I.UCREZIA BORGIA
vage; mais au quinzième siècle, le plus hideux de l’histoire, qui vit trôner Henri VIII, Louis XI, Ferdinand le Catholique, le crime se fait chrétien, la violence se rafraîchit d’eau bénite, le meurtre invoque des excuses de coups d’État, d’intérêt des peuples et de salut des sociétés; le tigre fait la patte de chat et se maquille de la grimace du renard ; Machiavel rédige un catéchisme politique à l’usage des princes nouveaux en quête d’États à conquérir; enfin les Borgia enguirlandent leurs hocaux de poison et leurs stylets de Heurs de diplomatie et de rhétorique.
O despotisme exécrable des empereurs romains, ô anarchie sanglante des Barbares, qui aurait cru qu’un jour les malheureuses populations italiennes pourraient regretter vos infamies franches, vos gigantesques repues, vos violences presque belles en face des coups d'Élats cauteleux, des guetapens des Borgia, des Orsini, des Bentivoglio, des Médicis !
A ce despotisme éclatant d’un César, d’un Néron, d’un Constantin, d’un Théodoric, d'un Charlemagne, devaient succéder les férocités raffinées, les oppressions jésuitiques et visqueuses des cêsarions, des roitelets, des tyranneaux des quinzième et seizième siècles. Après l’épée, le poignard et le poison. La politique, lancée sur une pente fatale, allait rouler jusqu a un Borgia, jusqu’au Prince de
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Machiavel abaissant la tyrannie à la séduction et au mensonge, à l’idéal d’une recette, de môme que la religion chrétienne, remaniée par les Jésuites, devait bientôt se traduire par les formules de la casuistique !
Si le génie de l’Italie n’éteignit pas complètement son flambeau au sein de celle nuit faite par la politique et la religion, c’est qu’elle reçut de l’Art au quinzième siècle, et de la Renaissance au seizième, deux rayons de véritable lumière. Les lettres, les arts, le développement de son commerce, tinrent en échec toutes les réactions politiques et religieuses. Mais combien l’Italie aurait abrégé son martyre, si elle avait résisté à l’Église par l’union du peuple et de la noblesse. Par malheur la féodalité militaire, oubliant que son principal rôle était de contre-balancer la papauté, opprima le peuple qui, à son tour, se vengea d'elle par l’insurrection et par la soumission à l’Église. Les chefs du peuple, les Giovanni Caponio, les Rienzi, les Stefano Porcari, furent encore plus maladroits, plus malheureux, plus impuissants que les familles patriciennes, que les Alberich.
Sur les débris de ces insurrections populaires et de cette noblesse brisée dans le choc de leurs luttes s’éleva, pour le malheur de l’Italie, la domination temporelle des papes dont les Borgia furent les
plus tristes représentants.
LUCREZIA BORGIA
Si Grégoire VII avait montré une certaine grandeur en cherchant à dominer les rois par l’influence spirituelle du saint-siège, les Borgia devaient trafiquer honteusement de l’autorité morale de la papauté et ne se servir de son pouvoir temporel que pour chercher à devenir la première puissance féodale et dominatrice de l’Italie.
Ce fut le pape Calixte III, né à Valence et exalté à Rome en 1455, qui fit cadeau à l’Italie de son neveu Roderic Borgia en l’appelant à Rome.
Roderic était assez embarrassé de quitter l’Espagne. Il avait séduit toute une famille, la mère et les deux filles. La mère morte, il jeta la moins aimée des filles dans un couvent, et l’autre, Rosa Vannozza, fut logée dans une maison contiguë à la sienne ; chaque jour il se rendait chez elle par une porte de communication secrète, si bien que la belle et féconde Vannozza lui donna cinq enfants. Roderic les élevait honnêtement avec le fruit de ses travaux de jurisconsulte, de ses conseils d’affaires, de ses leçons de droit! — lorsqu’un prélat
romain vint le trouver à Valence pour lui transmettre les volontés expresses de son oncle, qui dès son premier jour de présence à Rome lui assurait un bénéfice de 12,000 écus par an.
Comment faire? Il était impossible d’amener à la cour du pape une maîtresse et cinq enfants. Roderic Borgia convint avec Vannozza qu’elle partirait en même temps que lui, mais qu’elle prendrait avec ses enfants le chemin de Venise, sous la conduite de l’ami intime de Roderic, don Manuel Melchiori, dont le rôle à Valence consistait à jouer le rôle du faux mari de Vannozza, afin de garantir la vertu de Borgia des atteintes des mauvaises langues, et qui continua ce rôle en Italie.
Calixte III accueillit avec des transports de joie son neveu Roderic, qu’il combla de faveurs, lui conférant successivement les hautes charges de cardinal, de vice-chancelier aux appointements de 28,000 francs par an, de préfet de Rome, de général de l'Église, allant jusqu’à séparer de l’Église le duché de Spolète pour l’en rendre feudataire. Il est vrai que Roderic Borgia savait se montrer digne de tant de faveurs; le public s’inclinait avec admiration sur le passage du neveu du pape, qu’on appelait le nouveau saint, tant il affectait les dehors d’une piété sincère! El quand pâle et épuisé, il sortait des bras de quelque maîtresse, les traces de la débauche qui blêmissaient son visage étaient
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attribuées à des habitudes austères, à la macération!
Pendant ce temps si bien employé par lui, sa maîtresse s’ennuyait fort à Venise, en tôle-à-lôte avec son Don Quichotte Manuel Melchiori; mais Roderic Borgia lui écrivit une lettre passionnée et lui fit entendre que plus tard il la dédommagerait amplement d’une abstinence temporaire commandée par son rôle de saint.
Après la mort du pape Calixle, auquel succédèrent Pie II, Paul II, Sixte IV, Innocent VIII, le cardinal Borgia fut envoyé par Sixte IV en qualité de légal à la cour des roi§ d’Aragon et de Portugal pour régler les différends survenus à propos de la Castille. Le débauché qu’avait contenu sï longtemps une feinte vertu prit sa revanche sur les dames de la cour de Portugal ; il s’en donna à cœur-joie; le scandale fu,t si grand, que le peuple hua dans les rues ce Sardanapale en soutane. La débauche intempérante de Roderic nuisit à sa mission; il échoua. Pour comble de disgrâce, au retour il faillit périr sur la côte de Pise, où l’avait jeté une mer furieuse; tout ce qu’il avait volé en Portugal fut englouti ; un grand nombre de ses compagnons de voyage disparurent sous les flots. Revenu à Rome, il y loua une petite maison pour sa maîtresse, toujours chaperonnée par le faux mari don Manuel, et chaque soir le cardinal-légat allait
déposer son masque de dévot dans le boudoir de Vannozza.
A la mort d’innocent VIII, le cardinal Roderic Borgia jugea le moment opportun pour tenter l’assaut du saint-siège : il acheta les cardinaux les plus influents, Sforza et Riario, par le don d’abbayes et de châteaux, les autres par quelques milliers de ducats; enfin il s’abaissa jusqu’à terre devant les récalcitrants. 11 alla trouver Ascagne jusqu’à la garde-robe pour le supplier de lui donner sa voix. Il fut déclaré pape sous le nom d’Alexandre VI. « On remarqua, dit Gordon, la précipitation avec laquelle il se revêtit de ses habits pontificaux, tant il avait peur qu’on ne revînt sur une élection vendue à l’encan ! »
Comme Sixte-Quint jetant à l’issue de son élection ses béquilles à la tôle des cardinaux ébahis, Alexandre VI congédia l’hypocrite Roderic Borgia dont le rôle lui pesait, et lâcha toutes les hôtes féroces qui rugissaient dans son sein. Il se mit à son aise. Il frappa d’abord les cardinaux dont il avait acheté les voix et les consciences : ils furent
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dépouillés, exilés; puis, tout entier à sa maîtresse Vannoza, qu’il produisit publiquement et qu’il allait voir ostensiblement, il songea en bon père à l’établissement de ses enfants.
Dans ces temps féodaux, d’ailleurs, la famille était une forteresse derrière laquelle on bravait la fureur (Te ses ennemis. Enrichir, élever les siens, c’était se fortifier; assassiner son ennemi était une chose toute simple. Aussi, est-ce avec la quiétude la plus grande que le pape Alexandre VI poussa les siens à travers la ruine et le meurtre des autres.
