‹ Les courtisanes de Brahma: romanChapitre 25 sur 29 · ETREINTES POUR ETREINTES · texte numérisé non relu

ETREINTES POUR ETREINTES

— Maître, il convient d'infliger à cette femme un châtiment égal à la faute.

Shah-Djahân, unelueur dans ses yeux jaunes, interrogeait Orpha.

— Tu dis qu'elle a voulu me tuer par l'excès des caresses?...

— Oui, c'est l'Hedjeras qui lui a conseillé ce meurtre effroyable !...

— Mais quel intérêt avait-elle à ma mort?...

— Elle m'aimait et elle était jalouse de la Rana.

— Alors, elle a pris sa place auprès de moi ?. . .

— Oui, pour permettre à Assiliniade fuir avec son amant.

— Sais-tu ce qu'ils sont devenus?...

— Non, Maître, mais nous les retrouverons. Aucune torture ne sera assez cruelle pour eux.

L'Empereur réfléchit un moment.

— Je sais quel est le supplice qu'il convient d'infliger à ta femme. Nous commencerons par Hallabab, sa complice, afin d'expérimenter ridée que je viens d'avoir, et nous saurons ce qu'une créature humaine peut supporter d'étreintes en un jour.

— Quoi, vous voulez?...

— Je veux que tous les soldats de la Garde impériale profitent de son corps virginal que tu feras attacher entre les sept lingam du temple de Kutbu'l. Et, si elle résiste à ces farouches attaques, nous ferons Jvenir les troupes de la ville, jusqu'à ce que la mort mette un terme à cette monstrueuse débauche.

Orpha approuva en riant le projet du Mogol.

— Ah! ses seins menus aux bouts rigides, Sun torse lisse, fin et pur comme un lotus d'or, sa face altière auxsçrands veux moirés d'ombres et de clartés, sa bouche plus menue qu'un pi-

ment musqué!... Penses-tu que nos hommes refuseront un tel régal ?. . .

— Non, dit le prince, et, même morte, avec son sourire d'atroce volupté, elle ne manquera pas d'amants!

Devant le palais défilaient les régiments vainqueurs, portant des étendards verts, avec des stries d'or, ou pourpres en flottement de sang.

Shah-Djahân se montrait sur la terrasse audessous de la devise fameuse de la capitale des Mogols : « S'il est un ciel sur la terre : Le voici ! Le voici!... ))

Au loin se dressaient, sous les rayons rouges du soleil, les mosquées, les temples, les tombeaux, les fortifications de toutes les époques de l'art hindou des anciennes Delhi, renversées par les Mogols. Puis, c'était le palais de Ferozabad renfermant le pilier d'Asoka, les ruines d'Indourpont, le tombeau d'Houmayoum, les mosquées et les colonnades de Koutab. Sur une sorte d'éminence, la tour de la Victoire, élevée au treizième siècle, dominait ces constructions. Un faisceau de colonnes, divisées en cinq étages par des galeries circulaires, semblait plus particulièrement absorber la lumière,

et de grandes verrières de pourpre et d'argent étincelaient comme des phares.

Mais Shah-Djahàn portait ses regards sur la mosquée de Djoumnah, la plus vaste de l'Inde, qu'il avait fait construire pour son culte personnel et qui couronnait un rocher recouvert de jade et d'ivoire, curieusement travaillé, ainsi que d'un surplis de rigide dentelle.

Une porte de marbre rose, à ornements de cuivre, se voyait de la terrasse, entre des colonnades polychromes de porphyre. Trois arches gothiques, surmontées d'un dôme de métal et de quatre minarets, donnaient accès dans la pagode impériale.

. — Il eût été dommage, ditleMogol, en étendant la main vers les somptuosités de sa ville, de perdre tout cela! J'ai relevé Chahdjahanabad de ses ruines, j'en ai fait la perle de l'Inde et la capitale admirable de mon empire ! Nul ne saurait contester de tels bienfaits... Et, certes, je n'ai pas versé le sang autant que mes devanciers. Indra Prastha, la Delhi des Arya, a connu, il y a bien des siècles, tous les maux de la guerre. Elle a payé son titre de métropole de l'Hindoustan d'une façon particulièrement horrible! Moi, je n'ai combattu que pour me dé-

fendre et, cette fois-ci encore, je n'ai tiré les armes que contre mes fils ingrats. Ai-je donc mérité tant de haine?

Orpha porta la main à son cœur, trop troublé par les paroles du Maître pour essayer d'y répondre. Il est des silences plus éloquents que les plus grands éloges.

Le soleil flamboyait toujours sur la cité des antiques rajahs. Au loin, des stries jaunes et roses marquaient la limite extrême où le ciel et la terre semblaient s'unir derrière les débris de tombeaux et de forteresses démantelées.

Mais, Shah-Djahân, avec un soupir, reporta ses regards, soudainement attristés, vers les délicates mosquées aux dômes rutilants qui, plus près de lui, se montraient entre les tam.arins et les lilas de l'Inde aux grappes fragiles. Là, le marbre blanc et les incrustations de gemmes précieuses égayaient le ciel ; les obélisques de srès rose, les colonnes semées d'agates, de cornalines de lapis-lazuli et de conglomérats de Jessalmir éclataient comme un immense feu d'artifice dans la mélancolie du décor lointain . — Vois-tu, reprit l'Empereur, après les longues et terribles batailles, après les luttes fratricides qui déshonorentrhumanité, on éprouve

le besoin de faire une halte dans les jardins d'amour, et de respirer des parfums plus doux que ceux des champs de bataille ! Si j'ai aimé beaucoup la femme, je n'ai guère fait de mal à mes sujets, et, sans l'ingratitude de mes fils, mon règne eût été un règne pacifique.

Le vieil Empereur soupira, de nouveau, comme s'il eût deviné que la défaite était proche et qu'il jouissait pour la dernière fois de sa ville merveilleuse, parée, ainsi que là femme de Mohammed, de tous les joyaux de la terre !

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