L ALERTE
Au matin, comme ils s'étaient enfin assoupis, après tant de caresses, de baisers et d'agonies d'amour suivies de triomphantes résurrections, ils furent réveillés par les grondements sourds de Ramô.
La panthère ne rugissait pas, semblant comprendre que ses cris trahiraient la présence des fugitifs, mais, tout le poil hérissé, les griffes tendues, et les flancs agités d'ondes profondes, elle se préparait à s'élancer au dehors.
Le djath, qui veillait devant la cahute, entra bientôt, le visage bouleversé d'épouvante;
— Une troupe de souars a passé hier, non loin d'ici. La voici qui revient, guidée, sans doute, par les indications des riverains qui ont vu glisser le badjera le long du fleuve. Vous n'êtes plus en sécurité chez moi, il faut partir au plus vite !
Partir ! soupira Mimiose, en serrant contre
son cœur le corps souple de l'aimée, je n'en aurai point la force.
Assilinia, les bras au cou de son amant, semblait brisée de fièvre voluptueuse...
Restons, dit-elle, à quoi bon fuir et chercher d'autres aventures?... Quel bonheur plus f^rand pourrions-nous savourer?... N'avonsnous pas connu la plénitude des félicités terrestres?...
Mais le djath s'impatientait.
Si l'on vous trouve-ici, c'est la mort pour
moi ! Ayez pitié de Thumble bigaris qui vous a offert son gîte durant cette nuit d'amour.
— Il a raison, dit la Rana, nous n'avons pas le droit d'entraîner ce pauvre homme dans notre perte. Où sont les rameurs?...
Mais Mimiose secoua la tête.
Le fleuve n'est pas sûr; il faut fuir par la
foret.
— Fuir, sans éléphants, sans chevaux! Nous n'aurons pas le courage de nous traîner jusquelà, et nous serons bientôt découverts !
— Peut-être les sonars passeront-ils, comme hier, sans s'arrêter.
— Oh! ht le djath, s'ils reviennent, c'est qu'ils ont trouvé votre piste.
— - En effet, reprit Assilinia, en frissonnant, c'est demain qu'Orpha devait me présenter à l'Empereur pour les noces officielles. Il me cherche avec acharnement 1... Que faire? Nous n'avons plus le temps de fuir î
Le pas pesant des éléphants en troupe se rapprochait de plus en plus. Ramô, que maintenait Mimiose, avait des bonds furieux et de rauques soupirs de rage.
. Le djath demanda rapidement :
— Vos ennemis sont-ils de la religion brahmanique ?
— Orpha estais de Rajah, il croit aux anciens dieux.
— Suivez-moi donc, en rampant dans les joncs. Je vous conduirai au yoghi charmeur qui habite la jungle et fait commerce avec les pitris au miUeu des fauves. Sa protection est toute-puissante.
Les amants avaient quitté le lit de roses et de lotus où ils s'étaient éperdument donnés l'un à l'autre pendant cette nuit inoubliable, et la jeune femme, ayant hâtivement ramassé ses joyaux et ses voiles, se laissa entraîner par Mimiose.
Le sol, hérissé d'herbes sèches, craquait sous leurs pas ; ils se tramèrent sur les genoux, avançant prudemment, mais sûrement, jusqu'à un sentier frayé dans le bois. Le djath, qui connaissait tous les détours et repHs du terrain, les précédait, écartant les branches sur leur passage.
Ils entendirent la lourde troupe des souars se masser derrière eux ; bientôt une énorme fuséejaillitau dessus des arbres, suivie d'autres fusées plus vives, puis une véritable muraille de flammes leur cacha Thorizon, et ils comprirent que leurs ennemis avaient mis le feu à la hutte de bambou qui se consumait avec une incroyable rapidité. Lèvent, assez léger cependant, fit éclore dans les roseaux d'autres fleurs de feu, et, Tincendie se propageant, partout s'ouvrirent les corolles mortelles aux lumineux pétales.
— Ils ont mis le feu chez moi ! sanglotait le djath. Jamais je ne regagnerai ce que j'ai perdu !
Mais Assilinia, arrachant ses colliers, les donna au pauvre homme.
