‹ Les courtisanes de l'égliseChapitre 14 sur 15 · SIXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

SIXIÈME PARTIE

MARIE -MAGDELEINE

(l’amante du christ)

MARIE-MAGDELEINE

(l’amante du chbist)

Quelques auteurs ont prêté à Marie-Magdeleine (Marie, du bourg de Madgdala), inspirée par le démon, la mauvaise pensée de séduire le Christ et en ont fait une courtisane. On sait qu’entre autres hérésies les Albigeois ne craignaient pas d’affirmer que Magdeleine avait eu des complaisances criminelles pour Jésus.

Dans les Évangiles, le Christ n’a que des paroles de tendresse et d’affection pour les êtres simples, pour les femmes et pour les enfants. Un jour il

relève la femme adultère, il la sauve du terrible châtiment infligé par la loi hébraïque aux coupables d’adultère : la lapidation. «Que celui d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre.» Un autre jour il défend la pécheresse contre les siens en disant « qu’il lui serait remis beaucoup de péchés, parce qu’elle avait beaucoup aimé.» Celle théorie d’indulgence infinie pour la femme, déclarée impeccable, n’a pas peu contribué à gagner les cœurs féminins au christianisme. Jésus ne s’est montré dur qu’envers sa .mère. Suivant M. Renan, Marie aurait été plus qu’indifférente pour son fils.

Les Galiléennes reconnaissantes prodiguèrent à Jésus, pendant sa yie, les hommages, les tendresses, les soins et le dévouement. Les plus riches, comme Marie de Magdala, mirent une partie de leur fortune à sa disposition ; les plus pauvres le suivirent en écoutant avec admiration sa parole , en l'adorant comme un dieu. D’ailleurs Jésus avait le talent d’exciter leur enthousiasme. Il gagna la Samaritaine en lui enseignant à adorer le «Père en esprit et en vérité.» D’autre part, il n’est pas de roman plus intéressant, d’épisode plus touchant dans l’Évangile que les relations de Jésus et de Marie-Magdeleine. Qu’était cependant cette femme? L’Évangile le dit : Mulierin ci vitale peccatrix, une pécheresse dans la cité. Elle était

livrée à l’orgueil et à la luxure. Les évangélistes expriment éloquemment sa situation morale en affirmant qu’elle avait sept démons dans le cœur. Un jour cette héroïne galante entend parler d’un nouveau prophète qui, pieds nus, parcourt la Galilée en annonçant que les temps sont proches et en appelant les hommes à une nouelle vie de l’esprit. La curiosité la saisit ; elle quitte ses nombreux adorateurs et va au-devant de l’inconnu, nourrissant peut-être l’espoir de le soumettre à la puissance de sa beauté. Mais, bien loin de séduire, c’est elle qui est séduite par le regard du maître, dont la vive et limpide lumière la pénètre jusqu’aux os. Alors on voit la coquette et l’orgueilleuse sacrifier ses attraits, le lin de sa blonde chevelure, et tomber aux pieds de Jésus en versant d’abondantes larmes. La voluptueuse Marie de Magdala recherchera désormais la douleur, la pauvreté, le martyre , avec l’ardeur qu’elle a mise à désirer et à savourer les jouissances matérielles, les richesses, les flatteries des courtisans. Ici finit le paganisme et commence le christianisme. Le moyen-âge laid, disgracieux, amant de la douleur, apparaît à travers les temps. L’humanité doit dire adieu aux grâces de Vénus, aux sensuelles odalisques du harem de Salomon qui contenait «soixante épouses, des concubines et des jeunes filles sans nombre. » La belle Sulamile ne célé-

brera plus les joies et la puissance invincible de l’amour terrestre. Madeleine torturera sa chair, et à son exemple l’humanité des temps barbares et le moyen âge, jusqu’à ce que l’éternel paganisme sorte de terre à la Renaissance , jusqu’à ce que ressuscitent la Nature et la Vie, niées par le christianisme et par les Madeleines repentantes!

Revenons au cœur de notre sujet. Marie de Magdala a-t-elle été une tentatrice, une séductrice pour le Christ? N’a-t-elle pas mêlé beaucoup d’amour profane à l’amour spirituel, et cherché à passionner Jésus? Il est fort difficile de ne pas le croire quand on voit le pharisien Simon et les disciples eux-mêmes , scandalisés par la conduite et l’attitude étrange de cette pécheresse de la cité qui donne au Christ les témoignages les plus emportés de l’amour, oignant sa tête de parfums, baisant ses pieds, les arrosant de nard et les essuyant avec ses cheveux.

Marie-Magdeleine suivit en tous lieux le Christ; elle ne l’abandonna qu’au tombeau. On la voit dans

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le groupe des femmes fidèles à la mauvaise fortune de Jésus, qui se tiennent devant la croix où il agonise, en compagnie de Marie Cléophas, Jeanne, femme de Khouza, de Salomé et de quelques autres Galiléennes.

