I.UOREZIA BOKGIA
La papauté ne pouvait qu’asservir politiquement l’Italie. Jules II, ce pape belliqueux, qui se modela sur Julès César, et comme général ne fut pas trop indigne de son prédécesseur, car il chassa les Français de l’Italie et excommunia Louis XII, n’avait pas encore purgé à sa mort le sol de sa patrie des Barbares, comme il appelait avec raison les Français, les Allemands, les Espagnols et les Suisses. Que faisaient les coups de lance aux étrangers lorsque le catholicisme les appelait irrésistiblement à Rome ?
Il fallait des citoyens pour délivrer l’Italie, et non de petits despotes comme César Borgia, encore moins un pape qui, en liant l’Europe à sa chaire, forçait les nations catholiques à devenir ultramontaines, à surveiller attentivement l’Italie dans l’intérêt de leur propre sûreté, afin que le chef de la catholicité ne fût pas le truchement d’une politique hostile à la leur, ou le jouet d’une faction.
Malgré leurs grandes qualités, leur volonté énergique, les plus grands papes, les Grégoire VII et
les Jules 11, ne firent que du mal à l’Ilalie, car leur puissance temporelle menaçait les libertés de la Péninsule, de même que leurs armes spirituelles étaient une épée de Damoclès tournée contre les peuples de l’Europe et sans cesse suspendue sur la tête de leurs chefs. Les foudres que le pape lançait du haut de la chaire de Saint-Pierre renvoyées par des courants d’électricité contraires, revenaient frapper l’Italie au cœur.
Les deux grands despotismes temporel et spirituel qui tinrent si longtemps l’homme esclave et la femme à genoux en éteignant leur vigueur morale et en paralysant leurs facultés, la papauté et la monarchie ayant le même but : l’asservissement de l’esprit et du corps, la soumission de l’espèce humaine à leur domination, devaient tôt ou tard s’entendre, se réconcilier, lier leurs efforts, car la monarchie, pour magnétiser les peuples ignorants, avait besoin de la sanction spirituelle d'en haut, de la consécration du représentant du royaume céleste; et, de son côté, la papauté ne se croyant pas assise assez solidement sur la révélation chrétienne avait toujours senti, non sans quelque raison, que le pouvoir temporel était nécessaire à son existence spirituelle pour réduire au néant et au martyre les audacieux hérétiques, tous les raisonneurs qui révoqueraient en doute son infaillibilité ! Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l’empereur, suivant
LUCREZIA BORGIA
l’expression saisissante de Victor Hugo dans Hernani, étaient donc irrésistiblement attirées l’une vers l’autre, appelées à une jonction, à une réconciliation, à une action commune. Ces anciennes ennemies, l’unité tliéocratique de Grégoire VII et l’unité impériale de Charlemagne et d’Henri IV d’Allemagne, contractèrent un mariage de raison pour résister au peuple de penseurs qui se levait furieux devant eux.
Après la malheureuse expérience de domination universelle faite par Grégoire VII au nom de la théocratie pure, par Alexandre VI au nom de la religion unie au machiavélisme politique, par Jules II au nom de l'Église militaire, la papauté reconnut son impuissance à fonder en Italie et en Europe son omnipotence par ses seules forces. En vertu de concordats Léon X s’associa à Charles-Quint et à François I er , les Pie à Philippe II.
Papes et rois se donnèrent la main sur les ruines de la féodalité et de la liberté. Sombre écueil, douloureux naufrage! Les aspirations humanitaires du christianisme se pétrifient dans un catholicisme pontifical et inquisitorial; les élans d’indépendance sortis des Ames des seigneurs et des cœurs des manants sont également comprimés entre les murs de l’Église et ceux de la monarchie. Deux prisons et deux maîtres : l’un au palais, l’autre à la cathédrale; Sixte-Quint au Vatican,
Philippe II à l’Escurial ; au-dessous d’eux des populations prises au double piège des despotismes temporel et spirituel, du jésuitisme et du militarisme, du servage et de l’inquisition.
Heureusement les sciences philosophiques et naturelles, l’art et le libre examen de la féconde Renaissance vont donner à l’homme de nouvelles puissances, lui permettre de résister avec quelque avantage, dès l’aurore du seizième siècle, à l’action destructive de la papauté et de l’empire coalisés contre le droit, la raison et la liberté.