‹ Les courtisanes de Brahma: romanChapitre 5 sur 29 · VOLUPTE · texte numérisé non relu

VOLUPTE

Ils voguèrent une partie du jour. Vers le soir, alors que les mouches lumineuses essaimaieùt l'azur profond des nues d'une poussière d'or, Assilinia, qui s'était endormie sur l'épaule du Gourkas, ouvrit des yeux étonnés.

La solitude était profonde. Le clapotement des courts avirons troublait seul la tranquillité de l'eau, assoupie entre les lotus roses de ses bords. D'étranges araignées métalliques patinaient entre les feuilles et d'immenses papillons cornus, tachetés d'ocre ou de cinabre, se poursuivaient, et, parfois, s'unissaient dans les airs, joignant le battement rythmé de leurià

ailes pelucheuses. Une poussière fécondante tombait des branches, sur tout passait le souffle de Téternel désir.

— Nous irons, mon aimé, à la source du Gange qui est marquée par trois pics revêtus de lianes et de roses.

— Oui. ces trois monts ont été consacrés, comme de gigantesques autels, à Tondra, divinité des temps védiques, que nous adorons aujourd'hui sous le nom de Siva. Les vierges himalayennes t'offriront à boire dans des jarres d'argent, et tu seras la reine de ces pays de ferveur et d'amour.

Le badjera s'était rangé contre la rive, et Mimiose, prenant la Rana dans ses bras, la déposa sur le lit de feuilles sèches d'un djath (cultivateur) qui accepta de prêter, pour quelques heures, sa maisonnette de bambou.

Le pauvre homme, souriant à cette tendresse heureuse, apporta des tchapptti, galettes pétries dans le ghi et le ghour, du vin de palmier et des fleurs de mhowa cuites au miel.

Après avoir fait honneur à ce léger repas, les amoureux s'assirent sous un mancenillier, car l'ombrage de cet arbre, loin de donner la mort, incite aux voluptueuses langueurs. Le

vent passait dans les bouillées de roseaux, et la flûte d'un pâtre égrenait au loin ses notes cristallines qui charmaient les perruches vertes, grandes mangeuses d'abeilles.

Assilinia prit entre ses lèvres une feuille et un fruit de bétel qu'elle présenta à son ami.

Appuyant sa bouche à la bouche en fleur, il savoura longuement le suc des fruits d'amour. Par cette communion elle s'offrait à lui, se donnait sans réserve, et, bien vite, sous le vol tourbillonnant des mouches d'or, il cueillit les corolles du chemin et les herbes odorantes des ruisselets pour en faire une couche nuptiale.

Dans la case étroite du djath, il dressa l'autel de caresse, qui fut bientôt comme un trône glorieux, et lorsqu'il n'y eut plus, dans l'humble gîte, une parcelle du sol qui ne fût couverte de pétales, il revint vers l'aimée, se blottit contre elle, la bouche près de ses seins dressés, et commença son chant voluptueux à la mode des Gourkas, batailleurs et câlins.

« Kama, Smara, Ananya, le dieu d'amour chuchote, Dans les soupirs des vents et des eaux ! Sa voix plus douce qu'un cri de hulote, S'enfle en tempête et fait taire les flots!

» Kama est dans les ondes, Smara mysté-

rieux, Dans les forêts profondes. Sur terre et dans les cieux, S'exalte, tout le jour, En poèmes d'amour!

)) A ton corps radieux, J'accrocherai mes lèvres, Frémissantes de fièvre, Qui sauront te couvrir. Comme d'un réseau d'or, De baisers, de baisers et de baisers encore ! Depuis ton pied mignon. Jusqu'à ta bouche rouge. Afin que ton cœur bouge. Bien lentement ils monteront !

« Puis au nid secret des caresses. Au nid embrasé du désir, Le dieu Kama pour ton plaisir, Le dieu Smara pour son ivresse, Très doucement se blottira. Et plus d'une heure restera. Comme le pénétrant bilva ! »

Mimiose égrenait av^ec ardeur ces stances du Gitci Covrnda., et le poème berceur de Jayadéva faisait divinement frissonner la jeune fille.

— Prends-moi, viens en moi, reste en moi! murmurait-elle, en étreignant le Gourkas contre ses seins en révolte. Ne comprends-tu pas que je t'aime depuis longtemps, depuis toujours I et que rien pour moi ne saurait valoir la saveur de tes baisers?...

Mais il l'adorait encore, n'osant accomplir l'œuvre de chair, car il la respectait avec une ferveur esale à son désir.

Elle était la Rana, la Toute-puissante, la Vierge radieuse, la fille du Rajah qu'il devait célébrer dans son âme et dans son cœur comme une parcelle de la Montagne d'or où résident les dieux !

Mais, comme tous les adeptes des anciens cultes brahmaniques, il avait la science de volupté, et, par mille jeux délicats, affolait les sens de l'aimée.

— Ton bonheur est le mien, disait-il ; avant tout, je veux que tu sois heureuse, car l'initiation te fera souffrir.

— Ah! que ton souffle me pénètre!... Je veux souffrir !

Ramô, entre eux, ronronnait comme une chatte amoureuse,, passait sa large langue rose entre ses crocs aigus, et des ondes électriques courant sur sa fourrure noire, plus délicieusement faisaient frissonner la Rana. La bête lascive, tantôt s'allongeait, offrant ses reins tièdes aux amants, comme un oreiller de velours, tantôt se redressait d'un bond avec une sorte de miaulement rauque où passaient tous les énervements cruels de la jungle.

— Je suis jalouse de Ramô ! pleurait alors

Assilinia. Toujours elle est entre nous ; elle t'aime comme moi !

— Ramô n'est qu'une panthère très caressante, ma petite reine, qui m'a tenu compagnie dans ma prison,

— Elle a fait plus pour toi, en t'épargnant dans les jeux de la Tamascha,, que moi en ouvrant la porte de ton cachot !

Mimiose riait en posant la main sur le front bombé de la bête.

— Puisque nous t'adorons tous les deux, Rana, de quoi te plains-tu?... Vraiment, nous sommes jeunes, forts et beaux tous les trois •' Qui donc oserait nous attaquer?...

— Tais-toi I

— Je ne crains ni Shah-Djahàn, ni personne au monde, puisque j'ai ton amour !

— Chut ! il ne faut pas tenter les dieux ! Longtemps ils se bercèrent au clapotis des

ondes, sous le mancenillier protecteur, au roucoulement plaintif des tourterelles se mêlant aux miaulements de la panthère, ardente et soumise. Mais, tout à coup, la bête se dressa, se battit les flancs de sa longue queue, fronça les babines et une double étincelle jaillit de ses prunelles d'émeraudes.

— Ramô est inquiète, quelque danger nous menace, remarqua Assilinia.

Sans répondre, Mimiose reprit la jeune fille dans ses bras, retendit sur le lit de fleurs qu'il avait préparé et follement la posséda.

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