Lescatholiquesles plus austères avouent la tendre affection de Marie de Magdala pour Jésus, qui de son côté a eu un sentiment de vive amifié pour la pécheresse convertie. C'est ce qu’exprime éloquemment le R. P. Lacordaire dans son livre sur sainte Marie-Mad eleine.

« Aucune amitié, écrit le R. P. Lacordaire,

n’a commencé comme celle-ci. Du sein de l’abjection la plus profonde où puisse tomber son sexe, une femme lève les yeux vers la pureté divine et ne désespère pas de la beauté de son âme. Pécheresse encore, elle a reconnu Dieu dans la chair du Fils de l’homme, et, toute couverte de sa honte, elle conçoit la pensée d’arriver jusqu’à lui. Elle prend dans un vase d’albâtre, symbole de lumière, un parfum précieux. Peut-être était-ce le vase où elle avait puisé jusque-là le relief de ses criminels attraits, et ce parfum qu’elle emporte pour un autre usage, peut-être y avait-elle cherché pour elle-même un accroissement de ses honteux plaisirs. Elle avait tout profané , et elle ne pouvait présenter à Dieu que des ruines »

M. Ernest Renan fait de la Magdaléenne une

personne exaltée, passionnée, épileptique, langoureuse, douée d'instincts spéculatifs (?), que la beauté pure et douce de Jésus calma. M. Renan, qui a écrit que le christianisme fut surtout un mouvement de femmes , et que Jésus « fut sans doute plus aimé qu’il n’aima, » admet donc l’existence d’un amour platonique entre Jésus et Marie de Magdala, ou tout au moins la réalité de ce sentiment dans le cœur de la pécheresse.

M. Salvador dit au premier volume de Jésus- Christ et sa doctrine :

« Le fils de Marie vivait des libéralités dues à plusieurs femmes guéries par sa puissance de leurs vices ou de leurs maux, entre autres des libéralités dues à la riche courtisane Magdeleine , ainsi nommée du petit bourg de Magdala, et à 1 épouse de 1 intendant du tôlrarque. »

Quant aux catholiques, tout en reconnaissant la tendre amitié de Jésus pour Marie, ils nient en même temps avec un dédain trop naif de la contra- * diction, que Jésus ait pu être tenté par la beauté de Marie de Magdala.

11 nous semble pourtant que dans ce poëme admirable de Jésus et de la Magdaléenne, les sens n’ont pas été vaincus sans lutte et n’ont pas cédé immédiatement la victoire à 1 influence spiiitucllc de la beauté morale. L’idéal de Jésus, qui avait pour objet le royaume de Dieu et rejetait la félicité

hors de la vie terrestre, triompha de la séduction féminine aussi bien que des suggestions ambitieuses attribuées parla tradition à Satan. Mais niella lutte intérieure, la tentation, c’est nier la nature humaine; aussi un certain nombre de docteurs catholiques se sont-ils trouvés en contradiction avec l’Église sur ce point délicat. L’abbé de la Baume, entre autres, fut foudroyé ‘pour avoir osé écrire que Magdeleine, qu’il qualifie d 'amante du Christ , avait cherché à séduire Jésus. Son livre, qui a pour titre : la Ckristiade, ou le Paradis reconquis , pour servir de suite au Paradis perdu de Millon , fut condamné à être laCéré et brûlé par les exécuteurs de la haute justice, en vertu d’un arrêt du parlement rendu le 10 avril 175G.

Ce ne fut pas sans émotion que je lus à la bibliothèque sur l’exemplaire de la Chrisliade de l’abbé de la Baume ces trois mots terribles, surmontés d’une croix, qui formaient l’épitaphe de tous les livres condamnés ou réprouvés par l’Église : Requiescat in pacel

'Son ! il ne reposera pas en paix avec les morts, cet éloquent livre de la Chrisliade; nous allons le sortir de son suaire; il est digne de voir la lumière et de prendre rang parmi nos meilleures œuvres littéraires.

A l’apparition de la Chrisliade de l’abbé de la Baume, un grand nombre de catholiques se déchai-

nèrcnt contre l’abbé de la Baume et stygmatisèrent son poëme, dans lequel le parlement devait trouver deux hérésies : la tentation de Jésus par la volupté, et une tendance à proclamer l’infaillibilité des papes.

Des ordres respectables retinrent pendant quelques mois la réplique de l’abbé de la Beaume ; mais devant le toile de l’Église, il rompit le silence et défendit dignement et courageusement son œuvre, afin de prévenir sa condamnation devant le parlement, que faisait pressentir la dénonciation, du rédacteur des Nouvelles ecclésiastiques.

Faire tenter Jésus-Christ par ses sens, c’était là une hardiesse difficile à justifier au point de vue catholique. L’abbé de la Baume n’en fuit pas le danger. Il aborde franchement la question et répond ainsi à son adversaire :

Nous voici enfin arrivés, dit l’abbé de la Baume, à ce fameux épisode de la Magdeleine qui révolte tant certains esprits, et qui excite si fort la bile du nouvelliste ecclésiastique et le zèle du journaliste.

