‹ Les courtisanes de Brahma: romanChapitre 22 sur 29 · MAISON EN FLEURS · texte numérisé non relu

MAISON EN FLEURS

Assilinia et Mimiose marchaient toujours, se dissimulant le long des murailles.

— Ne sommes-nous point encore arrivés?

interrogeait la jeune femme qui se sentait défaillir de plus en plus sur Tépaule de l'aimé.

— Bientôt, mon amour, nous trouverons un refuge. Je l'ai choisi le plus loin possible du palais, et nul ne nous découvrira dans ce quartier perdu.

Pour l'encourager, il la pressait contre lui, la baisait aux lèvres longuement, passionnément. Alors, malgré sa lassitude, un sang plus vif bouillonnait dans ses veines, une impression

divine d'espoirs, de reconnaissance, d'ignorées poésies chassait les regrets et les craintes. Une àme nouvelle se dégageait d'elle-même et spiritualisait ses sensations, comme si une autre humanité eût pris possession de sa personne.

Une hésitation la prenait à tout dire à Mimiose. Elle remettait à plus tard sa confession pénible.

Un vent plus âpre se levait, balayant la lune qui rougeoyait sous le scintillement des étoiles. Des bandes de promeneurs les bousculaient, des rapprochements de sexes s'accomplissaient toujours dans les pièces hautes, ouvertes aux chercheurs d'oubli. Au fond des trous de lumière brutale se mouvaient des danseuses et des danseurs nus ; des impudicités éclosaient à chaque pas devant les idoles chargées de roses et de toulsi, les hnga de bois dressés dans les angles. Et, c'étaient, encore, des corps embrassés, mêlés comme au hasard, parmi les parfums chauds et les coupes vides.

La Rana n'écoutait rien, à demi-pâmée dans cette orgie de chair, étalée partout, qui secouait son organisme, la faisait se serrer plus étroitement contre la poitrine de son amant.

Ils étaient arrivés devant une construction

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basse, peinte en rose, et si clmrgée de plantes grimpantes qu'elle semblait un bagitcha embaumé faisant suite à quelque demeure plus fastueuse.

— C'estici, dit Mimiose. Comment trouves-tu le nid?...

Elle lui tendit ses lèvres, silencieusement, et ils entrèrent dans une chambre, ornée de quelques peintures lascives, où tout avait été préparé pour les recevoir. Un lit bas s'étalait dans un angle, des nattes recouvertes de sable d'or ouataient le sol, et des lampes de corne jetaient de mystérieuses lueurs sur toutes choses.

— 0 cher délice ! soupira-t-elle, en se jetant dans les bras de Mimiose.

Il riait et pleurait, ne trouvant pas assez de baisers pour lui prouver son bonheur de Tavoir à lui, après tant de tristesses et de misères. Quand ils furent las de caresses, données et reçues, qu'ils eurent assouvi leur fringale d'amour, ilvoulut savoir comment elle avait quitté le palais et endormi la surveillance jalouse du Mogol? Elle raconta la ruse employée par Hallabab, et parla en frémissant de l'acte criminel qu'avait conseillé l'Hedjeras.

— Demain, sans doute, nous apprendrons la mort de Shah-Djahân, tué par l'excès même de ses passions perverses.

— Demain...

Les sourcils de Mimiose s'étaient contractés.

— N'es-tu point satisfait? demanda-t-elle, anxieuse.

Après un silence il exposa ses projets.

— J'aurais préféré vaincre le tyran par d'autres armes. Moradbax, le fils de Shah-Djahàn, s'avance vers Delhi avec Aureng-Zeb, son Irère, pour s'emparer du pouvoir. En m'engageant dans l'armée ennemie je combattais loyalement et sûrement, car les deux frères disposent de forces considérables et l'Empereur était sans méfiance, ne pouvant croire à latrahisondeses fils. Le défilé de Manddo, environné de forêts et de montagnes, s'est déjà accompli sans difficultés, grâce à mes conseils, et, ici, on ne songe qu'à fortifier la capitale tout en laissant libres les postes qui pourraient empêcher l'armée d'approcher.

— Comment Moradbax, qui a le cœur droit, a-t-il pu approuver les desseins d' Aureng-Zeb ?. ..

— On lui avait annoncé la mort de son père, et son ambition étoufi'ait ses remords. Un ha-

sard fait que cette mort est véritable. L'ennemi triomphera sans combattre.

— Il ne faut pas le regretter, mon aimé, ainsi nous ne nous quitterons plus, et nous goûterons en paix le bonheur qui nous est dû !...

