‹ Les cousins richesChapitre 4 sur 7 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Sous le soleil torride, à une heure de raprès-midi, au moment où la nature fait la méridienne, l'usine ronflait éperdument sous les coups de bélier, sourds copime le canon lointain, de la machine nouvelle. Aux chaudières, le chauffeur, se découpant en noir sur le gouffre ardent des foyers, raclait le charbon de son râteau de fer, amenait à lui les escarbilles et jetait en pâture au feu dévorateur des pelletées de houille fraîche. L'usine avait faim. Elle était insatiable, depuis qu'elle allait comme une folle. Quand elle avait englouti sa tonne de cardiff, elle en

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demandait d'autres, vivement. Ici du charbon, là-bas du coton, elle happait tout ce qu'on lui donnait, et chaque soir les kilos de fil augmentaient. Le magasin en débordait, le camion automobile ne suffisait plus pour le porter à la gare. Mais aussi, fallait-il entendre, du bord de la rivière, le tonnerre des salles de filage ! Et là-haut les cheminées roses lançaient dans le ciel les fumées épaisses dont elles étouffaient; on aurait dit qu'après avoir tiré des balles de coton le fil net et délié, l'usine en rejetait là-haut les résidus, à gros flocons sales.

Chouchou, qui descendait du train, venait à pas lents par le chemin bordé de saules où il faisait frais. Toute cette prospérité, son esprit subtil la sentit. Il regarda le chauffeur gorger de houille la gueule béante des foyers. Il vit qu'on arrimait les caisses dans le camion pour le train de trois heures, et qu'il en resterait sur les dalles du magasin. Il entendit le fracas des vingt-cinq mille broches dont pas une ne renâclait à la besogne. Alors il pensa aux Alibert qui étaient les auteurs de cette renaissance, et il se laissa griser un instant par l'émotion de la gratitude qui est la plus belle que l'homme

puisse ressentir. L'usine ennemie était matée. Dès qu'elle avait senti la poigne de ces gaillards, elle avait filé doux : effet de leurs capitaux; effet aussi de leurs qualités de race, de leur vision directe des choses, et de leur réaction à tout le concret...

— Bonjour, monsieur Philippe! Est-ce pour votre grand congé que vous arrivez?

C'était Marthe Natier qui l'interpellait. Elle revenait de déjeuner et s'en allait retrouver sa machine à écrire, en longeant la rivière pour rêver un brin, comme elle expliqua.

— Tiens, c'est gentil, Marthe, de vous rencontrer ici pour me souhaiter la bienvenue, dit Chouchou.

Marthe reprit finement :

— Je suis le chien d'Ulysse.

— Oui, dit Chouchou, avec une nuance de religion, de respect, vous êtes un peu cela pour nous : Dévouement incarné, et Modestie vivante qui demeurez la gardienne véritable de la filature, et ne prétendez à rien. Je n'ai jamais mis le nez dans la conduite de l'usine, mais j'en sais assez pour avoir compris que vous étiez notre bon ange.

Elle se défendit :

— Oh! ncm, parce que malheureusement

je ne connais rien au matériel. Je me tiens au courant des affaires tout simplement. Et c'est fou ce que cela donne en ce moment, monsieur Philippe; je suis accablée de travail; aussi je vais vous quitter.

— Non, dit Philippe qui riait en la retenant par la main; vous allez rester encore cinq minutes et l'on va s'asseoir pour causer au bord de l'eau comme lorsqu'on était petits. Avant de monter aux Verdelettes, où je viens passer en effet mon mois de congé, mon idée justement était de prendre l'air de l'usine et de toutes les nouveautés qu'il y a ici. Avec vous, je saurai.

Devant le naturel absolu de Marthe Natier, Chouchou laissait tomber son masque impénétrable. Il y avait peut-être un peu de pose inconsciente dans l'attitude sauvage qu'il avait adoptée ordinairement. Mais il fallait y chercher surtout le réflexe continu d'un être nerveux et sensible qui se sent différent d'autrui et craint d'être compris de travers. Avec Marthe, dont les yeux étaient une eau limpide où l'on se mirait quand elle était en confiance, rien à redouter, il redevenait lui-même.

— Eh bien, monsieur Philippe, ça s'est

remis à marcher. D'abord, nous avons une machine neuve. Oh! ça n'a pas traîné. Quand les constructeurs ont vu qu'on se retournait contre eux pour leur imputer les dommages et intérêts du premier procès, ils ont demandé à transiger. Dès l'expertise, leur avocat est allé chez maître Bonel et lui a proposé une machine perfectionnée. Aussi, maintenant, écoutez si ça ronfle ! Tout le monde était bien content, je vous assure, sauf le père Antoine, pourtant. Lorsqu'il regardait s'en aller par morceaux cette satanée machine qui lui avait joué tant de tours, vous croyez qu'il s'est réjoui? Il a dit : « Quand on perd sa bonne amie, même si elle vous a fait bien des misères, on ne soit jamais ce que sera celle qu'on va reprendre. »

Marthe était toute secouée de rire à ce souvenir, et elle jetait gaiment dans l'eau clairette de la rivière des brindilles qu'elle arrachait aux saules.

— Le père Antoine voit loin, dit Chouchou sérieusement. Quant à la machine, il faut avouer que les Alibert ont eu là une idée de génie. Ils sont admirables.

— Eh ! murmura Marthe, avec des restrictions, l'idée de génie... je l'avais eue avant

eux... Il y avait longtemps que j'avais classé tous les éléments d'un procès possible. Seulement voilà : on était étranglé par les circonstances. On n'osait pas. On a pu oser quand on a eu en main le grand moyen. Tout est là.

Elle reprenait soudain son air défiant et revêche. Elle poursuivit :

— Autre chose. Nous avons un directeur très capable : monsieur Sauvage. Voilà un garçon qui connaît le coton et les machines, et qui a l'œil à tout! Il sait si un jour a donné moins de fil que le précédent et il recherche pourquoi. Le poids en fil que chaque bambrocheuse fournit quotidiennement, il le connaît. Et il est partout, aux chaudières, aux cardes, au filage, à l'emballage. C'est une trouvaille...

— ... des Alibert? finit Chouphou.

— Ou de leur argent, concéda Marthe, maussade. On l'a couvert d'or pour qu'il quitte Taverny. Ce n'est pas difficile de s'entourer de valeurs quand on peut les payer.

— Mais c'est encore un procédé que tout le monde ne pratique pas, Marthe. Avouez que par deux ou trois mesures intelligentes nos associés nouveaux ont amené la pros-

périté dans la filature, et que ce sont des individus supérieurs,

Marthe devint toute rouge. Elle arracha l'écorce d'un saule et l'égrena de colère.

— Monsieur Philippe, monsieur Philippe, excusez-moi, mais vous êtes aussi agaçant que tout le monde avec la supériorité des Alibert. Ils ont du mérite, certes; je ne peux pas le méconnaître. Mais ce n'est pas une raison pour rabaisser continuellement les Martin d'Oyse en les comparant à ces étrangers. Ils prennent du fait des circonstances des airs de sauveurs. Mais discutons un peu, monsieur Philippe. Qu'ont-ils trouvé en arrivant ici? Une usine merveilleuse, agencée intelligemment, fonctionnant selon les principes les plus modernes. Qu'est-ce qui lui manquait? On ne fait pas mieux que nos cardes. Nos bancs à broches sont de la dernière perfection, et sans les stupidités de cette machine, tout aurait roulé on ne peut mieux. Or vous savez ce qui nous faisait défaut pour l'envoyer promener d'un coup d'épaule, comme s'y sont pris les Alibert? L'audace que donnent les capitaux, tout simplement. Oui, il nous semblait que l'usine avait un pauvre air, qu'elle s'en allait comme un malade qui

est « touché ». Mais en réalité nous étions un établissement modèle, et ils ont bien flairé la bonne affaire, les Alibert, dès le premier jour. Eh bien, monsieur Philippe, qui donc avait mis ça debout? Monsieur Martin d'Oyse et monsieur Élie tout seuls, cependant. Ce n'est pas difficile de sauver une situation, quand on est mis en présence d'une entreprise qui marche toute seule et qu'il s'en faut seulement d'un peu d'argent...