— Voici qui te dédommagera. Avec ces opales et ces saphirs, tu t'achèteras une maison plus belle, et je ne ^abandonnerai pas»
De monstrueuses girandoles de flammes éclataient maintenant derrière eux, et, sur leur tête, planait le vol menaçant des corbeaux et des vautours dont les clameurs étouffaient tous autres cris de la forêt.
Ils durent courir pour ne pas être rejoints par le feu ; mais un large cours d'eau les isola du danger.. Avec peine ils gagnèrent l'autre rive, Mimiose portant la bien-aimée sur ses épaules.
Non loin de là commençait la jungle. Les arbres enchevêtraient de longues branches fleuries dans les airs. Les musas, lespandanus, les mangotiers, les nictanles et les nagatelly s'enroulaient aux lianes, laissaient pendre parfois d'étranges calices de pourpre, ouverts comme des bouches avides de baisers. Des tigelles délicates, semblables à des guirlandes
de verre filé, montaient le long des arbres, dressant des aigrettes prestigieuses, enlaçant des calices charnus d'où s'échappaient les abeilles noires, ivres de miel. En tous sens couraient les insectes aux corselets étincelants, formant des mosaïques de pierreries... Les oiseaux aux ailes d'or poursuivaient les papillons aux ailes d'argent, souvent plus grands qu'eux; les libellules géantes fusaient en flèches diamantines, cherchant les santals pourpres, les nopals et les dragonniers, tandis que les guêpes bleuesj rayées d'ocre, entouraient les arbustes qui donnent le nard et le cardamone.
Là, tout était encore quiétude et sourire.
Assilinia eût voulu se reposer sous ces arceaux embaumés, ces portiques de verdure d'une splendeur et d'une délicatesse de rêve.
Le djath ne le permit pas.
— Allons plus loin, dit-il. Ici, la nature trop jolie ne nous protégerait point ; allons au cœur de la forêt, là où lutte sans cesse la Mort avec la Vie. La jungle est peuplée de monstres ennemis de l'homme qui se repaissent de chair et de sang.
— Ramô est avec nous.
— Ramô serait impuissante contre les ser-
pents couleur d'aigues-marines qui se cachent sous les feuilles, et les tigres aux flancs jaunes rayés de velours qui se tapissent dans les roseaux. Seul, le charmeur peut triompher des embûches des pitris à corps de reptiles et de fauves !
— Ah ! fit Assilinia, la nature serait lùise en péril par sa propre fécondité, si elle ne portait pas dans son sein cette légion de dévouants qui engloutissent tout ce qui tombe, tout ce qui chancelle et n'a plus la force de combattre. Les hommes n'ont-ils point dit aussi : Malheur aux faibles ! Malheur à ceux qui n'ont point de griffes pour déchirer leur proie, et que la pitié arrête dans l'œuvre nécessaire de destruction!...
— Ne rëspires-tu point l'odeur fade du musc? interrogea Mimiose.
T- En effet, fit la Rana, j'en ai le cœur soulevé.
— Nous marchons sur la poussière séculaire dés cadavres. Ce sable gris, qui adhère à nos pieds, est composé des milliers d'ossements que les fauves ont laissés. Sous l'impénétrable et brûlant abri des jungles, la mort et la vie se confondent éternellement. Ainsi que dans le do-
maine de l'humanité éclosent les purulences et les maladies : le tétanos des convoitises, la fièvre chaude de la luxure, la gangrène du crime ! Aux clairières, au tamis glauque des branches où pénètrent les rayons célestes, c'est un grouillement rutilant de scarabées d'émail, de papillons pelucheux, ocelés, comme des queues de paons, de sardoines et de rubis. La nuit, les étoiles semblent quitter les cieux pour s'abandonner à d'invraisemblables farandoles ! Toute la voie lactée frémit dans le vol des mouches d'or, et trace devant les yeux éblouis les grimoires de feu de l'éternel mystère ! . . . Aux parties basses clapote un peuple obscur d'êtres immondes et visqueux, de serpents d'eau, de caïmans, de salamandres monstrueuses au corps pustule d'ocre et de chrome. Ici, on verrait presque pousser les plantes, tant l'élan de sève est irrésistible... Ces végétations, éperdues de désir, se joignent, se saisissent, s'étreignent comme des amants, et l'inextricable fornication des jungles arrêterait une armée en marche ! . . . Un arbre devient une forêt, si sa branche se penche jusqu'au sol. Au contact embrasé de la terre, elle s'anime, une ardeur infinie la pénètre ; elle prend racine à son tour, et, bien-
tôt, SOUS le déchaînement de ses spasmes producteurs, elle donne naissance à de nouveaux rejetons qui poussent à l'infini.
