‹ Les courtisanes de Brahma: romanChapitre 7 sur 29 · LE YOGHI · texte numérisé non relu

LE YOGHI

Derrière un massif de plantes, hérissées comme des kriss, des fers de lances, un faisceau d'armes glauques au-dessus duquel flottaient, ainsi que' des fanions barbares, des clochettes vénéneuses aux tons aveuglants, s'élevait un petit monticule de sable. Au milieu, à moitié enterré et couvert d'une sorte de vernis de crasse, se trouvait un être hâve, efflanqué, sans sexe, qui ouvrait, dans des paupières noires, d'étranges yeux d'un jaune clair et froid. Sa bouche, aux lèvres plates craquelées, se fronçait sous un nez en, arête sèche, pincé comme celui d'un mort. Des bras extraordinairement mai-

gres, des bras de squelette, se croisaient sur sa poitrine. Dans le trou des clavicules des oiseaux avaient fait leur nid.

— C'est Kroumilianak, le yoghi charmeur, dit le djath, en se prosternant: il est là depuis vingt ans et les bêtes le nourrissent. Lui seul peut vous sauver des autres et de vous-mêmes, car il est semblable à Siva, le dieu invincible du Mal et du Bien. Il vous indiquera le temple du sacrifice, où vous pourrez faire quelques offrandes qui lui seront agréables, mais il ne veut rien pour lui... Interrogez-le.

Mimiose porta la main à son front et à sa poitrine, puis se prosterna, comme avait fait le djath.

— Nous venons à toi, dit-il humblement, que peux- tu pour nous?

Kroumilianak, sans bouger, car il s'était condamné à l'immobilité, et ses membres atrophiés avaient acquis la dureté du bois, fixa sur les amants son trouble regard jaune, et parla d'une voix claironnante, étrange dans ce corps desséché.

— Je vous guiderai vers le bien, car je vois que vous êtes de la bonne religion, et que, comme moi, vous haïssez les Mogols. Depuis

que le farouche exterminateur, qui s'appelait Timour Lenck, parcourut Tlnde à la tête de quatre-vingt-dix mille hommes et désola les rives du Gange, nous sommes dans la désolation!... L'incendie, le pillage et une extermination sans trêve signalèrent la prise de nos plus beaux domaines. Tandis que Timour tuait les femmes et les enfants, se livrait aux plus immondes orgies, ses lieutenants ravageaient le royaume de Lahore. Partout où ils avaient passé c'était l'horreur des ruines et des cimetières. Ces hordes chargées de butin, traînant à leur suite de longues files de prisonniers, vinrent mettre le siège devant Delhi, et Timour, avant de donner l'assaut, fit écarteler, brûler, empaler et égorger ses trois cent mille prisonniers!... Les soldats, dans la ville sainte, se ruèrent, plus féroces que les tigres des jungles, sur les habitants consternés qu'on marqua pour le supplice comme des bœufs et des moutons, les femmes furent éventrées, les enfants violés, accrochés aux murs en grappes sanglantes, puis jetés aux vautours. On ne saurait préciser le nombre des victimes de ce monstre ; il est certain qu'il causa la mort de plus de deux millions d'hommes !... Cependant, l'œuvre com-

mencée par Timour, le boiteux, devait être achevée par Baber, le tigre.

Kroumilianak claironnait son indignation d'une voix plus éclatante, et les oiselets, qui montraient leur bec dans le nid de ses clavicules, tremblaient de ces clameurs insolites.

— Baber, continua le yoghi, attaqua l'Hindoustan qu'il voulut réduire à son empire, et il régna sur Agra en choisissant pour résider le palais vénéré de nos antiques monarques. Akbar, successeur d'Houmayoùn, continua l'œuvre perverse, pilla les trésors des rajahs, et ses éléphants étaient si couverts de pierreries que ce n'étaient plus des animaux, mais des montagnes de millions qui marchaient!...

Notre religion languit et les anciens dieux furent chassés de leur temple !... Vous qui êtes jeunes et braves, révoltez-vous !... 11 faut combattre pour la bonne cause, il faut libérer notre beau pays du joug des envahisseurs !

— Ah ! ditMimiose, je savais bien que j'avais tort de fuir.

— Retourne vers les Himalayas, dit le yoghi, ramène les Gourkas, tes frères, et combats pour notre délivrance !

Assilinia sanglotait tout bas, n'osant intervenir.

— Père vénéré, murmura-t-elle, enfin, Mimiose m'aime, et nous allons vers le bonheur ! . . .

Kroumilianak eut un rire de mépris qui découvrit ses gencives boueuses, rongées profondément.

— Éloignez-vous, dit-il, les pitris ont parlé par ma voix ! Va, Mimiose ! Retrempe-toi à la source sacrée du Gange, va retrouver la patrie des premiers Hindous qui fut aussi la patrie des dieux, comme te le dit son nom, Brahma Virta. Là, tu sentiras ton cœur bondir de haine, tu connaîtras les fécondes indignations et le désir du meurtre sublime armera ton bras!... C'est dans le beau pays d'Ayodhia que naquirent les races du Soleil et de la Lune d'où sortirent les familles privilégiées que Brahma avait désignées pour régner sur le monde, ainsi que nous l'affirment les Pouranas... Depuis Ramâ, qui envahit le Dekkan et conquit cette perle des mers Orientales que l'on appelle Ceylan, se déroula la grande épopée du Ramayana.

