DANS LE SANG ET LES ROSES
Le temple de Kutbu'l présentait un merveilleux intérieur d'encens, de lumières et de fleurs. Le reflet des lampes s'évadait par les vitraux en jets multicolores, et les trompettes de métal sonnaient éperdument, appelant les soldats de Delhi au meurtre d'amour.
Le peuple hindou écoutait avec inquiétude les sons balancés par le vent en ondes, tantôt graves et lentes, tantôt légères et brèves. Les jeunes filles portaient k leurs lèvres les fétiches et les amulettes de la déesse, car, depuis la victoire d'Orpha, les supplices se succédaient
aux abords du palais que les vautours hantaient de leur vol sombre.
On ignorait le criminel attentat d'Hallabab sur la personne de l'Empereur, mais on savait, cependant, qu'une jeune femme, en expiation de ses fautes, était condamnée à périr dans de mystérieuses tortures entre les sept lingam du temple des Hedjeras.
Les prêtresses mutilées se rendaient dans la salle de l'Immolation, un lotus d'argent brodé sur l'épaule, la tête mitrée de gemmes glauques avec de longs voiles tombant tout droit sur leur poitrine frêle.
Les bramements des tcbiloumtcbi, frappés par des doigts nerveux, se mêlaient à leurs chants sacrés. Leur voix rauque avait des déchirements profonds, semblables à la plainte des flots qui se brisent sur les rochers ; elle décelait les tempêtes de l'âme et des sens, le désespoir des éternelles impuissances.
Devant le temple se pressaient les gardes de Shah-Djahân, les régiments de la Lune et du Soleil, déjà ivres d'arack.
Les eunuques leur distribuaient le gandjah et l'opium, qu'ils mâchaient lentement, le cerveau envahi par d'étranges désirs.
A leur droite rayonnait la Jumna avec ses katarra aplatis, ses badjera, ses houlak, ses danghi, sur lesquels pesaient des ombres rousses, des ombres roses et grises de voiles langoureusement tombantes. De l'autre côté les ruines des anciennes cités profilaient dans l'azur leurs silbouettes mornes.
Et, par le grouillement des rues, arrivaient d'autres troupes, dont les armes et les étendards passaient au-dessus des tètes comme des oiseaux migrateurs en route vers la lumière.
Hallabab, au milieu des Hedjeras, dans la salle fleurie du temple, serrait nerveusement la main de Pèkéo, son ancienne compagne, devenue la servante mutilée de Dourga.
Hadj-Hidi, la vieille et sinistre prêtresse, dont le souffle courait sur ses cheveux trempés de sueur, posait le lingam, maître du monde, entre ses seins, et lui ordonnait de se soumettre à la volonté du Maître, puisque les dieux n'étaient point intervenus pour la sauver du supplice.
— Ah! dit la jeune fille, tu sais bien, pourtant, que j'ai tâché de suivre ton conseil, mais, seule avec Shah Djahân j'ai senti en moi de furieuses révoltes à la pensée de l'acte que j 'ails
lais commettre j et j'ai frappé au hasard, dans une sorte de délire, ne sachant plus ce que je faisais!...
— Tu as eu tort, murmura la vieille, ma vengeance était sure et sans danger pour toi.
— Peut-être... Mais je n'aurais pu cependant me faire aimer d'Orpha ! A quoi bon vivre sans amour?...
— Oh! l'amour vient quand on le veut... Pour cela aussi il fallait t'en remettre à mon expérience.
La petite soupira, un pâle sourire entr'ouvrit ses lèvres.
— Au moins, les autres, ceux que j'ai sauvés, seront-ils heureux?...
— Il ne faut pas chercher à connaître le secret des dieux !
— Je mourrai plus tranquille avçc l'assurance de ce bonheur que j'aurai créé...
— Hadj-Hidi allait répondre, mais la porte du temple s'ouvrit, livrant passage au premier soldat que des eunuques en robe pourpre entouraient.
Hallabab avec un cri terrible se voila les yeux...