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Une pécheresse, qui au rapport de saint Marc avait sept démons dans le cœur encore plus que dans le corps, n’était-elle pas capable des plus grands excès, et les démons, tout respectueux que le nouvelliste les suppose envers Jésus-Christ, sont sans contredit capables de former les plus noirs projets et les intrigues les plus infâmes pour parvenir à leurs fins. Qu’ils n’aient pas tenté Jésus-Christ par les passions impures et surtout par ce vice que l’Âpôtre défend de nommer, je conviens du fait avec les saints Pères, et je suis d’accord avec eux que le Seigneur n’a pas permis qu’on lui ait attribué la moindre chose contre la pureté même par calomnie, et moins encore qu’on l’ait tenté dans cet article ; aussi ne l’est-il pas dans l’épisode de la Magdeleine.

Mais les saints Pères, qui ont dit que Jésüs-Christ n’avait point été tenté et n’avait pas permis qu’on le tentât, ont-ils déclaré qu’il n’était pas tentable et tentable par une suggestion de l’esprit infernal? Certainement si les démons ne l’avaient pas cru tentable du côté des passions et des sens, ils l’auraient cru impeccable et Dieu par conséquent ; s’ils l’avaient cru Dieu, ils auraient pu reconnaître l’union hypostalique du Verbe à la nature humaine, et de cette connaissance il eût résulté un respect et une crainte qui eussent empêché les démons de le tenter non-seulement par les passions

et par les sens, et moins encore par toute autre voie.

Mais que le nouvelliste et le charitable journaliste fassent ici attention à la qualité des acteurs qui forment le projet de tenter Jésus-Christ par les passions. Ces acteurs sont les démons qui, voyant absoudre une femme adultère dans le temple au mépris de la loi qui la condamne, et ne pouvant pénétrer le mystère de la miséricorde et de la grdce du Messie, nouveau législateur d’Israël, croient que cette indulgence, qu’ils regardent avec les pharisiens comme une prévarication manifeste et un crime énorme, n’a pour principe que le dérèglement du cœur, le relâchement et la corruption des mœurs. De là, ne le connaissant pas pour un Dieu et ne voyant en lui qu’un homme, ils en infèrent ce que naturellement on pourrait penser de tout ministre qui contreviendrait à la loi dans le tribunal des consciences, et conséquemment ils forment le projet de lui opposer Magdeleine pour connaître s’il sera sensible aux attraits de la volupté.

Or je ne vois pas où est la témérité et l’indécence du projet formé par les démons : ils tentent ouvertement Jésus-Christ par des objets d’ambition et de vaine gloire, et par l’appât des biens et des richesses de ce monde, est-il moins indécent de le tenter par l’ambition que par la volupté? I/ambi-

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tion, pour être une passion plus noble que la volupté, en est-elle moins une passion et une passion souvent plus détestable devant Dieu et devant les hommes par les excès où elle entraîne et les crimes qu’elle fait commettre? L’attrait du plaisir étant plus naturel au cœur humain que toutes les autres passions qui sont subordonnées à cet attrait, et n’ont que lui pour objet et pour fin, un homme qui peut devenir ambitieux ne peut-il pas à plus forte raison devenir impudique, selon celle maxime de saint Jacques qui dit : Que qui pèche en un point est coupable de tous les autres; car, poursuit-il, le même législateur quia dit: Vous ne commettrez point de fornication , a dit aussi : Vous ne commettrez point de meurtre; que si vous commettez le meurtre en vous abstenant de la fornication, êtes-vous moins transgresseur de la loi? Si les démons avaient pu faire de Jésus-Christ un ambitieux, n’en auraient-ils pas pu faire un voluptueux, dès qu’ils le regardaient comme un homme peccable et qu’ils l’accusaient, mémo par la bouche des Pharisiens, d’étre un homme adonné à la gourmandise et d'aimer la bonne chair et le vin ? Or je ne vois pas la démence et la témérité de l’indécence, je dis plus du sacrilège et de l’impiété, à vouloir tenter Dieu en le connaissant comme tel. Mais un Dieu caché, un Dieu revêtu de l’humanité était un homme comme tous les autres, sous la ressemblance de la chair

du péché,’ et pouvait bien par conséquent être tenté comme saint Paul dit que Jésus-Christ l’a été par toute chose. La tentation n’ôte rien à la vertu de celui contre lequel elle est employée, elle ne sert qu’à lui donner un nouvel éclat; elle est une injure au Christ de la part du Tentateur, par l’idée et le soupçon qu’il forme de pouvoir vaincre cette vertu et en triompher; mais cette injure idéale devient un triomphe réel, par la victoire que la vertu soupçonnée remporte sur le Tentateur impuissant et confus. Or faisant former au démon le projet de tenter Jésus-Christ par les passions, la sainteté de l’Homme-Dieu n’est-elle pas ménagée? Avec quelle précaution les démons y procédent-ils? Magdeleine étant une de ces femmes mondaines qui ne se refusent à aucune sorte de volupté honnête, ne pouvait être piquée de gagner le cœur du Sauveur, parce qu’il était un homme pauvre, obscur, et qu’elle ne connaissait guère que par le bruit que faisaient ses miracles. Ainsi elle est loin d’être touchée des charmes extérieurs de ce Messie adorable, jusqu’au moment que Bélial le lui présente à l’imagination comme un homme au-dessus de l’humanité par la puissance divine qu'il a en main ; et dès lors un amour de vanité suggéré par ce démon lui fait désirer de s’attirer un regard de cet homme incomparable, regard qu’elle apprécie comme un hommage tacite dû à sa beauté. La confidence

