‹ Les courtisanes de l'égliseChapitre 6 sur 15 · THÉ0D0RA ET MAROZIA · texte numérisé non relu

THÉ0D0RA ET MAROZIA

Méprisé des Romains, menacé par les rois d’Italie, Jean XII eut l’infamie de détruire tous les fruits de la grande politique de son père en appelant à Rome le roi d’Allemagne Otlion et en lui offrant le litre d’empereur. Il fut pris à son propre filet, car Otlion, couronné empereur par le petit-fils de Marozia, lui adressa de sévères remontrances sur sa vie licencieuse. A peine eut-il tourné les talons, qu’Alberich, furieux d’avoir été ainsi chapitré, ouvre les portes de Rome au plus grand ennemi d’Othon, à Adalbert de Toscane. A cette nouvelle, Othon revient sur ses pas, entre à Rome par la porte Flaminienne que lui ouvre une faction ennemie de Jean XII, puis il réunit un concile général devant lequel le pape fut sommé de comparaître; mais Othon, avant de le tenir pour coupable, lui avait adressé cette curieuse lettre, rapportée par Luitprand :

« Arrivé à Rome pour le service de Dieu, quand nous avons interrogé vos fils, les Romains, les évéques, les cardinaux, les prêtres, les diacres et

tout le peuple, et sur le motif qui vous empêchait de nous voir, nous, défenseur de l’Église et de vous-même, ils nous ont raconté de telles choses de vous, des choses si honteuses, que, si on les disait des histrions, encore les feraient-elles rougir ! Pour que tout ne demeure point caché à Votre Grandeur, nous en rapporterons brièvement quelques-unes : un jour ne nous suffirait pas à les exprimer toutes en détail. Sachez donc que vous êtes accusé, non point par un petit nombre, mais par tous, par des gens de votre ordre aussi bien que des séculiers, de vous être rendu coupable d’homicide, de sacrilège, d’inceste avec deux sœurs vos proches parentes. Ils ajoutent, ce qui est horrible à entendre, qu’à table vous avez bu à la santé du diable, qu’au jeu vous avez imploré le secours de Jupiter, de Vénus et des autres démons. Nous supplions donc, avec ferveur, votre paternité de venir et de ne pas tarder à vous purger de ces accusations. Et si vous craignez la violence d’une multitude téméraire, nous nous engageons par serment à ce que rien ne se fasse contre la régie des saints canons. Du 8 des ides de novembre 963. »

Jean XII n’avait pas seulement les vices de Marozia, il avait aussi hérité de son intrépidité en face du danger. Aidé des Toscolani , il barricade les ponts du Tibre, attaque la petite armée d’Othon,

THÉODORA ET MAROZIA. 55

la lient si bien en échec que l’empereur allemand se relire de Rome. Le lendemain de son départ, Jean XII versa le sang à flots ; il livra au* bourreaux les partisans de l’antipape Léon VIII heureusement évadé, et fit couper la langue et les doigts au cardinal coupable d’avoir rédigé la sentence du concile. Othon revenait à marches forcées sur Rome, lorsqu’il apprit que Jean XII, frappé à la tempe par un mari jaloux, après avoir été surpris la nuit en flagrant délit d’intimité avec sa femme, avait expié ses forfaits. Othon n’en châtia pas moins cruellement les révoltés.

Tous les descendants de Théodora et de Marozia ne furent pas aussi scélérats qu’Octavius et ne renièrent pas, comme Benoit VII, neveu ou petit-fils du grand consul Àlberich, sacré en 975, en qui Othon trouva un constant appui contre la liberté romaine, l’excellente tradition de cette famille patricienne qui consistait à faire prévaloir l’élément indigène en se réservant la nomination des papes, ou en s’opposant à ce que cette élection fût influencée par l’ennemi du dehors. Un fils de Théodora et de Jean X, Crescentius, avait habilement dissimulé son origine et ses projets pendant l’invasion d’Othon I er ; il s’était fait statue; cependant son sang bouillait comme celui des vrais Romains qui songeaient toujours aux libertés de leur antique patrie et voyaient un intrus de Saxe, un tyran

tudesque, présider aux destinées politiques et religieuses de Rome.

