‹ Les cousins richesChapitre 5 sur 7 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

— Où donc est ma femme? demandait souvent, en remontant de l'usine, Elie Martin d'Oyse.

Il la cherchait un peu, pour la forme. D^s le fond, il la savait parfaitement cheyles Alibert, au second, car depuis que Fandnette habitait le château, les deux cousines, si différentes d'apparence pourtant, ne se quittaient guère. Les deux garçons, eux aussi, à cette heure-là regagnaient leur appartement. Elie, dans son cabinet de la tourelle, inconsciemment, prêtait l'oreille. On entendait leurs voix sonores et le rire perlé de Cécile. Us

se retrouvaient là-haut tous les quatre en famille. Ils s'épanouissaient librement. Le mari, un pli d'amertume aux lèvres, fumait des cigarettes; la revue qu'il allait lire demeurait ouverte devant lui et il mettait une coquetterie à ne pas bouger, à attendre sa femme qui ne redescendait souvent qu'au dîner.

Ce soir-là Samuel Alibert, en rentrant, avait embrassé Fanchette plus tendrement que de coutume. La tristesse de la petite sœur les ravageait, Frédéric et lui. Leur étonnement était sans mesure de rencontrer une adversité qui résistât à leur puissance. Un dérivatif même, leur argent n'avait pu l'offrir à Fanchette qui repoussait jusqu'à l'idée d'un voyage, d'une distraction. Elle restait là, inoccupée, ses yeux pâles, glacés à force d'être incolores, perdus dans l'espace. Quelquefois elle ouvrait ses livres de chimie. Jamais elle ne s'était plainte.

— Tu as l'air souffrante ce soir, mon petit, lui dit Samuel en adoucissant la voix.

— Je me porte très bien, Sam, je t'assure.

— Vous ne voyez pas ce qu'elle a? intervint Cécile, mais elle est gelée ici, votre sœur, littéralement. On meurt de froid dans

iette grande caserne, dès la fin de septembre.

5t je vous prie de croire que, l'hiver, ce n'est [pas drôle. Mes beaux-parents s'évertuent à [faire jeter des quartiers de hêtre dans les acheminées, mais on ne peut arriver à une

température acceptable.

Les deux frères prononcèrent ensemble :

— Ce qu'il faut ici, c'est le chauffage central.

— Ah! dit Cécile, parlez-en à mes beauxparents, vous entendrez les cris qu'ils pousseront ! Le chauffage central aux Verdelettes ! autant leur demander de se déshonorer.

— C'est trop cher? interrogea naïvement Freddy.

— Mais nous le paierons, nous ferons tous les frais, dit Samuel.

Cécile riait de si bon cœur qu'elle dérida un instant Fanchette. Ses éclats de rire cristallins descendaient jusqu'au premier étage. Élie les entendait en fumant dans son cabinet des cigarettes amères.

— Vous n'y êtes pas, expliqua-t-elle enfin à ses cousins. Ce n'est pas le prix du chauffage central qui épouvante mon mari et mes beaux-parents, encore qu'ils eussent été bien embarrassés de l'acquitter toutes les années

précédentes, mais c'est sa forme. Ils disent que le radiateur est affreux.

— Ce n'est pas laid, un radiateur, dit Frédéric, c'est comme cela.

Et son doigt dessinait en l'air un long serpentin.

— Tais-toi, Freddy, tu n'y connais rien, murmura Fanchette; là-dessus les Martin d'Oyse en savent plus long que toi.

— Et ce n'est pas tout, continua Cécile; ma belle-mère aime avant tout ses vastes cheminées, ses grands brasiers flambants, où l'on pose des bûches longues d'un mètre. Ils disent tous que c'est le caractère même du château, ces hautes flammes au fond des foyers, et que les Verdelettes ne seraient plus les Verdelettes le jour où les foyers y seraient éteints.

— Le caractère des Verdelettes, c'est un détail, déclara Samuel. Ce qui importe, c'est le bien-être et la commodité. Il faudra le faire comprendre à ces pauvres Martin d'Oyse.

— Bien fin qui s'en tirera! dit Cécile. Samuel s'approcha d'elle et, la regardant

d'une façon singulière :

— Vous, Cécile, vous pouvez. Vous avez un esprit si pénétrant, si persuasif aussi. Vous

saisissez tout. Vous auriez fait une femme d'affaires si remarquable! si remarquable!

Elle s'amusait à respirer l'encens, au parfum amoureux, que ce grand diable d'Alibert brûlait perpétuellement devant elle. Innocemment elle jouait avec le feu, plus à l'aise d'ailleurs, plus en confiance avec Samuel qu'avec Élie. Toute la littérature d'Élie l'ennuyait; les chiffres et les histoires concrètes d'entreprises, de spéculation que lui contait Samuel la nourrissaient davantage. Ils se plaisaient aux apartés, aux chuchotements, aux rapprochements. Dans la pièce claire où les Alibert se tenaientlà-haut, pièce de plafond bas comme étaient jadis les appartements supérieurs des châteaux, mais dont on avait réuni les fenêtres en une large baie, au grand dommage de la façade, Samuel et Cécile affectionnaient une banquette encombrée de coussins, où ite se mettaient toujours pour causer.