Enrichir ses enfants, fortifier sa famille, dût l’Italie nager dans le sang et l’humanité périr, tel est le mobile des actions de ce patriarche, le grand ressort de son caractère. Il n’a commis ses crimes qu’en vue de ce but, et peut-être pour lui ces crimes lui semblaient-ils des vertus, des actes méritoires ; car il y a de par le monde plus de monstres de nature que les moralistes n’en ont classé : reptiles, hyènes, tigres aux gueules toujours ouvertes pour dévorer, aux griffes toujours allongées pour saisir et étouffer la proie. Quand ces monstres naissent dans des temps où il faut frapper pour ne pas être frappé, où règne le droit du plus fort, comme ceux de l’Italie à la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle , ils sont terribles, impitoyables à leurs adversaires. La con-
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science chez les êtres de l'espèce des Borgia n’était pas née, ou si elle naquit, elle fut captée par des passions puissantes, par des intérêts éloquents.
Ce juge, délicat comme l’hermine, qu’on appelle la conscience, ne prononce son verdict avec certitude que lorsque tous les débats sont apaisés. Mais quand ce moment de calme arrive-t-il en l’homme? très-tôt ou très-tard, rarement dans le milieu de sa vie, dans la fureur du combat. Chez les Borgia comme chez beaucoup d’autres, le sens moral manqua, la conscience n’éleva jamais la voix; ils tendirent des pièges naturellement, comme des renards; ils s’ensanglantèrent la gueule à la curée des princes et des seigneurs féodaux, comme des chiens de chasse lancés à fond de train sur les hôtes. Ce sont des monstres parfaits, presque naïfs!
Jamais Alexandre VI, qui avait enseigné le droit en Espagne, ne songea un moment qu’il n’avait pas le droit de terrasser des ennemis pour s’enrichir de leurs dépouilles. Aussi, comme il brille, comme il marche d’un pas assuré dès qu’il est pape.
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Il châtie les cardinaux, convaincus de simonie, et trouve le moyen de leur enlever des cadeaux; il détrousse les barons romains; il ouvre la grande chasse du saint-siège contre toutes les maisons puissantes en Italie, contre les princes d’Esle à Ferrare, les Bentivoglio à Bologne, les Malatcsta à Rimini, les Manfreddi à Faenza, les Colonna, les
Urbini, les Orsini, les Vitelli, les Savelli . Il accable
les siens de dignités et de richesses. César Borgia devient archevêque, puis cardinal, et duc de Valentinois; Jean Borgia, son neveu, que ses débauches, ses vices et ses maladies avaient déjà rendu célèbre sous le pontificat précédent, est également fait cardinal ; son fils aîné François Borgia, dont le caractère contrastait heureusement avec le naturel féroce de César, devient duc de Gandia et général de l’Église ; sa fille Lucrèce a en partage des châteaux, des duchés; bien mieux, il la marie à Jean Sforce, seigneur de Pesaro, après avoir déclaré nulle son union avec un pauvre gentilhomme espagnol, enchanté de perdre sa femme et de recevoir du pape trois mille ducats d’indemnité! Tout était profit pour lui.
Alexandre VI battait la caisse en Italie et dans toute l’Espagne, pour augmenter, disait-il, la puissance et la dignité du saint-siège; mais en réalité, il quémandait pour ses chers enfants, un titre, une principauté, un mariage. Quand on ne lui donnait
pas, il prenait. La convoitise de cet oiseau de proie avait été surtout excitée par le beau royaume de Naples. Pas de scélératesse qu’il n’ait commise contre Alphonse. D’abord, il rappelle au roi de France, Charles VIII, ses droits sur Naples ; puis il forme une ligue avec les Vénitiens et le duc de Milan, Ludovic Sforza; enfin, il a l’audace de proposer à Alphonse une alliance en lui exposant les dangers qu’il lui a suscités. Le roi de Naples effrayé cède; alors Alexandre VI lui arrache 30,000 ducats pour lui, 10,000 ducats pour son fils aîné; pour son cadet, César Borgia, les meilleurs bénéfices vacants de l’Église; pour son troisième fils Joffredo, âgé de quatorze ans, à peine nubile, la main de dona Sancia, bâtarde du roi Alphonse, avec un revenu pour le jeune époux, de 10,000 ducats par an, trois cents hommes d’armes, le pronotariat de Naples et le titre de Prince de Squillace.
Le mariage de dona Sancia et de Joffredo fut le prétexte d’une série de fêtes somptueuses à Rome, au milieu desquelles Lucrèce Borgia accompagna des toilettes extravagantes, d’une intempérance inouïe de langage et de conduite. Elle menait à Rome le train d’une reine et d’une papesse; les premiers dignitaires de l’Église étaient à ses genoux ; évêques et archevêques la servaient à table, et, dans des emplois encore plus las, ajoute Gordon. Quand elle sortait, elle avait une suite de deux
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cents gentilshommes et de dames à cheval ; ce fut à la tête de cette singulière cavalcade que la fille du pape, montée sur un cheval arabe somptueusement harnaché, reçut sa belle-sœur Sancia et son frère Joffredo.
Tomaso Tomasi, en rendant compte des réjouissances du mariage de Joffredo, distingue l’éclatante parure des dames, l’ajustement extravagant de dona Sancia, qui étaient placées sur de riches sièges près de Sa Sainteté; et la conversation qu’on eut avec toutes ces belles pendant plusieurs heures, donnèrent à cette assemblée le ton de la cour luxurieuse des derniers rois d’Assyrie plutôt que celui d’une assemblée faite en présence du vicaire de Jésus-Christ. Burchard, de son côté, nous apprend que la pompe et la tenue bruyante de toutes les femmes dans la basilique furent si peu décentes, si iynominieuses, qu’elles scandalisèrent le peuple chrétien.
Alexandre VI avait une tendresse toute particulière pour sa fille. Lucrèce entrait à toute heure, et comme elle voulait, au palais de Latran; elle disposait à son gré des grâces, des indulgences du saint-siège, des prières et des foudres de l’Église; elle était vraiment papesse. Lorsque le pape était à Rome, on la voyait toujours à son côté; s’il s’absentait, elle convoquait solennellement les cardinaux, les ambassadeurs, travaillait avec eux,
expédiait les affaires politiques et religieuses, suppléant complètement Alexandre VI assez peu soucieux de se trouver à Rome en présence de la haine toujours vivace de la noblesse romaine spoliée par lui. Lucrèce Rorgia était donc le plus beau joyau de la tiare d’Alexandre, d’autant mieux que son corps, comme son esprit, était à la disposition de'son père et de ses frères; elle ne refusa jamais un parti, un mariage conforme à la politique du pape, elle accueillait toujours avec joie une nouvelle union, car elle > ne pouvait aimer ces époux d’occasion et de passage que la politique mettait dans son lit.
César Borgia nourrissait, lui aussi, le projet de se marier. Il demanda au pape et aux cardinaux d’élre relevé de ses voeux, déclarant qu’il ne se sentait aucune vocation pour l’état ecclésiastique.
Cependant les événements allaient troubler Alexandre VI dans sa quiétude de père de famille. Charles VIII, à qui il avait conseillé d’envahir l’Italie avant qu’il eût fait alliance avec le roi de
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Naples, ne prêta que trop facilement l’oreille à ses perfides suggestions. Dans l’année 1494, le roi de France entra à Rome à la tête d’une armée qui, n’ayant pas rencontré de résistance sérieuse, avait fait une promenade militaire en Italie plutôt qu’une conquête. Alexandre, pris dans son traquenard, très-contrarié de l’invasion française à présent qu’il s 'était arrangé avec les Aragonais, fut d’abord fort effrayé j il se sauva de Rome; mais il reprit bientôt son aplomb en présence de la bonhomie de Charles VIII. Le roi de France se montra de si facile composition, qu’il se relira sans emporter autre chose de l'Italie que des promesses mensongères du pape, des indulgences et quelques dignités honorifiques de l’Église.