A la première nouvelle de la mort d’Olhon, il .sort comme un spectre du château Saint-Ange, proclame son droit au titre de comte de Tusculum, parle à la foule de délivrance et de liberté ! Il est entouré par la noblesse, par le peuple qui le suit jusqu’au palais de Latran. Là, il saisit le cruel pape Benoît VI, créature d’Olhon, et le pend. Son principal complice dans ce mouvement populaire, le cardinal Boniface, que les chroniqueurs appellent par antiphrase Maliface, occupa un mois la chaire pontificale, puis il se vit remplacé par un parent de Crescentius, le frère de Marozia, qui fut Jean XIV. Quelque temps après, le voleur Boniface, car il avait emporté le trésor de l’église de Saint-Pierre, rentra inopinément à Rome, arrêta lui-même Jean XIV, le fil mourir de faim dans un des cachots du môle d’Adrien, et prit son siège qu’il occcupa quatre mois. Un homme du peuple le poignarda. Boniface VII était si exécré que son cadavre fut jeté aux chiens, près de la statue de Marc-Aurèle.

Le nouveau pape, Jean XV, ayant refusé de reconnaître les prérogatives du peuple, le consul Crescentius, défenseur ardenldcs libertés de Rome, l’exila; cependant Jean XV vint à résipiscence, jura de ne pas tendre la main à Othon III, et fut

THÉODORA ET MAROZIA. 57

réintégré par Crescentius. Ce pape hypocrite mourut quelques jours après avoir envoyé une ambassade secrète à l’empereur d’Allemagne. Othon, appuyé par les comtes de Tusculum qu’il avait gagnés à sa cause, marcha sur Rome; il fit sacrer pape un seigneur allemand-, Bruno, son cousin, sous le nom de Grégoire V. Bruno plaça la couronne impériale sur la tête d’Othon qui, satisfait de son pape, se retira en Saxe, non sans avoir menacé de sa colère le fier Crescentius. Mais le consul n’était intimidé ni par le despotisme des empereurs, ni par la colère des papes. La lutte s’engagea immédiatement entre lui et Grégoire V, enorgueilli de la protection d’Othon et affichant hautement la prétention de se placer au-dessus des lois et des prérogatives municipales. Pour toute réponse, le consul le chassa de Rome comme un pénitent, en lui faisant revêtir des habits de pèlerin ; un annaliste dit qu’on l’expulsa tout nu ; après quoi Crescentius le déposa comme étant sorti d’une élection faussée par la violence et lui donna pour successeur Jean XVI.

Ce pape était un Grec nommé Philagathus, qui avait accompagné en Occident l’impératrice Théophanie, femme d’Olhon il. Crescenlius s’était entendu avec lui pour rattacher Rome à l’empire d’Orient, qui, respectant les libertés des républiques italiennes, les laissait vivre en paix sous sa protection; par la réalisation de cette conception politique, il délivrait à la fois Rome de l’oppression des monarques allemands et des intrigues <les papes, dont l’ambition consistait à régner sur l'Italie par la protection d’une armée étrangère. Malheureusement Othon II, outré de la chute de son cousin-pape, fondit sur Rome, à la télé de son armée, avant que le projet du consul de Rome eût pu être mis à exécution. Jean XVI, tombé au pouvoir de la soldatesque d'Othon, fut martyrisé avec une cruauté sans exemple : on le mutila, on lui arracha les yeux, on lui coupa le nez et la langue; puis, il fut placé à rebours sur un âne, dont il tenait la queue, et promené ainsi au milieu des huées de ses bourreaux. Crescentius, plus heureux, s’était réfugié derrière les remparts du môle d’Adrien,

THÉODORA ET MAROZIA. fcô

appelé après sa mort, Tour de Crescentius. Au mois d’avril 988, l'assaut fui donné à la tour, mais vainement; toutes les attaques échouèrent devant l’énergique défense du consul ; alors le tigre se couvrit de la peau du renard. L’empereur Othon offrit à Crescentius une entrevue, en s’engageant, sur sa parole royale , à lui laisser la vie sauve, et à respecter à l’avenir les droits de ses concitoyens. Crescentius, se fiant ii la parole royale, sortit de la forteresse; les soldats d’Othon s’emparèrent de lui et le pendirent aux murs du château Saint-Ange.

La pendaison du consul fut le signal de nombreuses hécatombes de citoyens romains. Couvert de sang et de crimes, le pieux empereur Othon se rendit en pèlerinage au mont Gargano, mais il revint malade à Rome, où un silence glacial l’accueillit.

Stéfania, la veuve de Crescentius, qui avait subi les derniers outrages des soldats d'Ollion ou d’Ollion lui-méme qui aurait voulu en faire sa concubine, attendait dans l’ombre, en contenant son indignation, le moment où elle pourrait frapper le meurtrier de son mari. Elle avait l’âme et la beauté * d’une Romaine, concentrant toute sa vie dans une pensée de vengeance, sacrifiant fierté et répugnance à son but ; elle captiva si bien Othon, qu’elle devint sa maîtresse favorite et qu’elle le convainquit de son habileté en médecine, attestée, disait-

elle, par de nombreuses guérisons; elle parvint enfin à le persuader que ses remèdes auraient raison de sa maladie persistante.