— Vous êtes dure pour les nouveaux associés, Marthe.

— Non, monsieur Philippe, je remets les choses au point, car je n'aime pas voir les Martin d'Oyse rabaissés devant les Alibert. Je reconnais bien que ces derniers ne sont pas des imbéciles, pardi! Ils n'existent que pour les affaires, il est bien juste qu'ils aient parfois des clairvoyances dont sont privés ceux qui embrassent toutes les activités du cerveau et du sentiment. Mais je n'entendrais pas qu'on fît de votre père, qui sait tout, qui comprend tout, qui est un industriel de premier ordre et qui est en même temps un artiste, un poète, un homme plaçant la beauté au-dessus de l'argent, un homme accompli, un homme idéal enfin, non, je n'entendrais

pas qu'on en fît un petit garçon devant les cousins riches.

Philippe se tut un long moment. L'encens que cette jeune plébéienne intelligente lançait si passionnément à sa famille l'étourdissait un peu. C'était un culte touchant, une dévotion aveugle, qui flattait, en lui tout ce qu'il avait de race. Mais son habitude instinctive d'une pensée plus aiguë que celle de Marthe lui fit dire :

— Il ne faut pas être injuste dans ses sentiments. J'aime vous entendre louer ma famille et c'est votre droit de la préférer, mais vous êtes injuste envers les Alibert : vous vous refusez à reconnaître leur belle puissance. Et d'abord moi, Marthe, je leur garde une reconnaissance ardente pour la part d'amitié qu'ils ont apportée dans l'association. Et puis, je les admire...

— Ecoutez l'auto qui descend, interrompit Marthe. Oh! maintenant, le déjeuner de ces messieurs ne dure pas longtemps. Les Alibert sont là pour leur pousser l'épée dans les reins. Eux, monsieur Philippe, ils ne voudraient pas sortir de l'usine.

La sirène siffla au tournant,- et aussitôt on vit la voiture luisante s'engager là-bas dans

le parc et glisser devant le cèdre. Marthe et Philippe se levèrent. Marthe secouait sa robe; l'aviateur courait déjà vers son père. M. Xavier poussa un cri de surprise :

— Tu étais là, Chouchou!

Sam et Freddy, en sautant à terre, disaient :

— Ah! Martin d'Oyse, on vous y prend.

Vous faisiez la cour à mademoiselle Natier !

Il y avait trois jours que Philippe était arrivé quand Samuel Alibert dit à madame Martin d'Oyse :

— Notre petite sœur Fancliette nous écrit qu'elle vient passer avec nous ses vacances. Elle est très fatiguée par ses cours. Malheureusement nous pourrons peu nous occuper d'elle, et nous craignons qu'elle se trouve isolée dans l'appartement. Nous ne saurions pas assez vous remercier, madame, si vous lui permettiez quelquefois de descendre chez vous.

— Oh! la pauvre petite! s'écria madame Martin d'Oyse en joignant ses belles mains,

je la recevrai avec joie. Quelle vienne tant qu'elle le désirera. Qu'elle ne craigne pas surtout d'être importune. Elle sera chez elle

Samuel dit avec un attendrissement dont cet homme d'affaires était très capable :

— C'est la vieille hospitalité d'autrefois, madame ! Il faut venir aux Verdelettes pour la retrouver. Votre bonté pour notre petite sœur nous semblera plus précieuse encore que celle dont vous nous comblez.

Vous l'aimez donc bien, cette petite

sœur?

— Oui, dit Samuel sans rien pouvoir

ajouter.

Ce fut la jeune bru qui expliqua plus tard à ses beaux-parents :

— Fanchette? elle est toute la vie sentimentale de mes cousins. Grâce à ses quatorze ans de moins que Sam, elle se fait gâter par ces deux garçons comme une petite fille, et ils sont en adoration devant elle. Quand elle est née, ils ne croyaient pas qu'un petit enfant pût être si gentil; ils se mettaient à genoux pour s'émerveiller de ses premiers gestes, de ses premiers mots. Ensuite ils l'ont vue grandir, c'a été un ravissement.

Fanchette était un prodige. Ils étaient un peu comme deux tout jeunes pères qui n'en reviennent pas du développement miraculeux de leur progéniture. Avec cela ma petite cousine, je l'avoue, ne manquait pas d'esprit, elle mordait aux études. A quinze ans, elle s'en montrait enragée. C'est une scientifique : elle suivait les cours des garçons. Vous devinez si les grands frères furent éblouis. On ne ferait pas croire à Satn et Freddy qu'il existe au monde une femme et même un homme plus calés que Fanchette. Elle est leur faiblesse, voilà.

— Mais c'est très touchant cela, dit madame Martin d'Oyse. Ces jeunes gens sont charmants, d'ailleurs.

— Fanchette aussi, dit espièglement Cécile ; interrogez plutôt Chouchou là-dessus.

— Oh! Chouchou doit la connaître fort peu, reprit M. Martin d'Oyse. Il n'était reçu que par hasard chez les Alibert.

— Il la connaît pourtant, affirma Cécile, mystérieuse.

Philippe commençait déjà de regretter son appareil. L'infatigable oiseau se sentait en cage. Il errait dans les champs, dans les bois, comme une hirondelle qui s'est posée à terre

et s'irrite de progresser à petits pas. Un soir, Cécile vint à sa rencontre par la ferme Josseaume et lui dit à brûle-pourpoint en braquant sur lui ses yeux curieux :

— Vous savez, Fanchette arrive.

— Ah!

— C'est tout l'effet que cela vous produit, Chouchou?

— Oui.

Cécile fut un peu désappointée, parce que les traits du jeune homme n'avaient pas bougé. Mais pourtant, de seconde en seconde, son masque aigu se décolorait; Chouchou pâlissait visiblement. Sa volonté n'y pouvait rien. Il reprit tranquillement :

— La nouvelle ne peut me toucher beaucoup : je suis ici pour peu de temps. Mon appareil me manque trop. Je ne resterai pas un mois sans voler.

— Bon! s'écria Cécile, voilà qu'il veut s'en aller sur cette annonce.

— Je l'avais décidé cet après-midi, dit Philippe.

Le lendemain, les Alibert triomphants ramenaient en auto la petite sœur qu'ils étaient allés chercher au train. Fanchette était encore une grande gamine à l'air vague,

aux yeux glacés, qui devait être terriblement volontaire. Elle avait cette démarche ferme, presque orgueilleuse des filles qui fréquentent la Sorbonne et sentent leur valeur. Elle se laissa embrasser par sa cousine, complimenter par madame Martin d'Oyse, saluer par Élie, par M.. Xavier. Ses yeux de métal ne bougeaient pas. Philippe vint le dernier, et là, elle daigna sourire.

— N'est-ce pas qu'elle est gentille, Fanchette? disaient naïvement les grands frères,

Cécile dit à Samuel :

— Qu'elle a changé! C'était une petite fille délicieuse, mais elle est devenue adorable.

— N'est-ce pas? reprit vivement Samuel.

Je suis content d'entendre cela de vous, Cécile, car vous savez bien, cette enfant-là... cette enfant-là...

Il s'arrêta là-dessus, incapable d'exprimer des émotions de ce genre, mais heureux de penser pourtant que la jeune femme l'avait compris. C'était devant Cécile qu'il éprouvait le besoin de s'épancher, pas devant d'autres.

— Je la soignerai bien, dit Cécile, coquette.

— Oh... chère Cécile... balbutia le grand garçon.

Elie traversa le vestibule où ils échang^ient ce colloque. Samuel disparut. Le mari demanda en riant :

— Qu'est-ce qu'il te disait donc, ce diable d'Alibert?

— Nous parlions de leur petite sœur, dit tranquillement Cécile. Ces deux garçons en sont fous.

— Philippe , c'est avec vous que je veux visiter la campagne. Venez-vous ce matin?

