‹ Les courtisanes de Brahma: romanChapitre 27 sur 29 · LE CALVAIRE · texte numérisé non relu

LE CALVAIRE

Cependant, la fuite d'Aure'ng-Zeb n'avait été qu'une feinte. Avec de nouvelles forces il revenait sur Delhi. Shah-Djahân, indigné contre la fourberie de ses fils, avait proposé, dans son conseil des ministres, de diriger lui-même la campagne décisive, supposant que Moradbax et Aureng-Zeb n'oseraient point combattre contre lui.

Sans doute, l'Empereur eût-il fait preuve de sagesse en employant cet expédient, car Moradbax, dont le cœur était bon, ne se fut point obstiné à la révolte. Les amis qu'Aureng-Zeb avait dans le conseil détournèrent Shab-Djahàn

de cette résolution, en lui représentant que la dignité et Tautorité du souverain en seraient compromises, et, que, d'ailleurs, sa santé ne lui permettait pas de s'exposer aux hasards d'une campagne aussi périlleuse.

Un ministre influent, dévoué au fils rebelle, lui parla dans ce sens fort éloquemment; on prétend même que les grands yeux de sa femme et les larmes de la begôm Saëb, un peu négligée depuis quelque temps, entrèrent pour beaucoup dans la décision du Mogol.

Orpha fut donc, comme il l'avait été déjà une fois, investi du commandement en chef de l'armée. Très glorieux de sa première victoire, il espérait, après avoir vaincu les rebelles, conquérir la Perse et entrer en Turquie. Par des bruits adroits, répandus parmi ses troupes, il animait le courage de tous. Deux mille éléphants, chargés de leur tour, et quinze cents chameaux, équipés pour la lutte, suivirent le convoi. A voir ces ondes guerrières se répandre dans la campagne aux environs d'Agra, on eût supposé que le prince n'avait qu'à se montrer pour vaincre ; mais certain levain de haine fermentait contre ce chef improvisé qu'une si soudaine faveur rendait suspect.

Les grands de TEmpire songeaient à se venger du déshonneur que Shah-Djahân avait jeté sur eux en séduisant leurs femmes, dont plusieurs n'avaient point quitté le harem.

Orpha, plein de confiance en lui-même, sortit de la forteresse d'Agra dans un somptueux appareil. Le camp, dessiné sur le plan d'une cité, avait ses rues, ses bazars et ses courtisanes. Des cohortes se poussaient dans le soleil luisant, avec leurs musiciens dont les longues trompettes recourbées lançaient d'éclatantes fanfares que ponctuaient les rauquements sourds des doles en peau de serpent. C'était, de loin, un décalque violent de chevaux harnachés de pierreries, d'éléphants aux longues défenses ciselées d'or, avec des haoudars en peaux de tigres et de crocodiles, de soldats aiguisant leurs armes ou essayant une cotte de mailles à imbrications de fer. Des chefs portaient de collantes armures d'écaillés, de bronze ou d'argent et passaient sur leurs chevaux nerveux dont les naseaux fumaient. Des chameaux se dressaient, balançant leur tête osseuse, obéissant à un ordre des conducteurs. C'étaient, au loin, des rugissements de lions enchaînés, des miaulements de léopards, des

glapissements de singes. Près de la tente d'Orpha, le camp était d'une richesse incomparable. De jeunes garçons nus, ou vêtus de robes entr'ouvertes, pinçaient des scithos et des vina en chantant d'une voix grêle. Quelques-uns tourbillonnaient, les bras étendus, dans des envolements d'étoffes claires, de bijoux tintinnabulants.

Auprès des gitons frisés, au corps délicat, il y avait les fanatiques de Mohammed, les adeptes mystiques qui se convulsaient jusqu'à la frénésie, au son des instruments barbares. Le rythme allant toujours en s'accélérant, l'excitation et l'étourdissement des danseurs amenaient un commencement d'insensibilité physique. Ils faisaient, se tenant parle bras, des rejets de tète en avant et en arrière, comme s'ils la voulaient lancer ainsi qu'une boule au milieu des assistants. Petit à petit leurs prunelles chaviraient, une écume leur sortait des lèvres. Après le tonnerre des instruments déchaînés p- l'unisson, la musique cessait dans un arrêt brusque qui produisait l'effet d'un déchirement. Les yeux fous, les ongles entrant dans leur poitrine, les fanatiques semblaient des fauves en courroux. Ils mordaient

et avalaient des cailloux, des serpents, des scorpions qu'ils s'introduisaient dans la gorge, se roulaient en poussant des clameurs frénétiques.