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qu’elle va faire de ce projet à Marthe sa sœur ne lui mérite de sa part qu’indignation, que courroux, que pitié, et enfin Marthe, adoucie et comme entraînée par les raisons spécieuses que Magdeleine lui apporte : « Qu’elle ne veut s’attirer un regard de Jésus-Christ sans autre but que d'avoir mérité l’attention du plus héroïque de tous les hommes et de voir par là sa vanité comblée. » Si Marthe inspirée d’en haut lui conseille de sacrifier tous ses amants profanes à cet homme divin pour lequel elle soupire sans s’en apercevoir, cette pieuse sœur , dont la morale est digne d’une véritable chrétienne, ne conduit-elle pas insensiblement Magdeleine au sacrifice de ses passions et à la rupture des liens de l’habitude? Sacrifice si nécessaire pour attirer le regard de Jésus Christ et sa grâce. Ce conseil charitable que Magdeleine suit, quoique toujours préoccupée de son illusion, ne la met-il pas en état de recevoir ce trait de la grâce qui la blesse par le regard de Jésus-Christ? Du reste ce projet, comme je l’ai déjà dit, n’est qu’une idée des démons: ils l’enfantent dans leur conseil, ils le glissent par illusion dans la tôle d’une femme mondaine qui sacrifie tout à sa vanité. Ce projet ne sort pas même de la tête de cette femme, il y naît et il y meurt; nuis propos, nuis discours, nulle entrevue entre Jésus-Christ et Magdeleine. Tout le fruit que cette pécheresse relire de ce projet de

vanité est un trait de la grâce qui la blesse et qui la rend véritablement l'amante de Jésus-Christ et l’héroïne de la Croix.

Qu’on juge après cela si le journaliste qui m’accuse de plagiat et d’avoir pris cet épisode dans Menot a raison. Le rôle qu’elle joue dans la Chris tiade est précisément l’opposé de celui qu’elle joue dans le sermon de Menot. Le rôle de Magdeleine dans la Christiade est également composé sur la décence et sur la vraisemblance, au milieu même de l’illusion que lui fait Bélial, en lui inspirant un amour de vanité qui ne demande pour tout retour qu’un simple regard. Si j’avais suivi Menot et que j’eusse voulu me donner carrière sur le terme de Mulier peccatrix , pris dans toute sa signification, peut-être aurais-je passé les bornes de cette pudeur et de cette honnêteté que notre langue, la

plus chaste des langues vivantes, exige dans ses

expressions et dans ses images. Mais je n’ai jamais perdu de vue et les respects que je devais à Jésus- Christ comme Dieu et comme homme, revêtu des faiblesses de l’homme, et les égards dus à Magdeleine, soit comme pécheresse que l’amour profane avait égarée, soit comme pénitente que l’amour sacré a sanctifiée. Si cet épisode, sans contredit le plus délicat de tout l’ouvrage, était le délire d’une imagination licencieuse, s’il tournait gratuitement au scandale de la foi et à la corruption des mœurs,

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comme le gazetier et le journaliste le supposent, si on trouvait des leçons d’un amour impur, et une sœur qui indiquât un amant à sa sœur, comme dans Menot, on pourrait s’écrier avec le nouvelliste et avec les pharisiens anciens et modernes : quelle imprudence! quelle impiété!

Mais si cet épisode n’a pour but que de faire connaître d’abord les égarements de la vanité dans une femme qui fait servir toutes ses passions à la satisfaire, et ensuite de faire remarquer le trait puissant de la grâce qui la blesse et qui l’arrache à ses passions, n'est -ce pas une leçon que je donne? Si je présente Magdeleine d’abord enivrée de ce délire commun à tant de personnes de son sexe, et ensuite dans les saints transports de l’amour divin qui l'enflamme, que fais-je plus que la plupart de nos prédicateurs qui la présentent à leurs auditeurs comme une femme mondaine, d’abord pécheresse, puis pénitente. L’Évangile même ne fait mention de sa vie licencieuse que par un trait qui dit tout :

Mulicr in civitate peccatrix.