Détestant les Romains perpétuellement en révolte contre son autorité autant qu’il en était détesté, l’Empereur s’était retiré, vers l’an 1001, à Paterno, près de Citta-Castellana, suivi de Stefania, dont la passion pour son royal amant scandalisait tous les amis de Crescentius. Mais, dans le courant de l’année 1 002, ils apprirent avec étonnement que la veuve de Crescentius avait fait justice de leur tyran, en lui présentant une boisson préparée, ou plutôt, selon Landolphe l’Ancien, en lui , donnant un lent poison et en l’enveloppant d’une peau de cerf empoisonnée, « non moins venimeuse que la robe du centaure Nessus. »

La mort d’Othon III n’avait pas assouvi les ressentiments de Stefania. Elle revint à Rome pour empoisonner Silvestre II, créature de l’empereur allemand ; étrange pape, venu de France, que le luxe et les inventions industrielles passionnaient f qui fabriqua des horloges, des abaques, des instru-

THÉODORA ET MAROZIA. (il

ments pour observer les étoiles, des têtes de bronze animées répondant aux questions posées, et que les moines ignorants de ce temps accusèrent de magie, d’intimité avec le diable!

Stefania, l’énergique Romaine, releva de leur abaltcment ses compatriotes. Le parti de la liberté, ayant à sa tête deux Crescenlius, le fils et le frère du consul victime de la perfidie d’Othon, triompha en 1 010, après une lutte héroïque contre les empereurs et les papes, dont les détails sont perdus dans les ténèbres de l’histoire de -ce temps. Jean, le fils de Crescentius, nommé patrice, réorganisa la République, rendit à la noblesse ses consuls, au peuple ses assemblées. Rome jouit de cette liberté républicaine jusqu’au couronnement dans ses murs de l’empereur Henri II, en 1013. Les chefs du parti républicain, les Censi , ne purent longtemps tenir tête aux papes et aux empereurs. Le premier Crescentius avait eu trop raison de vouloir détacher la République romaine de la double influence du pape et de l’empereur, de l’arracher à la protection tyrannique de l’empire d’Occident, en la rattachant à l’empire d’Orient, dont l’éloignement et la faiblesse n’auraient jamais menacé ses libertés, ni influencé l’élection de ses papes. Mais, victime des empereurs comme les Othon, comme les Henri d’Allemagne, qui intervinrent chez elle, et la dominèrent par l’élection pontificale, et des papes

comme Grégoire VII, qui l’exposaient à lMnvasion, à l’occupation par leurs prétentions inouies sur les couronnes, la République romaine devait inévitablement périr étouffée dans ces entrelacements de vipères, en dépit des efforts héroïques de ses grands citoyens, de scs Crescentius, dont la politique tendait à subordonner l’élection des papes aux intérêts politiques de leur ville, à formuler la protestation énergique de Yindigénat italien contre l’immixtion et l’occupation étrangères.

La descendance des Alberich et des Marozia donna encore à l’Église trois papes, qui rendirent la dignité pontificale héréditaire dans leur famille par la simonie, par l’achat des suffrages populaires : Benoît VIII, élu en 1012; Jean XIX son frère, sacré en 1024, et Benoît IX leur neveu, exalté en 1033.

A peine pubère quand il fut sacré, Benoît IX souilla le saint-siège par les vols, les massacres et la débauche. « J’ai horreur de répéter, écrivait son successeur, le pape Victor III, quelle fut la vie de Benoit, lorsqu’il eut été consacré; combien elle fut honteuse, corrompue et exécrable. Après que Benoît IX eut, pendant assez longtemps, tourmenté le peuple romain par ses rapines, ses meurtres et ses abominations, les citoyens ne pouvant supporter sa scélératesse, se rassemblèrent, et le chassèrent de la ville aussi bien que du siège pontifical. »

THÉODORA ET MAROZIA.

Restons sur ce jugement d'un pape honnête homme, prononçant l’oraison funèbre du dernier rejeton de Théodora et de Marozia, de cette étrange famille de courtisanes qui imposa tant de papes dissolus à l’Église, et dont la faction, dit Bianchi- Giovini, disposa pendant cent cinquante .ans [des destinées papales.

Page 1