‹ Les courtisanes de Brahma: romanChapitre 4 sur 29 · POUR LE SACRIFICE · texte numérisé non relu

POUR LE SACRIFICE

« Vierges, mettez des parfums partout sur votre chair ; — ^ Pour que le dieu d'amour, en baisant votre bouche, — Aspire en ce baiser, ainsi qu'en un bouquet, — Tous les lotus de votre couche !

)) Vierges, mettez des parfums !

)) A Linga vous vous donnerez, — Une seule fois en votre vie, — Et par cette union sacrée, — Pour toujours vous serez à lui !

» A Linga vous vous donnerez !

» En vous, vierges, il descendra ; — Son amour remplira vos cœurs ! — Hastini, Chitrini,

Padmini, — De vous Krishna sera vainqueur ! — Comme des fleurs il vous prendra !

» En vous, vierges, il descendra !

)) Et ce sera comme du miel ! — Une onde molle et voluptueuse ; — Un doux rayon tombé du ciel ! — Le baiser profond de Linga, — Qui jusqu'au cœur pénétrera !

» Et ce sera comme du miel! »

Les Hedjeras chantent, en se balançant, ces strophes tirées du Flambeau de V Amour, par le grand poète Djayadévaqui se vante d'avoir écrit sur tout.

Prêtresses mutilées, elles tournent lentement autour du Linga, paré de roses et de tubéreuses, qui recevra la suprême offrande des petites victimes virginales.

Le temple est en fête, ainsi qu'il arrive chaque fois qu'une jeune fille où une enfant doit subir l'opération qui la vouera pour toujours à la déesse.

Les voix des servantes de Dourga couvrent les cris de douleur et les supplications ; une coupe d'or, que tient un Yoghi, reçoit le sang précieux de la suppliciée, et rien n'égale la joie des prêtresses criminelles après l'immolation.

Samjab et Pékéo sont entrées, conduites par Hallabab qui pleure avec elles, et, comme consolations, ne trouve que des baisers. Les deux petites vierges sont nues ; leur corps a longtemps macéré dans les parfums et leurs cheveux les enveloppent d'un manteau soyeux. Hallabab leur fait un collier de ses bras, les étreint follement, ne pouvant se résoudre à quitter ces compagnes chéries. Comme elles et pour les encourager, elle se donnera à Linga, mais ne subira point la mutilation, étant d'une plus haute naissance que Samjab et Pekéo et, par conséquent, libre de sa personne.

Les chants deviennent de plus en plus vifs, lavina sanglote éperdument, tandis que le dole a des hoquets -rapides et quelascitara module en mineur les plaintes de la « Colombe blessée. »

Des cassolettes, où brûlent des herbes aromatiques, envoient de chaudes et acres bouffées. On pousse les deux victimes au-dessus d'un réchaud dont- elles respirent les effluences morbides, et elles se relèvent en chancelant, les prunelles chavirées, ivres déjà.

Hadj-Hidi leur fait mâcher le gandjah qui les jette dans des convulsions, puis on les porte sur la sellette où doit se consommer le meurtre..

Tout le corps agité de fébriles sursauts, elles subissent le viol du linga en pleurant d'inconscientes larmes de douleur, tandis que tourne autour d'elles la farandole des mutilées aux poitrines plates, aux hanches étroites, auxvoix rauques.

« Vierges, mettez des parfums partout sur votre chair ; — Pour que le dieu d'amour, en baisant votre bouche, — Aspire en ce baiser, ainsi qu'en un bouquet. — Tous les lotus de votre couche I

» Vierges, mettez des parfums !

)) A Linga vous vous donnerez, — Une seule fois en votre vie ! — Et par cette union sacrée, — Pour toujours vous serez à lui !

» A Linga vous vous donnerez ! »

Les Hedjeras reprennent le couplet de la c< Consécration, » le répètent sans fin, tandis qu'on emporte Samjab et Pekéo à travers les galeries du temple, où se déroulent, en basreliefs, des créations hors nature avec des enlèvements de femmes nues sur des animaux fantastiques, entre des végétaux lamés se terminant en phallus et des fleurs aux corolles vulvées, baillant sur des ciels violemment peints d'outremer. Sousles colonnes du temple triom-

phent les accouplements les plus singuliers, fantaisies d'imaginations en délire dont rien dans la nature ne saurait donner une idée. Et les gardiennes insexuées de la déesse Dourga contemplent incessamment ces scènes exaspérées de luxure, répétées à l'infini sur les murailles, les voûtes, les portiques, les corniches, les moindres endroits où le regard peut se poser.