Il est vrai que Charles VIII- emmenait en otage et en garantie des promesses mensongères du pape, César Borgia qui, quelques jours après, s’échappait du camp du roi de France, et le malheureux Gem ou Zizim, frère du sultan Bajazet, qui, à peine hors des murs de Naples, mourut empoisonné par les ordres de Borgia. Le pape, se voyant enlever un prisonnier dont la garde lui valait 40,000 ducats par an, aurait chargé un complice, peut-être son fils, de mêler au sucre du prince Gem la poudre blanche appelée la candarelle. Après cette habile opération, Alexandre VI ne manqua pas de réclamer au sultan Bajazet les 300,000 ducats qu’il
lui avait déjà offerts pour assassiner ce compétiteur au trône de Turquie, ce frère redouté, en faisant observer au pape qu’il ne commettrait pas de crime, « puisque la religion chrétienne permet de faire mourir les infidèles. »
Durant leur séjour à Rome, les soldats français n'avaient pas montré la tolérance de leur roi ; ils avaient pillé quelques maisons, violé beaucoup de Romaines : c’était le chapitre obligé des invasions en Italie '. La maîtresse du pape, Vannoza, avait été pillée et non pas violée ; aussi jeta-t-elle des cris de paon, appelant son fils César Borgia à venger son honneur outragé ! « Plût à Dieu, lui dit cette forcenée, que j’eusse été assez heureuse pour qu’ils eussent aussi mis fin à ma vie, et m’empêcher par là de survivre aux insultes qu’on m’a faites; mais surtout à votre honte qui seule est une assez grande injure pour moi. Mes biens ont été la proie des abominables Français, et ma réputation, qui m’attirait leurs insultes, mon corps même eût été peut-être la victime de la lubricité de quelque coquin, si mon âge ne m’eût servi de protection.
1 . Une circonstance à remarquer, dit de Potier d’après une relation ilalienne, est qu’à l’approche des Français de la Toscane, les Florentins crurent devoir faire retirer leurs femmes dans les couvents de la ville ; il n’en resta pas une seule dans les maisons ou dans les rues.
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et tout cela sans doute parce que je suis votre mère. »
César s’était associé à la colère de sa mère; il avait composé une troupe de coupe-jarrets qui, guidés par lui, assassinèrent en détail les soldats français, leur rendirent la vie impossible à Rome, jusqu’à ce qu’ils en sortissent. D’ailleurs, en Italie, chaque seigneur féodal avait à son service une bande de meurtriers soudoyés. On n’était assuré de vivre qu’eu signant un pacte d’amitié avec les seigneurs et en stipulant, en cas d’attaque à main armée, un dédit de 300 à \ ,000 écus.
Satisfait de son premier essai, César Borgia continua à exercer les talents de ses condottières : tantôt il les lançait sur des gentilshommes, tantôt sur des Suisses, même sur la garde du pape ; enfin, jaloux de son frère qui partageait plus souvent que lui les faveurs secrètes de sa sœur Lucrèce, et qui était le préféré de son père, comme César était le favori de sa mère, il ordonna à ses estafiers de frapper le duc de Gandie.
Après avoir dîné à la vigne de Vannozza avec son frère, le duc de Gandie rentrait la nuit à Rome, lorsqu’il fut accosté par les condoltières de César, poignardé et jeté dans le Tibre. Un batelier avait vu des hommes masqués lancer le cadavre dans le fleuve; presque toutes les nuits, le Tibre recevait de semblables victimes, ajouta le batelier pour se disculper de n’avoir pas révélé plus tôt le crime.
A cette nouvelle funèbre, le pape fut foudroyé; il resta trois jours et trois nuits sans prendre aucune nourriture, en maudissant l’assassin, en le menaçant du plus cruel châtiment; déjà de nombreux indices accusaient César Borgia, lorsque Vannozza vint trouver le pape et lui conseilla, dans l’intérêt de sa propre existence, de suspendre toute recherche. Alexandre VI avait trouvé son maître en assassinats; il trembla devant son fils, il s’inclina devant le chef des coupe-jarrets de Rome ; il s’apaisa, se tut, et, peu de temps après l’assassinat du duc de Gandie, on vit le père, la mère, la sœur et le frère de la victime se réjouir au milieu des festins publics.
Le pape créa César capitaine général et gonfalonnier de l’Église, et le chargea de porter en France les bulles de divorce et les dispenses de mariage demandées par le roi Louis XII. C’était la première clause du contrat par lequel Alexandre VI comptait lier à lui le roi de France et se servir de
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ses soldais pour dépouiller et détrôner à son profit les principaux princes de fltalie. César, doué d’une ruse toute italienne, s’acquitta à merveille . de son ambassade. Il savait qu’en France, pays de badauds, il faut d’abord éblouir, parler aux yeux ; aussi alïîcha-l-il un faste inouï. Les fers en or de ses mules, dit un historien, n’étaient attachés que par un seul clou, de manière à ce quelles les perdissent plus facilement.
Louis XII, ravi de pouvoir répudier la difforme Jeanne pour épouser Anne de Bretagne, donna ;ï César le duché de Valenlinois, la paye d’une compagnie de cent hommes d’armes et une pension de 20,000 livres; en outre, il approuva les projets de conquête des Borgia en Italie, et promit de les seconder. Voilà les fruits empoisonnés d’une dispense de mariage octroyée par l’Église à celui que l’histoire appelle dérisoirement le Père du peuple!
Le 10 mai 1499 le duc de Valentinois épousa une fdle de Jean d’Albret, roi de Navarre, après quoi Louis XII et César Borgia entrèrent en Italie :
l’un pour conquérir le Milanais, l’autre la Romagne. César Borgia marchait à la télé de six mille fantassins ét deux mille cavaliers que Louis XII lui avait généreusement octroyés.
L’allié du roi de France déchaîna les furies du meurtre et du pillage sur la malheureuse province qu’il convoitait. La trahison, l’incendie, le viol, l’assassinat marchaient du même pas que le duc de Valentinois. A la tête du contingent de soldats qu’il avait obtenus de Louis XII, il prit et saccagea Forli, Faenza, Pesaro.
Les villes emportées et livrées à toute la fureur soldatesque des Français et des condottières, César Borgia sut se donner le relief de quelque semblant de justice vis-à-vis des populations de la Romagne. Il avait nommé gouverneur de Césène Ramiro d’Orco, bête féroce qui avait outrepassé les ordres de son maître en les exécutant trop à la lettre, trop ponctuellement peut-être, et qui avait ensanglanté la ville.
Un matin, les habitants de Césène virent au milieu de la place publique un billot, une hache sanglante et les deux moitiés du cadavre du gouverneur supplicié secrètement par ordre de César, donnant un avertissement exemplaire à ceux de ses subalternes coupables d’excès de zèle ou d’impopularité.
Servez donc les tyrans!
LUCREZIA BORGIA
Cependant, pour être juste avec tout le inonde, il faut rappeler les paroles de Sismondi : « Les ennemis de Borgia n’étaient ni moins perfides, ni moins souillés de crimes que lui. »
En \ 501 , Alexandre VI conféra à son fils le titre de duc de la Romagne, et l’investit de la possession de tous les biens des feudataires et des seigneurs de cette malheureuse province dépouillés ou égorgés par César. La plupart avaient été investis de leur souveraineté par les prédécesseurs d’Alexandre VI. Ce qui était venu de l’Église retournait à l’Église.
Le pape méditait une autre conquête et une autre vengeance. Il avait reçu autrefois l’affront d’un refus sec de Frédéric, roi de Naples, lorsqu’il lui avait demandé sa fille en mariage pour l’un de ses fils.
Résolu à venger un tel outrage, il se ligua pour détrôner le roi Frédéric avec Louis XII qui, mis en appétit par la conquête du Milanais et par sa coopération à celle de la Romagne, convoitait encore le royaume de Naples.
L’infâme marché ayant été conclu entre le pape et le roi très-chrétien de France, celui-ci envoya une nouvelle armée en Italie. Lorsqu’elle approcha de Rome, Alexandre VI connaissant les goûts d’ivrognerie et de luxure des soldats français, expédia au Ponte-Molle où ils se trouvaient une cinquan-
taine de tonneaux de vin, du pain, de la viande, des œufs, du fromage, des fruits, el seize filles de joie qui devaient satisfaire les plus pressants besoins des chefs.
Pour cacher ces priapées, on avait fait construire tout exprès des cabanes de feuillage. Ses alliés, choyés et caressés, Alexandre VI réunit un consistoire secret dans lequel il déposa Frédéric, roi de Naples, en annonçant qu’il partageait ses États entre le roi très-catholique Ferdinand d’Aragon, et entre le roi très-chrétien Louis XII.
Ces deux souverains ainsi autorisés par le chef de l'Église violer le droit des gens et à voler les biens et les États d’autrui, s’emparèrent sans vergogne du royaume de Naples et l’abandonnèrent au bon plaisir de leur soldatesque.