Cependant, Orpha avait suivi le couple fugitif et découvert le nid d'amour caché sous les fleurs. Les minces cloisons du logis laissaient passer les paroles des amants, et le prince, après avoir écouté le dangereux entretien qui l'initiait au crime d'Hallabab et aux projets d'Aureng-Zeb, s'éloigna vivement dans la direction du palais en recommandant aux sonars de faire bonne garde.

Le jour paraissait, et les marchands, profitant de la fraîcheur,, dressaient leur étalage le long des rues étroites où s'ouvraient tout à l'heure les maisons de volupté. Les uns suspendaient aux clous de l'intérieur des^/i/ië^a^ encore frais, des dou-pattah tissés d'or, couleur de banane, de safran, de toulsi ou de maida; des langouti, frangés de perles, agrémentés de grelots de cristal ou de broderies légères en fils de soie. Des boutiques offraient des bijoux barbares de cuivre et d'argent, caboches de corail et de tur-

quoise, des amulettes d'ivoire, des yoni-linga, des arrues précieuses. D'autres se présentaient, embuées de relents bizarres, avec des sachets contenant de la salamandre séchée, de l'aconit, des scarabées confits au vinaigre pour les douleurs de tête, des serpents cobra, engourdis dans des filets, de la mandragore et des cantharides, qu'emportaient des femmes aux paupières fumeuses, aux désirs toujours tendus vers l'amour ou le meurtre.

Mais il quitta ce quartier de prostitution pour la somptuosité des places, montrant les temples rouges et les érections de palais de marbre et d'or.

Il courait, sans rien voir autour de lui, uniquement possédé par cette pensée qu'il allait peut-être sauver l'Empereur, et que ce service lui assurerait les destinées les plus hautes.

Bousculant sur son passage les gardes, les eunuques et les femmes, il se dirigea vers la chambre d'Assilinia^ écarta les draperies de pourpre quienvoilaientl'entrée, etdemeuraimmobile, les regards dirigés vers la couche où gisait Shah-Djahân...

LE MEURTRE D HALLABAB

L'Empereur était étendu sur le lit jonché de fleurs, dans l'attitude d'un homme qui dort, et l'on aurait pu s'y tromper, s'il n'avait été baigné dans le sang. Il avait le sein percé d'un coup de poignard et l'arme meurtrière était encore dans la plaie. A Tautre bout de la pièce, agenouillée dans l'ombre, Hallabab pleurait éperdument.

Orpha avait déjà ordonné aux eunuques de ramener les médecins du palais. A moitié endormis, ils arrivaient, se hâtaient auprès de Shah-Djahân, le palpaient, le retournaient.

constataient qu'il sortait d'une syncope profonde, mais qu'il respirait encore.

Des soins déjà tardifs, mais empressés, lui furent rendus avec tant de succès qu'on parvint à réveiller en lui le sentiment de la vie.

Le prince, rassuré, au moins présentement, sur le sort de TEmpereur, s'était emparé d'Hallabab qui continuait à sangloter tout bas, sans chercher à fuir.

— Pourquoi as-tu voulu tuer le Maître ? demanda-t-il, lorsque la jeune fille put parler.

Elle avait reconnu celui qu'elle aimait de toutes ses forces et qui, sans le savoir, avait armé son bras ; car, peut-être, n'eùt-elle point accepté le rôle odieux dont on Tavait chargée, si l'espoir de rompre le mariage d'Assilinia et du prince ne l'eût soutenue.

Elle tomba sur ses genoux, leva les mains avec angoisse, cherchant à saisir le langoutis du prince. Mais il la repoussa.

— Pardonne-moi, soupira-t-elle, je t'aime! Il eut un ricanement de dédain.

— Tu m'aimes? et tu as cru me prouver ce bel amour en accomplissant le plus grand de tous les crimes!...

— J'étais jalouse de la Ptana que tu venais

d'épouser ! J'ai favorisé sa fuite pour me rapprocher de toi.

— Et tu as poignardé l'Empereur ?...

Elle frémit de la tête aux pieds, pleura plus fort. Ce n'est point ainsi qu'elle avait promis de faire périr Shah-Djahân. La vieille Hedjeras lui avait enseigné un moyen meilleur, mais toutes ses pudeurs de vierge s'étaient éveillées à la fois, et, dans le dégoût de l'acte qu'elle allait accomplir, elle avait tiré Tarme que le Mogol portait à sa ceinture, et elle avait frappé, dans un paroxysme de révolte et de haine.

— Pardonne-moi, répéta-t-elle, si tu savais quelle tendresse j'ai pour toi !