Fanchette s'était levée à l'aube, et comme par hasard, avait rejoint dans le parc Chouchou qui s'y trouvait déjà. Le château dormait encore. La femme de chambre, que madame Martin d'Oyse avait donnée à la jeune fille, rangeait ses vêtements là-haut. A la cuisine on préparait le thé et les jardiniers mangeaient la soupe. C'était donc ici la solitude favorable à Fanchette. Mais Philippe se rembrunit. Ses yeux semblèrent se tapir plus profondément au creux de l'arcade

sourcilière, peureux et angoissés. Et il répondit cependant d'un air ferme :

— Je ne sors pas aujourd'hui, je suis

fatigué.

Savez-vous que vous êtes très poli,

monsieur?

Vous penserez de moi tout le mal que

vous voudrez. Je ne dirai pas que cela m'est égal. Mais il faut qu'il en soit ainsi.

— Vous ne m'avez pas toujours parlé sur ce ton, Philippe, reprit Fanchette d'une voix où l'on sentait les larmes. Vous rappelez-vous le jour où vous m'avez promenée sur l'eau, à Argenteuil, sous le tonnerre et les éclairs? Je voulais rentrer alors et c'est vous qui refusiez : cela vous amusait que j'eusse peur. La Seine était sinistre. Notre petit canot bondissait. Vous souvenez-vous des mots que vous m'avez dits?

— Oui, je m'en souviens.

Vous ne les pensiez pas, peut-être?

Si, et je les pense toujours, Fanchette,

prononça Philippe comme malgré lui. Pourquoi me forcez-vous à vous l'avouer encore, puisque c'est fini? Vous me rendrez fou.

Croyez-vous que je ne sois pas malheureuse, moi? dit Fanchette dont les yeux, de

pierre froide et claire, s'adoucissaient divinement. J'avais seize ans quand vous avez surgi dans ma vie. Dieu sait si je pensais à flirter. Dès la première visite vous m'avez laissé un souvenir indéracinable. Quand on vous a vu, Philippe, une seul=) fois même, c'est ainsi. Vous êtes si audacieux! Vous sentez l'espace, l'air des étoiles. Vous donnez un peu le vertige. On est attiré. Et moi, dites, quelle impression ai-je faite en vous?

— Ah ! vous savez bien, Fanchette, vous savez bien; et vous voyez qu'aujourd'hui encore, après dix-huit mois, je suis aussi bouleversé devant vous que le premier jour. Aussi ne fallait-il pas nous revoir, jamais, jamais.

— Mais pourquoi? Qui nous empêche de nous aimer? Moi, j'ai cru au bonheur longtemps. Vous m'aviez dit : « Vous êtes la seule. » Et puis vous avez disparu, tout d'un coup, sans explication. Je ne suis plus la seule, dites?

Philippe eut un rire triste :

— Une autre que vous, Fanchette? Vous croyez qu'une autre femme pourrait me charmer? Non, vous entendez, jamais une autre. J'ai pris le grand deuil de tout amour,

de tout bonheur. Je resterai tout seul, jusqu'au soir où mes ailes casseront. Mais d'ici là je volerai avec votre ombre, je vous emporterai dans les nuages, pas une minute vous ne cesserez d'habiter mon ciel.

Soudain elle le poussa doucement par le bras.

— Venez au petit bois, qu'on voit là-bas. Je viens d'apercevoir votre belle-sœur qui a soulevé le rideau de sa fenêtre. Elle est curieuse, Cécile.

Philippe se laissait faire. Il suivait Fanchette qui murmurait le long de l'allée courbe :

— Vous comprenez, je ne puis rester ainsi, je veux savoir ce qui nous sépare. Est-ce mon argent?

— Oui, dit Philippe.

Elle reçut le choc avec orgueil, comme un compliment colossal, et redevenant statue :

— C'est vrai que je suis très riche. Quatre hommes en ce moment encore travaillent pour moi, pour que je sois parée comme une reine, pour que je sois une puissance, que je joue avec l'or aussi naturellement que les petits enfants avec le sable. C'est mon grand-père Boniface qui spécule toujours.

lalgré ses soixante-seize ans, c'est mon )ère seul, maintenant dans sa minoterie, c'est enfin Samuel et Frédéric. Je suis leur but. Il faut que je devienne la grosse dot dont on parle. Jamais assez, voilà leur mot, à mqs frères, quand il s'agit de moi. Pour entasser un million de plus sur mes épaules, vous les feriez trimer la nuit comme le jour. Vous verrez : ils ne se marieront que quand ils m'auront dotée comme une impératrice.

Oui, je serai mademoiselle Crésus; et puis après?

Chouchou tremblant la scrutait de ses yeux dévorateurs. Elle était debout devant lui, les pieds dans la mousse, longue, frêle de hanches, avec un regard de diamant sans feux. Elle ne se doutait pas qu'avec la férocité instinctive de l'homme qui aime sans mesure, il l'analysait, pesait ses paroles, jugeait cette cohésion qui l'unissait à l'argent au point de Ten faire se vanter comme d'un avantage physique. L'argent faisait corps avec elle. Il lui était plus intime que la ligne charmante de ses dix-sept ans, plus familier que ces sciences dont elle se nourrissait avec tant de fierté. Philippe était devenu sévère, car l'amour, quoi qu'on ait

dit, n'est point aveugle. Lui seul voit clair, bien plutôt. Le jeune homme renchérit d'orgueil pour dire âprement :

— Moi, je suis un pauvre diable. Je ne vaux pas le libre aviateur qui pique droit où il veut. Je ne choisis ni mon appareil, ni ma route. Je suis le faucon apprivoisé que mon patron lance où bon lui semble. J'essaie tantôt un moteur, et tantôt un autre. Un petit employé, vous comprenez, Fanchette, un rien du tout, Martin d'Oyse sans le sou.

Elle l'écrasa d'un mot souverain :

— Qu'est-ce que cela fait, Philippe, si vous me plaisez ainsi?

— Mais moi, Fanchette, je me déplairais à moi-même...

Elle reprit :

— D'abord vous ne serez pas si dépourvu. Mes frères me l'ont dit hier soir : l'usine de votre père est en train de doubler sa production. Évidemment il n'y fallait que des capitaux, et le tour de main de Sam et de Freddy. Bientôt vous serez riche, Philippe. Connaissez-vous leur projet, à mes frères? Non. Eh bien, ils m'ont confié cela hier soir. Ils vont construire. La filature va devenir gran-

diose. Une salle de filage qui sera comme une cathédrale! Soixante mille broches!

— Vous saviez ce que c'était que des broches, dites, Fanchette?

— Non. Mais Frédéric m'a expliqué. Ces choses-là, je les saisis tout de suite.

— Vous êtes bien une Alibert, une petitefille du père Boniface, murmura Philippe, les dents serrées; mais la chose n'est pas faite, Fanchette : mon père no m'en a pas soufflé mot.

— Oh! votre père, ne lui en parlez pas : on lui dira, plus tard, quand les plans seront finis. On les prépare. Alors, vous comprenez, mes frères sont en train de vous gagner une fortune, à vous aussi. Les Martin d'Oyse vont être opulents. Vous n'aurez plus à me reprocher mon argent.

Il la contempla longuement sans lui répondre. Elle crut que le prestige de tout cet or évoqué finissait par griser le jeune homme, quand au contraire, avec une lucidité complète, il disséquait en elle le mystère de la race qui affleurait là sous les paroles. Et elle, avec son mélange de naïveté amoureuse et d'esprit pratique, poursuivait son raisonnement. Philippe ne serait pas toujours aux

gages d'un constructeur. Les capitaux qui lui reviendraient sur l'usine, qui l'empêcherait de les mettre dans une affaire d'avions, et de construire lui-même ? A ce moment-là, il ferait voler les autres, et lui resterait bien tranquille chez lui, sans plus craindre désormais la panne de moteur ou l'accident stupide.

Philippe était tout frémissant. Il essaya de lui expliquer :

— Fanchette, vous ne comprenez pas; voler, pour moi, c'est l'essentiel, c'est la vie.

Mais il devina qu'il fallait renoncer à la convaincre. Elle ne verrait jamais dans ses ascensions que l'énergique effort d'un vaillant garçon qui lutte pour l'existence. Le rêve de Philippe lui était fermé.