Après les massacres, les viols, le pillage de Capoue par les Français. César Borgia, qui avait contribué à leur honorable entreprise, ramena à son sérail de Rome les quarante plus belles des femmes demeurées prisonnières. Les dédaignées furent vendues publiquement et à vil prix dans la capitale des États pontificaux t
Ainsi la papauté, en s’unissant aux souverains étrangers, pillait, ruinait et saccageait l'Italie, éternelle enclume sous les coups répétés et simultanés du roi très-chrétien et du successeur de saint Pierre.
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Depuis longtemps, César Borgia convoitait d’un regard avide le Bolonais, la Toscane, les Marches et le duché d’Urbin. Une alliance intime avec la puissante maison de Ferrare devait ouvrir la voie à son ambition. Alphonse d’Este, le fils aîné du duc, était un charmant cavalier; il ne s’agissait que de l’unir à Lucrèce.
Mais il existait un autre Alphonse qui contrariait la combinaison ; ce mari de Lucrèce s’était éloigné d’elle quand il avait vu le pape conspirer ouvertement avec les Français contre le royaume de Naples. Pour consoler sa fille de cet abandon, Alexandre VI l’avait nommée’gouvernante perpétuelle de la ville et du duché de Spolète. Il fallait donc, sous prétexte de réconciliation, amener à Rome le mari et la femme en froid, et par un bon coup de dague envoyer ad patres l’époux gênant.
Le pauvre Alphonse d’Aragon tomba dans le piège : il crut sincères les caresses du pape et de sa fille; il vint chercher une mort épouvantable à Rome où le pape l’avait invité à assister aux caval-
endos, aux courses de taureaux, à toutes les réjouissances d’une fête splendide donnée à propos de sa réconciliation avec sa femme.
Un soir Alphonse d’Aragon fut assailli au bas de l’escalier de Saint-Pierre par les condottières de César Borgia qui, l’ayant frappé de nombreux coups de hallebarde et de poignard, le laissèrent pour mort. César sut détourner l’accusation en ordonnant l'arrestation immédiate d’un oncle maternel d’Alphonse, qu’il fit périr comme étant le meurtrier de son neveu.
Cependant le malheureux époux de Lucrèce, bien soigné par des chirurgiens, fut mis hors de danger; il articulait déjà quelques paroles; peutêtre allait-il révéler le nom du coupable, lorsque César chargea son satellite le plus sûr, don Michel, et deux autres sicaires, d’étrangler Alphonse dans son lit, ce qui fut adroitement exécuté. « Et un jour, dit Burchard, le 17 août, César entra dans sa chambre comme le jeune homme se levait déjà, fit sortir sa femme et sa sœur; puis, ayant appelé trois assassins, fit étrangler ledit jeune homme. »
Les funérailles magnifiques d’Alphonse d’Aragon furent suivies des fiançailles non moins magnifiques d’Alphonse d’Este; aucun Romain ne fut étonné, tant on était habitué au changement de mains de la fille du pape ! Le quatrième mariage de Lucrèce fut annoncé au peuple de Rome par des
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détonations de l'artillerie du château Saint-Ange. Lucrèce eut le cynisme, la tombe de son mari à peine fermée, d'aller rendre des actions de grâce à Notre-Dame du Peuple, de se montrer en habits de fête dans les rues de Rome, suivie d’une cavalcade composée de patriciennes, de prélats et de nobles. Voilà la femme que l’historien Nardi appelle l’bonné te Lucrèce !
Pendant que retentissaient aux oreilles de Lucrèce Borgia les acclamations populaires, sur le passage de son brillant cortège on pendait une malheureuse femme qui, dans un accès de jalousie, avait frappé son mari, et on traînait sur une claie, avant de les brûler, avec leurs vêtements relevés jusqu’au-dessus du nombril, une courtisane et un Maure connu sous le nom de la Barbaresque espagnole, parce que cet infidèle avait osé revêtir un déguisement féminin pour arriver jusqu’à une courtisane chrétienne.
En septembre 1501 fut célébrée, au milieu d’un immense concours de seigneurs et de prélats venus dç tous les points de l’Italie, l’union de Lucrèce Borgia avec le fils du duc de Ferrare. Mascarades, courses de taureaux, courses de bague par les dames, divertissements de tous genres, rien ne fut épargné pour donner de l’éclat à cet événement si favorable à l’ambition des Borgia. II y avait des comédiens et des comédies partout, au palais du
pape et dans la ville. Lucrèce, comblée de présents par le cardinal d'Este, frère de son nouvel époux, gratifia les comédiens d'habits tout relevés d'or , car les grands ont toujours adoré les comédiens, et vida sa bourse pour qu’ils criassent dans les rues : Vive la duchesse de Ferrare ! Vive A lexandre ! Le peuple prit des repas gratuits ; mais s’ils furent joyeux, ilsn’eurcnt pas la dissolution des festins donnés dans le palais du pape. Cardinaux, évéques, seigneurs, patriciennes, les nobles convives des deux sexes, dépouillés de tout vêtement et de toute pudeur, se plongèrent dans une débauche et une luxure dont le latin de Burchard, le camérier, le maître des cérémonies d’Alexandre VI et le narrateur indigné de ces orgies, peut seul supporter les détails et
braver T honnêteté. Qu’il nous suffise de dire que le
pape, bon juge en pareille occurrence, s’était réservé la distribution des palmes aux triomphateurs et aux triomphatrices de ces priapées, de «es combats de la chair fouettée par la luxure et le vin, dans lesquels figuraient au premier rang l’une de ses maîtresses, Julie Farnèse ou Giula la Bclla 1 , sa
I. Julie Farnèse donna, en 1497, au pape Borgia, un fila appelé Alexandre Farnèse, qui, lisons-nous dans les Annales de Muratori, fut enfermé au château Saint-Ange pour avoir falsifié des brefs pontificaux, et plus tard devint pape sous le nom de Paul 111.
Digiti;
LUCREZIA BOROTA.
fille Lucrèce et sou fils César Borgia, juges de camp dans ces assauts d’un libertinage frénétique et inénarrable.
Alexandre VI poussa le cynisme jusqu’à faire reproduire par la peinture, sur les murs de son palais, les scènes les plus scandaleuses, les plus licencieuses de sa vie, ainsi que l’atteste Rio, un écrivain très-catholique et très-papiste :
« A l’avénement du trop fameux Alexandre VI, dit-il, le Pinturrichio fut chargé par lui dépeindre la tour Borgia et un grand nombre de chambres tant dans le château Saint-Ange que dans le palais pontifical. C’était un patronage encore plus fatal à l’art chrétien que celui des Médicis à Florence. Les sujets des peintures du château Saint-Ange étaient tirés de la vie du pape, et l’on y remarquait les portraits de ses parents et de ses amis, entre autres de ses frères, de ses sœurs et de l’infant César Borgia, son neveu. Pour tous ceux qui étaient au courant de l’histoire scandaleuse de cette famille, cette représentation était comme une commémoration abrégée de tous les genres de'crimes, et l’on n’était pas même libre de refuser d’y croire; car, outre l’éclatante publicité qu’on affectait de donner au scandale, on semblait vouloir que les arts même en fussent les complices; et, par un excès de profanation dont le monde catholique n’avait pas vu d’exemple, Alexandre VI s’était fait repré-
senter, dans une des chambres du Vatican, sous le costume d’un des rois mages, à genoux devant la sainte Vierge, qui n’était que le portrait de la belle Farnèse, dont les aventures sont malheureusement trop connues. C’était bien le cas de dire que les murs pouvaient suppléer au silence des courtisans; car là était tracée, pour les contemporains comme pour la postérité, une accusation sans réplique contre la dépravation du siècle. »
Alexandre VI avait-il besoin d’argent pour favoriser ses débauches personnelles ou les conquêtes temporelles de son fils, il confisquait les héritages des prélats et des seigneurs assassinés; il vendait de nouveaux chapeaux de cardinaux et prodiguait les indulgences pour la rémission des péchés et le paradis de l’autre monde, comme il le fit à l’occasion du jubilé de l’an 1500, lorsqu’il donna sa bénédiction à plus de deux cent mille personnes réunies sur la place de Saint-Pierre.
En payant généreusement, on recevait toutes les dispenses désirables pour le vice et même pour le
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crime. Moyennant finance, l’eau lustrale de l'Église lavait toutes les souillures. C’est ainsi qu’elle permit à Pierre Mendozza, Espagnol, cardinal de Valence, de faire son Gariymède de son fils bâtard, appelé le marquis de Zanet. Du reste, avant les Borgia, Sixte IV avait déjà octroyé à toute la famille du cardinal de Sainte-Luce, d’avoir la compagnie charnelle des mâles durant les trois mois les plus chauds de l’année.
