TROISIÈME PARTIE
A côté de Mathilde de Toscane, dont l'attitude belliqueuse et le courage militaire relevaient son abaissement devant la papauté, il faut inscrire, comme donatrice du saint-siège et fondatrice du pouvoir temporel de la papauté, une reine criminelle et impudique, Jeanne de Naples. Elle se fît publiquement absoudre du meurtre de son mari en faisant don à Clément VI de son État d’Avignon que les papes possédèrent durant un laps de six siècles, et qu’ils regrettent sans doute encore aujourd’hui, car s’ils n’ont jamais montré un grand souci de l’affaiblissement de leur inlluence morale, en
revanche ils se sont préoccupés à l’excès du maintien intégral de leur pouvoir temporel. Il semble même qu’ils n’aient essentiellement tenu qu’à cette partie matérielle de leur puissance, qui d’ailleurs leur a assuré et leur assure des revenus considérables payés par les contribuables, assez contrariés de voir leur part de paradis hypothéquée sur leurs biens terrestres.
L’histoire de Jeanne de Naples et du pape Clément VI confirme cette tendance persistante des souverains pontifes à accroître leur pouvoir temporel au détriment de leur influence morale.
Au quatorzième siècle, la maison de France avait donné des souverains à l'Italie et à la Hongrie. En 1333, le roi de Naples Robert, qui sentait sa fin venir, voulut assurer à sa petite-fille Jeanne la succession au trône en contraignant ses vassaux à lui prêter serment et en la mariant à son cousin André, fils de Louis d’Anjou, roi de Hongrie.
Le cousin et la cousine, qui avaient été élevés ensemble, connaissaient parfaitement leurs défauts. Jeanne, douée de tous les charmes du corps, avait grandi au milieu des exemples pernicieux d’une cour immorale et voluptueuse ; courtisée par de beaux cavaliers, elle avait eu la faiblesse de se laisser séduire à peine nubile, s’il faut en croire les chroniqueurs italiens. Elle détestait d’ailleurs son cousin dont le caractère dur et renfrogné était
en complet désaccord avec le sien. La raison d’État unit donc encore une fois deux êtres parfaitement antipathiques.
Le roi Robert maintint en paix les époux, mais à sa mort la discorde éclata.
Proclamée reine de Naples, le 19 janvier 1343, Jeanne prétendit jouir de tous les bénéfices des souveraines et donner son cœur aux courtisans qui flatteraient le mieux son caprice d’un moment. Autant elle détestait son cousin et mari Charles, autant elle adorait un autre cousin, Louis de Tarante.
Le prince-époux , comme on dirait aujourd’hui, eut le mauvais goût de blâmer les déportements de la grandesse sa femme. Il lui opposa ses titres de mari et de prince de la maison d’Anjou, affirmant avec raison d’ailleurs qu’en sa qualité de fils aîné du roi de Hongrie il avait un droit plus légitime que le sien à la couronne de Naples.
Tant d'insolence méritait un châtiment. Les courtisans prirent parti qui pour la reine , qui pour le roi de Naples. Les partisans de la reine, fort inquiets des menaces d’André qui avait fait peindre au-dessus de ses armoiries et à leur adresse un billot et une hache, décidèrent l’épouse à se défaire de l’époux ; c’était le seul moyen de réaliser un divorce désirable à tous les points de vue.
Un bâtard du roi Robert, le comte d’Àrtusio, et Philippine laCatanaise, furent chargés de tisser la toile d’araignée dans laquelle devait se prendre l’époux barbare. Il fut convenu que Jeanne, feignant un reste de tendresse pour André, l’inviterait à sceller l’amoureuse réconciliation hors des murs de Naples, et qu’au beau milieu des tendres ébats deux envoyés viendraient annoncer au princeépoux une nouvelle de la plus haute gravité.
Celle ingénieuse machination fut parfaitement exécutée; elle eut un succès de tour de Nesle! Un beau jour de septembre de l’année 1345, le princeépoux s’étant laissé conduire au couvent des Célestins, près d’ Averse, oubliait tout souci, tout danger dans les bras de Jeanne, lorsqu’on frappa avec persistance à la porte de la chambre à coucher. Le prince-époux se montra fort mécontent d’être ainsi dérangé; mais les camérières du couvent accrurent encore sa contrariété en lui annonçant que ses conseillers, accourus de Naples, l’attendaient sur le seuil de la chambre pour lui communiquer des nouvelles de la plus haute gravité.