Après la condamnation du parlement vouant la Christiade aux flammes, l’abbé de la Baume se renferma dans la dignité du silence. Mais cette publication témoigne qu’un parti dans l’Église croyait à

la courtisane de l’Évangile, à la tentation de Jésus par la Magdaléennc. D’ailleurs les sermons d’un certain nombre de prédicateurs catholiques, de Menot le premier, sont émaillés d’allusions souvent licencieuses et grossières aux relations du Christ et de Marie de Magdala. Pour les catholiques austères, Marie reste l'amante spirituelle du Christ, l’héroïne de la grâce. Tel est le sentiment de Massillon dans ses sermons sur Marie-Magdeleine; mais un certain nombre de docteurs, de croyants et de prédicateurs catholiques ont cru et affirmé que la partie humaine de Jésus fut tentée par la beauté de la Magdaléenne, comme on le verra par l’examen des sermons de Michel Menol et des poèmes qu’inspira l’amante du Christ.

Le célèbre prédicateur de la fin du quatorzième siècle et du commencement du quinzième, le cordelier Michel Menot, avait celte éloquence qu’on a qualifiée de macaronique, cl qui consistait à mêler à des sujets sacrés et élevés, comme les épisodes de la vie du Christ et les principales scènes de l’Évan-

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gile, des bouffonneries, des grossièretés, des satires du temps, des anecdotes familières, des interpellations aux auditeurs, des sorties grotesques. Il n’est pas rare que Michel Mcnol s’interrompe au milieu de ses sermons pour gourmander dans un langage de halle ses ouailles, et leur reprocher leurs vices. Ne se piquant pas de galanterie, il brutalise les femmes de son époque, les qualifie fort souvent de coquettes, de corruptrices, et leur applique beaucoup d’autres épithètes qu’on ne saurait décemment imprimer. Menot tirait de fort beaux effets de ces familiarités populaires, qui tempéraient ce que les sujets religieux avaient de trop abstrait, de trop grave, pour un auditoire peu érudit. Il faisait du Christ un homme du peuple, et revêtait les saints des costumes que portaient les hommes de son temps. Il mêlait tout : le sacré et le profane, le latin qui dans les mots brave l'honnêteté au pudique langage français, l'Évangile et les mœurs du quinzième siècle. Ses prédications sont de curieuses mosaïques. Veut-il désigner, par exemple, une pourvoyeuse de débauches, voici en quel langage il la peint et le sort qu’il lui prédit :

« Est una macquerella, quæ posuit multas puellas au mestier, ad malum ; elle s’en ira le grant galop ad omnes dyabolos. Est-ne totum? Non, non; elle n'en aura pas si bon marché , non habebit tam bonum forum; sed omnes, quas incilavit

ad malum, scrvient ei de bourrées et de cotterets pour luy chauffer ses trente costes. »

Donnons quelques exemples des excentricités et des bouffonneries de Menot dans ses sermons sur la Passion de Jésus-Christ. Jésus se met à genoux devant sa mère et lui dit :

« O dame d'honneur, pleine de toute honte, pureté et innocence, pucelle esclave de Dieu mon Pore! O créature que j’ayme sur toutes créatures, j’ay ete avec vous l'espace de trente trois ans... » Menot s’écrie quand il considère la mère du Christ aux pieds de la croix :

« O chantez, belles pucelles, quant Marie s’assiet aux pieds de la croix, quelle pleure et souspire, et mene grapt douleur. »

31enol prête un langage réaliste, mais très-humain, à Pilate, qui cherche à sauver le Christ en l’abaissant, en le ravalant jusqu’à la bête brute. Mais les fanatiques lui répondent par les cris : Au gibet! Il leur faut leur victime et leur speclacle :

« Quant ce seroil une beste brute (Jésus), si en devriez avoir pitié. Il vous a presche, il a ressuscite vos morts; il me semble se il a ne méfiait, ne me parle de vous aliguo modo, qu'il en est bien puny. Std ipsi maledicti averterunt faciès suas , dicentes : Au gibet! au gibet! »

Menot éclate en reproches contre Judas abusant de l’immense bonté de Jésus :

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« Ha, (raistre de Judas, que as-tu fait?... Le plus grand baiseur que jamais fust, ce a este Nostre Seigneur...

«... O trahison de Judas, et bonté souveraine de Jésus! Il sçavoit bien quùd ipse erat , ung mauvais garson, ung simoniacle, ung paillard, ung yvrogne, et nihilominùs ne luy a pas refuse le baiser. »

Dans celle Passion du Christ par Menot, il y a un trait sublime qui donne une idée de sa verve démocratique. En entendant les Juifs se vanter d’avoir outragé et battu le Christ, Pierre pleure et on lui dit :

« Maistre Papelard, tu es des gens de celui la. Pourquoi pleure-tu? Que ne fais-tu aussi bonne chere comme les autres? Et tune il se donna au diable, in casusi esset. »

Jamais on n’a mieux peint les deux systèmes qui divisent le genre humain : l’égoïsme repu et le dévouement châtié. « Pourquoi - pleures-tu? Que ne fais tu bonne chère comme les autres?... » Les satisfaits de tous les temps ont répété ces paroles aux martyrs de l’idée.

