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Théodora fut la première à exhorter son amant à marcher contre les Sarrasins. Jean X, d’un caractère résolu et brave, époux militaire de l’Église plutôt que son amant mystique, sentit le danger. Le moment était solennel. Les Italiens devaient prouver à leurs empereurs étrangers, toujours empressés de les servir et de les asservir, que leur épée suffisait contre les invasions. Avec le concours empressé, enthousiaste du parti romain, des comtes de Tusculum et de toute la noblesse, Jean revêtit courageusement la forte armure pour combattre les ennemis du Christ et de l’Italie. Conseillé par un chrétien d’Afrique, il avait organisé quelques compagnies d’hommes armés à la légère et bien commandés. Cette troupe d’habiles archers débusqua les Sarrasins; harcelés sans cesse et battus, ils eurent la honte de se renfermer dans leurs fortifications.
Le succès de ses armes valut au pape Jean X l’amitié de l’empereur grec, avec lequel il contracta une alliance.
A son retour à Rome, il eut à lutter contre les intrigues de Marozia et du marquis Alberich s’attribuant hautement la victoire sur les Sarrasins et reléguant le pape au second plan.
Jean X, amant de la mère et peut-être de la sœur de Marozia, avait toujours ressenti de l’antipathie pour celle-ci; plusieurs fois elle avait essayé sans succès de le plier à ses desseins personnels. Le pape, qui avait volontiers suivi la direction de la mère, avait toujours repoussé le despotisme de la fille aînée ; de là une inimitié sourde croissant toujours en intensité et dont les éclats furent bientôt publics. Jean X, battu en brèche par le parti des nobles que Marozia et son mari guidaient, voulut les frapper de terreur; il exila Marozia et fit poignarder Alberich.
Hors d’elle-même, folle de rage en se voyant humiliée et exilée, le cœur débordant du désir de la vengeance, Marozia se rendit à la cour de son fidèle allié, le vieil Adelbert, qu’elle chercha à rendre solidaire de son outrage. Mais Adelbert, fatigué de servir des femmes qui ne lui avaient causé que des disgrâces ou de tristes aventures, refusa d’envahir de nouveau Rome. Marozia, n’étant jamais à bout de ressources, se rabattit sur le jeune fils d’Adelbert; malgré la maturité de son âge et de ses charmes, elle plut au jeune Guy, duc de Toscane, et son père eut la faiblesse insigne
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d’acquiescer îi son union avec une femme dont la mère avait été longtemps sa maîtresse, et qui de ses nombreuses galanteries gardait encore deux enfants vivants : un fils d’Alberich et un fils de Sergius.
La vengeance de Marozia n’attendit pas longtemps.' Àdelbert mourut quelques mois après les noces de son fils; aussitôt Marozia se mit avec son mari à la tête des troupes toscanes qu’elle conduisit devant Rome. Un incident futile en apparence décida du triomphe de Marozia et du sort des Romains, tant les succès de la guerre tiennent à peu de chose. Un paisible lièvre, effrayé sans doute par le bruit des armes, s’était enfui du côté de la ville. A la vue de l’animal poltron, les assiégeanls poussent des clameurs; les Romains, s’imaginant qu’on va les attaquer, lententune sortie. Us sont repoussés par les assaillants qui entrent à la suite des assiégés dans Rome.
Fidèle à sa tactique habituelle, l’intrépide Marozia s’empare du château Saint-Ange, d’où elle menace le pape cerné dans son palais de Latran, et entretient, par ses nombreux partisans, par les nobles, l’agitation dans la ville.
Dans cette situation critique, Jean X cherchait des alliés hors de Rome. Dès qu'il apprit la marche triomphale de Hugues de Provence à Pavie, où il avait reçu la couronne de roi d’Italie, grâce aux efforts heureux de sa belle-sœur Hermengarde, comme nous l’avons déjà dit, il se rendit à Mantoue en demandant une entrevue au nouveau roi d’Italie. Le colloque entre le pape et Hugues se termina par une assurance mutuelle d’amitié et de protection armées; c’était à Marozia de trembler maintenant, car sa puissance se trouvait éclipsée devant cette alliance du roi d’Italie et du pape ; d’un autre côté, elle redoutait la vengeance de Jean X. Alors, avec ce coup d’œil de la femme intelligente et ambitieuse, avec cette audace et cette résolution criminelle qui la rendaient si terrible à ses ennemis, elle forma le projet de se dégager immédiatement parle meurtre de Jean X. Au milieu de la nuit, les partisans de Marozia, armés jusqu’aux dents, obéissant en aveugles à ses ordres, se précipitent dans le palais de Latran, abattent
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son frère Pierre aux pieds du pape, qu’ils arrêtent et qu’ils plongent au fond d’un cachot du château Saint-Ange, où ils ne tardent pas à l’étoutTeren lui pressant un oreiller sur la bouche.