André s’habilla à la hùte et tomba dans le piège. Frappé de coups de poignard, il se défendit courageusement; il fut poussé par les meurtriers vers une fenêtre et tomba à la renverse dans un jardin où d’autres assassins postés l’achevèrent.
Jeanne assista à cette scène tragique comme à un curieux spectacle. L'opération terminée, le dernier acte joué, elle fit placer son mari dans un cêrcueil, se vêtit de deuil, s’échevcla et rentra à Naples en donnant les signes les plus convaincants, les témoignages les plus douloureux de la veuve inconsolable.
Le premier jour de l’étonnement passé, les Napolitains, revenant sur leurs premières impressions, demeurèrent convaincus que la reine et ses , partisans seuls avaient eu intérêt à se défaire d’André; alors ils l’accusèrent avec une vivacité toute méridionale d'avoir trempé ses élégantes mains dans le sang de son mari.
Jeanne trouva un singulier moyen de se disculper; elle livra aux bourreaux les principaux auteurs du meurtre d’André; et comme quelques-uns d’entre eux, notamment Philippine la Calanaise, indignés d’être ainsi payés de leurs services par cette reconnaissance toute royale, accusaient hautement la reine de complicité, les exécuteurs dépêchèrent vivement les assassins, après avoir pris la précaution de leur mettre un haillon dans la bou-
122 IrES COURTISANES DE L’ÉGLISE.
che pour qne leurs dangereuses révélations n’arrivassent pas aux longues oreilles de la population napolitaine.
Jugeant que lesmAnes de son mari devaient être apaisées par un sacrifice, Jeanne épousa son beaucousin, Louis de Tarente, le 20 août 1347. Mais les princes qui se connaissent et s’apprécient à leur juste valeur ne sont pas aussi faciles à convaincre que le bon peuple. Malgré l’exécution des assassins d’André, son frère aîné Louis, qui régnait en Hongrie, ne crut pas à l’innocence de sa belle- 'Sœur. Il appela sa noblesse aux armes pour venger le meurtre d’André qu’il fit représenter sur des étendards noirs, — au moyen Age on se plaisait à représenter ainsi de telles scènes, qui parlaient aux yeux, — et, le 3 novembre 1347, il se mit à la tête de son armée pour envahir le royaume de Naples.
Les courtisans, si braves quand ils ne voient pas l’ennemi en armes, ou le peuple en révolution, fondirent dans la main de la reine criminelle. L’armée napolitaine, commandée par Louis de Tarente, fut réduite par les désertions à une force insignifiante. Jeanne, délaissée, ou plutôt réprouvée, s’embarqua avec quelques fidèles et cingla vers ses États de Provence. Mais elle ne reçut pas bon accueil des Provençaux; les barons, indignés de son crime, la retinrent presque captive. Dans cette situation per-
plcxe, elle intéressa le ciel à sa délivrance ; elle eut recours au pape, sa dernière planche de salut. Elle se rendit à Avignon où séjournaient les papes, depuis le schisme introduit par Louis de Bavière qui avait créé un souverain pontife de sa façon, et avait exilé Jean XXII, auquel succéda Clément VI.
Villani rapporte que Jean XXII, quoique éloigné de Rome et ayant eu à soutenir ses prérogatives contre l’antipape Nicolas, avait laissé en mourant la valeur de vingt-cinq millions de florins d’or dont héritèrent ses successeurs, qui habitèrent Avi- • gnon jusqu’en 1371, jusqu’à la fin du schisme de la papauté.
L’historien italien, Mattco Villani, a laissé un portrait peu flatteur de Clément VI. Dans son archevêché de Rouen, il avait pour maîtresse la comtesse de Turenne; il garda près de lui, lorsqu’il devint pape, cette femme dissolue et avide qui, disposant des faveurs spirituelles et des grâces du souverain pontife, ne les transmettait qu’ après les avoir fait chèrement payer par les solliciteurs.