Voltaire ne se montre pas favorable à Menot dans son article Allégories du Dictionnaire philosophique. Cependant les deux citations qu’il emprunte à ses sermons, en altérant quelque peu le texte de la dernière, mettent en contradiction Voltaire avec lui-méme, et fournissent une preuve convaincante de la souplesse et de la force du génie du prédicateur. Voici le passage de l’article Allégories dont nous parlons :

« Le fameux Menot, qui vivait sous François I", a fait le plus d’honneur au style allégorique : — Messieurs de la justice, dit-il, sont comme un chat à qui on aurait commis la garde d’un fromage, de peur qu’il ne soit rongé des souris; un seul coup de dent du chat fera plus de tort au fromage que vingt souris ne pourraient en faire.

« Voici un autre endroit assez curieux : — Les bûcherons, dans une forêt, coupent de grosses et de petites branches et en font des fagots; ainsi mes ecclésiastiques, avec des dispenses de Rome,

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entassent gros et petits bénéfices. Le chapeau de cardinal est lardé d’évêchés; les évéchés, lardés d’abbayes et de prieurés, et le tout lardé de diables! Il faut que tous les biens de l'Église passent

par les trois cordelières de Y Ave Maria. Car le

benedicta lu sont grosses abbayes de bénédictins; in mulieribus, c’est monsieur et madame ; et fructus ventris, ce sont banquets et goinfreries.

« Cette espèce d’éloquence, termine Voltaire, digne des Hurons et des Iroquois, s’est maintenue jusque sous Louis XIII. »

Nous répondons humblement au seigneur de Ferney que Rabelais n’a pas de traits plus brillants que les bûcherons et les messieurs de la justice, de Menot.

Michel Menot prêcha deux fois sur la Magdaléenne : la première fois à Paris le jeudi de la semaine de la Passion, puis à Tours en 1508. Voici quelques extraits de ces sermons latin-français qui sont restés comme la fleur du genre macaronique.

Menot indique d’abord la cause de la perte de Marie-Magdeleine : sa beauté, ses richesses, la mort de son père, son isolement :

« Primùm ergo quod fuit causa hujus mulieris perditionis, fuit elegantia corporalis, me grande beauté de corps qu'elle avoit. Videbalur, quelle fusi

faite pour regarder. Pulchra, juvenis, alto, vermeille, pleine , vermeille comme une rose, mignonne, fringante.

« Habebat homincs post se, force de belles filles de chambre bien êguipêes. Ornata pulcbris cl preliosis vestibus, lapilli bus prcliosis, joyaux , carcans, et grossis calenis in collo.

« Secundo, erat domina suorum bonorum. Libellas, son plaisir la gouvernoit. Quando paler fuit mortuus, plena erat suà voluntate. Martha soror non audebat ei dicere verbum, et videbalur ei quôd faciebat magnum bonorem illis qui veniebant ad illam. Quicquid faciebat, erat vivere à son plaisir , faire des banquets, hodie invitare unum, crasalterum; et sic diem et noclem exponerein ludis et choreis. Et certô, salvo honore nobilitatis, vêla ung très piteux estât pour une jeune dame! »

Sieur Marthe, qui craint le Seigneur et aime l’honneur de sa famille, sermonne sœur Magdeleine :

« ... Martha soror, timens Deum et amans honorem de sa lignée, toute honteuse de la honte de sa sœur, videns quôd omnes loquebantur de sa sœur et de ses beaulx miracles, venit ad eam dicens : O soror, si pater adhnc viveret, qui lam vos amabat, et audiret isla quæ per orbem agitantur de vobis; « cerle vous luy mettriez la mort entre

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les dents. » Facilis magnum dedecus progeniei nostræ. »

Malgré celte remontrance qui se termine par un éloquent souvenir de famille (j’interprète librement) : « O sœur, si notre père vivait, lui qui vous aimait tant, et qu’il entendit ainsi parler de vous, vous le tueriez! » Magdeleine répond à sa sœur par des injures :

« ... Et de quoy? Qui vis dicere? I.es petits enfants en vont à la moutarde. — O bigotte, de quoy vous mellez-vous, belle dame? Et tous les grans' diables (Dieu soit benist! — s’écrie le prédicateur qui vient de jurer) non estis magistra mea. Quis dédit milii ceste vaillante dame pour controubler ma vie ? »

Dans le sermon prononcé à Tours, Menot attribue également la prostitution de Magdeleine à sa beauté, à sa coquetterie, à son désir de plaire à des hommes que le prédicateur flétrit d’une épithète ordurière :

« Elle alloit et venoit et se trouvoit en compaignies. Etsisciebat hominem sibi placentem, slatim habcbal macquereaulx. O non est mirum si elle est tombée au bout de son honneur , istis habitis et consideratis. »

Rappelant cette maxime d’un saint Père : qu’i/ vaut mieux voir un démon qu'une femme bien parce, il interpelle les dévotes qui l’écoutent : Dicelis, dames!

Il compare leur coquetterie à celle de la Magdaléennc, et leur fait honte de ces riches robes ouvertes par-devant, que l’on appelait robes à la grandgore :

« O mesdames , si eam imitatæ estis en vos gransgorres et pompes, facialis sicut ipsa fecit. » Reprocher aux femmes qui l’écoutaient d'imiter Magdeleine la pécheresse était une hardiesse d’autant plus grande que les mœurs de son temps étaient fort dépravées, et que les dames, ainsi que le dit Menot, vêtues de robes ouvertes jusqu’au ventre, montraient volontiers leurs appas.

