qu'elle risquait sa vie en fuyant de nouveau, et, malgré l'assurance d'Hallabab, confiante dans

les conseils de THedjeras, elle doutait de l'efficacité des subtiles caresses. L'Empereur pouvait se réveiller, lancer sur ses traces les redoutables Thugs qui, cette fois, l'étrangleraient avec son amant ! Elle sortit du palais, chaude encore de baisers, troublée, fiévreuse, sentant le mouvement persistant, intolérable des artères qui lui battaient les tempes à coups redoublés. Elle allait dans la nuit, d'un pas saccadé, tournant parfois la tête pour s'assurer qu'on ne la suivait pas... Est-ce que Shah- Djahàn n'avait pas gémi ? Est-ce qu'elle n'avait pas perçu un cri de douleur aiguë, comme une corde de scitos qui se brise ?... Malgré elle, elle s'arrêtait un moment, prêtait l'oreille, dardait des regards angoissés dans les recoins où il lui semblait entendre des soupirs, voir s'agiter des formes menaçantes. Le cri d'un vautour qui agitait ses lourdes ailes résonnait à son tvmpan tendu et desséché comme le roulement du tonnerre, ébranlait encore son cerveau aiîaibli. Elle avait traversé la salle d'audience, la salle des ministres, la salle des paons, où les Bhaï-Tchokri lui avaient enseigné la danse voluptueuse qui devait réveiller les sens du monarque pour une nuitée d'amour. Elle tra

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versait maintenant la cour intérieure, et les émanations de la Jumna, qui coulait aux pieds des ghàts, frappaient son odorat, et Tenivraient comme les parfums morbides qui donnent la malaria. Elle chancelait, s'appuyait parfois au socle d'une idole, prise aux anciens temples, et mise là par ironie pour servir de perchoir aux perroquets merveilleux dont le plumage brillait autant que les fleurs des bagitcha.

Jamais la Rana n'avait éprouvé un trouble pareil, et jamais, pourtant, elle n'avait désiré aussi ardemment se venger et reconquérir sa liberté. Un frôlement, derrière elle, la fît se retourner avec un battement de cœur si violent qu'elle faillit crier, et elle vit les buissons se mouvoir et grandir. Elle commençait à éprouver des hallucinations étranges : des enlacements de femmes et d'hommes s'afQrmaient tout autour d'elle, le jardin entrait en rut, et les corps frémissants étaient si nombreux qu'elle ne savait où poser le pied pour ne pas déranger une extase lascive.

Elle releva la tête : les étoiles se cherchaient en une course vertigineuse, se fondaient l'une dans l'autre, et la lune, pâmée, était chevauchée par un astre inconnu qui avait la forme de lia-

noumam, dieu des singes, couronné des sept tètes de la naga !...

Elle avait tellement froid que ses dents s'entrechoquaient, et qu'elle s'imaginait être plongée dans un océan de glace. Pourtant, elle fît un effort, sortit du jardin en se laissant glisser le long des terrasses, comme le lui avait recommandé Hallabab. Les dholes se mirent à aboyer sur les bords du fleuve, et elle prit leurs hurlements pour le mugissement des vagues et les bruits de la tempête. Son sang bouillonnait dans ses veines, et, pourtant, ses entrailles étaient glacées comme si la mort les eût déjà paralysées.

Un miaulement très doux l'avertit que Ramô était proche ; inconsciemment elle se dirigea versles ghàts ou Mimiose attendait depuis plus de deux heures, couché sur une marche. Elle se hâtait sans avancer; il lui semblait que son corps était séparé en deux, et que ses pieds ne tenaient plus à ses jambes. Elle descendit cependant les degrés humides qui menaient à la Jumna, et deux bras soudain se nouèrent à ses épaules.

— Assilinial

— Mimiose !

— Je croyais que je ne te reverrais jamais! Ah ! que j'ai souffert !