« Clément créa des cardinaux si jeunes et de mœurs si dissolues et si déshonnêtes, dit Bernar-
din Corio, un autre historien italien, qu’il en réT sulta les plus grandes abominations dans l’Église. » Dans l’un des consistoires tenus à Avignon par Clément VI, de hardis et mordants prélats, nous apprend Villani, firent circuler une lettre « du prince des ténèbres, datée du centre du Tartare, en présence de tous les démons, et adressée au pape, vicaire de Satan , et h ses dignes conseillers, les cardinaux. » L’enfer les félicitait de la multiplicité de leurs vices, et de leur zèle à servir la cause du diable. Celte épitre ironique transmettait au pape et aux cardinaux les compliments de la Su- . perbe, mère des membres du sacré collège, de l’Avarice, de l’Orgueil, de l'Impudicité et des autres pécbés.
Jamais cour ne fut plus vénale et plus corrompue que celle d'Avignon. Pétrarque, en poêle chrétien indigné, a fait la vive peinture du débordement des mœurs papales au quatorzième siècle en France, que nos lecteurs pourront juger par les extraits suivants de ses lettres :
« On trouve en ces lieux, dit Pétrarque à son ami, en lui parlant d’Avignon :
« Le terrible Nemroth ;
« Sémiramis armée ;
« L’inexorable Minos;
« Rhadamante ;
« Cerbère ;
« Pasiphaé, amante du taureau;
« Le Minotaure, monument scandaleux des plus infâmes amours;
« Enfin tout ce qu’on peut imaginer de confusion, de ténèbres et d’horreurs.
« C’est ici la demeure des larves et des lémures, la senline de tous les vices et de toutes les scélératesses.
& Je ne rapporte que ce que j’ai vu moi-même, et non ce que j’ai entendu raconter par d’autres. Je sais, par ma propre expérience, qu’il n’y a ici ni piété, ni charité; aucune foi, aucun respect, aucune crainte pour la Divinité; rien de saint, rien de juste, rien d’humain. L’amitié, la pudeur, la décence, la candeur y sont inconnues.
« L’espoir d’une vie future est considéré ici comme une illusion vaine; ce qu’on raconte des enfers, comme une fable; la résurrection de la chair, la ün du monde en Jésus-Christ, juge suprême et absolu, sont mis au rang des inventions puériles. L’amour de la vérité y est taxé de démence; l’abstinence, de rusticité; la pudeur, de sottise honteuse. La licence, au contraire, est estimée grandeur d’âme; la prostitution mène à la célébrité. Plus on accumule de vices, plus on mérite de gloire; une bonne renommée est regardée comme ce qu’il y a de plus méprisable; la réputation, comme la dernière des choses.
« Ce que je dis ici n’est ignoré de personne. Je passe sous silence la simonie, l’avarice, la cruauté qui ne respecte aucun des sentiments humains, l’insolence qui se méconnaît elle-même, et les prétentions de la vanité, etc.
« Je me hâte d'arriver à un point plus odieux à la fois et plus plaisant. Qui, en effet, ne rirait et ne s’indignerait en même temps à la vue de ces enfants décrépits (les cardinaux et les prélats), avec leurs cheveux hlanes et leurs amples toges sous lesquelles ils cachent un impudence et une lasciveté que rien n’égale? Des vieillards libidineux poussent l’oubli de leur âge, de l’état qu’ils ont embrassé et de leurs forces, jusqu’à ne craindre ni déshonneur ni opprobre. Ils consument dans les festins et les débauches les années qu'ils devraient employer à régler leur vie sur celle du Christ. Mais bientôt ces excès sont suivis d’autres excès encore, et de tout ce qu’offrent de plus condamnable l’impudicité et le libertinage.
« Les indignes prélats croient arrêter ainsi le temps qui fuit devant eux. Satan, d’un air satisfait, assiste à leurs jeux, il se fait l’arbitre de leurs plaisirs; et, constamment placé entre les vieillards et les jeunes vierges qui sont les honteux objets de leurs nauséabondes amours, il s’étonne de ce que ses tentations sont toujours au-dessous de leurs coupables entreprises... .