— Je respire du feu ! disait Assilinia. Ah ! ■cher aimé, passe ton bras à ma taille, gardemoi bien contre toi pour me défendre contre le viol de la nature cruelle !
Plus fort il la pressa contre sa poitrine, se rafraîchit un moment au nectar de ses lèvres, grisé par la volupté des êtres et des choses.
Autour d'eux des feuilles se détachaient des arbres et couraient vers d'autres abris. On eût pu les croire portées par le vent, si le vent eût soufflé dans ses labyrinthes de verdure.
— Ce sont, dit encore Mimiose, qui connaissait tous les secrets de la forêt, des végétations animées qui se nourrissent de rosée et de pollen. Elles ont épuisé les calices qu'elles quittent et vont se suspendre à d'autres pistils dont elles boiront la sève fécondante. Elles sont hermaphrodites et se suffisent à ellesmêmes. Mais ces corolles qui s'ouvrent près de toi, Assilinia, ces fleurs inquiétantes qui semblent rongées par des lèpres et se tendent comme des mains crochues de trépassés, sont les goules végétales, les plantes carnivores qui
sécrètent un liquide digestif, et se gonflent de larves et d'insectes. Elles sont munies d'épines courbes qui se replient et forment une grille au-dessus du scarabée qu'elles emprisonnent. Ces drosera, ces népenthès d'un vert métal-; lique absorbent tout ce qui vit au-dessus d'eux.
La Rana s'écarta des corolles meurtrières dont certaines, teintées de vert de gris, pointillées de taches livides, dégageaient une odeur de charnier.
C'était, partout, escaladant les arbres, une marée de végétations fantastiques , hybrides, déferlant comme les vagues d'un océan de rêve. Les feuillages submergeaient les fleurs en forme de méduses gélatineuses, de poulpes, de coquillages, de madrépores; et de toutes ces bouches végétales semblait sortir un murmure comparable à celui des flots.
L'air se raréfiait, la voûte devenait plus sombre, et, tout à coup, dans les fougères, une lumière rampa comme un serpent de feu. C'étaient les rhizomorphes qui jetaient en respirant ces singulières lueurs.
La jeune femme frissonnait contre le cœur de son ami.
— J'ai peur, dit-elle, tout ici tue ou est im-
iTiolé. La jouissance et la douleur s'unissent invinciblement! l'Amour et la Mort marchent côte à côte!... Les pierres, même, semblent se mouvoir et lutter contre nous !
Elle étouffait de plus en plus dans cette atmosphère de plantes, où régnait toujours Thorrible odeur de musc provenant des chats-tigres, des vautours et des cobras à moitiés rongés par les grands fauves.
Ramô, le ventre frôlant le sol, se glissait entre les hautes fougères, disparaissait dans l'inextricable fouillis; puis, tout à coup, se montrait sur la branche élevée d'un cocotier, les moustaches dressées, les oreilles aplaties dans une pose de défi et d'attente. Si quelque animal de chair délicate errait à sa portée, elle se ramassait sur .elle-même, puis bondissait sur sa proie avec la rapidité de l'éclair ; sa fourrure sombre luisait comme le jaiet et les carnassiers, la flairant de loin, ne se montraient pas, car la panthère noire de Java est redoutée même par le tigre royal !
— Je suis bien lasse, murmura la jeune fille. Na pouvons-nous nous reposer un moment ?.,. Voyez, mes pieds saignent, mes genoux sont meurtris!...
— Encore un peu de courage, dit le djath. Les fiévreuses orchidées se balançaient plus
mollement, aspirant et dégageant les miasmes putrides, buvant et répandant la mort, insatiablement, dans une débauche de sève et de couleur.
La Rana, à bout de forces, ferma les yeux et un faible soupir s'échappa de ses lèvres sèches.
— Portez-la, ordonna le bigaris, encore quelques pas et nous serons arrivés. C'est ici la retraite du charmeur.