— Mon aimé! Mon amant I Si tu savais ce que j'ai fait?...

— Qu'as-tu fait, mon amour ?...

— L'Empereur...

Mais elle s'arrêta. Une ombre grandissait dans le haut des ghàts, paraissait atteindre le ciel. Elle leva un bras.

— Ne vois-tu rien ?...

Il sonda les ténèbres de son regard perçant.

— Non, rien.

Ramô ronronnait tendrement, comme une chatte cajoleuse, appuyait sa tête ardente contre le flanc de la jeune femme, mendiait une caresse.

— Ah! je vois des ennemis partout! Tous ces événements m'ont affolée !

— Repose-toi un moment sur mon cœur, puis nous fuirons par les quartiers bas de la ville, car le fleuve n'est pas sûr. C'est là qu'on nous cherchera d'abord !

Mais Assilinia voulut partir, tout de suite, et Mimiose, passant un bras autour de sa taille, l'entraîna vers les ruelles fumeuses où les

prostituées, assises derrière une lampe d'argile, appelaient les passants d'une voix nostalgique.

La Rana marchait avec peine. Les lourds colliers qu'elle avait mis l'écrasaient ; elle se figurait que les cabochons de pierreries entraient dans sa chair, et que ses épaules se dénudaient jusqu'à l'os.

— Quel est ton dessein? demanda-t-elle. Astu des chevaux pour gagner la campagne?

— Non, ce moyen est dangereux. J'ai réfléchi longuement; le mieux, je pense, est de nous cacher ici jusqu'à demain; ensuite, nous aviserons. En agissant autrement, nous attirerions l'attention, et c'est encore dans les villes qu'on se dissimule le mieux. D'ailleurs, tu es trop faible pour supporter les fatigues d'un long voyage.

— Je ferai ce que tu voudras.

— J'ai bien des projets, mon amour. Tu les sauras plus tard.

Des femmes nues, debout entre desécriteaux, offraient leur lit et leurs baisers pour un salaire minime, tandis que, derrière les portières demicloses, l'on entrevoyait les ébats des couples. Des fillettes aux lèvres rouges, aux paupières

teintes de sourma, paraissaient aux bras d'un mahadjins ou d'un sahohar qu'une fantaisie perverse avait mené là. Mais beaucoup préféraient les gitons dodus et frisés qui tenaient commerce dans un autre quartier. Des gens couraient dans les rues, s'attouchaient dans les bains en plein air, le long du fleuve ; cependant ce spectacle ne révoltait pas Assilinia habituée aux libres amours des religions de volupté.

Mimiose cherchait une maison qu'il savait hospitalière, et qu'on devait lui céder pour un prix fait d'avance. Il s'avançait avec précaution, soutenant toujours Assilinia dont les voiles sombres n'éveillaient pas l'attention.

Les cascatelles des scithos et des flûtes de macabou s'évadaient des constructions légères, souvent parées de fleurs et de festons de papier doré. Des rires de femmes crépitaient plus haut que les soupirs des instruments, et, dans la baie lumineuse des portes, s'agitaient des croupes et des seins qui luisaient comme sous un frottis d'or. Des jeunes filles aux membres fins, chargés de plaques et de coUiers, se couchaient sur les lits bas, et un emmêlement se faisait aussitôt : corps de fem-

mes s'étreignant dans les fleurs et les parfums pour la plus grande joie des assistants que ces jeux incitaient à de nouveaux plaisirs. Les hommes embrassaient les chairs polies des servantes de Smara, qui émergeaient de tous les angles, se remplaçant sur les divans bas, aux sons des tchiloumtchi et des doles secoués frénétiquement.

Dans les rues, habitées par les musulmans, les maisons restaient closes. Sur le pas des portes, parfois, se montraient des eunuques coiffés de mitres jaunes qui s'interrogeaient d'une voix enfantine, échangeaient des provisions de bétel et de noix d'arec.

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