— On dirait que je vous ai fait de la peine? demanda-t-elle câlinement en se rapprochant de lui.

Philippe ferma les yeux. Sentir en même temps de l'attrait et de l'aversion pour ce jeune être adorable lui semblait pervers, malsain et honteux. Mille sentiments de race qui fourmillaient en lui, levaient la tête, comme de petits hobereaux comiques, pour affirmer leur supériorité. Tous péroraient. L'un disait :

« Mes raffinements »; l'autre : « Mes ancêtres ». Ou bien c'était : « Ma chevalerie », « Ma spiritualité », « Mon culte de la Pensée pure », « Ma poésie », « Ma religion des divines inutilités », « Les charmes de la vie », « La subtilité », « Le panache ». Et son échine frissonnait encore de s'être allongée un soir dans le lit d'un roi au souvenir flamboyant qui y avait, trois cents ans plus tôt, épousé sa famille. Toutes ces sensations tourbillonnèrent en lui l'espace d'un instant. Presque en même temps, un souffle frôla sa joue, il respira des cheveux parfumés, et une voix à son oreille chuchota :

— Chouchou...

Ce nom le foudroya. Jusqu'ici Fanchette Ignorait qu'on l'appelât ainsi. C'était un peu le monopole de madame Martin d'Oyse dont ce touche-à-tout de Cécile avait aussi abuse. II s'en fâchait, il le répudiait comme un ridicule. 11 se prétendait diminué sous ce vocable poupin. Mais jamais il n'avait entendu ces syllabes tendres et si intimes passer sur les lèvres d'une femme aimée Ce fut comme un mot neuf, un nom jamais entendu, la substance et le goût de son âme dans la bouche même de Fanchette. Son

jeune sang bondit. L'esprit de race croula. Philippe saisit la frêle épaule de Fanchette, la força de ployer et maintint ses deux mains brutalement pour baiser sa nuque blanche tant qu'il voulut.

Le mercredi suivant, comme l'auto ramenait de l'usine les cousins riches pour le déjeuner, Samuel dit en sautant à terre :

— Monsieur Martin d'Oyse, mademoiselle Natier vient de me prévenir que notre architecte a téléphoné ce matin, annonçant sa visite pour l'après-midi. Si vous le permettez, nous redescendrons de bonne heure afin d'être sûrement présents.

— Que vient faire ici cet architecte?

demanda l'insouciant M. Xavier.

— Nous l'avons invité, reprit Samuel. Il s'agit des travaux d'agrandissement de la filature.

— Agrandir la filature ! sursauta le gentilhomme ; à quoi bon?

Les Alibert enjôleurs et conciliants l'entourèrent pour le chapitrer gentiment. Ils avaient des gestes familiers, le prenaient par le bras, le tenaient à l'épaule. Oh! des projets en l'air. Mais c'était intéressant de savoir ce qu'il en coûterait pour tripler du jour au lendemain ses bénéfices. On peut toujours calcliler dans l'hypothèse. Ne serait-ce pas amusant de faire écumer Taverny?

Et tous deux riaient comme des enfants, de leur bon rire sonore.

— Taverny, voilà longtemps que je ne lui en veux plus, affirma M. Martin d'Oyse. Il pourrait revenir, je lui tendrais la main.

— Là n'est pas la question, reprit Frédéric en traitant à part lui cette générosité d'enfantillage. L'important aujourd'hui est de redescendre promptement à l'usine afin de recevoir l'architecte.

— Impossible, pour moi du moins, déclara M. Martin d'Oyse, car je dois me rendre à la séance de la Rose Rodanaise.

Là-dessus les Alibert se récrièrent hautement. La séance de la Rose n'avait pas d'importance. Passe encore d'y aller quand aucun

événement particulier ne se présentait à l'usine; mais le jour oîi les circonstances rendaient indispensable la présence de tous les chefs à l'établissement, on n'avait qu'à sacrifier la puérile obligation d'aller écouter ces messieurs. Après tout, les affaires sont les affaires.

M. Martin d'Oyse reprit :

— Il n'y a pas d'obligation d'affaires qui surpasse pour moi celles que m'impose, au nom de la politesse et au nom des belleslettres, la compagnie dont j'ai l'honneur de faire partie. Si je manquais à la séance d'aujourd'hui, j'offenserais spécialement deux de mes collègues dont l'un doit présenter à la réunion un mémoire sur les premières fondations de la cathédrale de Rodan, et l'autre un rapport sur les vers du président deTourneville. Le premier a consacré sa vie, sa vie obscure et désintéressée, à une monographie de sa cathédrale, et toute l'histoire frémissante de la ville sort de ses papiers et de ses documents. On y puisera éternellement la vérité du passé. Le second a découvert, du président au parlement de Rodan, des vers inédits et, paraît-il, remarquables, dont il doit nous donner la primeur aujourd'hui.

Je me sentirais jouer un grossier personnage si je subordonnais mes devoirs de piété littéraire à je ne sais quel projet de lucre ou d'ambition matérielle. Les affaires sont les servantes. Les belles-lettres et la pensée sont les princesses. On ne peut donner le pas aux premières. Vous m'excuserez, messieurs, je suis désolé, mais je ne puis retourner à l'usine cette après-midi.

Sam et Freddy devinrent maussades.

C'était une chose fort ennuyeuse pour eux, car on ne pouvait rien décider en l'absence de M. Xavier; et comme, en réalité, leur dessein d'agrandir la filature était beaucoup plus avancé qu'ils ne disaient, et que l'architecte arrivait avec des plans bien arrêtés, on aurait pu, sans ce contre-temps, se déterminer de ce jour pour l'entreprise des travaux. Cependant l'âge de M. Martin d'Oyse et le prestige qu'il gardait à leurs yeux les empêchaient d'apprécier tout haut les raisons dont il se servait. Une inconcevable manie, voilà ce que tous deux voyaient dans les scrupules du gentilhomme. Ils rongeaient leur frein en silence. Ils se tournaient désespérément vers Élie. Elle appuya :

— Du moment où mon père en fait une

question de conscience, nous ne pouvons insister.

Cependant Chouchou était survenu, il avait entendu la discussion, et il pensait :

— Est-ce que papa n'exagère pas? Est-ce qu'on doit un pareil culte à la pensée pure? Les Alibert aussi ont une pensée, mais une pensée qui se traduit sans cesse par l'action. Leur pensée devient moteur, machine, farine, coton. Mais tout cela règne d'abord dans leur esprit en noble conception. Ce sont des créateurs. Dieu n'a pas dédaigné de créer la matière. La force des Alibert fait pâlir l'éclat de notre spiritualité. Leur force est venue à notre secours. N'avons-nous pas mauvaise grâce à la traiter de haut? Où est la supériorité? En cette minute, par leur silence, eux qui n'ont rien compris à ia tirade de papa, se montrent fort délicats. Ils sont parfaits. En somme, les changements qu'ils ont introduits chez nous, je les goûte infiniment. L'électricité au château est fort commode, et mes parents jouissent maintenant de l'auto qui a détrôné la calèche . En somme , la supériorité ne serait-elle pas du côté de ceux qui ont raison?

Mais Chouchou spéculait sous l'influence d'un démon, celui qui le possédait, depuis que dans le bois il avait baisé la nuque blanche de Fanchette Alibert, tant qu'il avait voulu.

Un dimanche, l'usine dormait toute froide sous un ciel gris. Les Alibert y descendirent néanmoins, et après avoir pris au bureau un rouleau de papier dont on apercevait le coloriage, se dirigèrent de leur pas cadencé vers la petite maison de Marthe Natier. Us avaient l'air en même temps décidés et contents d'eux-mêmes. Sam, la tête haute, flairait le vent de son nez court aux narines larges. La seule phrase qu'il proféra pendant le trajet fut :

— Ces pauvres Martin d'Oyse, évidemment, ne pouvaient s'en tirer tout seuls.

— Ils n'en auraient eu ni les moyens, ni l'idée, reprit Freddy.

Ils trouvèrent Nathalie et sa fille dans le

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potager, fourrageant la haie splendide des haricots à rames, lui arrachant une à une, à deux doigts, les cosses en forme de virgule où les grains blancs s'alignaient comme des perles dans un écrin vert.