— Vous entendez, Cécile, toutes les dépenses de l'installation nous les prendrons à notre charge. Je veux que notre passage ici soit marqué par des améliorations, par le bien que nous aurons fait. Vous savez que la question d'argent ne nous embarrasse guère. Si les Martin d'Oyse hésitaient à accepter

le service que nous leur rendons, vous leur présenteriez la chose avec toute la délicatesse voulue. Vous diriez que, désirant pour notre appartement ce mode de chauffage, nous avons tout intérêt à l'établir au complet dans le château.

— Oh! Sam! Sam! lui murmurait Cécile avec un regard flirteur, comme vous êtes un bon garçon!

Avec un profond sentiment de sa dignité, Sam poursuivit :

— Nous avons bien d'autres projets que celui-là. Nous venons d'acheter personnellement dix-huit hectares aux Taverny — oui, aux Taverny — ce qui est assez plaisant, n'est-ce pas? Et nous allons faire construire dans la vallée une série de maisons ouvrières en briques, très propres, pour arracher notre personnel à ces chaumières sans commodités disséminées dans les bois taillis. C'est également sur ce terrain que sera construite la maison que nous destinons aux dames Natier. La vieille femme est déjà un peu ébranlée. Quand elle verra sa maison neuve, sa propriété, elle n'hésitera plus. Alors nous prolongeons les bâtiments, et nous arrivons à nos soixante mille broches dans la salle de

lage. Voilà ce que les Martin d'Oyse n'aulient jamais fait,

— Evidemment, dit Cécile.

Un regard là-bas attira le sien, à ce mot,

It elle vit les prunelles pâles de Fanchette ttachées à elle avec une étrange fixité. Elle ne put s'empêcher de lui demander :

— Qu'y a-t-il donc, Fanchette?

— Moi, dit Fanchette, sévèrement, si

j'étais mariée je ne trahirais pas ma nouvelle famille, eût-elle des idées fausses. Je défendrais ses idées.

— Mais, Fanchette, je ne peux pas défendre les idées préhistoriques de mes beaux-parents !

— Nous n'avons pas leurs idées, c'est entendu, prononça Fanchette lentement, rêveusement, mais c'est peut-être que nous ne pouvons pas les avoir. Ils comprennent nos idées pratiques et ils les rejettent après examen, tandis que les leurs sont pour nous de l'hébreu. Ils savent fort bien ce que ce serait de jouir dans tout le château d'une température douce et égale, et ils choisissent pourtant les feux de bois devant lesquels on se rôtit, pour être ensuite glacé à l'autre bout de la chambre. Ils savent également pourquoi ils choisissent le moins commode.

Nous autres, nous n'arrivons pas à le saisir. Un sens nous manque. La jouissance qu'ils éprouvent à une harmonie totale des choses nous échappe. Le charme de la vie est là pour eux. Nous le mettons dans le confort. Or, tout le monde avec ses sens peut comprendre le confort, mais non pas la jouissance de l'harmonie des choses. Nous sommes donc incapables de juger les Martin d'Oyse.

— Bon! voilà qu'elle parle comme Chouchou maintenant, dit Cécile stupéfiée.

— Nous avons la supériorité de nos capitaux, continua Fanchette. Et elle est immense. Mais pourtant les Martin d'Oyse nous intimident. Quand ils sont loin, toi Samuel, tu dis : « Ces pauvres Martin d'Oyse », mais devant eux, à ton insu, tu baisses le ton.

— Nous les respectons beaucoup, dit Frédéric.

— Ils nous dépassent, déclara Fanchette hardiment. ,

Les deux Alibert indignés s'écrièrent ensemble :

— Oh! Fanchette!

Mais ils ne protestèrent pas davantage, ayant égard au chagrin d'amour de la petite sœur qui l'aveuglait.

Alors Cécile commença son siège pour l'établissement du chauffage central aux Verdelettes. Elle se plaignit d'abord du froid. Les pluies étaient venues, les feuilles tombaient. Ou la voyait parcourir en frissonnant les corridors. Elle parlait de rhume, de bronchite et de mort. Son mari tremblait, demandait qu'on fît du feu partout. Les domestiques maugréaient, disant que c'était la première année qu'on « allumait » si tôt. Elie un soir palpa les mains tièdes et potelées de sa femme.

— Vous n'avez pas la fièvre, vous n'allez pas être malade au moins!

C'était devant les bûches flambantes, au salon, pendant que monsieur et madame Martin d'Oyse veillaient ensemble sous la lampe électrique en compagnie de Fanchette, qui avait dîné chez eux ce jour-là. Ce n'était d'ailleurs point par caprice que Cécile s'était avisée de faire descendre sa cousine. Elle préparait son plan d'attaque et voulait que Fanchette fût présente à l'assaut, afin d'arrêter sur les lèvres de ses beaux-parents les arguments trop vifs destinés aux Alibert. Madame Martin d'Oyse n'aimait pas beaucoup cette grande gamine aux yeux illisibles, ni sa raideur, ni sa précocité. Mais elle en avait un peu de pitié, la trouvant triste. On s'efforçait de la tirer de son silence. On lui arrachait des mots indifférents.