Partout résonnaient les accords brefs des tambourahs à tympans raidis, les trilles légers des flûtes de bambou, tirés par des lèvres fiévreuses. A l'ombre bleutée des ruelles les Bhaï-Tchokri peignaient leurs cheveux trempés de baumes, s'épilaient, ou passaient sur leurs paupières meurtries des poudres mauves et brunes.

La tente d'Orpha était de pourpre brochée d'or, avec des étoilem.ents de topazes et d'opales. Des tapisseries la fermaient, couvertes de dessins chimériquement précieux. Dans le demi-jour de l'intérieur, où des lampes de corne brûlaient lentement parmi les cassolettes et les fleurs, le prince était couché, tenant contre lui le corps brun et svelte de Yaminah toute fière de cette gloire amoureuse. Derrière le couple enlacé, grisé de parfums, de baisers et de caresses, deux eunuques agitaient des ilabelles, faites de grandes feuilles de lotus recourbées.

— Alors, demandait la petite, après avoir

entouré le cou de son amant de sa soyeuse chevelure, — comme pour bien se prouver qu'elle le tenait enchaîné par le lien des caresses, — alors, tu n'as jamais été le mari d'Assilinia?...

— Tu le sais bien.

— Elle a fui, le soir de votre union, avec ce Mimiose qui a passé à l'ennemi?...

— Il parait...

— On dit que ce Gourkas est maintenant le conseil d'Aureng-Zeb qui lui a confié le commandement d'une partie de son armée?...

Orpha ne répondit pas, mais un frisson parcourut ses membres.

— On dit encore, poursuivit la Bhai-Tchokri, que Mimiose a juré ta mort, et qu'il est brave comme un lion... Au moins es-tu sûr de tes hommes?... Uy a beaucoup de mécontents dans le camp impérial. A ta place, je veillerais...

Le prince fronça les sourcils.

— Je ne crains personne, et cet aventurier moins que tout autre... Il n'oserait se mesurer avec moi !

— Ne t'a-t-il point déjà vaincu le jour du Tamascha, lorsque tu . combattais des tigres pour les beaux yeux de la Rana?...

Orpha repoussa sa maîtresse.

— Songe à tes paroles, dit-il, nul ne saurait me vaincre! Je me suis retiré de l'arène, dédaignant de me mesurer avec un Gourkas, un bigaris que je veux ignorer, et qui n'est pas digne de porter mon palanquin !

Yamina, câline, se pressa contre son amant, souhaitant de lui faire oublier l'audace de ses discours. Elle lui offrit le miel de ses lèvres, lui prouva qu'elle ardait pour lui des plus brûlants désirs. Et, tandis qu'ils roulaient parmi les coussins, les eunuques impassibles continuaient à faire voltiger, d'un mouvement régulier, au-dessus de leur extase, les grandes flabelles de roseaux...

Mais, il y eut un émoi dans le camp, des officiers vinrent prévenir Orpha que l'ennemi approchait. Déjà une rencontre avait eu lieu la veille. Dans la campagne piétinée gisaient, çà et là, des cadavres d'hommes et de chevaux.

Un chemin de mort tendait son ruban rouge entre les deux armées.

Orpha, s'arrachant des bras de Yamina, rassembla ses régiments, qui se poussèrent en désordre, ayant hâte de vaincre et ne doutant pas de leur triomphe. Le prince ignorait la science militaire, mais il avait confiance

en son étoile, qui, déjà, l'avait protégé.

Un étang bordait la route ; les boulets y glissèrent sans atteindre les troupes d'Aureng- Zeb, disposées en échiquier sur l'autre rive. Les cavaliers, alors, se lancèrent à l'eau en poussant leur cri de guerre, espérant, comme la première fois, mettre l'ennemi en fuite, Mais Aureng-Zeb fît reculer les hommes, ménageant une sorte d'hémicycle où il pensait bien que le prince n'hésiterait pas à s'engager avec ses soldats. Orpha, en effet, se laissa prendre au piège, et, lorsque l'infanterie de l'ennemi s'écarta, comme un rideau, en démasquant les gueules bées des canons et les tirailleurs tapis dans les hautes herbes, il n'était plus temps de reculer.

Le téméraire sentait une sueur froideglisser entre ses épaules, ses regards troubles se portaient au loin, aucune idée ne germait en son cerveau endolori, anesthésié encore parles trop véhémentes étreintes de la courtisane.

Les canons tonnaient, et, dans les spirales de la fumée qui s'épaississait, par moments, on voyait galoper les sonars de l'autre côté de Tétang et Téclair d'or de leur cuirasse trouer les nuées noires.

Les éléphants se ruèrent à l'attaque, mais ils

s'eixlizèrent dans les marécages, et leurs masses énormes, immobilisées, semblables aux éboulements de quelque éruption volcanique, coupèrent la retraite aux fuyards. Fusillés à bout portant, frappés à coups de lance et de poignard, écrasés sous les sabots des cbevaux, les soldats de Tarmée impériale n'avaient le temps ni de se rassembler, ni de se défendre. Quelques-uns, à la faveur de la fumée, essayaient de se glisser entre les cadavres, d'autres, jetant leurs armes, bondissaient au hasard dans une folie d'épouvante.