Elle se cramponnait à ses genoux, portait passionnément à ses lèvres le bout de ses vêtements.

Avec rage il s'éloigna de quelques pas. Et, comme elle se traînait près de lui, il la repoussa du pied, appela deux eunuques, et leur ordonna de l'enfermer dans un des cachots du palais, en attendant que l'Empereur eût décidé de son sort.

Quelques jours se passèrent dans des alternatives de crainte et d'espérance qui réveillè-

rent la sympathie publique pour le vieux monarque que tant d'excès avaient affaibli.

Orpha, dès qu'il jugea le Maître en état de Técouter et de le comprendre, lui fît part du secret qu'il avait surpris dans la petite maison du quartier bas, oii s'étaient réfugiés Assilinia et Mimiose.

— Vos deux fils, Moradbax et Aureng-Zeb, se préparent à vous attaquer dans votre propre empire pour vous arracher le pouvoir; il est temps de prendre les mesures nécessaires à la résistance, conclut-il, après le récit détaillé de ce qui s'était passé.

Ainsi que l'ambitieux l'avait espéré, l'Empereur fut reconnaissant du service rendu.

— Je n'ai plus désormais qu'un fils, et ce fils c'est vous, lui dit-il, lorsque les médecins l'eurent assuré d'un prompt rétablissement. Mes enfants veulent me chasser de mon propre domaine. Je leur retire mon affection et mon estime pour vous en gratifier. Allez, Orpha, allez combattre pour la bonne cause. Je vous donne le commandement de mon armée, et j'ai confiance en votre valeur. Si Mohammed est sensible à mes prières, il fera retomber sur les rebelles les malédictions de leur père !

Le prince, portant ses mains à son front, puis à sa poitrine, en signe de soumission et de reconnaissance, assura Shah-Djahân de son profond dévouement, et déclara qu'il saurait se rendre digne de la haute mission qui lui était confiée.

NUITEE D AMOUR

Cependant, Assilinia et Mimiose, pressés l'un contre l'autre dans la petite maison des quartiers bas, se faisaient, après la fatigue des premières ivresses, le récit de leurs luttes et de leur misère. Mais cet entretien était fréquemment interrompu par des baisers nouveaux plus tendres et plus profonds.

— Ah! qu'il est doux, mon Mimiose, murmurait l'amante, quand le son des cloches expire dans les tours de Kutbu'l de partager avec toi la couche longtemps solitaire où je t'appelais si ardemment !

— Tu es à moi, mon adorée, et les génies

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maléfiques de l'onde et du feu qui séparaient de ton voluptueux sommeil le sommeil de ton amant, ne se dresseront plus entre nous. Mais tu dors. Lotus de flamme, et te voilà sans force contre mon cœur comme la fleur que la tempête a battue sur le bord du fleuve. Repose donc sur mon sein, et que je sente la tiédeur de ta chair me pénétrer ineffablement pour affoler mes sens!... Les phalènes du rêve, tandis que je regarderai tes beaux yeux se fermer, descendront en bourdonnant. Elles frapperont de leurs ailes pelucheuses ton front plus poli que le bouclier de Smara, et la poussière translucide de leur vol se mêlera à la vapeur bleue des parfums.

Les déesses de la nuit baisent leur scithos d'ivoire, interrogent les cordes sonores qui répondent aux battements de leur cœur toujours embrasé, puis s'arrêtent sur un accord d'éperdue tendresse qui prolonge leur spasme divin.

Après l'anéantissement du plaisir, elles se regardent, se penchent, se consultent, s'étreignent encore, confondant leurs cheveux de lumière, et leurs lèvres rouges se joignent dans l'extase d'une fantaisie nouvelle, car lo

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désir nait du désir et les génies de l'air s'aiment comme les abeilles butinent !... Laisse-moi, car je t'ai pleurée longtemps, laisse-moi oublier les larmes qui brûlent encore mes paupières dans la fantasmagorie de ces songes charmants!... Tu vois bien que les fantômes d'amour nous effleurent de leur vol pressé, mobile, inconstant qui monte comme la vague apportée par le flux, et descend comme elle, en roulant sur son onde fugitive toutes les couleurs de l'écharpe de Dourga, alors que la mer, à la fin des tempêtes, vient briser en expirant le dernier point de son cercle immense contre la proue du vaisseau !...

Ainsi parlait Mimiose, en berçant son amante, et c'était comme une sereine mélodie qu'accompagnait le ronronnement de Ramô, blottie contre la couche, ainsi qu'une chatte frileuse. La panthère fermait ses yeux d'émeraude, allongeait ses pattes puissantes, dont le velours amoureux cachait les grilles, et elle semblait aussi une béte de rêve et de volupté.