— Si le château était véritablement chauffé, répondit Cécile, assez haut pour être entendue de tous, je ne gagnerais pas de mal. Une flambée ici, une autre là, c'est pour rire; cela ne chauffe rien du tout. C'était bon pour les santés du moyen âge. Nos poitrines d'aujourd'hui réclament une autre température. C'est le chauffage central qu'il faudrait ici. ~- Le chauffage central aux Verdelettes! dit en riant Élie.

Monsieur et madame Martin d'Oyse dressaient l'oreille. Cécile frappa le grand coup :

— Mais, mon cher, il y sera bientôt, j'espère, car Sara et Freddy ont l'intention de le faire ii^staller chez eux et chez nous par

[.la même occasion. Les ouvriers doivent arriver dans trois jours.

On vit M. Xavier se lever tout droit, avec l'impétuosité d'un adolescent. Il allait parler, ses lèvres bougèrent. Puis il regarda Fanchette et se tut. Sans doute sa protestation contre les bons offices des Alibert était-elle un peu violente pour la prononcer devant leur sœur. Il se rassit, et au bout d'un instant :

Nos associés sont très aimables, fort

généreux, et je les remercierai personnellement quand je leur ferai comprendre que ce dernier... bienfait est inacceptable pour nous.

— Mais, mon cher papa, reprit Cécile, vous n'y pourrez rien. C'est un cadeau qu'ils veulent vous offrir à tout prix. Et vous verrez, vous verrez quand vous l'aurez, votre chauffage central aux Verdelettes, et qu'il fera tiède partout, dans les chambres, dans les corridors, dans l'escalier, vous serez

bien content et vous trouverez cela joliment agréable !

— Ma fille, dit doucement M. Xavier, rien ne peut valoir pour nous l'agrément de conserver dans cette vieille demeure le souvenir de la vie d'autrefois. C'est peut-être une sorte de rêve que nous faisons tout éveillés. Mais ceux qui emploient leur existence à enterrer définitivement le Passé, à éteindre les souvenirs, à nier que ce qui fut existe encore, sont les esclaves du Temps : le Temps les réduit à la minute présente, en fait des êtres éphémères, les soumet à son illusion, La vraie vie, la vie sans limite, est celle qui étend ses ailes en même temps sur le Passé et sur l'Avenir, qui lutte contre le Temps, qui défend contre lui ses usages, ses affections, ses souvenirs, ses morts. Que je fasse demain construi'^e à mes fils une maison moderne, j'y mettrai certes toutes les commodités que la science humaine a inventées et dont je voudrais qu'ils profitassent. Mais ici, Cécile, nous sommes les gardiens d'une superbe relique. On y joue, si vous voulez, la divine comédie du vieux temps afin que la vie de nos pères, de nos aïeux, ne tombe pas tout à fait sous la faux stupide de l'impi-

toyable Saturne. Vous adorez Saturne, Cécile; il vous arrache à tout moment, dans le livre que vous lisez, la page d'hier. Nous autres, malgré lui, nous conservons intact le manuscrit antique. Nous nous plaisons à imaginer que si nos ancêtres revenaient errer dans nos chambres, ils les retrouveraient familières. Ce serait au surplus une faute grave contre le goût de stériliser ces belles et somptueuses cheminées qui nous font un si souriant visage, pour les remplacer par d'ignobles appareils qui sont proprement le mobilier d'une usine, mais point d'un château de la Renaissance.

M. Martin d'Oyse, en parlant, avait contenu son émotion afin de ne froisser personne. Il avait parlé pour Cécile, mais surtout pour Elie, redoutant que son fils aîné ne s'engageât par amour dans le sillage de la jeune bru pratique et utilitaire. Il n'avait guère fait attention à cette grande gamine de Fanchette qui ne comptait pas. Pourtant les prunelles pâles de diamant sans feux ne s'étaient pas détachées des lèvres du gentilhomme. M. Martin d'Oyse venait de dévoiler un monde à Fanchette amoureuse. Il ne s'en doutait pas. Il écoutait Cécile qui réfutait :

— C'est très joli, tout cela, mon cher papa, mais vous serez bien avancé quand nous aurons de bonnes fluxions de poitrine. Et puis je vois autre chose. Vous ne pouvez empêcher mes cousins de s'installer ici à leur guise, ni les contrarier en repoussant ce qu'ils vous offrent si gentiment, si gentiment. En somme nous leur devons beaucoup à mes cousins, mon cher papa. Nous leur devons tout. Sans eux, où en serions-nous à cette heure?

— Sans eux, Cécile, nous serions ruinés; je serai, sachez-le bien, le dernier à l'oublier. Je leur ai voué plus que de la reconnaissance : une amitié indestructible. Tout ce que j'ai est à eux, et s'il fallait au prix de ma vie les servir, je lèverais.

— Il n'est pas question de tant, dit Cécile d'un petit air calculateur. Ils ont seulement un vif désir qu'ils m'ont chargée de vous exprimer. Ils seraient mortellement offensés si vous refusiez, n est-ce pas, Fanchette?

Mais Fanchette s'obstinait dans son silence farouche. Cécile continua :

— Mes cousins voient juste et loin. Vous savez comme ils sont intelligents. Il faut bien leur reconnaître une grande netteté d'esprit.