« Jean X eut une fin digne de ses scélératesses, rapporte Baronius, car s’étant emparé du saintsiège à l’aide d’une femme impudique, il en fut chassé par une autre femme impudique. »
Pour le cardinal Baronius, Jean X est un pnpe adultère, illégitime, un pseudo-pape, un loup qui dévaste la bergerie, uTi voleur nocturne entrant par la fenêtre, un impie, un profane, un violateur de la chasteté de l’Église!
« La vérité a arraché ces aveux au cardinal Baronius, fait observer très-judicieusement Bianchi- Giovini, mais ils se retournent en les blessant contre les doctrines dont le cardinal se constitue l’apologiste. En effet, si le saint-siège a pu tant de fois être contaminé par des pontifes aussi dépravés, où est la sainteté de l’Église, où est l’infaillibilité du saint-siège papal, où est l’assistance de l’Esprit- Saint, où est la garantie que l’Eglise romaine n’a pas de taches et que ses enseignements ne contiennent pas d’erreurs? Donc la papauté est une institution humaine sujette aux péripéties du temps, aux vicissitudes de vertus et de vices qui exaltent et avilissent l’humanité. »
Il nous semble qu’il n’y a rien à reprendre à
cette critique de la papauté par l’historien italien, Bianchi-Giovini.
Maîtresse unique et absolue de Rome, — car Théodora était probablement morte, du moins l’histoire ne la mentionne plus, — Marozia lit passer successivement la tiare sur la télé de deux de ses créatures : les papes Léon VI et Étienne VII. Enfin, après la mort d’Étienne VII, ne trouvant pas d’individualité assez docile pour son despotisme, elle n’imagina rien moins que de donner la tiare à l’enfant adultérin qu’elle avait eu de Sergius, à son propre fils qui fut exalté pape sous le nom de Jean XI, et que Baronius qualifie de faux pape et de monstre ! Alors Marozia domina Rome sans opposition possible. Par ce pape sorti de ses flancs, élevé par sa volonté, elle avait la puissance spirituelle, l’influence morale, — singulière ironie qui la plaçait entre les mains d’une courtisane ! — et, ce qui était encore plus solide, plus certain dans ces temps féodaux où l’épée s’imposait à la croix, la puissance temporelle. Elle était inexpugnable dans son môle d’Adrien, la clef de Rome. A ce
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moment unique dans l’histoire, la haute Italie dominée par Hermengarde qui avait associé son fils Lother à la royauté de Hugues, et l'Italie centrale, courbée sous le sceptre de Marozia, étaient soumises à deux femmes sans pudeur, à deux grandes courtisanes.
L’ambition croît avec la satisfaction; il faut toujours monter à ce mât de cocagne si l’on ne veut glisser jusqu’au bas. Une grande conception s’em- < para du cerveau de Marozia : dominer de Rome toute la Péninsule, devenir la reine ou l’impératrice de l’Italie. Précisément Guido, marquis de Toscane, avait eu l’esprit de mourir à temps. Était-ce de mort naturelle? l’histoire n’en dit pas mot, et nous ne voudrions pas charger la mémoire de Marozia de crimes imaginaires; elle en a bien assez de réels.
Veuve pour la seconde .fois, Marozia résolut de devenir la femme du roi d’Italie, d’épouser Hugues dont l’alliance avec Jean X l’avait si fort effrayée, mais qui après la mort de son allié s’était tenu coi. Elle va le trouver en Lombardie, le séduit autant par sa beauté toujours rayonnante que par les perspectives qu’elle ouvre à son ambition, en lui montrant son pouvoir affermi, augmenté par la possession de la cité des papes, enfin elle l'enlève à l’influence rivale d’Hermengarde, et ramène le taureau de Provence enchaîné à Rome.
Cependant ce mariage était un inceste; car Hugues était frère utérin de Guido, le second mari do Marozia. Pour épouser sa bello-sœur, il avait fallu que Hugues affirmât impudemment et mensongèrement que sa mère, la femme du marquis de Toscane, n’avait jamais eu d'enfant de lui, que Guido et Lambert, ses frères, étaient des étrangers au lit maternel, substitués par son second mari. L’ingrat renia môme sa sœur utérine Hermengarde, à laquelle il devait sa couronne.
Lambert succomba en cherchant à établir ses droits en vertu de l’épreuve du jugement de Dieu; on lui creva les yeux, et il ne put voir les brillantes fêles du mariage de Marozia avec son frère, qui se célébra à Rome en 932.