Soixante princes de sa race succédèrent à Ramâ, et tous furent glorieux. Notre religion brahmanique est la mère du monde, et tous les

peuples puisèrent à ses saints enseignements. Après les Chinois, les Perses ont tout^ris chez les Hindous. Venu après le Baghavat Ghitade Krishnen, le Zend-Avesta de Zoroastre est écrit dans un dialecte du sanscrit. Le livre des Hébreux, le Sepher, la genèse de Moïse, s'est inspiré presque complètement du Dherma- Shastra, ce code de la morale brahmanique. Sauf le Christ qui fut isolé, comme Mahomet et Bouddha, la religion chrétienne nous a également pris notre dieu en trois personnes. Odin, le maître des Scandinaves, a emprunté aux Hindous leurs meilleurs axiomes de législation pour composer son Hâvâmâl. Hermès Trismégiste, que vénéraient les Égyptiens sous le nom de Thâoth, a copié aussi dans le livre sacré des Brahmes une partie de ses décrets. La loi d'Hermès est écrite sur cette fameuse table d'émeraude, trouvée dans la vallée d'Hébron, sous le sépulcre même du grand Thaôth, dont la tête était d'airain, comme la barbe de Jupiter était d'or!...

» Le fond de toutes les religions est semblable, ô pauvre imagination humaine ! Les diverses parties du Boun-Dehesh, de Zoroastre, du Tchun-Tsiéou, de Confucius, du

Paernander et de l'Asclepius, de Thaôth, du Sepher, de Moïse, le Hàvâmâl, d'Odin, la Théogonie d'Orphée; enfin, les meilleures pages du Koran de Mahomet remontent collectivement aux Védas et aux Pouranas des Hindous !

)) Notre religion brahmanique seule est grande, et seule est vraie! puisque tous les faux prophètes du monde n'ont pu se libérer de ses sublimes enseignements, n'ont fait que broder de puériles arabesques sur ceprestigieux canevas de pourpre et d'or qui s'est conservé à travers les âges !

» 0 mon fils, tu dois te soumettre aux traditions sacrées, te rappeler sans cesse l'histoire glorieuse de ton pays, jusqu'au moment où il fut conquis par les Mahométans!... Relève le front, mon fils, et marche contre les ennemis du bien et du beau ! . . . Les dieux t'ont désigné pour accomplir de grandes choses ! Mais il ne faut pas perdre ton énergie dans les bras d'une femme.

Assilinia tressaillit.

— Tu me condamnes?... Que t'ai-je fait? pleur a-t-elle.

— Tu es la gouge acharnée à sa proie, le démon de volupté dont les baisers amollissent et dépravent!

La Rana fixa son fier regard sur celui du yoghi.

— Je suis celle qui aime et qui met sur les réalités déconcertantes de la vie le voile prestigieux des tendresses et des illusions !

— Cela n'a qu'un temps, et tu abrèges, par tes baisers pervers, les jours qui sont parcimonieusement comptés à chacun de nous.

— Qu'importe, si j'ai laissé le souvenir de quelques heures de félicité. Est-ce que tout n'est pas mensonge, ici-bas, en dehors de l'amour?...

— Tu blasphèmes !

— Oui, je blasphème, et je ne crains rien que l'indifférence de mon amant. Si tes dieux sont vraiment puissants, qu'ils se vengent euxmêmes !...

Les yeux jaunes du yoghi eurent un éclair de rage, et, pour la première fois, sa poitrine desséchée, où s'étalait l'affreux cimetière des côtes, se souleva. Un soupir caverneux sortit de ses lèvres boueuses et il dit d'une voix rauque :

— Le Gourkasestlibredesuivresa folie. Qu'il sache seulement qu'elle le mènera aux plus cruels supplices, à la honte et à la mort î...

Mimiose, qui était demeuré pensif et silencieux, attira la jeune iille contre lui.

— Qu'importe la souffrance et le châtiment, murmura-t-il, si ses baisers sont plus doux que le miel!

— Non, dit Assilinia, il faut t'éloigner de moi, si tu crois vraiment à mon influence néfaste !... Je ne veux point être un obstacle à ta gloire.

— La gloire n'est rien sans l'amour, mon aimée? Tant que jeté presserai sur mon cœur, ma joie sera complète !... Il ne me faut pour vivre que la douce lumière de tes yeux et l'ardente rosée de ta bouche !

Les hoquets d'un rire sinistre éclatèrent sur le hideux sépulcre, où le yoghi, à moitié enterré, narguait l'Amour et la Mort !...

Mimiose, alors, enleva la Ranadans ses bras robustes, et s'élança dans la jungle sous la protection des fauves, moins cruels que les hommes.

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