Toutes les réformes qu'ils ont apportées ici sont excellentes. Pouvez-vous leur dire maintenant : « Laissez-nous tranquilles, nous n'avons pas besoin de vos services? »

— Ma chérie, dit enfin Élie, nous sommes associés avec vos cousins à la filature; mais qui donc est le maître aux Verdelettes?

M. Martin d'Oyse reprit :

— Ta femme pose le débat sur un terrain très délicat. Si notre gratitude envers les Alibert est en jeu, tout change. Un conflit entre eux et nous est impossible. Il n'est pas de sacrifice que je ne fasse, même de mes sentiments les plus chers, afin de ne pas leur manquer. J'aurai avec eux une explication et si mes raisons ne les convainquent pas, je céderai, sans lutte.

Fanchette, l'air indifférent, lançait du fond de son cœur à celui qu'elle aimait une invocation. Elle disait :

— Chouchou! il me semble que je commence à comprendre les Martin d'Oyse!

Chouchou, c'est vrai que vous êtes très loin de nous, plus loin que je ne voulais le croire, et qu'il nous faut des audaces de Barbares pour prétendre vous gouverner. C'est le

Passé qui nourrit votre vie intérieure, je viens de l'entrevoir sous la parole de votre père, Chouchou; nous autres, nous n'avons pas de passé, nous n'avons pas une histoire de famille immémoriale qui nous situe à la fois dans plusieurs siècles. Les Martin d'Oyse sont de l'essence d'humanité, ils sont le dernier mot de l'homme accompli. Nous autres, les Alibert, nous restons encore dans la fougue de la vie matérielle. Chouchou, pardonnez-moi d'avoir souri de votre idéalisme. Votre idéalisme est une réalité plus absolue que nos capitaux et que nos machines. Il est le règne de l'esprit. S'il n'y avait pas d' Alibert, le monde serait peut-être moins riche et moins bougeant. Mais si les Martin d'Oyse disparaissaient, il cesserait d'être beau. Il me semble que je le comprends, et je sais pourquoi. Chouchou, c'est que je

vous aime

Élie, durant toute la discussion, avait écouté sa femme et son père et n'avait placé qu'un mot. Il était taciturne, distrait, lointain. Quand Cécile vint le prendre à l'épaule en lui demandant : « Vous voulez que nous montions? » il sursauta, la suivit sans desserrer les lèvres.

Mais une fois dans le cabinet de la tourelle, la jeune femme vit son mari changer de visage. Tout à coup elle cessait de lire en lui l'adoration coutumière, et elle en fut décontenancée, car il lui fallait de l'encens à tout prix.

— Vous avez bien plaidé la cause de vos cousins, lui dit-il avec un rire mauvais. On sentait que vous étiez leur avocate naturelle. On pouvait du reste prévoir qu'en cas de conflit, vous prendriez parti pour eux contre nous.

— Oh! un conflit... murmura-t-elle...

pour des appareils de chauff"age !

— Le conflit est de tous les jours, de tous les instants, insidieux, courtois même, avec toutes les formes tempérées qu'une mutuelle estime peut lui donner, dit Élie, mais il existe. Il est psychologique. Les Alibert et nous n'étions pas faits pour une telle communauté de vie, où l'immense service qu'ils nous ont une fois rendu leur inspire l'ambition de nous les rendre tous. Amis, certes, nous pouvons l'être, mais chacun chez soi. Près d'eux, Cécile, vous vous êtes ressouvenue que vous étiez une Alibert.

Leur bord est le vôtre. Votre race vous a

ressaisie. Et moi, moi votre mari, pour quoi est-ce que je compte?

— Élie! Élie! dit la jeune femme en essayant encore de plaisanter, voici la première fois que je vous vois dans une telle

colère.

— En colère? gronda Élie, on y serait à moins. Je sens ma femme qui m'échappe.

Croyez-vous que je me bouche les oreilles quand vous passez votre temps là-haut et que j'entends votre rire joyeux résonner chez vos cousins? Croyez-vous que je laisse inaperçus votre entente perpétuelle avec les Alibert, ce parti pris de leur donner en tout raisou et le goût que vous montrez pour eux, si ouvertement?

Bon! vous êtes jaloux maintenant!

Mais, mon petit Élie, c'est bien naturel que j'aie pour ma famille une sympathie marquée. .

— Votre famille, dit Élie en la saisissant par les poignets, dans un instinct furieux de domination, votre famille s'appelle Martin d'Oyse aujourd'hui ! Je vous ai donné notre nom ; les enfants que vous mettrez au monde seront des Martin d'Oyse, vous êtes une Martin d'Oyse. Vous n'avez pas le droit de

retourner aux Alibert, Vous êtes ma chair et mon sang.

Il lui faisait peur et elle essayait de se dégager en tordant les bras, mais cette résistance exaspérait encore Elie et il continua sourdement.