Marthe cherche à ramener sa sœur en la tentant par son vice, en lui dépeignant le Christ comme le plus beau galant qu’on ait vu :

« Ecce monstrabo vobis unum des plus beaulx gallans que unquam vidisti.

« ... On va dix et douze lieues après luy pour louyr et pour le veoir, et en oublicroit-on le boire et le manger propter eum, tant il est beau, »

Excitée par ses paroles, la courtisane de l’Évangile revêt scs plus beaux vêtements pour séduire le Christ et présenter son beau museau au Rédempteur !

« ... Et ecce Magdanela se va despoiller et prendre tant en chemises, et cæteris indumentis, les plus dissolus habillements que unquam fecerat ab ætate septatem annorum. Habebat suas domicellas juxtà se

in apparalu mundano; habebal ses senteurs, aquas, ad faciendum relucere faciem ad atirahcndum ilium hominem.

« ... Credatis quôd, visa dominationc ejus et comitivâ, facta est sibi place; on a paré le siège cum panno aureo ; et venit se præsentare face à face son beau museau ante nostrura Redemptorem ad altrahendum eum à son plaisir. »

Mais un regard du Chrit convertit la pécheresse : Mais vêla le Saint-Esprit qui la va frapper au cuœur! » Elle se présente presque nue et échevelée chez le pharisien Simon :

« 111a quasi nuda, non habens non son corset et sa cotte galli. »

Elle éclate en sanglots, et répond aux douces exhortations du Christ : « O nunquam ero paillarde, jarnays je ny rctourncre. »

« Désormais, termine Menot, la belle pécheresse, touchée de la grâce du Christ, couchera sur les ronces et sur les pierres sans se despoiller (se dépouiller, se déshabiller). »

Le sermon sur la Magdaléenne d’Olivier Maillard, le frère en éloquence macaronique de Menât, est bien loin de valoir le sermon que nous venons d'analyser. Il n'en a ni les grands mouvements, ni les quolibets originaux, ni les traits comiques. Menot, en remuant profondément son auditoire, atteignait son but. Les grossièretés, qui à nos yeux déparent ses prédications, plaisaient à ceux qui se pressaient autour de sa chaire ; ils préféraient ce gros sel au sel attique; ils adoraient ces homélies tournées en mosaïque.

Avant et après Menot, un grand nombre de catholiques chantèrent l’amour profane marié à l’ascétisme dont la Magdaléenne est la personnification.

Le père Pierre de Saint-Louis paraphrasa sérieusement en vers burlesques le sermon du cordelicr. Plaçons sous les yeux de nos lecteurs quelques extraits de cette poésie étrange. Magdeleine raconte ainsi sa passion pour le Christ :

MARIE-MAGDELEINE

J’eus autant d’amour pour cet homme excellent, Il le faut avouer, je ne puis m’en défendre, Qu’IIermion» en conçut pour le grand Alexandre.

Car, comment résister à la nouvelle guerre Des aimables attraits du vainqueur de la terre?...

Sachant bien qu’il fallait, en cette conjoncture, Marier à propos l’art avec la nature;

M’étant bien ajustée, avec bonne raison,

Voyant que tout est prêt, je sors de ma maison.

J’entre dans mon carrosse, aussi leste que belle ; Le pavé sous les pieds des chevaux étincelle.

D’un récit qui serait à mon avis trop ample, Toujours au grand galop j’arrive jusqu’au Temple.

Il (Jésus) se lève et commence à si bien déclamer Que je ne pus le voir, ni l’ouïr, sans l’aimer.

Mais lorsque mon amour pense à le conquérir.

Le sien songe à panser le mal qu’il veut guérir.

Ayant cru de pouvoir, suant pour me parer,

Lui porter un tel coup qu’il n’eùt pas su parer.

Nommez ma passion une amour furieuse Ou bien une fureur ardemment amoureuse ;

Car ce fut un mélange, à parler sans erreur,

De fureur et d’amour, d’amour et de fureur !...

Le bon père carme Pierre de Saint-Louis exalte l'amour divin du Christ qui le faisait courir après une coureuse :

Pour en faire sortir le corbeau du péché Et placer la colombe où l’autre était niché !...

Pierre-Jacques-Philippe Le Sergent, recteur d’une paroisse à Belle-Ile-en-Mer, raconte ainsi la conversion de Madeleine dans son poëme intitulé : Vie de Notre Seigneur Jésus -Christ :

Simon donne à Jésus un repas magnifique;

Tandis qu’il est à table, une femme publique Court, entre, et vient chercher chez ce pharisien,

L’objet de son amour et son souverain bien.

Christ, qui connaît la fin de son humble prière,

Reçoit en bonne odeur ses amoureux soupirs,

Et lui donne l’effet de ses pieux désirs.