Marthe dit, en retenant sa mauvaise humeur :

— Tiens, voici ces messieurs Alibert!

Et elle écarta son' panier de vendangeuse pour aller les rejoindre. Elle fut surprise de la satisfaction, de la bonté même qu'exprimait leur physionomie. Ils la saluèrent et demandèrent s'ils pourraient avoir un entretien avec elle et sa mère. Alors les deux femmes, laissant là leur récolte, s'acheminèrent avec ces messieurs jusqu'à la maison. Et pendant ce temps ces messieurs scrutaient cette pauvre petite maison, si basse qu'elle n'était guère que quatre fenêtres aux volets verts, coiffées d'un toit de tuile à lucarnes. Ils la disséquaient, ils la démolissaient d'un coup d'œil. Deux coups de pioche là-dedans et tout était par terre. Crépie depuis dix ans, elle avait pris une couleur jaune, l'aspect doré de la pierre; et entre les volets grimpaient des volubilis dont les calices violets et roses, enhardis par le temps sombre,

demeuraient épanouis malgré l'heure avancée du jour.

Une fois dans la salle, Sam et Freddy, avec un mystérieux sourire, déployèrent le rouleau de papier. Des images peintes s'étalèrent sur la table, Samuel dit :

— Mademoiselle Natier, venez voir ces jolis projets de maison.

Il y avait des pavillons biscornus; des chalets aux toits rutilants ; des perrons minuscules bordés de trois balustres; et devant chaque façade une pelouse garnie de fleurs roses. Nathalie mit ses lunettes et, intimidée par ces messieurs, déclara :

— Comme c'est beau!

Samuel reprit :

— Choisissez le projet que vous aimeriez, mademoiselle Natier, car moi et mon frère, nous avons l'intention' de faire construire une de ces maisons pour vous l'offrir.

Les bras de la dactylographe lui tombèrent le long du corps. Elle n'osait rien dire, mais ses yeux demandaient à Samuel Alibert si cela était vrai.

— C'est absolument sérieux, mademoiselle, fit à son tour Frédéric; vous avez l'air de ne pas nous croire! Nous voulons vous

loger coquettement, gentiment, dans celui de ces petits chalets qui vous plaira.

Marthe interrogea aussitôt :

— Et monsieur Martin d'Oyse?

Oh! il n'y est pour rien, affirmèrent

ensemble les deux jeunes gens. C'est personnellement que moi et mon frère vous faisons ce cadeau. Nous avons des capitaux, nous presserons la construction : au printemps prochain, vous pourrez y être installée avec votre maman.

Marthe avait été plusieurs minutes éblouie. Les fraîches couleurs de la planche, la présentation avantageuse des petits chalets avec la légende : salle à manger, salon, premier étage, grenier, mansarde, lui tournèrent un peu la tête. Elle entrait de plain-pied de la vie rustique dans une existence bourgeoise. Mais son esprit avisé se ressaisit :

— Messieurs Alibert, dans quel but nous faites-vous ce cadeau ? questionna-t-elle, l'œil méfiant.

— Oh! répondit Samuel, je vais vous avouer bien franchement notre mobile. Nous voulons ce terrain où vous habitez. Il nous le faut pour agrandir l'usine. Or, nos associés nous ont expliqué de quelle manière

LES COUSINS RICHES i65

VOUS le possédiez et le point d'honneur qu'ils mettraient à ne point vous le reprendre. Nous avons compris. Nous comprenons ces choses-là, mademoiselle Natier. Nous voulons n'être venus dans la vallée que pour le bien de tous, et non pas pour y créer des chagrins. Nous ne sommes pas des tyrans. Nous voulons faire votre bonheur et celui de nos associés, et moi et mon frère nous avons conçu le dessein que nous vous proposons là. Nous vous demandons de sacrifier à la prospérité de la filature la bicoque où vous vivez et d'accepter l'une de ces jolies habitations en échange. C'est notre manière à nous de faire des affaires.

Marthe cette fois fut émue. Les Alibert ne cachaient ni leur intérêt, ni leur calcul; malgré tout, il y avait dans l'ampleur de leur combinaison une générosité et même une sensibilité qui l'enchantèrent. Pour un peu elle eût pleuré. Elle n'avait jamais compris jusqu'ici les Alibert ni la part de bonnes intentions qu'il y avait dans leurs actes. Ils amalgamaient étroitement leur àpreté aux affaires, leurs ambitions d'argent et le souci de se conduire en hommes de bien. Tout cela formait les rouages différents d'une

même machine. Ils allaient ainsi d'accord avec leur conscience, dignement.

Mais les rapides propos échangés avaient échappé à la mère Nathalie. Elle entendait de travers, ne savait pas ce qu'il y avait, croyait qu'il s'agissait d'une maison pour ces messieurs, et continuait de regarder les belles images en murmurant :

— Comme c'est joli!

— Messieurs, dit Marthe, je vous remercie de tout mon cœur. Vous êtes très délicats, très délicats. Je suis touchée. Laissez-moi quelques jours pour réfléchir, pour habituer ma mère à cette pensée.

Oh! il faut réfléchir tout de suite, dit

Samuel.

— Je voudrais savoir ce que pense de cela monsieur Xavier.

— Monsieur Martin d'Oyse n'a rien à voir dans notre décision, reprit Freddy. Cela ne concerne que vous et nous-mêmes. Nous faisons seuls tous les frais.

Oui, je sais, acheva Marthe malicieuse,

vous avez des capitaux.

A la porte on se serra les mains. Les plans étaient restés sur la table. La bonne femme interrogea :

— Qu'est-ce qu'ils voulaient?

Marthe en deux mots lui expliqua tout.

-— Mais je ne veux pas, moi, fit Nathalie en se révoltant. On est chez nous, ici. Leurs belles maisons, ça m'est égal. Je veux mourir là-dedans !

Le dîner s'achevait, le même jour, dans la salle à manger des Martin d'Oyse. Un compotier de fraises avait attiré une abeille, et la lumière, des papillons fauves et velus. Cécile, gourmande, roulait ses fraises dans le sucre, et les mangeait en les suçant de toute sa bouche ardente. Élie parlait du roman qu'il lisait. Au second étage, dans le salon des Alibert, Fanchette jouait languissamment du Mendelsohn, musique de spleen et de désespérance. Et sa fenêtre étant ouverte, ses harmonies glissaient dans le parc, venaient jusqu'ici retentir à l'âme de Chouchou.

Décidément Chouchou était resté aux Verdelettes. Fanchette l'avait impérieusement convaincu par les mêmes raisons dont sa musique, à cette heure, accablait encore le jeune homme. Il ne pensait plus à voler. Il ne pensait plus à s'ennuyer. Il ne pensait plus qu'à Fanchette. Et les Alibert, qui ne paraissaient pas ignorer totalement le penchant de leur jeune sœur, s'épanouissaient d'aise devant l'accord peu douteux de ces deux tendres cœurs. Ils choyaient Philippe. Lui, si austère, avait maintenant dans sa poche, h l'usage de ses cigares ou de ses cigarettes, tous les bibelots imaginables d'orfèvrerie, dont des cousins riches le comblaient. Il disait :

— Ce sont de très chics types.

— ... La forme dans un roman, continuait Elie, est le côté par lequel un écrivain demeure assujetti à l'art, car le roman est un genre mixte, ressortissant tout à la fois à la poésie et à la parole. Par l'une, il tient à l'Art supérieur; par l'autre, tout simplement à l'humanité.

— Mais la parole est un art, dit madame Elisabeth.

— Et tous les arts doivent être issus de

ce qu'il y a de plus humain dans l'homme, ajouta M. Martin d'Oyse.

— La laideur humaine... objecta Chouchou, dédaigneux.

Mais son père l'arrêta.

— Il ne faut pas dire : la laideur humaine, Philippe. Tout dans l'homme nous est sujet d'étude et d'intérêt supérieur, et l'homme est même le seul sujet d'étude et d'intérêt supérieur.

Cécile s'écria :

Oh! tous ces papillons autour de la

lumière !