— Hein, il est riche, Samuel Alibert? il a des capitaux? c'est une puissance? Du jour où il a posé sur la filature sa patte solide, la filature matée s'est mise à ronfler et à vomir des tonnes de fil. Je me rappelle comme vous le regardiez quand il était couché, noir de graisse et de suie, sous le tube de la machine. Vous étiez béante devant ce mécanicien millionnaire. Dès ce jour-là je suis devenu « votre pauvre Elie ». Je ne suis pas un monteur, moi ; je n'ai pas de combinaison comme un ouvrier du métal; mes mains ignorent l'anatomie d'une machine à vapeur. Alors, qu'est-ce que je sais? A quoi suis-je bon? Mes goûts, mes tendances, ma race qui n'ont pas su vous gagner des millions, vous les avez méprisés. Devant les revues que je reçois vous dites sans comprendre : « Mais comme vous lisez! » S'il y a une autre vie que celle des machines et des banques, vous n'en avez aucun souci. Je n'ose plus

parler d'art devant vous, j'ai peur de votre sourire, et j'hésite aussi à vous offrir un bijou, car vous y reconnaîtriez l'intervention des cousins riches, grâce à qui nous avons échappé à la ruine. Tel est votre pauvre Élie, Cécile!

— Comme vous exagérez avec votre imagination !

— Je n'exagère pas, je vous aime. Je vous ai tant aimée! J'en perdais la raison. Votre pas dans l'escalier, votre voix dans une chambre voisine, tout ce qui m'annonçait que vous étiez prochaine, que vous alliez venir, me communiquait une ivresse. Quand nous partions au galop de nos chevaux dans la campagne, et que je vous voyais devant moi, bondissante, j'étais fou. Et au surplus je vous chérissais comme une petite fille. Vous entendez, vous m'auriez donné un enfant, que je n'aurais pas trouvé pour lui d'autre forme d'amour que cet attendrissement religieux et protecteur dont je me sentais inondé devant vous. Cécile, ma Cécile!

Il s'abattit sur la table, la tête dans ses coudes plies. Cécile vitles soubresauts de douleur qui secouaient son corps, et cette fois

fut troublée. Elle ignorait toute malice, et sans découvrir dans sa conduite aucune faute, elle s'affligea pourtant de voir souffrir Elie. Elle s'approcha de lui, l'enlaça, chercha son visage qu'il cachait.

— Mais, mon chéri, je vous adore. Je vous assure que je vous adore, moi aussi, répétait-elle. Je me demande ce que vous avez à' me reprocher. Ces deux garçons, pour moi, sont des camarades, rien de plus.

— Ce n'est pas d'eux que je suis jaloux, murmura Elie, c'est de votre race qui vous reprend, qui vous arrache à moi. J'ai essayé de vous faire mienne totalement ; je n'ai pas pu.

L'esprit de Cécile, espiègle et géométrique à la fois, tenta un effort pour consoler cette subtile détresse.

— Élie, on ne change pas son sang, on ne peut pas, mais on aime cependant. Ce n'est pas ma faute si je ne suis qu'une Alibert. Votre famille, je vous l'ai cent fois dit, je suis à genoux devant elle, je l'admire, je ne me lasse pas des horizons nouveaux qu'elle m'ouvre chaque jour. Les Martin d'Oyse, je le conçois bien, sont mille fois plus intéressants que nous; ils sont chatoyants, ils sont divers, ils sont imprévus.

— N'essayez pas de les comprendre, fit durement Elie,

Cécile sentait son bonheur conjugal enjeu et prenait peur. Elle était de ces femmes qui, aux heures de crises, mettent en balance, froidement, leur orgueil et leur bonheur, et délibérément jettent par-dessus bord celui-là pour sauver ce qui leur est le plus doux. Cécile n'entendait pas se passer de l'amour d'Élie. Il lui était nécessaire.

Elie murmurait :

— On ne devrait jamais épouser une femme qui...

Elle l'arrêta. Son instinct lui dictait de ne plus controverser. De force, elle s'approcha plus près d'Élie, elle se fit humble et caressante. Si loin de se sentir coupable, elle prononça pourtant, puérilement :

— Je te demande pardon, pardonne-moi, pardonne-moi.

Il se souleva, vit penchée cette tête chérie, aperçut cette chevelure d'or qui lui semblait toujours née d'un coi^te de fée. Sa colère s'évapora. Il saisit sa femme, la regarda silencieusement. Cécile comprit qu'elle l'avait vaincu et lui jeta les bras autour du cou.

Huit jours plus tard, une équipe de maçons envahissait les Verdelettes. On entendait le bruit des pioches qui s'attaquaient férocement aux moellons des murailles puissantes. Samuel et Frédéric discutaient avec l'entrepreneur, le plan à la main. Ils parlaient de travée dans la pierre, de plafonds perforés. Puis les poêliers arrivèrent. Les Martin d'Oyse allaient presque toujours seuls maintenant à la filature. Les Alibert demeuraient au château pour surveiller la pose des appareils. Cécile triomphait.

— Cela va être délicieux, disait-elle, cette tiédeur partout.

24g LES COUSINS RICHES

Mais, devant son mari, elle se gardait bien d'exprimer son contentement. Elle prenait un air sage de petite fille à qui l'on a pardonné. D'ailleurs les Martin d'Oyse assistaient impassibles à cette nouvelle défaite de leurs intimes sentiments. Jamais ils n'en disaient un mot. Ils subissaient une catastrophe, mais ils y avaient donné leur adhésion et savaient pourquoi. Toute plainte était superflue. Le jour où l'on monta dans le o-rand salon les deux radiateurs vermsses, madame Elisabeth intervint seulement : c'était afin qu'on ne les posât point sous les portraits célèbres des Martin d'Oyse duxvii^ et du X VIII"' siècle, qui formaient là une galerie incomparable. Elle craignait pour ces toiles précieuses. Mais la disposition du salon fit qu'il fallut déplacer l'aïeule charmante du temps de Louis XIV, celle dont le haut front se couronnait de boucles légères et à qui l'on disait que Chouchou ressemblait comme un fils Ce portrait régnait là depuis si longtemps que le gros clou rouillé se cassa dans la pierre du mur.