— As-tu vu, reprenait le Gourkas, le long des murs de Chahdjahanabad, lorsqu'ils sont frappés par l'aurore vermeille qui régénère le

monde, une longue suite d'hommes sombres, décharnés, aux paupières meurtries, aux dents grinçantes de rage et de faim, aux regards rouges et stupides?... Les uns sont accroupis comme des brutes, les autres restent debout, appuyés contre les piliers, et fléchissent à demi sous le poids de leur corps exténué?... Les as-tu vus, la bouche entr'ouverte pour aspirer encore une fois l'air des bagitcha embaumés ?... Ainsi j'étais devant le palais où je te savais captive, et, pour un de tes sourires, j'aurais donné mon sang!

Assilinia ne répondait que par des baisers aux paroles ardentes de son amant. Pourtant, à un moment, elle se dressa frémissante.

— N'entends-tu pas?...

Ramô, tout le poil hérissé, avait rugi sourdement.

— Je n'entendsrien, déclara Mimiose, après quelques minutes de silence.

— Il m'avait semblé que des hommes chuchotaient autour de la maison. N'aurions-nous point été suivis?...

— Suivis? Et par qui?... Tout dormait au palais, lorsque tu as quitté le Mogol?...

— Du moins, je ne pense pas avoir éveillé l'attention des gardes et des eunuques, mais nous avons un ennemi plus redoutable.

— Orpha?...

— Orpha, mon époux, aujourd'hui, qui peut m'avoir guettée dans Tombre.

Tous deux restèrent silencieux pendant quelques moments, cherchant à saisir les bruits du dehors. Mais Assilinia se mit à rire ellemême de ses craintes.

— Je suis folle de m'épouvanter ainsi î Reprends-moi sur ton cœur, cher amant, et mets entre tes lèvres la noix de bétel pour que je la prenne ainsi, bouche contre bouche. Puisque nous ne pouvons nous marier selon les lois sacrées, le Pourohita, (brahmane) me dégagera de mes vœux criminels et fera, pour que notre union soit éternelle, le Iloman ou sacrifice au feu. Ensuite, nous serons l'un à l'autre pour la vie, et nous ne craindrons plus rien des pitris maléfiques !

Mimiose serra plus fort contre sa poitrine le corps charmant de sa maîtresse.

— Oh! dit-il, je suis auprès de toi et je te défendrai jusqu'à la mort! Nul n'oserait t'arracher de mes bras !

— J'ai peur des ténèbres ! N'est-ce pas pour moi que Shah-Djahân est mort?

— Tu t'es vengée et tu as accompli la mission divine. Que tes lèvres pressent mes lèvres, ma bien-aimée, et que le nectar de ta bouche descende en moi comme un flot de miel!

— Ranime, dit-elle, ces flambeaux qui pâlissent. Les démons, tu le sais, craignent les vapeurs odorantes de la cire et de l'huile.

Il se leva pour obéir, mais Ramô lui barra le passage. Les yeux verts de la panthère avaient des lueurs brèves, ses babines se retroussaient sur ses crocs aigus.

— Paix ! fit-il, en passant sa main caresseuse sur la tête de labète.

Elle ne se calma pas, gronda plus fort, tandis que des ondes rapides plissaient sa fourrure sombre.

Mimiose, malgré les pleurs d'Assilinia, alla regarder au dehors ; tout semblait calme. Des bruits de chansons et de baisers troublaient seuls le silence de la nuit.

Le jeune homme sema quelques fleurs dans une coupe de lait parfumé de saligram, et attisa le feu des brùle-parfums. Les flammes se courbaient autour du rebord circulaire du

réchaud, se penchaient, se rapprochaient, l'effleuraient de leurs lèvres d'or. Bientôt le lait fut chaud, et l'amant l'offrit à sa maîtresse, buvant ensuite où elle avait bu pour connaître ses pensées d'amour.

Les ivresses de la nuit avaient étourdi les sens de la Rana ; elle voyait, malgré elle, les fantômes de son imagination se poursuivre dans les recoins obscurs et danser dans la fumée des cires odorantes. Elle entendait d'étranges rumeurs, elle distinguait des voix, tour à tour graves et menaçantes, injurieuses ou ironiques. Et, comme en un suprême refuge, elle se blottissait contre la poitrine tumultueuse de son ami, voulait de nouvelles caresses pour oublier jusqu'au souvenir de ses épouvantes.

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