Du camp ennemi de nouveaux régiments arrivaient sans cesse ; Orpha devait mourir ou vaincre. Ses hommes se pressaient, s'étouffaient, se battaient entre eux, roulaient dans Fétang où les corps étaient si serrés que l'eau débordait. Le carnage dura des heures, puis la nuit tomba dans le râle des agonisants et les imprécations des vaincus.

Mimiose, cependant, monté sur un cheval noir comme la nuit, avait poussé droit sur Orpha et le sommait de se rendre. Le jeune homme tremblant reconnut qu'il avait affaire à un adversaire d'une robustesse et d'une dextérité peu communes, mais il répondit que pour rien au

monde il n'abandonnerait la cause impériale.

Sous la furieuse attaque de l'ennemi son sabre tressauta dans sa main; il glissa à moitié de sa monture, tenta de se rattraper à la crinière, mais l'animal blessé tomba sur lui, et ce n'est qu'après des minutes d'efforts qu'il parvint à se dégager. Il se tâta, fit quelques pas, constata que ses hommes avaient fui et qu'il était seul avec le Gourkas. Mimiose, qui avait mis pied à terre, attendait, les bras croisés, que le prince fût en état de se défendre. Quand il vit qu'il n'avait aucune blessure, il lui présenta son poignard et l'engagea à poursuivre la lutte.

Orpha, d'un œil trouble, interrogeait l'espace dans l'espoir que quelque secours lui viendrait des siens ; une fumée épaisse noyait l'étang où se débattaient toujours les éléphants submergés.

— A moi ! cria-t-il, pour le pays et pour l'Empereur ! A moi !

Le Gourkas, alors, se précipita sur lui, et ils s'étreignirent follement, roulèrent sur le sol, animés d'une même fureur de meurtre.

Les os d'Orpha craquaient sous la poussée farouche, le sang ruisselait entre les mailles de son khélat brodé de pierreries.

Le visage en sueur, les traits convulsés. Mi-

miose se releva, enfin, retirant son poignard rouge, de la pointe à la garde, de la poitrine d'Orpha.

Des clameurs fusèrent derrière le triomphateur. Des ombres de hauts cavaliers, à l'armure squameuse, se rangèrent près du groupe. Vers l'armée d'Aureng-Zeb, dans l'élargissement argenté d'une lune crevant les nuées, c'était maintenant un éblouissement d'armures rutilantes, de glaives, de lances, de piques dressées vers les étoiles dans un flottement de bannières plaquées d'émaux, de pavois hindous aux brocarts imbriqués de joailleries folles.

— Es-tu blessé ? demanda Aureng-Zeb dont le cheval caracolait dans le sang.

— Non, mais j'ai tué Orphaî Voyez...

Et il lui désignait le cadavre dont le khélat rutilait sous les feux lunaires.

— Qu'on lui coupe la tête ! ordonna le prince, et qu'on la fixe à la plus haute de vos piques ! . . . Elle guidera notre marche vers la victoire... Mais, ne sommes-nous pas triomphants déjà?...

En effet, l'armée impériale était en pleine déroute. Les soldats, minés et alanguis par les douceurs d'une paix trop longue, avaient ployé au premier choc de l'ennemi. Couverts d'ar-

mures puissantes, les cavaliers d'Aureng-Zeb, avec leurs lourds chevaux, avançaient comme des flots en courroux, brisant tous les obstacles. Derrière eux venaient les éléphants dont les tours barraient le ciel, semblant vouloir escalader les étoiles !

La tête d'Orpha, balancée devant les troupes, les guidait vers Delhi. Les bourgades , sur leur passage, étaient mises à feu et à sang ; Tincendie, le pillage et une extermination sans merci de tous ceux qui ne voulaient pas se soumettre signalaient le passage de l'armée rebelle.

Pendant que Moradbax et Aureng-Zeb accomplissaient ces exploits, des lieutenants dignes d'eux ravageaientle royaume de Lahore. Partout oii ils avaient passé c'était le désert. Assendy, Toglukpour, Panissat, Louni, cités florissantes, furent changées en monceaux de ruines. Toutes ces hordes, chargées de butin, et traînant à leur suite de longues files de prisonniers réduits en servitude, vinrent mettre le siège devant Delhi ; mais, avant de donner l'assaut, le fils révolté fit égorger plus de cent mille captifs.

C'est ainsi qu'il se préparait à conquérir la ville de toutes les voluptés et de toutes les magnificences...

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