Fanchette, pendant ces travaux, errait dans le parc humide, autour du château, quelquefois dans le vestibule et jusque vers les

portes cintrées de la cave, d'où l'on voyait sortir des maçons tout vêtus de blanc.

Elle paraissait en peine d'elle-même, inoccupée. Par politesse, madame Martin d'Oyse, qui ne l'aimait guère, lui dit ce jour-là sur le seuil du salon où elles se rencontrèrent :

— Vous n'entrez pas quelques instants, mademoiselle Fanchette?

Fanchette rougit et fit, avec son geste un peu garçon de grande gamine, signe qu'elle acceptait. Au fond elle désirait cette invite, et c'était autour de madame Martin d'Oyse qu'elle tournait ainsi depuis plusieurs jours. Elle entra, vit le désarroi du salon, les radiateurs sur les tapis retournés, et le portrait de l'aïeule qui ressemblait à Chouchou, appuyé au dos d'un fauteuil guindé, tandis que des plombiers en cotte bleue, leur lampe à la main, soudaient un tuyautage. Pour la dernière fois, un bon feu flambait dans la cheminée. Madame Martin d'Oyse reprit sa place près du foyer et, désignant à Fanchette la chaise opposée, lui dit de s'asseoir. Mais, comme si elle n'entendait pas, la jeune fille resta debout. Il y eut un silence. Elle finit par murmurer :

24g LES COUSINS RICHES

— Madame, avouez que mes frères vou»

font de la peine.

Dans un sursaut d'étonnement, madame Martin d'Oyse leva les yeux sur cette grande écolière insaisissable qui semblait ne penser jamais qu'à ses livres de physique, à ses succès d'études, et se tenir pour le reste en dehors de tout le monde. Cette phrase était tellement inattendue que la châtelaine demeura interdite

— Je sens bien, madame, que mes frère& sont en faute envers vous. J'ai entendu monsieur Martin d'Oyse exprimer ses craintes de voir dénaturer la physionomie du château. Il me semble que j'ai compris. Mes frères. non. Ils ont pensé bien faire en se montrant impérieux. Ils croient tout savoir parce qu'ils sont riches. Ils ne peuvent pas saisir la moitié de vos idées dont ils ne tiennent pas compte. Moi, madame, j'ai un grand chagrin en voyant votre salon dans cet état. Qua^nd Philippe reviendra et qu'il trouvera tant de changement au château et vos belles cheminées éteintes, je voudrais qu'il sût que moi aussi j'en ai été triste et que j'ai donné tort à mes frères.

— Ma chère petite, dit madame Martm

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d'Oyse, c'est gentil à vous de me parler ainsi, mais nous ne pouvons être que très reconnaissants à vos frères qui nous témoignent par toutes ces manifestations leur amicale sollicitude. Cette disposition de leur part, après que, déjà, ils sont venus si généreusement, si spontanément à notre aide, ne peut manquer de nous toucher.

Fanchette regardait fixement la châtelaine.

— Ils vous sont dévoués, madame, c'est vrai, mais mal dévoués. Moi, j'aurais voulu que les Verdelettes restassent ce qu'elles étaient autrefois.

Toutes les émotions que madame Martin d'Oyse subissait depuis quelques jours, en les dissimulant, la ressaisirent à ces mots. Ses beaux yeux longuement fendus, pareils à ceux qu'on voit aux femmes des anciennes décorations de l'Orient, s'emplirent de larmes. Elle se détourna vers le foyer pour les cacher. Mais Fanchette s'en aperçut, mit un genou par terre pour se rapprocher d'elle, et dit avec cette légère gaucherie de l'âge ingrat que ses dix-sept ans gardaient encore : — Madame, j'aime tant votre famille!

Le soir, madame Martin d'Oyse, qui écri-

vait quotidiennement à son cher Philippe, lui disait :

« Mon pauvre Chouchou, tout est bien consommé, les radiateurs sont dans le salon. Il a fallu désagréger la galerie des portraits et fort mal placer entre deux fenêtres Arthémise Martin d'Oyse, l'aïeule que par ta ressemblance tu semblais avoir faite ton bien particulier. Nous ne soufflons mot, estimant que les Alibert ont acquis sur nous de grands droits. Mais quelque chose d'autrefois est mort avec les flambées de nos cheminées antiques, et c'est chaque jour ainsi un souvenir qui disparaît. En tout ceci l'étrange Fanchette m'a bien étonnée. Tu ne saurais croire, mon enfant, combien cette petite Alibert, sous son aspect froid, revêche et presque inexistant, recèle de cœur et de délicatesse. Je m'étais gravement trompée sur sa nature. Imagine-toi que cette aprèsmidi, se trouvant seule avec moi, timidement, après mille hésitations, elle m'a dit des choses charmantes au sujet de la sollicitude quiclquefois intempestive que ces excellents Alibert montrent à notre endroit. Elle déplore qu'on dénature ainsi la physionomie du château. Elle comprend ce qui échappe

à ses frères et même à notre pauvre Cécile. C'est une exquise petite fille qui mérite d'être mieux connue et que tu ne soupçonnais pas, j'en suis sûre.