JEANNE DE NAPLES. f27
« Je ne dirai rien des viols, des rapts, des incestes, des adultères; ce ne sont plus là que des badinages pour la lubricité pontificale. Je tairai que les époux des femmes enlevés sont forcés au silence par un exil rigoureux, non-seulement loin de leurs foyers domestiques, mais encore loin de leur patrie. Je ne m’appesantirai même pas sur le plus sanglant des outrages, celui par lequel on force les maris de reprendre leurs épouses prostituées, surtout lorsqu’elles portent dans leur sein le fruit du crime des autres, outrage qu’on a bientôt l’occasion de répéter, puisque la femme doit retourner dans les bras de son premier amant dès qu'elle peut de nouveau servir à ses infâmes plaisirs ; outrage enfin qui ne cesse que quand cet amant est pleinement rassasié, ennuyé, dégoûté.
« Le peuple connaît ces choses aussi bien que je les connais moi-même, et il ne s’en cache plus ; car la douleur a surmonté la crainte, et les menaces du libertinage n’imposent' plus à l’indignation. »
Il ne faut pas oublier que c’est un chrétien sincère, dont la foi religieuse est révoltée, qui peint et juge les cardinaux d’Avignon!...
Ces lettres sine titulo de Pétrarque ne portent pas de date, il est vrai ; « mais, dit de Potter, un passage de la quinzième lettre, où l’auteur avoue que les deux Clément avignonais avaient fait plus de mal
à l’Église que les sept premiers Grégoire, nous paraît suffire pour appliquer aux prélats de la maison de Clément VI l’énergique tableau dû au pinceau de Pétrarque. »
Malgré l’excès des corruptions de l’Église, l’Ilalie, au milieu du quatorzième siècle, semblait vouloir renaître de ses cendres ; elle donnait au monde l’intéressant spectacle d’une floraison littéraire, scientifique et artistique, contrastant étrangement; avec les mœurs cruelles et dépravées qu'entretenaient les cours dissolues de ses petits souverains ayant à leur solde des troupes de bandits. Poètes, savants, historiens, traducteurs de lettres grecques et latines, peintres et statuaires rivalisaient d’ardeur et d’enthousiasme pour jeter quelques fleurs sur le fumier et le chaos sanglant de la fin du moyen âge, pour glisser à travers ses ténèbres les lueurs du beau et du vrai.
Rien n’est plus propre cà faire entrevoir le triomphe définitif de la civilisation que les efforts constants des esprits supérieurs de tous les temps pour dissiper la nuit de la barbarie et se tendre la main à travers les âges les plus obscurs, les plus douloureux de l’histoire.
A cet essor des lettres et des arts, — car l’Italie a sans cesse aspiré à se régénérer par l’art et la liberté, — répondit un mouvement politique qui, mieux conduit ou mieux soutenu, l’eût débarassée
du même coup de ses tyrans et de ses tyranneaux, de ses Guelfes et de ses Gibelins, du despotisme papal et de la paissance impériale.
Un éloquent et courageux tribun, Cola de Rienzo, évoquant les grands souvenirs de l’antiquité, proclama la république à Rome et déclara que tous les peuples de l’Italie étaient libres!
Malheureusement le pouvoir, l’amour du faste, perdit et enorgueillit Cola de Rienzo sorti d’une humble condition, comme il a perdu et perdra encore tant de tribuns! C’est là son action délétère. Profitant de ses fautes et de ses ridicules, les factions papales et aristocratiques renversèrent Rienzo et le firent poignarder. Le fils du cabaretier n’en avait pas moins exprimé courageusement la grande pensée toujours vivante au fond des cœurs ita-> liens, la République, la seule institution, la seule forme politique qui eût assuré la grandeur et la prospérité de leurs ancêtres. A Cola de Rienzo qui lui enlevait la domination civile de Rome, le pape répondit par la nomination de Charles IV de Bohême comme roi des Romains.
Avant d’entrer à Naples, le roi de Hongrie s’était rendu à Rome ; il avait soumis au tribunal de Rienzo lalégitimité de son intervention, basée sur la nécessité de venger le meurtre de son frère. Dès que le dictateur républicain l’eut approuvé, il se rua sur les États de Jeanne , les dévasta et châtia cruelle-
uo
ment les complices impunis de l’assassinat d’André.
