‹ Les courtisanes de Brahma: romanChapitre 24 sur 29 · EN AVANT · texte numérisé non relu

EN AVANT

Orpha, investi du commandement en chef de l'armée impériale, marchait à la rencontre des fils rehelles, et les joignait sur les bords de la rivière d'Ugen. Comme on était au temps de la Grîchmaj les eaux se trouvaient basses et faciles à traverser. Aureng-Zeb, qui conduisait l'avant-gardedes troupesennemies, se présenta le premier, et, le reste de son armée se faisant attendre, il se borna d'abord à empêcher les troupes d'Orpha de gagner l'autre rive. Les régiments des deux frères se rangèrent hors de leurs retranchements, mais ils ne se précipitèrent point à l'attaque, craignant de s'em-

zoo LES COURTISANES DE BRAHMA

bourber. La lourde cavalerie et la réserve formidable des éléphants ne purent s'y déployer, ce qui donna l'avantage aux légères bannières impériales.

Ce n'était plus dans le camp des deux frères la belle ardeur de la veille, cette force irrésistible qui poussait les rebelles, alors qu'ils s'imaginaient trouver le champ libre et fondre sur une proie sans défense. L'armée de Shah- Djahân combattait avec acharnement mais, selon la recommandation de l'Empereur, elle ne frappait pas les premiers coups, attendant que l'ennemi se fût livré lui-même.

Le soir, cependant, tout changea ; Orpha, à bout de patience, conduisit de nouveaux régiments au combat. Il se multipliait, se ruait à l'attaque en tète de ses escadrons, et ne reculait qu'à portée des sabres ennemis.

L'armée d'Aureng-Zeb était surtout composée de cavalerie, car les Mogols sont encore meilleurs cavaliers que les Persans. Couverts d'armures compliquées, ils montaient des chevaux gigantesques et lourds. Les princes et les chefs étaient fortifiés dans des tours posées à dos d'éléphants. Une fois lancés dans les plaines de THindoustan, rien ne résistait àleur

clioc formidable. L'armée d'Orpha, au contraire, formée d'escadrons de cavalerie, aux chevaux allégés des anciennes armures, et de fantassins qui maniaient également bien le mousquet, l'arc et la lance, était prête à l'attaque comme à la retraite, déjouant les calculs d'Aureng-Zeb etdeMoradbax. Quoique larivière fût déjà chargée de cadavres, les soldats se précipitaient à l'assaut avec des hurlements. Ils se heurtaient aux poitrails cuirassés des chevaux, tombaient, décimés par les traits, sous le fer des lances, mais revenaient quand même à- la charge. Dans la marée montante de ce flot humain, les étendards de pourpre 'et d'or des frères rebelles commencèrent à ployer. A travers les jungles, les plaines, les rivières, s'écoulaient des ondes humaines sans cesse accrues de djaths mécontents et de bigaris. Ils annonçaient que Shah-Djahân, à la tête d'une nouvelle armée, venait réduire ses fils. Le combat fut interrompu et Aureng-Zeb demanda à parlementer ; mais Orpha, refusa de l'entendre, et lança ses troupes à Tassant des retranchements.

Le prince, à la tête de dix mille hommes, se réservait de les soutenir au moment décisif.

Tous les instruments barbares éclatèrent à la fois, se fondirent en une sonorité immense où s'annulèrent les hurlements des vaincus, les cris d'angoisse des blessés et des mourants.

Orpha, maintenant, rentrait , triomphant. Il marchait cependant au milieu de la révolte, du carnage et du feu. Cadavres et bûchers marquaient sa route ; les Thugs avaient passé par là et le sang giclait sous le sabot des chevaux. Dans les faubourgs de Delhi, des bandes ivres d'arack allaient de maison en maison, traînant les Hindous par les cheveux, les violant, les égorgeant et se partageant leurs bijoux. Au bout des piques des tètes se balançaient ainsi que des corps d'enfants, transpercés, encore palpitants, les yeux agrandis d'épouvante. Les idoles dorées et les linga, dressés à chaque angle de rue, disparaissaient sous la boue et les immondices. L'air était fumeux de choses brûlées, dans le vertige des bêtes de somme chassées de leur gîte, et qui galopaient frénétiquement, à l'aventure. La cohue se couronnait, à tout moment, d'un étendard, d'une hampe, surmontée d'une main coupée, d'un cœur barbouillé de sang noir, de chosesrouges informes, qui flottaient, laissant couler des

gouttes tièdes sur les visages contractés de fureur.