» Elie devient très mélancolique. Nous nous sentons tous assiégés par une bonté tyrannique devant laquelle il n'est arme qui ne tombe. Que restera-t-il aux Verdelettes des Martin d'Oyse? C'est le règne des Alibert. Le pire est que ces jeunes gens sont parfaits. Ton père les chérit et les défend en prétendant que nous n'avons pas d'amis meilleurs. Mais Elie ronge le frein qu'il sent qu'on nous a mis.

» J'entends dire que l'usine a donné hier son maximum de fil . . »

Ni l'équipe des maçons, ni l'entrepreneur ne retournèrent à Rodan une fois le calorifère posé au château. On les vit installer un chantier au bord de la route, dans le terrain que les Alibert Tenaient d'acheter en catimini aux tisseurs voisins. Et ils abattirent là trois chênes centenaires, pour creuser un trou carré dans lequel, bientôt, des briques grimpèrent les unes par-dessus les autres, fondations d'une petite maison citadine.

M. Xavier demanda aux Alibert :

— Qu'est-ce donc, messieurs, que vous faites bâtir?

Samuel, se tenant militairement devant

M. Martin d'Oyse, répondit à ce coup direct :

— Monsieur, nous poursuivons toujours notre idée. Il est inadmissible qu'un obstacle aussi minime qu'une idée de bonne femme arrête irrémédiablement l'extension de riotre industrie dont sortirait un bien immense : la condition des ouvriers améliorée, la possibilité de créer pour eux des établissements utiles, tous les avantages enfin que la maind'œuvre même trouve dans la prospérité d'un établissement.

— Monsieur, dit M. Xavier, je ne veux pas d'un bien fondé sur une injustice.

Il avait parlé sévèrement, avec ce ton imposant qui clouait sur place les Alibert. Samuel eut un battement de paupières et répondit :

— Nous avons promis de respecter la donation faite par vous à madame Natier. Nous ne manquerons pas à notre parole, monsieur, mais nous ne nous sommes jamais engagés à ne pas faire construire la maison projetée. Et si, une fois la maison construite, madame Natier en vient d'ellemême, à la désirer, et à quitter d'elle-même le terrain qu'elle occupe d'une façon inopportune, je ne vois pas que nous puissions l'en

empêcher, ni qu'il y ait alors la moindre injustice à jeter bas sa bicoque.

M. Xavier ne put s'empêcher de sourire.

— Je connais Nathalie, dit-il, et je sais que rien ne saura la décider à quitter les vieux murs qu'elle aime. Néanmoins, je ne peux m'empêcher de vous admirer, cher ami. Votre souplesse, votre ingéniosité m'étonnent toujours.

— C'est ainsi que nous comprenons les affaires, conclut Samuel.

Quelquefois, Marthe devait expédier des lettres de refus en réponse à des demandes qu'on ne pouvait accepter, la filature ne suffisant, qu'avec peine aux marchés courants. Sam et Freddy ne manquaient jamais, dans ce cas, d'insister devant elle sur la pénurie du matériel qui étranglait l'établissement. Le directeur, M. Sauvage, qui épousait toutes les idées nouvelles d«s Alibert, se joignait à eux. Marthe ne disait plus rien. On ne savait ce qu'elle pensait. Le directeur lui .proposa ce matin-là, où elle venait encore de décliner une commande.

— Mademoiselle Natier, venez donc avec moi voir quelque chose aux ateliers.

Elle quitta précipitamment la lettre qu'elle

tapait. Rien ne lui plaisait tant que d'aller s'instruire près des machines. Il lui semblait que le jour oîi elle connaîtrait tout, comme les Alibert, elle servirait mieux les Martin d'Oyse. Dans le premier atelier, celui des brise-balles, ils trouvèrent Samuel qui cubait la salle pour savoir si l'on n'y pourrait pas faire entrer une nouvelle machine. Ses vêtements étaient déjà gris des déchets de coton que le ventilateur soufflait un peu partout, et il levait les épaules en signe d'impuissance.

— Inutile d'essayer, disait-il. On n'aurait que la place de^passer entre les cylindres et le mur, la courroie nous happerait à chaque fois.

Effectivement, le brise-balle était un monument de fonte aussi considérable qu'une locomotive, et là-haut le plafond n'était pas moins encombré que le plancher, d'arbres, de roues affolées, de courroies au glissement vertigineux. Un ouvrier à l'air sagace faisait un prélèvement sur chaque balle de coton, l'offrait au plateau de la machine qui l'absorbait et le mâchait grossièrement.

Après quoi, son énorme œsophage pneumatique, — ce puissant tube d'acier qui montait jusqu'au plafond, qui se recourbait, courait

parmi les arbres de couche et fuyait vers la salle voisine, — aspirait ce coton mâché, et le rejetait au ventre des batteuses. Mais, malgré l'appétit vorace de ces monstres qui à chaque seconde, en un mouvement de vaet-vient, présentaient leur plateau pour recevoir du coton, on ne pouvait encore leur ingurgiter ce qu'il eût fallu. C'était ici la vraie bouche de l'usine, pour cette digestion formidable et interminable de coton.