Jeanne apprit ces désastreuses nouvelles en Provence; elle ne pouvait reparaître en Italie que grâciée par l’Église. A Avignon, elle demanda hardiment et nettement à Clément VI l’absolution de son crime. Le souverain Pon li fe 1 ui objecta que toute absol u tion, toute indulgence se payaient, et qu’après le scandale produit en Europe par son crime, l’Église ne pouvait sans compensation lui donner son eau lustrale. La reine de Naples lui offrit la souveraineté d'Avignon en échange de la proclamation publique de son innocence. La forme de cet étrange marché, passé entre la papauté et une pécheresse peu repentante, fut sauvée aux yeux des badauds par le prix simulé de trente mille florins, que Clément VI ne donna jamais.
Exécutant en conscience ses promesses, après avoir reçu le contrat de cession de la ville d’Aviguon signé par la reine de Naples, Clément VI convoqua un consistoire, un conseil de princes de l’Église, qui furent chargés d’entendre et d’acquitter Jeanne. Parée de ses plus beaux atours, elle comparut rayonnante de beauté et d’effronterie devant la cour pontificale.
La reine de Naples voulut bien avouer que son aversion hautement manifestée vis-à-vis de son mari avait pu déterminer ses amis à le frapper, mais se retranchant aussitôt derrière une supersti-
lion de oette époque, elle affirma que sa haine était le fruit d’un maléfice jeté par un implacable ennemi.
La cour pontificale, se contentant de cette excuse dérisoire de maléfice présentée impudemment par une reine qui avait prémédité le meurtre de son époux, proclama Jeanne innocente.
C’est au prix de cette honteuse ironie, de cette coupable capitulation de conscience, que la papauté acquit le Comlat-Venaisin, resté six cents ans entre ses mains.
Clément VI ordonna à tous les ennemis de la reine de Naples de cesser leurs hostilités contre elle, d’abdiquer leurs injustes ‘préventions à son égard. 11 menaça de ses foudres quiconque douterait de la parfaite innocence de la reine de Naples, et signifia à Louis de Hongrie l’ordre de sortir de ses Étals ; afin de le décider, il lui fit offrir secrètement quelques milliers de florins. Le roi de Hongrie, plus noble, plus grand que le pape, dédaigna ses leçons et son argent en lui répondant qu'il n’était pas venu battre monnaie en Italie avec le sang de son frère. Il n’était pas fâché d’ailleurs de trouver un prétexte plausible pour quitter l’Ilalic ; ses farouches Hongrois l’avaient si bien ravagée qu’elle en était réduite à la famine et à la peste.
Au milieu de cette désolation, de ces calamités publiques, Jeanne revint à Naples où elle continua
le cours de ses déportements. Le pauvre sire qu'elle avait épousé, et pour lequel elle avait assassiné son premier mari, lui rendit le service de mourir le 26 octobre 1362. Un mois après, bravant toute convenance, Jeanne convolait en troisièmes noces avec le prétendant au trône de Majorque, Jacques d’Aragon.
Bientôt dégoûté des mœurs dépravées de la cour de Naples, Jacques d’Aragon prit le parti héroïque de passer sa vie dans les camps, loin de son indigne épouse, qu’il laissa veuve en janvier 1375.
Suivant son habitude, Jeanne rechercha un nouvel époux. Il fallait vraiment que ses attraits fussentaussi séduisants, aussi irrésistiblesque ceux que le tableau de Léonard de Vinci lui a prêtés, car elle put choisir parmi ses nombreux adorateurs un des plus vaillants chevaliers de ce temps : le prince Othon de Brunswick.
Malgré ses succès conjugaux, Jeanne n’avait pas l’âme tranquille. La haine veillait autour d’elle, une haine sourde mais implacable, qui attendait son heure et son jour; c’était celle de la cour de Hongrie où un cousin de Jeanne, Charles de Duras, s’était réfugié pour préparer une invasion du royaume de Naples.
D’autre part, le génie protecteur de Jeanne, celui qui l’avait si bien lavée de son meurtre, Clément VI était mort. Le schisme continuait à dé-
chirer le sein de l’Église; l’Europe était partagée entre deux vicaires du Christ. Deux souverains pontifes élus par deux partis différents et hostiles se disputaient la tiare, et Jeanne avait pris le parti de Clément VII, qui résidait dans Avignon, contre le comte de Genève exalté par le parti allemand, à Rome, sous le nom d’Urbain VI. Pour se venger de la reine de Naples, ce pape appela en Italie Charles de Duras, que Jeanne avait privé de tout espoir de succession au trône en adoptant, dès le mois de juin 1380, Louis, comte d’Anjou.