Voici des vers latins qui stigmatisèrent la simonie et les autres vices d’Alexandre VI :
Vendidit Alexander cruces, altaria, Christum;
Emerat ille prius, vendcre jure potest.
De vitio in vitium, de flamma transit in ignem,
Roma sub hispano dépérit imperio.
Sextus Tarquinius, sextus Nero, sextus et ipse,
Semper sub Sextis perdita Roma fuit.
Nous traduisons ainsi cette mordante et spirituelle satire de la vie d’Alexandre VI :
Alexandre vendit les croix, les autels et le Christ;
Il en avait bien le droit, puisque auparavant il les avait achetés.
Il passa du vice au crime, de la passion à la fureur; Rome dépérit sous la domination espagnole.
Sixte Tarquin, Sixte Néron, Sixte aussi celui-là;
Sous tous les Sixtes, Rome fut perdue.
Tant de crimes, d’orgies et de honte, accumulés par les Borgia, ne passèrent pas sans être flétris publiquement. Aux époques les plus misérables de l’histoire, on entend toujours la voix de quelque citoyen, de quelque réformateur, s’élever du sein de la servitude contre l’iniquité et le despotisme. A la fin du quinzième siècle, en 1497, un dominicain de Florence donna l’exemple d’une résistance héroïque à la tyrannie. Savonarole refusa l’absolution à Laurent le Magnifique agonisant, parce qu’il avait asservi sa patrie, et il prononça de vigoureux sermons contre les débordements du clergé, contre les indulgences, les brefs et les dispenses du pape. Alexandre VI l’excommunia; il continua à prêcher Je christianisme austère des temps primitifs et à stigmatiser les Borgia. Le pape força les magistrats de Florence, sous peine d’excommunication, à faire le procès de Savonarole; ils le condamnèrent à être brûlé vif.
A Rome, ce fut un tailleur nommé ou surnommé Pasquino, qui joua le rôle du chœur antique de la tragédie; il flétrissait publiquement les prodigalités fastueuses, le dévergondage luxurieux de Lucrèce, les crimes de César Borgia, du pape et de ses cardinaux; la nuit, il affichait sur les murailles de Rome des placards écrits à la main qui dévoilaient les machinations secrètes des Borgia. Pasquino fit des élèves : au milieu des réjouissances du mariage
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dît
de Lucrèce, un homme masqué osa apostropher César Borgia; ce courageux Romain, dont on ne sut pas le nom, lut arrêté, conduit à la prison de Savella, où on lui coupa une main et la langue, qui furent clouées à une grille de la prison. En mémo temps le pape donnait l’ordre d’arrêter, à Venise, le Grec Lorenzo, qui remplissait le dernier vœu de son frère Jean, en publiant ses satires, dirigées contre la famille Borgia. Les eslafiers d’Alexandre VI forcèrent la demeure de Lorenzo, saisirent tous ses papiers et l’amenèrent à Rome; il y fut étranglé et jeté dans le Tibre, suivant la coutume. Aux réclamations instantes du prisonnier faites par le sénat de Venise, le pape, hypocrite et railleur, répondit aux ambassadeurs « qu’il ne pouvait s’imaginer pourquoi la république de Venise prenait tant à cœur les intérêts de ce prisonnier, et qu’il était fâché de ce qu’il n’était pas en son pouvoir de leur accorder leur demande, parce que la personne pour laquelle ils intercédaient avait été déjà mise à mort par ses ordres, et qu’ainsi leur intercession était venue trop tard. »
La mort d’un satirique, d’un Pasquin, en engendrait un autre; à peine venait-on d’apprendre le meurtre de Lorenzo, qu’une lettre anonyme écrite de Rome et adressée à Salvius Savelli, fut imprimée en Allemagne et envoyée à Rome dont elle fit les délices. Nous la donnons comme une peinture exacte du sentiment public des contemporains vis-à-vis des Rorgia.
« Au très-illustre Silvius Savelli. — Très-illustre Silvius, j’ai appris par les lettres de mes amis que vous avez été proscrit, que vos biens ont été pillés, et que, par une prompte fuite, vous vous êtes soustrait à la fureur et à la rage des brigands qui vous poursuivirent. J’ai senti votre malheur comme je le devais ; mais ma douleur n’a point été sans quelque joie, de vous savoir retiré sain et sauf en Allemagne auprès de l’empereur. J’apprends de là que vous vous servez de sa protection pour avoir la liberté de revenir et de rentrer dans vos biens; sur quoi je ne puis trop m’étonner de vous voir
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assez incrédule, ou, pour parler plus . naturellement, assez faible et assez aveugle pour penser que cet ennemi du genre humain, dont la vie est un tissu d’adultères et de rapines, et qui ne s'est jamais attaché qu’à tromper, puisse ni vouloir ni faire quelque chose de juste s’il n’y est obligé par la crainte et par la force. Vous vous trompez, mon cher Silvius, et vous vous flattez bien vainement, si vous vous proposez de vous raccommoder avec ce monstre, et si vous espérez d’y parvenir. Sa seule avidité et sa seule perfidie vous ont proscrit et dépouillé, et vous devez vous résoudre à être son ennemi déclaré tout le reste de votre vie. Dans cet esprit et dans la vue d’appliquer des remèdes efficaces aux maux qui travaillent Rome, vous devez exposer à l’empereur et aux princes de l’empire tout ce que ce monstre a fait, au grand dommage du christianisme, et les crimes détestables qu’il commet tous les jours, au mépris de Dieu et à la honte de la religion, qui sont si grands et si affreux que, quelque éloquent qu’on soit en les décrivant, on reste toujours au-dessous de leur énormité. C’est folie de nous plaindre de ce que Mahomet, l’ancien ennemi de la religion chrétienne, a séduit une infinité de peuples et leur a fait abandonner la foi, puisque cl? nouveau Mahomet l’a infiniment surpassé en iniquité, et a presque éteint les derniers restes du christianisme. Apprenez-leur que
iO.
l’Antéchrist, tant de fois prédit par les prophètes, est enfin arrivé, puisque l’on n’imaginera et qu’il ne naîtra jamais d'homme plus ouvertement ennemi de Dieu, de la foi et de la discipline. Les dignités ecclésiastiques et les bénéfices qui, selon les anciens décrets des saints Pères, devraient être donnés à des hommes éminents et capables d’opérer le salut des âmes, sont aujourd’hui mis en vente, et ne sont confiés qu’à ceux qui les achètent au plus haut prix, et donnés seulement à ceux qui en offrent le plus. En effet, on entre au palais du pape, la bourse à la main, pour acheter les mystères de la religion; là on trouve le cardinal de Modène, ministre inique d’un pontife avare qui, comme Cerbère aux enfers, aboie contre tous ceux qui passent et regarde ce que l’on apporte. Les riches seuls sont admis ; on chasse les pauvres en les chargeant d’injures, car tout se vend : emplois, honneurs, dispenses et cassations de mariage, répudiations, séparations, et mille autres choses que nos pères n’ont jamais connus et que le christianisme n’a jamais permis; ce qui fait insensiblement oublier aux peuples l’ancienne foi et leur remplit l’esprit de nouvelles maximes. Il n’est point de sortes de crimes et d’indignités que l’on ne commette publiquement à Rome et dans le palais pontifical ; l’on y surpasse les Scythes en brigandage, les Carthaginois en perfidie, les Nérons et les Caïus
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en férocité et en cruauté; car on ne finirait point de compter les assassinats, les rapines, les adultères et les incestes du père et du fils. Le prince Alphonse d’Aragon, gendre du pape, est mort des coups qu’on lui a portés, et en quelque façon a été tué deux fois. Perrot, qui servait à la chambre apostolique, assassiné dans le sein de son ihaître, a souillé de sang le Vatican, autrefois si respectable, et dissipé toute la cour par la consternation que sa mort y a répandue.
« Je n’entreprendrai pas de vous citer tous ceux que l’on a jetés dans le Tibre, ou morts ou blessés, ou pleins de vie; ni ceux que Ton a fait périr par le poison ; le nombre en est si prodigieux, ''et il en croît tellement tous les jours, qu’il n’y a plus personne dans la ville non-seulement parmi ceux qui sont distingués par leur mérite ou par leurs charges, mais même parmi les simples particuliers, qui ne craigne sans cesse pour sa vie ou pour ses biens. Qui oserait entreprendre de décrire les horribles excès de débauches infâmes qui se commettent dans cette maison : les adultères, les incestes, les infamies de ses fils et de ses filles; les troupes de courtisanes et de leurs ministres qui remplissent le palais des saints apôtres et en font un théâtre d’impudicité!