La domination du roi Hugues et.de Marozia sur l’Italie paraissait devoir être de longue durée ; mais, à Rome, la roche Tarpéienne se trouve près du Capitole. La noblesse n’aVait pas vu sans un secret dépit le triomphe du roi Hugues, de cet étranger qui avait importé de Provence des habitudes grossières, un caractère âpre, une humeur
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violente contrastant étrangement avec les mœurs raffinées et élégantes des seigneurs romains ; le parti des; familles sénatoriales s’etait détaché peu à peu de la dominatrice Marozia, qui, croyant son pouvoir affermi à jamais par son dernier mariage, avait rejeté tout voile, tout ménagement comme toute pudeur, et régnait despotiquement sur le clergé, la noblesse et le peuple; toutes les classes songeaient avec amertume à la grandeur, à la liberté des anciens Romains dans cette ville dont les souvenirs semblaient se lever sous leurs pas pour leur reprocher la décadence, l’avilissement de leur situation.
Une scène violente, que devait amener inévitablement tôt ou tard la nature emportée et insolente du roi Hugues, rompit la glace. À la tin d’un repas, le lils de Marozia et du marquis Àlberich Camerino, portant le nom de son père et ayant hérité des sympathies de sa classe, le jeune Alberich présente d’une manière gauche à son beau-père une aiguière dont le contenu se répand sur ses vêtements. Hugues, en proie à une avenglc colère, soufflette le fils de Marozia, qui sort immédiatement du palais, animé d’une juste et éloquente indignation ; il appelle scs compatriotes à venger un Romain outragé par un barbare. Les nobles, saisissant au bond l’occasion de se débarrasser dun despote assez insolent pour avoir osé frapper au
visage un comte de Tusculum, secondent le courage du jeune Alberich ; ils ferment les portes afin d’empécher les troupes de Hugues de pénétrer dans la ville et haranguent le peuple réuni aux thermes Alexandrins.
Le roi Hugues s’ôtait réfugié avec sa femme au môle d’Adrien. Marozia cherche à remonter son courage; elle l’engage à tenir tête à l’orage ; mais Hugues, frappé de terreur en apprenant dans la nuit que le peuple marche sur le château Saint- Ange, attache une corde aux remparts, glisse jusqu’à terre, et fuit pour toujours cette terre si hostile à la tyrannie. Marozia, rejetée dans la situation la plus critique par la défaillance de Hugues, prend le parti d’ouvrir à son fils les portes du môle d’Adrien; essayant à la fois de tenter son ambition et de toucher les fibres du sentiment filial, elle l’exhorte à régner avec elle. Mais ses tendres paroles irritent Alberich qui, ayant le caractère et l’âme d’un citoyen romain, ne se reconnaissait pas le fils d’une femme prostituée à des rois et à des évéques. Repoussant sévèrement ses hypocrites caresses, aussi bien que ses propositions insidieuses, il lui signifie que son rôle de reine et de papesse étant fini, elle restera prisonnière avec son fils Jean XI au château Saint-Ange, dans cette même forteresse d"où elle avait opprimé Rome délivrée. Jamais femme ambitieuse ne fut plus haulementcon
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fondue, plus justement frappée. Marozia, maîtresse de pape, mère de pape, femme de roi, vit son ambition réduite aux quatre murs d’une étroite cellule : par une ironie du sort, recevant son châtiment de la main de son fils, elle expia jusqu’à sa mort au fond d’un monastère les crimes d’une existence lissue de débauches et de crimes. Douée de facultés puissantes, fertile en séductions, en finesses politiques, elle enchaîna à son char triomphal pa- * pes, rois et nobles; mais elle signa sa perte le jour où elle s’allia à un roi d’origine étrangère pour asservir le peuple romain.
Le jeune Alberich, devenu consul et sénateur, à la suite de la révolution victorieuse, plaça la liberté de la République romaine au-dessus des papes de l’Ilalie et des souverains de l'Europe.
« Les Romains, dit Sismondi, secouèrent tout ensemble le joug des femmes , celui des papes et celui des rois; ils crurent avoir recouvré la liberté de l’ancienne Rome; ils répétèrent le nom de république parce qu’ils virent un consul à leur tôle, car Alberich prenait indifféremment ce titre ou celui de pairice. »
LES CDURTISÀNES DE L’ÉOLISE.
Le consul-patrice Alberich laissa vivre paisiblement, dans son palais de Latran, son frère utérin Jean XI, qui, voué à une dévotion ascétique, se conforma docilement à ses volontés, de même qu’il s’était incliné devant celles de sa mère.
A sa mort, Alberich désigna lui-même son successeur au siège de Saint-Pierre, fermant ainsi la porte par laquelle entrait à Rome la tyrannie étrangère. Abandonner l’élection au gré des factions, c’était évidemment prêter le liane aux intrigues coupables de la France, de l’Allemagne, des ducs et roitelets de la haute Italie et de l’Italie septentrionale, qui tous cherchaient à dominer Rome par l’élection d’un pape à leur dévotion.. Alberich coupa le câble d’esclavage ; il plaça le pape au second rang, subordonnant avec raison les intérêts religieux aux intérêts politiques de Rome qui, sous sa direction, demeura libre et prospère pendant vingt-deux années, délivrée, comme le dit si éloquemment Sismondi, des rois, des papes et des courtisanes, des