— L'électricité a cela d'agréable, dit Chouchou, que les papillons peuvent maintenant venir se griser à la lumière sans brûler leurs ailes.

— Encore une charmante image qui disparaît, soupira ou feignit de soupirer, avec un peu de mélancolie vraie, pourtant, madame Martin d'Oyse.

A ce moment un domestique vint lui demander, à voix basse, s'il pouvait introduire ici madame Natier, qui arrivait toute fatiguée de la vallée.

Oh! la pauvre Nathalie! qu'elle entre

bien vite.

Elle entra. Sa figure plissée et parcheminée était encadrée du bonnet noir des dimanches qui portait un coquelicot vif sur le côté. Elie avait des gants et son manteau riche, qui depuis dix ans conservait dans l'armoire le lustre du neuf. Tout le monde lui fit fête, et elle s'assit à côté de madame, face à monsieur. On lui demanda ce qui l'amenait à cette heure.

— C'est une bien grande contrariété, monsieur Xavier, dit-elle en redevenant tragique, et j'aurais dû mourir plus tôt afin de ne pas voir ça.

Elle excitait ainsi les curiosités. On faisait mille suppositions, et on s'apitoyait, car toute sa souffrance intime se lisait dans le pli de sa bouche, dans cette expression douloureuse des vieilles femmes qui fait frémir.

— Monsieur se souvient; quand j'ai épousé Natier, il m'a dit : « Nathalie, je vous donne la petite maison de l'ancien contremaître, vous y resterez votre vie durant. Vous en serez seule maîtresse, elle est votre bien. » Et monsieur a même ajouté comme ça : « C'est en souvenir de ce que madame et moi nous vous devons. »

Là-dessus la bonne femme s'arrêta une

minute. Elle regarda monsieur et madame, elle revoyait tout leur roman, leur belle jeunesse, et monsieur, dans l'élégance de ses vingt-cinq ans, baisant la main de la pauvre fille qu'elle était : « Mademoiselle, il ne me reste plus qu'à vous remercier comme une personne de qualité. » Et la fuite dans le parc, et le voyage à Rodan, et les adieux déchirants des deux jeunes gens devant la porte lourde du couvent de la Visitation, et les mots troublants qu'ils s'étaient dits là, qu'elle avait entendus, humble servante, et qu'elle n'avait de sa vie répétés à personne, bien qu'après trente-deux ans elle eut encore dans l'âme le souffle de leur passion. Eh bien, dans son intellect un peu confus, le monument mystique de tout cela c'était sa maison, sa vieille maison, sa chère maison qui avait une figure et un sens.

Monsieur lui souriait comme au vieux témoin de son grand amour. Jamais ils ne reparlaient plus ensemble de ces choses anciennes, mais on savait bien qu'on y pensait rien qu'en se regardant. Nathalie reprit : — Monsieur et madame ne me devaient rien, je n'ai jamais fait que les servir selon mon devoir. Mais j'ai eu ma maison, ma

fille y est née, mon pauvre Natier y est mort. Je disais que j'y mourrais aussi, et voilà que maintenant ces messieurs Alibert veulent nous faire cadeau d'un beau chalet sur la route do Rodan, à seule fin que nous déménagions pour qu'ils puissent jeter bas ma pauvre maison et agrandir la filature sur ce terrain. Alors, ce soir, je viens aux nouvelles. Si c'est l'idée de monsieur que je m'en aille, je m'en irai. Moi, je ne connais que monsieur et madame. Mais si ce n'est pas son idée, on aura beau me proposer un palais sur la route de Rodan avec balcon, perron, salle à manger : moi, j'aime mieux garder ma maison.

Elle essuya ses yeux ruisselants. Les trois Martin d'Oyse échangèrent un regard troublé.

— Ces Alibert sont tenaces, dit le père. Elie murmura :

— Ils ont trouvé ce stratagème pour tout concilier : faire bâtir une petite habitation coquette et tenter ainsi ces deux femmes pour les expulser sans brutalité.

— Il me semble, dit Chouchou, que, comme procédé, on ne peut trouver plus élégant.

M. Martin d'Oyse déclara simplement :

— Nathalie est la seule maîtresse en

l'ocGurrence. Sa maison lui appartient. Elle décidera.

Nathalie, maintenant, pleurait de plus en

plus fort :

— Mais, monsieur, dans une de ces belles maisons dont ces messieurs Alibert sont venus nous montrer les imagés tantôt, je ne me reconnaîtrai plus, je ne me retrouverai plus. Et puis ce genre de la ville ne me plaît pas. Il me faut ma grande cheminée, mes petites fenêtres, mon vieux lit dans son coin et mon pauvre potager dont je retourne la terre depuis vingt-cinq ans et qui m'a tant donné, tant donné!

— C'est de l'enfantillage, ça, madame Natier, dit Cécile sévère; vous vous habitueriez vite à une autre maison. Pour une manie on ne peut sacrifier les intérêts de la filature qui ne demande qu'à prendre de l'extension, qui étouffe dans ses bâtiments étroits, qui rapporterait une fortune colossale si on lui laissait le droit de s'étaler à son aise.

— Ma chérie, supplia son mari, écoutez

mon père.

M.. Martin d'Oyse disait :

— Cela est secondaire. Le vrai point de

vue, l'unique point de vue est ceci : j'ai fait, il y a vingt-cinq ans, une donation à Nathalie; je ne dois pas plus revenir moralement sur ma parole que je ne puis revenir légalement sur l'acte notarié.

Philippe, à voix basse, émit une idée :

— On pourrait discuter la question avec Marthe, qui est une intelligence.

La main du père tomba lourdement sur la table. Sa douceur accoutumée avait disparu. Il dit d'une voix sourde mais toute altérée d'indignation :

— On ne discutera pas, Nathalie est libre. Je la connais. C'est un sentiment profond et souverain qui l'attache à sa vieille masure. C'est toute sa sentimentalité. Son passé respire dans l'ombre des coins obscurs. Les murs ont des yeux pour la regarder. Ce sont ses Verdelettes à elle. Jamais un sentiment sacré n'entrera pour moi en balance avec l'appât d'un gain plus grand.

— Alors, l'idée de monsieur, c'est que je garde ma maison? demanda Nathalie.

Tous étaient suspendus aux lèvres du père de famille. Il répondit après une longue réflexion :

— Oui, que vous la gardiez.

Cécile et Fanchette couraient les champs avec Philippe. La jeune bru était ravie de farvoriser l'idylle qu'elle avait démasquée. Souvent elle prenait un livre, et dès qu'on avait dépassé les abords du château, s'asseyait pour lire, laissant ainsi les amoureux vagabonder à leur aise. Mais, ce jour-là, les deux cousines avaient autant à dire l'une que l'autre. On suivait un chemin entre deux murailles droites de blé mûr. Fanchette allait devant, de son pas allongé de grande gamine ; Chouchou suivait son sillage, grisé par sa présence et rêvant de prendre dans ses bras ces frêles épaules balancées ; madame

îlie venait par derrière, son chapeau de soleil ombrageant son front courroucé.

— Philippe, lança-t-elle enfin, votre père est ridicule.

On vit le profil aigu de l'aviateur se retourner brusquement.

— Que voulez-vous dire, Cécile?

Tous trois du coup s'arrêtèrent. Les épis leur venaient au coude. Ils avaient l'impression de se baigner dans le blé qui courait en vagues lointaines. Cécile reprit :

— Je veux parler de son attitude au sujet de cette bonne femme et de la petite maison. Mes cousins avaient été gentils, hein, Philippe? Avouez qu'ils avaient été gentils pour la bonne femme?

— Oui, fit Chouchou, un peu troublé; d'ailleurs, ils sont toujours d'une correction parfaite.