« Le premier jour de novembre où l’on célèbre la fête de tous les saints, il a été donné dans le
palais un repas à cinquante courtisanes choisies dans toute la ville; et afin que rien ne manquât pour persuader et autoriser le crime et la lubriciléj, les jours suivants, en présence du pape et de ses enfants, on fit dans un cirque public courir sur une cavale plusieurs chevaux entiers. Il n’est rien de comparable à l’avidité avec laquelle cet homme pille les peuples chrétiens pour fournir au luxe de toute sa famille. On a parlé de déclarer la guerre au Turc, et, sous ce prétexte, il a fait vendre les indulgences dans toutes les églises du monde ; les sommes immenses qu’il en a tirées n'ont servi qu’à fournir à sa dépense journalière, qu’à fournir avec la diminution des tributs de l'Église romaine la dot de sa fille, qu’avec un faste inouï il a envoyé à son nouveau mari couverte d’or et de pierreries, et qu’à usurper quantité de villes sur leurs véritables maîtres. Les anciens possesseurs sont chassés de leurs domaines ; la meilleure partie de la noblesse romaine est exilée ou proscrite ; les princes de l’État ecclésiastique sont dépouillés de leurs biens pour élever sur leurs ruines et revêtir de leurs États ses fils et ses petits-fils au berceau qu’une naissance incestueuse rend bien dignes de leurs parents.
« La désolation de la Romagne, d'Imola et de Forli est toute publique aussi bien que la prise de Faenza, la conquête de Rimini et de Pezare dont
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ils ont chassé les princes naturels. Le pape à ces
acquisitions ajoute Cezena, Fano et Brutnorio, qu’il
détache des terres de l’Église pour augmenter la
puissance d’un fils qui lui ressemble si fort, pendant
que ce fils, formant déplus grandes entreprises, fait.
la guerre aux princes de Camérin et d’Urbin, pour posséder seul, après les avoir abattus et avec la permission du souverain pontife, toute la Marche d’Ancône ; et quand il aura généralement opprimé tout le monde, ramener à lui seul les droits et tous les États de l’Église romaine, car on dit qu’il est déjà maître de Spolète, de Civita-Vecchia, de Vejes, de Népi et de Terracine; qu’il a mis garnison dans le château Saint-Ange, et qu’enfm il est le maître du gouvernement et s’y conduit comme un ennemi déclaré qui exerce impunément un brigandage continuel. Ses rapines et ses cruautés sont les endroits par lesquels son père l’aime le plus, comme ceux dans lesquels il se reconnaît le plus parfaitement; de sorte qu’il est difficile de décider lequel des deux est le plus méchant et le plus détestable. L’année dernière, il conduisit son armée dans la Romagne; il traita les terres de l’Église par lesquelles il passa, comme des terres d’ennemi, faisant piller quantité de bourgs ; il ravagea de môme l’Ombrie, une partie de la Marche d’Ancône , et toute la Romagne, et s’ouvrit ainsi le chemin jusqu’à Faenza; et, afin que son retour ne démentît en rien
sa première marche, il ramena son armée, d’abord àPiombino, et ensuite auprès de Florence, où lorsque les peuplesy^songeaienllemoins, il lâcha labride à ses soldats, et leur permit de prendre et d’enle- • ver tout ce çju’ils voudraient. Les troupes, suivant sans peine des ordres si sages, remplirent bientôt le pays de meurtres, de rapines, de violements et d’embrasements; ce qu’il y eut de plus d’éplorablc, c’est que ces malheurs furent contagieux et infestèrent les villes voisines, comme Lodi, Viterbe, Réto, Tivoli, dont les habitants au lieu de combattre ce monstre, tournèrent leurs armes contre eux-mômes. Par ses célèbres intrigues, il s’éleva dans toutes les villes des chefs de factions qui, profitant de la licence des temps, les remplirent du sang de leurs ennemis particuliers, dont ils égorgèrent les enfants mâles au moment de leur naissance. Le pape cependant, entièrement esclave de ses passions, ne pense qu’à ramasser des bijoux pour augmenter le luxe et la parure de sa fille ; et bien loin de punir les crimes de son fils et de les arrêter, il l’excite à en commettre de nouveaux, afin qu’ayant une fois opprimé ses ennemis et ceux qui sont attachés à l’empereur et à l’empire romain, il puisse assurer leurs biens à ses enfants. Il ne faut rien attendre des cardinaux : entre ceux qui ont le cœur bon et juste, ceux qui parlaient ont été chassés et opprimés, et le reste n’ose ouvrir la
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bouche ; les autres, que le crime et l’infamie ont fait monter à un haut rang, cherchent à s’y maintenir par de lâches flatteries; ils consentent à tout, ils louent et admirent le pape, et redoutent plus qu’on ne peut penser son ‘fils, qu’ils ont vu quitter la pourpre sacrée pour devenir le meurtrier de son frère. Le fils, qui gouverne tout selon son caprice, se fait garder dans son palais par ses soldats, pendant qu’il promène ses désirs impudiques parmi des troupeaux de courtisanes. Cependant, par ses ordres, on blesse, on tue, on jette dans le Tibre, on emprisonne, on pille tout ce qui se trouve de biens; car c’est le sang humain dont il a faim, c’est le sang humain dont il a soif; la barbarie de ce monstre a fait déjà fuir les plus illustres familles de la ville, les meilleurs citoyens sont obligés de se cacher, et ce qui reste sera bientôt contraint d’abandonner la patrie si' l'empereur ne prend soin d’y remédier.
« O temps, ô mœurs vraiment déplorables ! que la dignité du pontificat est avilie! que sa sainteté et sa justice sont altérées. La postérité ne croira jamais qu’avec peine qu’il se soit répandu sur la chrétienté une peste si grande? et cependant les princes projettent d’étendre la religion. Comment pourront-ils porter la guerre chez les Turcs, s’ils laissent subsister ce monstre dans leur sein, qui, du temps de Charles, roi de France, appela les In-
fidèles dans l’Italie ; et, sur ce qu’ils ne se fiaient pas trop au roi Alphonse, n’épargna aucune promesse pour les engager à y envoyer six mille chevaux? Ainsi les princes chrétiens n'ont donc entrepris de si longues et si pénibles guerres pour faire respecter au loin les étendards de la religion et recouvrer Jérusalem, les martyrs tant versé de sang pour l’établir et l’assurer, et les saints du temps tant veillé et tant fatigué pour la défendre, qu’afin que Roderic Borgia qui rassemble en lui tous les vices de tous les Ages, assis à prix d’argent sur la chaire pontificale, foulAt aux pieds les lois divines et humaines. Que les princes enfin soutiennent la religion qui chancelle, qu’ils fassent rentrer dans le port le vaisseau de saint Pierre si fort battu de la tempête, qu’ils fassent rentrer dans Rome l’ordre et la tranquillité, et disparaître de ce monde cet homme né pour le malheur de l’univers, afin que les gens de probité, assurés que l’on n’attente plus sur leur vie, puissent jouir tranquillement de ce que la Providence leur a distribué de biens.
« De toutes ces choses qui ne sont que trop véritables, mon cher Silvius, vous composerez un discours que vous prononcerez dans une diète, ou, si l’occasion ne s’en trouve pas, à quelque messe solennelle; et vous parlerez si haut que vous serez généralement entendu; vous enverrez ensuite des
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copies aux princes et aux rois qui ne s’y seront pas trouvés.
« Adieu, portez-vous bien, et en exécutant ce dont nous vous chargeons, souvenez-vous que vous ôtes Romain, et notre ami. Adieu encore une fois. — Du camp espagnol, devant Tarente, ce 15 novembre. »
Malgré la fureur que leur causa cette lettre anonyme qui retraçait si éloquemment l’histoire de leur infernale tyrannie, les Borgia n’en purent empêcher la circulation; mais loin d’accepter ces satires politiques comme de salutaires avertissements, ils n’y répondirent qu’en redoublant d’ardeur meurtrière. Alexandre et César semblaient se piquer d'émulation au crime ; quand l’un disait : tue! l’autre répondait : assomme I Le pape usait d’un procédé fort ingénieux. Il vendait les emplois et les dignités ecclésiastiques aux plus riches prélats, et dès qu’ils avaient versé l’argent entre ses mains, il les faisait empoisonner ou poignarder pour revendre leurs charges devenues vacantes.