Des bruits d'instruments stridulent encore au loin, tandis qu'on dépose les jeunes filles pantelantes sur un lit d'or pour la mutilation suprême.

Les yeux clos, les lèvres sèches, elles s'abandonnent, et Hadj-Hidi prépare les longues aiguilles imprégnées de bhel-phoul, range, à portée de sa main, quelques instruments de chirurgie et des bandelettes de toile fine.

Les yeuxdel'Hedjeras brillent étrangement, sa bouche édentée a un rictus cruel qui creuse les rides de ses joues, et elle semble vraiment quelque sorcière maléfique échappée du temple de Djagganath sur la Montagne bleue.

Elle ofî're à Dourga du ma/ia prasad, nourriture sacrée qu'afî'ectionne la déesse, elle essaie sur ses doigts la pointe des instruments.

de torture, et, se courbant sur le corps des victimes, elle disjoint leurs genoux frêles que deux Hedjeras maintiennent vigoureusement.

Mais toutes les instrumentistes se sont rangées autour du lit d'or aux coussins maculés de sang, et les danses reprennent, rythmées par les cris d'agonie :

« A Linga vous vous donnerez. — Une seule fois dans votre vie ! — Et par cette union sacrée, — Pour toujours vous serez à lui!

» A Linga vous vous donnerez ! »

LE BADJERA

Tandis que les courtisanes mutilées du temple de Kutbu'l s'étreignent frénétiquement, et roulent enlacées aux pieds de Samjab et de Pekéo, qui ont de nouveau perdu connaissance, Assilinia a rejoint le prisonnier.

Se pressant contre lui, comme une chatte câline, elle lui dit que l'heure de la liberté a sonné et qu'il peut l'emmener où bon lui semblera.

— Je viens te délivrer, Mimiose, fuyons ensemble! Tu me garderas comme une petite chose à toi et nous nous cacherons dans ton

pays... Tes frères, les Gourgas, ne nous dénonceront pas ! Veux-tu ?. ..

Il la regardait, inquiet, n'osant croire à tant de bonheur.

— On nous suivra, on nous reprendra et les pires châtiments nous accableront 1

— Non, te dis-je! Aucun danger ne nous menace!... Ne sommes-nous pas protégés par Hadj-Hidi qui nous donne son badjera et ses rameurs?... Viens! Viens, je t'aime !

Ramôj la panthère noire, frottait son échine souple aux jambes de la Rana, et ses yeux luisaient comme des torches d'amour. A cette lueur glauque les jeunes gens s'étreignirent, puisant dans leurs premières caresses le courage nécessaire à leur évasion.

Le corps tiède d'Assilinia s'abandonnait, et le Gourkas ne se lassait point de boire à la coupe de ses lèvres, oubliant dans cette fièvre nouvelle tous les périls du dehors.

— Mon adorée! mon adorée! Comment astu pu songer à moi et descendre jusqu'à ma tendresse?

— Je t'aime î

— Mais je ne suis rien qu un pauvre bigaris !

— Je t'aime !

— Ne rougiras- tu point de m'avoir donné tant de joie ?

— Je t'aime !

Et à tout ce qu'il lui disait dans son humilité d'amant obscur et fervent, elle répondait par ce mot divin qui les absolvait tous deux :

— Je t'aime ! Je t'aime ! Je t'aime !

Alors, il la coucha sur la toison frissonnante de Ramô, la panthère complice, et, s'agenouillant devant ces deux corps aux nerveuses et lascives beautés, il s'abîma dans le nirvana des caresses.

Un éclat de rire les tira de leur extase.

— Le badjera est devant les ghâts. Il est rheure.

Hadj-Hidi, ouvrant toute grande la porte du cachot, leur montrait, au bout du couloir sombre, la grande tache d'azur et d'or d'un ciel criblé d'étoiles.

— Vous avez toute la vie pour vous chérir, dit-elle. Allez, et que Dourga vous soit propice !

Ils se relevèrent en soupirant, et, s'appuyant l'un à l'autre, ils sortirent du morne réduit, tandis que Ramô, bondissant devant eux, poussait un rauquement profond.

Mimiose installa la Rana dans le fond de la barque, tout contre lui, car il lui semblait que cette chair déjà était sienne, et il eut voulu la caresser sans cesse, la pénétrer d'irrésistibles effluves, s'enivrer de sa douceur et de son parfum.