La grande gamine lui sourit à ce mot, en remerciement, et elle se mit à contempler de ses prunelles glaciales et fixes le plateau couvert de blés, les arbres de la ferme Josseaume qui enclosaient la mare, et les épis et girouettes des Verdelettes, qui pointaient là-bas par-dessus les sapins. Cécile continua :

— Mes cousins arrangent tout, mani-

gancent tout pour que la vieille déménage sans même s'en apercevoir. Là-dessus votre père intervient, introduit du sentiment là où l'on n'en avait que faire, exalte Nathalie, l'excite aux larmes, aux regrets, attache une espèce de mysticisme à la bicoque, et finalement abuse de l'autorité qu'il possède encore sur cette ancienne servante pour lui enjoindre de se cramponner à ses vieux murs.

Chouchou, tout crispé, garda le silence. D'une main caressante, il prit seulement la main de Fanchette, et il finit par murmurer :

— Il s'agit d'une cabane que...

— Oh! je suis au courant, reprit Fanchette avec un brin d'ironie.

— Eh bien, poursuivit Cécile, je le trouve ridicule, mon beau-père, car c'est toute sa fortune et celle de ses enfants qui est en question. Pour ne pas déplacer deux femmes, qui seraient beaucoup mieux ailleurs, entre parenthèses, il sacrifie le magnifique épanouissement de la filature. Il diminue, il paralyse, il étouffe, il atrophie.

La veille au soir, à table, pendant que son père parlait à Nathalie, Chouchou avait

éprouvé le même sentiment. Il s'alliait alors en pensée aux Alibert qui défendaient la force d'expansion, la beauté de la vie matérielle, et il blâmait son père qui aurait dû envoyer Nathalie au diable. Et là, aujourd'hui, dans ce champ de blé, voilà qu'au lieu d'approuver Cécile qui parlait si raisonnablement, si pratiquement, si intelligemment, il s'irritait. Il se retourna vers Fanchette ;

— N'est-ce pas, Fanchette, vous, vous comprenez mon père qui ne veut pas édifier une fortune sur les ruines d'une maison qui est tout le bonheur de cette vieille Fidélité appelée Nathalie.

— Oh! non, je ne le comprends pas du tout, répondit tranquillement la jeune fille.

Ces paroles furent un dard dans le cœur de Philippe. Il dévisagea douloureusement celle qui venait de le blesser. Le regard froid de Fanchette filtrait sous les cils blonds. Elle lui parut la fille d'une planète inconnue, et il désira son âme mystérieuse. Mais, après un éblouissement passager, il suivit l'autre passion qui le solidarisait avec son père, avec l'esprit des Martin d'Oyse, avec le sens de sa race.

— Les valeurs de l'argent, expliqua-t-il aux deux jeunes femmes, nous les reconnaissons, mais nous plaçons au-dessus les valeurs morales. Or, l'engagement de mon père vis-à-vis de la mère Natier, c'est une valeur morale. Et le sentiment qui attache cette vieille femme à sa maison, c'est une valeur morale. On ne peut pas écraser les valeurs morales sous les valeurs matérielles.

— Il n'y avait qu'à laisser mes frères agir, dit Fanchette. Ils n'écrasaient rien du tout'. Les dames Natier auraient été enchantées finalement. D'ailleurs ils arriveront à ce qu'ils veulent. Mais votre imagination déforme tout dans son nuage. Vous avez des mots. Eux posent des actes.

Elle avait pris à ses cours l'esprit scientifique et parlait avec précision. Et il y avait en plus chez elle la rigueur rationnelle des

Alibert.

— Vous ne sentez pas, dit en frémissant le jeune homme, que l'usine agrandie, quand les salles de filage démesurées s'allongeront jusque sur l'ancien potager de la vieille, et que les bénéfices doubleront, l'or entrera chez nous comme le prix des larmes de la bonne femme et le produit de son chagrin?

lES COUSINS RICHES jg)

Les deux cousines se mirent à rire Leur nre exaspéra Philippe. Il était le langage de autre race. A ce moment, Fanchett: ft lu se gonflaient chacun de lorgueil de la s.enne. C'était en vérité deux races nui

santés et fécondes. On n'aurait puT; aquelle surpassait la race rivale, car s Ion aime mieux se sentir le plus subtil

rien ne prouve que subtilité sotsupt':

nte Philippe était le plus subtil, mais Fan-

chette avait la force qui no se perd pas e"

llolTT !" •'"•" "" g-»4^re'Bonilace. Et plus de jeunesse animait la race de

m:r:;'tie?'^''^'"^°"'^'"'''«'-'-^^^^^

ment. Elle lu, était effroyablement étrangère I, comprit qu'il n'étreindrait jamais son

âme, q s,, s étaient un jour unis, ce serait 80US 1 lusion sensuelle, et il souhaita son appareil familier pour y sauter, pour

selancerdanslesespaces,pour se délivre de Fanchetteàjamais.

Il se remit en marche, seul d'abord, cheminant dans le blé. Les deux jeunes femme,

le suivirent. On arrivait à la lisière d'u"I immenses bois qui se déroulent sur le plal teau jusquà Rodan. Personne maintenant ne soufflait mot. Philippe analysait en

silence les ravages de son cœur. Tout d'un coup, comme on foulait déjà les feuilles tombées des premiers chênes, il entendit une voix suave qui murmurait :

— Chouchou...

De nouveau il se retourna. Fanchette était toute seule, Cécile avait disparu. La jeune fille levait sur Philippe ses yeux dont on ne savait s'ils étaient indifférents ou tristes.

— Vous pensez du mal de moi?

— Non, Fanchette. Je vous admire toujours, mais je souffre parce que nous ne nous rencontrerons jamais, et que c'est le bonheur, cela, de se fondre dans une pensée unique, dans un sentiment unique. Nous sommes étrangers, Fanchette! et c'est pour cela que je vous fuyais. Vous pensiez que c'était pour votre argent? Ohl il compte si peu à mes yeux que je n'aurais pas pris garde à lui. Mais il y a pire pour nous séparer, il y a cette horrible incompréhension mutuelle.

— Moi, dit-elle, j'aime quand je vous trouve obscur, puéril, phénoménal. J'aime quand vous êtes Martin d'Oyse, avec vos idées conventionnelles, votre chevalerie, vos complications, vos scrupules. Pourquoi n'aimez-vous pas quand je suis Alibert, car-

rément : positive et calculatrice comme mes frères?

— Parce que l'amour tel que je le veux, Fanchette, c'est la tempête qui roule deux êtres et les enlace si étroitement qu'ils n'ont plus qu'une âme. Si vous étiez ma femme et que je vous tienne dans mes bras, et que je connaisse le triomphe de vous sentir à moi, je ne serais qu'un malheureux, puisque l'essence de vous-même, la flamme de votre vie m'échapperait.

— Mon cœur est à vous, pourtant, dit gravement Fanchette.

— Pas tout entier. J'y trouverai toujours, pour venir me briser à leur porte, les jardins interdits.

Deux larmes coulèrent des yeux froids de Fanchette. Elle s'approcha, prit Philippe à l'épaule, posa son front sur cette épaule, murmura :

— Je vous aime si complètement, il me semble!

Mais lui, tout frémissant, l'écarta, et il lui dit d'un air sauvage :

— Tout nous sépare, ne nous y trompons pas. Je ne veux pas être dupe de l'amour. Je veux l'amour tout-puissant, pas

l'amour sournois. Je veux le même roman que mon père et ma mère, l'idylle immortelle. Nous sommes deux étrangers, Fanchette !

Elle murmura, cruellement offensée :

— Vous ne me disiez pas cela, sur l'eau, le soir de l'orage. Pourquoi m'avoir pris mon cœur, si vous n'en vouliez pas? Je trouve votre casuistique abominable. C'est donc ça' l'âme des Martin d'Oyse? Moi, je vous aime, Chouchou, tout simplement. Je ne peux pas vous le cacher. Je vous aime comme une Alibeit que je suis, de toutes mes forces, et sans y mettre la psychologie moisie des vieilles races. Ce n'est pas un Martin d'Oyse que j'aime, c'est vous, Philippe, c'est vous. Chouchou, audacieux, extraordinaire et tendre. J'ai rêvé...