Pendant que le pape travaillait ainsi à Rome,
tS2 LES COURTISANES DE L’ÉGLISE.
César s’occupait plus spécialement du dehors. Machiavel raconte lui-méme le guet-apens de Sinigaglia, dont il avait été le témoin oculaire, dans une lettre aux magistrats de Florence, qui portait ce placide en-léte : « Comment le duc de Valentinois se défit de Vilellozo Vitelli, Oliveretto de Fermo, du seigneur Pagolo et du duc de Gravina de la maison des Orsini. »
C’est bien simple, et vous allez avoir une preuve convaincante de l’esprit fertile en ressources de César Borgia.
En revenant de la Lombardie où il avait dû se rendre pour se justifier de certaines accusations auprès de Louis XII toujours disposé à accueillir ses mensonges, malgré l’indignation générale qu’avaient soulevée en Italie ses rapines et ses meurtres, il avait résolu de marcher contre Jean Bentivoglio, tyran de Bologne, et de faire de celle ville la capitale de ses possessions dans la Romagne. Mais les Vitelli, les Orsini et leurs partisans, inquiets de ses projets, formèrent contre lui une ligue offensive qui parvint à le battre. César Borgia savait toujours se tirer avec esprit des situations les plus difficiles. Aidé de cinq cents lances franches et de l’amitié des Florentins, il évita le combat, traîna la guerre en longueur, et lorsqu’il jugea ses ennemis assez fatigués, leur soumit un traité qui fut accepté et qu’il respecta, comme il en avait l’ha-
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bilude. Il proposa à ses nouveaux alliés, ses anciens ennemis de la ligue formée contre lui, une réunion à Sinigaglia pour traiter de la situation de ritalie et de leurs affaires communes. Trompés par les caresses, les témoignages d'amitié et les paroles séduisantes de César, ayant été assez dupes pour se remettre entre ses mains, suivant l’expression de Machiavel, ils vinrent au rendez-vous donné à la tête de leurs troupes, qu’ils laissèrent à la porte de la ville. « Mais étant tous descendus de cheval au logement du duc, et entrés avec lui dans une chambre secrète, ils furent faits ses prisonniers.
« Aussitôt le duc monta à cheval et commanda de piller les gens d’Oliveretto et ceux d’Orsini. La nuit venue et le tumulte apaisé, il parut à propos au duc de faire tuer Vitcllozo et Olivcrctto, et les ayant fait conduire dans un lieu, il les fit étrangler. Vitellozo priait pour qu’on suppliât le pape de lui donner l’absolution plénière de ses péchés. Oliveretto pleurait, rejetant sur Vitellozo tous les torts qu’on avait faits au duc.
« Ayant donc exterminé les chefs, le duc avait jeté de solides fondements de sa puissance. »
C’est avec celte habileté mise en relief par Machiavel, que le duc César Borgia se débarrassait de ses ennemis! En apprenant l’heureuse nouvelle de Sinigaglia, le pape brûle du désir de cueillir une nouvelle palme à Rome; il appelle au palais de
Latran Rinaldo Orsini, archevêque de, Florence et le pronotaire Orsini, qu’il fait égorger par ses gardes, puis il jette dans un cachot du château Saint-Ange l'abbé d’Alviano et messire Jacopo de Santa-Croce.
Mais César Borgia ne veut pas être dépassé par son père. En apprenant le coup d’Alexandre VI, il ordonne à son terrible sicaire don Michel, ordinairement chargé de ces fortes commissions , dit Tomasi, d’étrangler le duc Pagolo et le duc de Gravina qu’il avait fait renfermer au château de la Pieve.
La navette meurtrière du pape et de son fils, dans son mouvement de va-et-vient, dépeuplait l’Italie ; chaque jour tombait une nouvelle victime expirant d’un coup de dague ou dans les convulsions de l’empoisonnement. La folie contagieuse du crime s’était emparée en souveraine maîtresse des Borgia: ils savouraient les délices d’un guetapens, les émotions d’un meurtre, les phases de la perpétration d’un empoisonnement, de même que les gens vertueux jouissent d'une belle action.
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Chez César, le meurtre était à l’état de besoin impérieux, de passion irrésistible ; un jour, nous apprend Burcliard, le maître des cérémonies d’Alexandre VI, « il tua, sous le manteau du pape, Perotto, qui était favori du pape, et de telle façon que le sang sauta à la face du pape. » Parfois, il ordonnait qu’on lui amenât des condamnés dans la cour du palais, et là, devant de nombreux spectateurs, il les égorgeait de sa main élégante et aristocratique.
Les Borgia sont les artistes de l’assassinat. Heureusement, nous n’avons plus à raconter que leur dernière entreprise, qui leur fut funeste.
Neuf nouveaux cardinaux venaient d’être nommés à la fête de Saint-Pierre par le pape ; ils avaient reçu le chapeau, c’est-à-dire qu’on les avait mis en possession de leurs dignités. Tout entiers à la joie, ils n’avaient donc aucune raison de repousser une aimable invitation à dîner avec le pape et César près du Vatican, dans une maison de plaisance du riche cardinal Adrien Cornetto, condamné à mort comme ses collègues.
Le 10 août 1503, jour du grand festin du pape et de ses cardinaux, César Borgia remit au sommelier six bouteilles de vin contenant un poison subtil, un acide arsénieux appelé eandarelle; il lui recommanda expressément de servir ce vin rare au dessert, lorsqu’il lui ferait signe. Le sommelier mit les
bouteilles de côté et se rendit à Rome où il allait chercher un panier de pêches. Le pape étant arrivé tout en sueur demanda à se rafraîchir; un domestique, en l’absence du sommelier, prit par inadvertance le vin empoisonné; il le servit à Alexandre et à César qui, après en avoir bu un verre, furent en proie à d’horribles convulsions, se roulèrent comme des damnés sur les dalles de la maison de plaisance, devant les cardinaux émus, qu'un hasard avait sauvés d’une mort certaine.
Alexandre VI résista huit jours aux effets de la candarelle ; it mourut muni des sacrements, dans sa soixante-douzième année, la onzième de son pontificat, sans avoir revu sa fille ni son fils. César Borgia triompha du poison; on le mil dans le ventre d’un taureau ouvert vivant ; il guérit pour être témoin du châtiment réservé aux tyrans, pour voir le cercueil de son père insulté par une foule joyeuse d’être délivrée d’un monstre, pour se défendre en désespéré contre les Colonna, les Orsini, contre toutes les familles qu’il avait frappées et qui se dressaient devant lui hérissées de colère et de vengeance. Avec ses troupes restées fidèles et la Romagne tranquille, il se maintint cependant. Au pape Alexandre VI succéda le vieux Pie III, dont le pontificat ne dura que vingt-sept jours. Le cardinal Julien de la Rovère, aulrefois ennemi des Borgia, brigua la tiare. S’il faut en croire
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Varillas [Anecdotes de Florence ), il avait gagné César Borgia et s'était ménagé ses suffrages par une étrange assertion : il lui avait prouvé qu’amant de Vanozza en même temps que Roderic Lenzuoli, il n’était rien moins que son père. César dut cependant préférer à cette paternité douteuse l’assurance formelle donnée par le cardinal qu’il nommerait César gonfalonier de l’Église, qu’il le maintiendrait dans tous ses États, et qu’il ferait épouser à François-Marie de la Rovérc, son neveu, une fille de Lucrèce.
Dès que le cardinal la Rovère fut élu pape sous le nom de Jules II, il déclara qu’il voulait être le seul maître en Italie; il tint cependant les promesses laites à César, mais celui-ci ayant manqué, suivant son habitude, à sa parole et à son traité avec Jules II, il fut emprisonné jusqu’à l’entière remise entre les mains des troupes du pape des châteaux de Césène, de Bertinoro et de Forli. César ne sortait d’un danger que pour retomber dans un autre. 11 avait déplu au roi d’Espagne, Ferdinand le Catholique, et au capitaine qui le représentait en Italie, Gonzalve de Cordoue. César fut attiré dans un véritable guet-apens. Gonzalve l’invita à une conférence, lui donna les marques les plus vives de l’amitié, l’embrassa comme un frère, et en sortant de la conférence l’arrêta au nom de Ferdinand, malgré les récriminations de
César Borgia, étonné de se trouver pris à un piège de trahison dans lequel il avait si souvent pris les autres. Il fut transporté en Espagne et enfermé dans le château de Médina del Campo. César Borgia y resta deux années prisonnier, méditant toujours son évasion; enfin, s’étant muni d’une corde, il s’évada, monta sur un cheval que le comte de Bénévent, son complice, lui avait amené, puis il se réfugia en Navarre, auprès du roi son beaufrère. Ce fut en combattant courageusement les troupes du prince Alarin, révolté contre le roi de Navarre, qu’il fut tué à Viane d’un coup de lance. Les historiens ont eu raison de dire que ce coupejarret, ce meurtrier sinistre, méritait une mort plus tragique que celle d’un soldat sur le champ de bataille.