Ils glissaient mollement sur la Jumna qui coule du nord au sud de Delhi. Au nord, les bords de la rivière et ses îlots constituaient une jungle épaisse, au sud s'étalait une vaste plaine dont le sol était jonché des débris des anciennes cités, alors que les Rajahs construisaient encore des citadelles, des temples et des palais. Avec les Mogols, d'autres cultes avaient remplacé les religions d'amour et de mort, les croyances fauves des Brahmes adorateurs de Siva.

Rien n'égalait, aux lueurs tremblotantes des étoiles, la saisissante éloquence de cet horizon indéfini de choses agonisantes, criant la lutte éternelle de l'homme contre l'homme, malgré toutes les religions de bonté et de pardon.

— Ah ! disait Assilinia, sous les baisers de son ami, tu me vengeras! Tu vengeras mon père! .. Il ne faut point partir, délaisser notre cause qui est sainte entre toutes !

— Oui, oui, restons!

Mais, aussitôt, elle changeait d'avis, redoutant le danger pour l'aimé, la capture, les supplices, la mort !... L'Empereur, hélas! était sans pitié pour les conspirateurs et les révoltés.

Les rameurs poussaient mollement la légère embarcation, et tout le passé de Delhi se déroulait dans ses ruines sous les regards sombres des amants, car Indra Prastha, — la Delhi des Arya — plus de deux mille ans avant Shah- Djahân, avait déjà connu une effroyable série de calamités. La métropole de l'Hindoustan est, peut-être, sur toute l'étendue du monde, la ville qui a bu le plus de sang et vu couler le plus de larmes!...

Delhi a toujours été attaquée, prise et reprise par les envahisseurs et tous les héros de l'Inde. Bien des religions y ont fleuri, donnant cours à de nouvelles luttes plus acharnées, peut-être, que celles des conquérants. Sous Shah-Djahân le Brahmanisme persistait encore, maintenu par les Rajahs et les Omraos. Le peuple toujours allait vers ses anciens dieux, malgré leurs vices et leurs cruautés; les sacrifices teignaient encore de pourpre les dalles des temples devant Siva et Dourga, et les victimes,

d'elles-mêmes, imploraient la faveur de la (( Consécration » dans les tortures de l'agonie.

Le badjera fuyait plus vite, car les lueurs de l'aube revêtaient déjà d'un glacis de laque et d'ocre les dômes accroupis des mosquées et les colonnettes grêles des minarets.

Rien n'était comparable à la gloire de ce lever de soleil sur ce décor de féerie, et Assilinia fermait les yeux, comme éblouie par tant de tragique splendeur. Les jeunes gens enlacés n'osaient élever la voix. Pressés l'un contre l'autre, ils se chuchotaient d'une voix craintive leurs projets de voyage.

— Nousirons vers l'Himalaya, disait Mimiosc, tu seras en sécurité auprès des miens ; mais le trajet est pénible, auras-tu la force de me suivre?...

— Oh ! oui, soupirait-elle, car n'est-ce point là que se retrouve encore le plus pur sang des Rajahs?... Allons vers ton peuple qui est loyal et brave, allons vers la majesté des monts de glace et de feu !

— Hélas ! petite Rana, oublies-tu que Delhi est un séjour incomparable où, sur les arceauîv de chaque palais, se peut lire le distique persan :

LES COURTISANES DE liR\IlMA 83

« S'il y a en ce monde un radieux paradis, Arrête-toi, passant, c'est ici! c'est ici! »

— Mon paradis est auprès de toi !

Elle lui tendait sa bouche où il buvait le vin d'oubli, sans se désaltérer jamais. A cette coupe divine, il se fût grisé insatiablement, si la jeune fille doucement ne l'eût repoussé.

— Nous ne sommes point encore à Tabri, Mimiose. Modère tes transports I... Si l'Empereur apprenait ma fuite, il me ferait poursuivre par ses harkarah, et les souars nous enfermeraient dans quelque morne cachot... N'entends-tu pas le bruit d'une troupe en marche ? . . .

— Je n'entends rien.

— Je t'assure que des lances brillent au loin entre les branches... Shah-Djahân connaît notre évasion !

— Mais non, petite fleur d'amour, ces lances de flammes ne sont que des rayons de soleil qui caressent les feuilles argentées des bagitcha !...

— C'est vrai ! Ah! que j'ai eu peur !

— Tu peux être tranquille, l'Empereur s'est endormi dans les bras de la begôm !

