‹ Les courtisanes de l'égliseChapitre 10 sur 15 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

LUCREZIA BORGIA

LUGREZIA B 0 R G I A

Cette famille de monstres, étiquetée Borgia dans * le musée tragique de l’histoire, se tenait à ce point par les liens du crime que père, mère, frères et sœur partageaient souvent le môme lit. Ces reptiles s’entrelacaient instinctivement pour mieux serrer le monde dans les nœuds de leurs replis vipérins.

César Borgia avait pris pour devise : « Ou rien, ou César! — Aut C césar, aut nihil. » Le pape Alexandre VI, idolâtre des cinq bâtards qu’il avait eus de Vanozzia, vendait, pour les enrichir, les indulgences de l'Église. Pour leur donner des

trônes, il empoisonnait et renversait les petits princes et les seigneurs féodaux des villes italiennes.

Quant à Lucrèce Borgia, sa note dans l’horrible concert de famille consistait à méduser les maris que la politique lui faisait épouser et à plaire aux poètes. Elle eut en partage la sérénité, la félicité dans le crime; sa destinée fut une idylle voluptueuse et sanglante. Tandis que son père et ses frères terminèrent tragiquement leurs jours , comme dans une tragédie antique, elle mourut dévote en faisant bâtir des couvents de filles pour racheter ses péchés! Elle s'éteignit voluptueusement en respirant les fleurs et l’encens, entre les bras caressants des courtisanes, des lettrés , des poètes, des Pierre Bembo. 11 fallait que le dixneuvième siècle émergeât de la nuit des temps pour que cette vierge noire, cette courtisane de l’Église, fût marquée de la griffe puissante d’un grand poète.

En une Marozia, et surtout en une Thêodora, on vit, aux neuvième et dixième siècles, des âmes romaines dans des corps de prostituées, de hautes ambitions qui, en s’emparant du pouvoir politique et religieux, cherchèrent cependant à préserver Rome et l’Italie de la domination impériale. Mais une Lucrèce Borgia. Il n’y a qu’un mot à dire et à écrire: Monstruosité féminine!

LÜCREZIA BORGIA. 141

Heureusement pour l’honneur de l’Italie, les Borgia venaient d’Espagne; ils en avaient gardé la rudesse, la corruption grossière. Alexandre VI avait l’encolure et presque le mufle du taureau ; la physionomie de César traduisait éloquemment des instincts violents, que son hypocrisie habituelle ne pouvait contenir.

La fameuse Lucrezia Borgia, si nous la jugeons sur le portrait de Le Guerchin, n’était pas une beauté éblouissante ; beaucoup d’Italiennes devaient éclipser cette Espagnole aux traits durs. Mais il est impossible de ne pas se sentir impressionné par cet oeil grand et fixe, plein de passion, par ce regard dévorant, par ces narines roses bien ouvertes et cette bouche d’une indicible expression de sensualité. Amis et ennemis ne devaient pas rester froids devant ce visage empoignant , devant ce front d’airain large et haut, un peu fuyant, couronné par une forêt de cheveux : le cou fortement musclé, solidement attaché à des épaules masculines, appartient bien à la race des Borgia; mais ce qui lui appartient encore, c’est le mauvais ton de la mise. Pas de goût, pas la moindre élégance ; tout jure, piaffe et crie dans son costume : les bijoux sont en profusion : étoiles dans les cheveux, pendeloques aux oreilles, chaîne en sautoir, ceinture écaillée retenant un énorme chapelet à gros grains; sur un corsage à grands ramages se drape une robe

de brocart blanc et or aux manches bouffantes et à l’entournure exagérée. La grAce et l’art du seizième siècle n’étaient pas encore nés, ou plutôt la nature espagnole était rebelle à la beauté de la forme et à l’élégance italienne.

Les Borgia arrivèrent bien en situation; l'Italie de la lin du quinzième siècle leur ouvrait son arène sanglante : cet antre convenait à ces bêles féroces.

La papauté avait accompli son œuvre de destruction; elle avait anéanti la république romaine en supprimant les consuls, les sénateurs, en annulant les barons romains, en abaissant la noblesse ; hors de Rome, elle avançait sa main ambitieuse sur les petits États, sur les petites communes républicaines, forte de l'appui du parti guelfe auquel répondait un parti aussi antinational, le parti gibelin portant le drapeau de l’Empereur; presque toutes les petites républiques s’étaient laissé dévorer par des divisions intestines, par des factions au milieu desquelles triomphaient des familles de tyrans fondant leur pouvoir sur des compagnies de mercenaires, de condotlières, qui assassinaient plus souvent qu’ils ne combattaient.

Aux neuvième et dixième siècles, les violences et les meurtres qui se déchaînèrentsur l’Italie conservaient, dans leur barbarie, quelque héroïsme, quelque poésie de combat, quelque grandeur sau-

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