Depuis le S janvier 1502, Lucrèce Borgia était partie de Rome pour vivre à la cour du duc de Ferrare. Sa vie à Ferrare fut aussi licencieuse que dans le passé, mais moins sanglante; elle se complaisait à donner des marques nombreuses de ses faveurs aux poètes qui chantaient ses charmes sur le retour. Le cardinal Bembo aima à la fois avec passion les lettres et Lucrèce, il lui dédia ses Âsso/ani; il célébra sur tous les tons sa beauté et sa grâce. Bembo se trompait au moins de moitié, car jamais femme ne fut moins gracieuse que l’Espagnole Lucrèce. Aux louanges intéressées du car-
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dinal Bembo, nous préférons l’épitaphe satirique de Pontanus :
Hic jacet in tumulo, Lucretia nomine, sed re Thaïs, Alexandri filia, sponsa, nurus,
que nous traduirons librement :
Ci-gît, dans ce tombeau, une femme portant le nom de Lucrèce; mais, en réalité, une Thaïs, qui fut la fille, l’épouse et la belle-fille d’Alexandre.
Ce qui doit être dit à la décharge de Lucrèce, c’est que, manquant d’initiative, d’esprit, de caractère, elle fut une marionnette, une poupée brillante entre les mains de son père et de son frère, taillés sur un autre patron qu’elle. Alexandre et César furent des natures hors ligne appliquées au mal. Les historiens, en flétrissant leurs infamies, sont unanimes à reconnaître leur puissance. On ne saurait dire combien Alexandre VI sut affiner ses semblables, avec quelle facilité il les capta. « Avant d’être pape, il s’acquit, dit Gordon, la réputation d’un Salomon pour la sagesse, d’un Job
pour la patience, d’un Moïse pour la publication de la loi de Dieu, et enfin d’un des plus saints hommes du monde. Alexandre VI ne parlait jamais mieux en homme de bien que lorsqu’il avait le plus grand dessein d’agir en scélérat; ce zèle et cette vertu affectée n’étaient que pour éblouir les yeux du peuple, afin qu’on ne vit pas la difformité de ses actions opposées à ses paroles. »
Machiavel déclare qu’aucun pape n’a montré aussi bien qu’Alexandre VI ce que l’on peut faire avec des hommes et de l’argent.
Leibnitz a dit, en parlant du pape Alexandre, que peut-être on n’avait jamais vu, ni à Rome, ni même dans le monde entier, une cour plus souillée de crimes que celle de ce pontife. Il dit aussi que Lucrèce, fille d’Alexandre, était aussi fameuse par sa débauche que le fut Lucrèce la Romaine par sa chasteté.
Selon Tomaso Tomasi, Alexandre VI peut être considéré comme le Néron chrétien , grand parmi les méchants. « Personne ne sut mieux qu' Alexandre, ajoute-t-il, s’accommoder à l’humeur et au génie des autres; il ôtait tour à tour badin et sérieux, persuasif; c’était l’homme du monde qui proposait les choses avec le plus d’art et qui savait mieux gagner les esprits et faire plus vite tomber dans ses sentiments les personnes à qui il s’adressait. »
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Le grand historien des Républiques italiennes au moyen âge , Sismondi, formule ainsi son jugement sur Alexandre VI : « Il fut le plus odieux, le plus impudent, le plus criminel de tous ceux qui abusèrent jamais d’une autorité sacrée pour outrager et asservir les hommes. »
Sismondi rend justice, en outre, au talent sans égal de César Borgia pour les négociations, à sa facilité remarquable pour gagner les hommes; ce tyran sans égal savait emprunter le langage de la franchise et de la confiance.
Nicolas Machiavel avait la plus haute estime pour le génie de César Borgia, quoiqu’il lui eût donné beaucoup de (il à retordre lorsque les Flo- v rentins l’envoyèrent auprès de lui pour savoir s’ils pouvaient compter sur la paix, à quoi César ne répondit ni oui ni non, en jouant ironiquement avec le manche ciselé de son poignard et en évitant habilement les coups de sonde que le secrétaire de la république florentine, resté fort perplexe, jetait en vain au fond de ses intentions, au fond de son abîme de perversité. Non content d’avoir choisi César Borgia comme le modèle des princes nouveaux qui, au quinzième siècle, par des coups d’État et des meurtres savants, par la ruse et la violence, cherchaient à établir leur domination sur les petits États de l’Italie, Machiavel le déclare encore impeccable, l’absout de toute faute. Ainsi
après avoir énuméré tous les crimes de César, après avoir constaté qu’il détruisit la race de tous les seigneurs qu’il avait dépouillés, qu’il en massacra le plus grand nombre et que peu lui échappèrent, il ajoute froidement : « En rassemblant toutes les actions du duc, je ne saurais lui reprocher d'avoir manqué en rien; il me parait qu’il mérite qu'on le propose, comme je l’ai fait, pour modèle à tous ceux qui, par la fortune ou par les armes d’autrui, sont arrivés à la souveraineté... Sa conduite ne pouvait pas être différente. »
Et cependant ce prince nouveau , ce tigre doublé de renard, ce rusé César Borgia se laissa jouer pardessous jambe par un capitaine d’aventure comme Gonzalve de Cordoue.
Rien de bête en réalité comme la tyrannie : il y a toujours dans les événements un imprévu qui la dépiste et la déroute ; aussi César Borgia disait-il à Machiavel qu’il croyait avoir pensé à tout ce qui pourrait arriver au moment de la mort de son. père, mais qu’il n’avait pas songé que lors de cet
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LÜCREZIA BORGIA. 193
événement il pourrait se trouver lui-môme mortellement malade. •
En effet, après avoir trompé par une diplomatie de renard Louis XII et les princes italiens, après avoir entassé ruines sur ruines, Pélion sur Ossa, meurtres sur meurtres, Alexandre et César, s’ils n’avaient été pris au trébuchet de leurs propres artifices, eussent probablement fait la conquête de l’Italie, mais pour la perdre aussitôt à la suite de quelque heureuse trame ourdie contre eux; c’est ce qui, sous une apparence formidable, donne un si grand cachet de naïveté au Prince de Machiavel, que les diplomates en herbe seuls sont assez simples pour prendre à la lettre et pour admirer.
En deux mots , le but et les moyens des Borgia étaient également odieux. Mettre la violence sous la ruse pour asservir l’Italie, c’était vouer sa vie à une série interminable de crimes, jusqu’au châtiment inévitable. L’Italie regimbait avec la même élasticité sous l’éperon du prince ou sous la pression de la mule du pape; elle ne pouvait oublier encore les gloires et la prospérité de sa grande république; la mémoire de son histoire la constituait à l’état d’éternelle révoltée contre les tyrannies politiques et religieuses, surtout contre ce pouvoir papal, également dangereux pour les rois de l’Europe et pour les Italiens, que la noblesse
romaine avait longtemps contenu dans de sages limites en le subordonnant au pouvoir civil.
Vainement M. Petruccelli, dont la sagacité habituelle nous paraît cette fois en défaut, voudrait nous faire admettre que la conduite criminelle d’Alexandre VI fut un moyen politique, qu’il étouffa le pape sous le prince, qu’il eut la haine de l’étranger et l’amour de l’indépendance de l’Italie.
Cette théorie erronée qui consiste à transformer certains princes en amis des nations, à excuser ou à pallier leurs crimes que l’on transforme en moyens d’unité et d’indépendance favorables aux destinées des peuples, est plus que surannée aujourd'hui.
Les princes, unitaires ou non, et les papes, n’ont jamais travaillé que pour eux; ils aiment les nations comme les tigres' aiment leur proie, comme les loups les moutons, pour les croquer.
Alexandre VI, qui avait la nature absorbante et vertigineuse de l’abîme, n’eut d’autre but, en commettant ses crimes, que la satisfaction de ses ignobles passions et l’établissement de la puissance politique de sa famille. Il voulait la faire régner despotiquement sur l’Italie.