Couronné roi de Naples par Urbain VI, le 2 juin 1381, Charles de Duras, que secondaient les Hongrois et de nombreux déserteurs napolitains, envahit sans obstacle sérieux les États de Jeanne. Le brave Othon de Brunswick, dont la petite armée avait été affaiblie par les défections, ne put livrer bataille.
Jeanne avait compté sur le secours de Louis d’Anjou; mais ne le voyant pas paraître, elle s'était réfugiée derrière les fortes- murailles de Château-Neuf dont quelques traîtres ouvrirent les portes à l’ennemi le 13 juillet 1381. Vainement son mari essaya-l-il une diversion en livrant un combat aussi acharné que désespéré; Othon fut vaincu et fait prisonnier. La reine de Naples se vit forcée de se remettre à la discrétion de son cousin Charles de Duras.
Elle s’était à peine rendue qu’une fiotte provençale, portant des défenseurs qui venaient la secourir, entra dans le port de Naples.
Charles de Duras autorisa Jeanne à recevoir les Provençaux en sa présence, comptant bien qu'elle leur ordonnerait de lui rendre hommage. -Mais la reine prisonnière se montra cette fois grande et énergique; elle rappela les bontés dont elle avait comblé Charles de Duras, qui l’avait récompensée par la trahison, par la perfidie; elle supplia les Provençaux de ne reconnaître pour roi de Naples que Louis d’Anjou et de la venger un jour du brigand qu’ils avaient sous les yeux. Hors de lui, Charles de Duras envoya sa cousine dans la Basilicale, au château de Muro, où il donna l’ordre de la tuer dès qu’il eut appris que Louis d’Anjou faisait voile pour la délivrer.
Le 12 mai 1382, la reine de Naples fut étouffée sous un lit de plumes par les bravis de Charles de Duras.
Ainsi périt cette triste courtisane de l’Église, cette messaline du quatorzième siècle, que les amollissements d’une cour dissolue avaient corrompue avant l’âge de puberté! Si c’est là une excuse, c’est la seule qui puisse atténuer ses forfaits.
Après le meurtre de sa cousine Jeanne, Charles de Durazzo, couronné et sanctifié, devint tranquille possesseur de ses Etats de Naples.
Le cruel Charles trahit le pape comme il avait trahi sa cousine. Lorsqu’Urbain VI, comptant trouver un vassal reconnaissant, vint à Naples pour soumettre Charles au cérémonial catholique qui figurait la soumission de la royauté à la papauté maîtresse des rois, le souverain de Naples ne lui baisa pas les pieds, suivant le rituel, mais il prit la bride de la monture du pape, qu'il conduisit sans plus de façon en prison. Urbain VI ayant réussi à s’échapper du cachot où la trahison l’avait claquemuré, il excommunia le roi félon. Charles de Duras reçut enfin le châtiment qu’il avait infligé si souvent et qu’il méritait si bien : il fut assassiné en mettant le pied en Hongrie ,* dont la couronne avait tenté son insatiable ambition.
Après la mort d’Urbain VI, le schisme continua à partager le monde catholique en deux camps opposés: d’un côté, les Urbanistes qui élurent Perin Tomasel; de l’autre, les Clémentins qui exaltèrent à Avignon l’Aragonais Pierre Luna.
Les états généraux de France se dérobèrent à cette anarchie religieuse en faisant gouverner les diocèses par leurs évéques et en ne reconnaissant aucun pape. 11 est vraiment fâcheux que celte résolution si rationnelle n’ait pas toujours été maintenue dans le beau pays de France ; elle eût «mpéchô de naître les dissensions soufflées par l’ultramontanisme; elle eût réduit à néant les
Saint-Barthélemy et les Dragonnades. Tout au moins cette répudiation française de l'influence des pontifes romains eût diminué de quelques milliers de personnes les neuf millions de victimes que tirent les guerres religieuses pendant la durée du règne absolu des papes.