Les soupirs de ton cœur lui font rendre los armes ;

Ton pardon est le prix de tes sincères larmes.

Jésus, te témoignant un sensible retour,

Par un si grand bienfait répond à ton amour...

MARIE-MAGDELEINE

Le curé de Bangor décrit, comme on va voir, l’apparition de Jésus à Magdeleine :

L’amante de Jésus, Madeleine, éplorée,

Arrive au saint sépulcre, et demeure à l’entrée.

Elle y jette les yeux mille fois dans le jour Et pense y retrouver l’objet de son amour.

L’évéque de Vcnce, Antoine Godeau, a publié un poëme de Sainte Madeleine qui se trouve parmi ses Poésies chrétiennes et morales publiées en 1663 à Paris. Voici les passages les plus remarquables de ce poëme :

L’illustre pécheresse eut pour les dons du corps Tout ce que la nature enferme en ses trésors.

Mais ce fut un présent fatal pour Madeleine.

Le ciel ne vit jamais une femme si vaine,

Et qui par l’impudence en son impureté,

Ternit si lâchement l’éclat de sa beauté.

Elle était de la ville et la honte et l’idole.

Un ton mol et llatteur corrompait sa parole;

Ses yeux faisaient aimer leur cruelle prison,

Jusque dessus son troue attaquaient la raison.

Quelquefois la raison, quoique presque étouffée, Lui peint l’horreur des feux dont elle est échauffée > L’honneur de sa maison trahi si lâchement,

Le murmure public de son dérèglement,

Des sales voluptés le servage funeste,

Et les terribles coups de la fureur céleste;

Mais l’ardente jeunesse et l’amour des plaisirs D’un pouvoir absolu régnent sur ses désirs.

Madeleine l'écoute (Jésus), et Madeleine est prise, Mais sans s’apercevoir qu’elle perd sa franchise. Son esprit qu’aveuglait la sale volupté Commence d’entrevoir quelque peu de clarté.

L’honneur qui jusqu’alors lui paraissait un conte Lui parait vénérable, et la couvre de honte.

Par la chaste pudeur son front est coloré D’un brillant vermillon jusqu’alors ignoré.

Le ciel s’en réjouit, et l’enfer en soupira;

Le démon dont son cœur veut secouer l’empire

Tâche de retenir ce captif glorieux

Sous un joug qu’à ses sens il rend délicieux.

D’un flambeau distillant de poix et de bitume, Une ardeur infernale en son sang il allume,

Il remplit son esprit de sales visions.

Il abuse ses yeux de cent illusions,

Il lui rend du passé les délices présentés,

Il invite ses sens à d’autres plus pressantes,

Et dans un noir chemin qui conduit au trépas,

11 lui fait voir des fleurs qui naissent sous ses pas.

Dans l’esprit, dans le corps, Madeleine tentée Par de si grands assauts eût été surmontée.

Si la grâce du ciel, par de plus saints efforts, fl'eût éclairé l’esprit, n’eût soutenu le corps.

Simon fait de tous deux la censure secrète: [phète (Jésus). L’une est publique encor (Madeleine), l’autre n’est pas pro- Si peut-être il n’ajoute, en son aveuglement,

Un blasphème plus noir à ce faux jugement.

Mais cet homme est un dieu, cette femme est un ange,

Et son juge apaisé prononce la louange.

A peine cet amour, pour modérer son feu.

Souffrait que sur la pierre elle dormit un peu.

Oh ! combien peu semblable à cette Madeleine,

Qu’une frêle beauté rendait jadis si vaine,

Dont les savantes mains formaient dans ses cheveux, Pour prendre des amants, tant d’invincibles nœuds; Qui, dans l’acier brillant d’un miroir trop fidèle, Inventait tous les jours quelque ruse nouvelle,

Consultait scs appas, essayait leur pouvoir

Et se rendait si docte en l’art de décevoir,

Sans songer qu’en prenant, elle-même était prise, Et que chaque captif lui coûtait sa franchise.

Un poëtc languedocien a chanté dans son patois les Plans ésouspirs de Santa Magdaleno, dins ledesert, per oubteni l'amou de Diu , é le mespi'ex del mounde. Il met les strophes suivantes dans la bouche de la Magdaléenne :

Adiu plases en pinturo,

Pousou de la creaturo Iou bons cassi de moun cor;

Adiu liai, adiu nouhlesso,

Adiu mound’, c ta ritgesso,

Jesu sura moun trésor.

Adiu flou de moun jouen’atge,

Passo-tens, libertinatge ,

Iou mouri de languisou.

La jovo m’es un supplici,

Le cel es tout moun delici,

É le mund’ uno prisou. -

MARIE-MAGDELEINE

Acôs fait de Maddeleno Nou boun metats pu en peno,

Moun partit es trop urous ;

Iou soun- morto, soun bibento,

Soun mestresso, soun sirbento,

Jesu es moun amourous.

Eh bien, le patois languedocien et le patois français des poëtes ecclésiastiques qui ont chanté la Magdaléenne ne valent pas les sermons du cordelier Michel Menot.

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