Le même cri toujours retentissait :

— Mort aux idolâtres ! Mort aux Sivaistes !

Une poussée se faisait, un glaive étincelait, et une tête sanguinolente, les yeux crevés, était hissée sur une pique, secouée comme une épave glorieuse. Des soldats, en riant, parfois, enfonçaient une torche flambante dans la bouche du supplicié, criant qu'il allait savourer sa dernière pipe d'opium et que la fumée en serait agréable à Brahma !

Des hommes enchaînés, le nez, les mains et les oreilles coupés, erraient lamentablement, pleurant et demandant grâce ; des femmes montraient leurs mamelles mutilées , des jeunes filles éventrées étaient piétinées par la foule.

Au loin c'étaient des hérissements d'armes barbares, des trouées de glaives, dans l'étincellement des plaques, des cuirasses et le retentissant écoulement de la cavalerie rentrant au palais.

Sur les places leà Bhaï-Tchokri dansaient pour le plaisir des vainqueurs, montrant leur nudité dorée sous les gemmes luisantes. Par-

fois, elles poussaient im cri et glissaient dans le sang, maisles soldats les relevaient, les excitaient de la voix et du geste, se mêlant à leur danse, les entraînant dans une course folle à travers les rues luxueuses oii le pillage était moins actif.

Avec eux gambadaient les singes sacrés de la mosquée de Koortub-Minar que le meurtre réjouissait. Ils couraient après les tètes mutilées, noires de fange, que les soldats s'amusaient à faire rouler du pied. Et toujours là foule grossissait, se ruant au massacre.

Les plus paisibles s'arrêtaient devant les boutiques qui trouaient les quartiers comme les alvéoles d'une rucbe. On avait forcé les marchands à rester derrière leurs éventaires, à distribuer leurs étoffes et leurs joyaux dont se paraient les soldats ivres. Sur les marches des temples hindous, les brahmes se montraient dans leur robe blanche, croisant les bras sur la poitrine, défiant les égorgeurs de femmes et d'enfants. Les Musulmans les accusaient de s'égayer la nuit à l'ombre des idoles, après avoir fait le vide autour de leurs vices prodigieux. Beaucoup furent tués sur les marches déjà rouges de meurtr-e. a'-w-Tochés parle milieu

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du corps sous les voûtes, où ils se balancèrent comme de grands oiseaux blancs.

Des form.es humaines se poussaient sur les ghûts, et un bruit d'eau jaillissante annonçait à tout moment la chute d'un corps. Morts et agonisants étaient jetés pêle-mêle dans la Jumna, qui s'élargissait sous la poussée des cadavres. Des masses molles, flottantes, coulaient sous la lune, qui éclairait d'une lueur sinistre les faites des temples, les pointes des colonnes et des obélisques, les arcs, les coupoles, les minarets grêles dont les ors flambaient, trouant le ciel. Des canaux dégorgeaient une eau noire avec deshoquets d'ivrognes.

Et toujours des groupes passaient, portant des corps qui plongeaient dans le fleuve, sous les rejaillissements-de l'eau, puis reparaissaient plus loin, la bouche ouverte, ricanant aux étoiles !

Cependant, Aureng-Zeb et Moradbax s'étaient retirés, laissant avec les prisonniers cinq cents chevaux et deux cents éléphants. Shah-Djahân refusa de les poursuivre, malgré les conseils des ministres, qui prévoyaient que le monarque succomberait bientôt, vaincu par l'ambition de ses fils également avides de régner.

Après trois jours de pillage et de meurtre, la ville reprit à peu près ses occupations accoutumées, malgré les deuils et les ruines.

Les captifs, jetés dans d'affreuses prisons, attendaient la mort. Et, parmi eux, Hallabab, résignée, se préparait au supplice, sachant que son crime était de ceux qui s'expient cruellement! Derrière la grille de son cachot elle voyait les eunuques, mitres de jaune, chasser les esclaves à grands coups de lanière, les souars aligner les armures, éclaboussées de sang et, parfois, du bout de leur lance, piquer les vaincus, tapis comme des bêtes au fond de leur cage. Des déchirements de trompettes passaient au loin, annonçant des parades, des sorties de cortèges protégeant Shah-Djahàn qui se montrait à son peuple.

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