Elle se retourna, n'en pouvant plus et honteuse de son désespoir. Elle se cacha le visage contre le fût énorme d'un chêne, son bras plié la protégeant des rigueurs de l'écorce. Philippe, ardent, dévorait des yeux ses hanches minces de nymphe sylvestre, sa nuque blanche sous les cheveux pâles. Et il se demanda :

« Est-ce que je ne suis pas fou? C'est elle

qui est saiae et vraie. Peut-on raisonner avec l'amour? »

Fanchette reprit :

— Mais ne craignez rien. Je disparaîtrai. Je ne mettrai pas plus longtemps à l'épreuve votre conscience timorée de gentilhomme.

Seulement je vous en préviens, mes frères sauront tout, et ils jugeront.

— Pourquoi me dites-vous cela? s'écriat il avec reproche.

C'était encore une de ces phrases malheureuses qui la situaient à mille lieues de lui. Les Alibert s'estimaient les bienfaiteurs des Martin d'Oyse. Ils l'étaient jusqu'à un certain degré et parce qu'ils l'étaient, n'auraient pas dû le laisser croire. Mais ils ne résistaient à la suprême ambition de la gratitude. Celle des Martin d'Oyse leur assurait la plus véritable souveraineté que leurs capitaux leur eussent jamais value. Le bienfait se mesure à l'importance de l'obligé. Les Alibert rendaient hommage à leurs associés en se montrant si avides à tout propos de leur reconnaissance. Mais c'était un hommage dont les Martin d'Oyse se fussent passés.

— Fanchette, continua Philippe acerbe-

jgg LES COUSINS RICHES

ment, je sais que ma famille doit infiniment à vos frères. Mais ils n'ont rien à voir pour cela dans la conduite de ma vie.

Cette fois elle rougit légèrement.

Dans trois jours je serai à Paris, ditelle.

Philippe montra les nuages :

— Demain, je serai là.

— Mais enfin pourquoi s'en va-t-il? soupirait madame Martin d'Oyse. Rien ne le rappelle à son parc; personne ici ne lui a fait de peine. Il devait me donner cinq ou six semaines, comme chaque années II n'en a pas même passé trois auX Verdelettes !

Elle ne put rien tirer de son ténébreux enfant, sinon qu'il ne voulait plus rester si longtemps sans voler, ce qu'elle sentait faux. Il partit comme il avait dit, le lendemain de l'entretien tragique. Ses yeux tapis sous l'arcade sourcilière ne livraient rien de l'orage intérieur qu'il subissait. Il fit ses adieux à tous et personne des siens ne put

voir ce qu'il souffrait. Samuel Alibert lui dit : — Vous avez tort, Martin d'Oyse, vous avez tort.

Et là, il pensa fléchir. Samuel, dressé devant lui, armé de sa force tranquille, représentant la santé, la puissance brutale de la raison simple, faillit le subjuguer. Il fut séduit. Est-ce qu'il ne fallait pas tout bonnement s'abandonner à cette domination si naturelle basée sur l'argent et sur la vie? Dans cet instant, sous le regard droit de ce garçon qui lui disait : « Vous avez tort », il fut plus véritablement tenté de rester, d'obéir aux instances de cette autre race robuste, que sous les yeux douloureux de Fanchette. Elle ne desserra pas les lèvres : une poignée de main nerveuse et ce fut tout. Nul ne vit le déchirement de leurs jeunes âmes. Fanchette s'essayait en vain à comprendre Philippe. Le labyrinthe de cette conscience de jeune homme l'égarait. C'eût été si simple de s'aimer. Dire qu'il la quittait, qu'il s'arrachait à elle à cause d'une vieille maison! Elle le vit partir seul sur le chemin couvert, car il n'avait voulu personne pour l'accompagner à la gare. Elle^ espérait qu'il se retournerait : il ne le fit

Son regard glacé ne

pas. Plus il était obscur, plus il attirait violemment son cœur. Elle pensa : « Je ne le reverrai plus, changea pas.

Philippe, lui, descendait à pied la route de la vallée déjà touchée par l'automme. Les verdures s'y faisaient plus sévères, et l'odeur de l'été en avait disparu. Il avait envie de se rouler en sanglotant sous les taillis. Quand il se vit dans l'absolue solitude, il appela tout haut ; « Fanchette! Fanchette! » Puis il se dit en frissonnant :

— Mais je suis fou, je suis totalement fou. A quoi est-ce que j'obéis? Qu'est-ce qui commande en moi, plus fort qu'un tel amour? Si je vivais cent ans, rien n'aurait valu dans ma vie que les minutes où j'ai tenu Fanchette dans mes bras; et volontairement je m'en vais mener pour toujours loin d'elle une existence lamentable. Pourquoi? sous quel prétexte? Cet amour n'est-il pas complet? Mais il est impossible d'aimer davantage. La crainte de voir mourir cet amour à cause de nos dissemblances? Mais Fanchette vieillie, fanée, et toujours lointaine, je l'adorerais; je l'ai senti en lui disant adieu, parce que ce n'est pas seulement de

l'enveloppe frêle et charmante de son âme que je suis épris, c'est de cette âme même, de cette âme si virile que j'ai aperçue là, dans cette seconde, jusqu'en son tréfonds, souffrant sans se plaindre, farouchement. En passant par la filature, il entra dire

adieu à Marthe Natier et à sa mère. Elles déjeunaient. On lui offrit une pêche du

potager. Il y mordit de bon cœur, parce que

tout ce qui venait de ces humbles et loyales

amies lui paraissait meilleur que le reste.

Marthe lui demanda :

Pourquoi partez-vous de si bonne

heure cette année, monsieur Philippe?

On vient de construire des appareils

nouveaux qu'il faut que j'essaye, répondit-il.

— Vous vous entendiez bien avec ces messieurs Alibert?

Philippe sourit et dit que oui. Marthe détacha de son col une épingle d'or.

— Regardez ce qu'ils m'ont rapporté hier

de Rodan.

Le jeune homme examina le bijou sans

rien dire.

— Ils sont très généreux, continua Marthe qu'on sentait acculée à des concessions d'opinion.

Nathalie prit la parole.

— Pour moi, ils m'ont fait venir des poules pondeuses de Houdan. Ces petites bêtes-là n'étaient pas sitôt arrivées qu'elles m'ont mis quatre œufs dans la niche, et monsieur Frédéric m'a dit qu'il me donnerait un livre sur la façon de les élever.

Chouchou serrait les lèvres. Il éprouvait un désagrément à voir les Alibert combler Nathalie et sa fille. Les Martin d'Oyse, toujours obligés de compter, n'avaient jamais pu se permettre de ces prodigalités. Ils en étaient réduits à reculer devant un cadeau de deux louis; Nathalie avait eu sa maison, un point, c'est tout. Quant à Marthe, elle touchait des appointements dérisoires et n'en voulaitd'ailleurs point d'autres. Mais au fond, aux Verdelettes, on était un peu les obligés des Natier. Avec les Alibert, tout changeait

— Ah! ils ont bon cœur, on ne peut dire le contraire, gémissait Nathalie, en pensant qu'ils voulaient cependant lui prendre sa pauvre maison.

Marthe accompagna Philippe sur le chemin de la rive, jusque devant le cèdre.

— J'espère bien, lui dit le jeune homme, que vous garderez votre maison. Mon père

en a exprimé sa ferme volonté à ses associés. Je crois qu'ils ont eu à ce sujet une discussion serrée.

Marthe ne répondit pas. Quelques feuilles mortes tournoyaient sur l'eau; elle les regardait en silence. La filature en plein travail ronflait éperdument, et les échappements périodiques de la vapeur imitaient une respiration de fièvre. Philippe n'aimait pas le silence de Marthe. C'était sa franchise nette et gaie qu'il prisait tant. Il continua :

Mon père l'a dit carrément; quand

même il devrait y perdre une fortune — vous savez comme il y tient peu, à la fortune — il ne consentira jamais à vous déposséder.

— Oh! fit Marthe en hésitant un peu; c'est une idée de vieille femme qu'a maman. Car, monsieur Philippe, si vous saviez les jolis modèles de maison que ces messieurs nous ont donnés à choisir!

Philippe lui dit adieu, un peu brusquement, et il continua de cheminer le long delà rivière, vers la gare. Il traînait le pas visiblement, comme si sa valise eût été trop lourde.

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