Il riait, mais elle reprenait gravement :

— Tu te trompes, Mimiose, l'Empereur ne désire plus la begôm Saëb. Ce régal pervers a été de courte durée, comme toutes ses fantaisies, et la joliesse fragile de l'enfant ne le retient plus.

— Après elle, il fera violence à ses deux autres filles, les begôm Roxanaraet Merniza.

— Peut-être... mais c'est moi qu'il convoite aujourd'hui ! Et puis, il y a Orpha qui ne sera puissant qu'en m'épousant et dont l'ambition me surveille.

— Orpha n'est point guéri des blessures de Ramô.

— Je l'ai vu qai errait autour du temple de Kutbu'l.

Mimiose crispa les poings ; puis, serrant la jeune fille contre lui :

— Qu'il vienne donc te prendre dans mes bras ! Ramô, montrant ses crocs terribles, rugit

longuement, et Assilinia dut appuyer le mufle de la bête sur sa poitrine pour étouffer ses rauquements dénonciateurs.

Alors, la panthère éteignit Téclair double de ses prunelles, et promena sa langue rose aux papilles dressées sur les seins veloutés de la Rana.

— Oui, Ramô, ma petite chérie, poursuivit Assilinia, qui frissonnait sous cette caresse, nous irons nous desaltérer aux Lacs sacrés et nous baiserons l'idole aux douze têtes et aux douze sexes qui repose sous le deota d'or des monts lointains!... Nous danserons avec les dieux d'ébène que l'on promène dans les villages, couverts de fleurs et d'oripeaux!

La Rana, un moment, demeura silencieuse, abandonnant ses petites mains à la chaude caresse de la panthère.

Maintenant qu'ils voguaient ensemble, ils ne se hâtaient plus, jouissant en même temps de leur intimité et du vague danger qui toujours planait sur eux.

La Rana revoyait l'étroite cellule où Mimiose avait vécu sous la protection de Ramô, et la bête voluptueuse l'inquiétait un peu, comme une rivale qu'on ne saurait éloigner, et dont on subit l'affection sournoise.

Il lui semblait qu'elle entendait encore la triloumtchi, que les musiciennes frappaient plus fort avec des baguettes de pitel, tandis que s'exaspérait la danse des Hedjeras autour de Samjab et de Pékéo.

Avec un serrement de cœur elle se rappelait

les plaintes des petites victimes, livrées au Linga ; puis, elle percevait la course des mutilées dans les longs corridors à la suite de Hadj-Hidi, qui achevait froidement son meurtre prémédité, au milieu des plus coupables ivresses.

Samjab etPékéo, les fillettes aux regards ingénus, seraient désormais livrées à la déesse, et, comme elles étaient gracieuses et jolies, les brahmes useraient d'elles ainsi que des eunuques et des yoghis.

— Pour te délivrer, Mimiose , dit-elle, j'ai sacrifié ce que j'avais de plus cher ! L'oublierastu ?

— Jamais ! mon adorée !

— Et, quand je serai tienne, tu auras pour moi la même reconnaissance et le même respect?...

— Tu ne saurais en douter !...

— Ah! je doute de tout!... Mon enfance a été si malheureuse ! On a tué les miens, je suis seule en ce monde I... Mais, ne songeons plus à ce passé douloureux, parlons de toi, mon aimé.

Elle demeura un moment silencieuse, puis elle demanda auGourkas :

— Est-il vrai que dans ton pays tous les

hommes d'une famille ne possèdent qu'une femme, et qu'ils en profitent à tour de rôle sans jalousie?...

— Oui, dit Mimiose ; chez nous l'on a substitué la polyandrie à la polygamie. Jamais, dans une famille, si nombreux que soient les frères, ils ne prennent plus d'une épouse avec laquelle ils vivent en parfaite intelligence.

— Ce sont les mœurs des clans aryans, telles qu'elles sont décrites dans le Mahabharatta. !

Elle souriait, amusée par cette idée d'un harem d'hommes, où la femme n'a qu'à choisir chaque jour un amant nouveau.

— Je te garderai pour moi seul, affirma Mimiose.

— Certes, dit-elle, je ne serai qu'à toi, puisque c'est toi que j'aime et que j'ai pris librement; mais il n'est pas moins vrai que cette conception de la volupté est beaucoup plus logique que celle qui est admise chez nous. Une femme, mon aimé, ne peut-elle satisfaire plusieurs hommes ?

— Un homme, par contre, peut féconder plusieurs femmes, et la nature ne veut que se renouveler, créer, créer, sans cesse, se reproduire dans sa gloire éternellement!...

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