Vous voyez, dit Samuel à Marthe,

quand même nous pourrions, dans la salle de filage, loger cinq cardeuses de plus, nous n'aurions pas de quoi ici leur préparer le coton, et elles ne seraient pas alimentées. Et le directeur appuyait :

— Hein, mademoiselle Natier, six briseballes au lieu de trois, et voyez-vous ce flot de coton qui sortirait là-bas des cardes?

Marthe sentait lui monter au cerveau cette griserie de la production intense que l'on contracte auprès des machines enfiévrées. Malgré leur régularité d'horlogerie, elles ont toujours l'air d'accélérer jusqu'à la démence leur mouvement. Un désir désordonné les possède et se communique. Marthe aurait voulu qu'on jetât les balles entières aux sol-

hcitations du plateau qui se présentait toujours vide, et elle se mit à souhaiter dos métiers à l'infini pour filer ensuite là-bas le fleuve de coton pur issu de ces triturations multiples,

— La solution, continua le directeur, ce serait de faire tomber ce mur et de réunir cette salle à l'atelier des bancs d'étiraj^e et des ouvreuses,

Marthe, qui se passionnait malgré elle pour la question, demanda :

— Et les ouvreuses?

— Dans la salle de filage actuelle, on aurait une partie pour les ouvreuses, une partie pour les cardes, ce qui entraînerait la supp-ession du charroi d'une salle à l'autre.

Elle n'interrogea plus. Elle savait le reste du projet : la nouvelle galerie des soixante mille broches qu'on bâtirait sur l'emplacement de leur petite maison, qui était déjà construite sur le papier, et dont la réalisation venait toujours échouer à l'entêtement dd sa mère. Elle rougit, éprouva la cruelle mortification d'être l'obstacle à la prospérité des autres, murmura :

— Oui, je comprends.

Le directeur insista ;

— Je voulais vous faire toucher du doigt, mademoiselle Natier, les transformations qui seraient possibles si vous vous y prêtiez.

Marthe répondit :

— Oh! j'espère amener ma mère à ce que l'on attend d'elle.

— Si nous allions lui rendre visite surle-champ? proposa Samuel Alibert.

Marthe ne pouvait s'accoutumer à cette brutalité de décision. Elle en restait aux façons enveloppantes des Martin d'Oyse, et fut interloquée pendant quelques secondes. Mais elle finit par dire :

— Comme vous voudrez, monsieur.

Le directeur demeura pour vérifier le poids des rouleaux de coton qui sortaient des ouvreuses et rectifier le mouvement des machines. Samuel et Marthe prirent le chemin du bord de l'eau. Samuel se penchait un peu pour observer furtivement la jeune fille. Il disait :

— Je suis sûr que vous serez heureuse comme une reine dans le joli pavillon qui s'élève là-bas.

— Ma décision à moi est prise, répondit Marthe. Quand même ce serait une grange, il me semble que je m'en contenterais volon-

tiers pour que la filature s'agrandisse à son aise.

— Mais ce sera loin d'être une grange! reprit Samuel un peu froissé.

Nathalie cousait derrière le carreau de sa fenêtre. Sa figure fripée s'éclaira quand elle reconnut ce bon M. Alibert, qui lui avait rapporté l'autre jour, de Rodan,tout un plant de choux de Bruxelles géants pour son hiver.

— Regardez,- monsieur, s'ils ont repris, s'ils lèvent le nez! disait-elle en montrant ses plates-bandes.

— Madame Natier, reprit Samuel, c'est de jardinage que je viens causer avec vous. Quels arbres à fruits préférez-vous pour votre verger?

— Oh! je n'en manque pas! dit la bonne femme qui désignait ses quenouilles, et ses pommiers en bordures dépouillés par l'hiver.

— Je ne parle pas de ce jardin-ci, expliqua le patron riche, mais de l'autre, celui que je fais planter dès maintenant, car c'est le temps propice. Vous n'ignorez pas, madame Natier, qu'en ce moment votre maison sort de terre. Au printemps elle sera finie, sèche, bonne à habiter. Ce jour-là vous ferez ce

que vous voudrez, bien entendu. Vous resterez parfaitement libre. Vous aurez le droit de vous maintenir sur ce terrain et de nous empêcher d'étendre jusqu'ici notre salle de filage et de restreindre systématiquement ainsi les bénéfices de M. Martin d'Oyse, la fortune de ses fils, cette fortune qui est entre vos mains. Quoi qu'il en soit, nous nous sommes imposé dès ce moment de préparer tout, comme si votre agrément était donné déjà. Ainsi je m'inquiète de vos goûts avant de décider quelles espèces de poiriers nous choisirons.

Nathalie réfléchit longuement. Sa figure s'attrista, le plus cruel embarras la troublait. Mais comme, en fin de compte, l'échéance de la décision était lointaine, elle répondit, en se réservant.

— Mon Dieu, vous êtes bien aimable, monsieur Alibert. Mettez donc toujours des louise-bonne, et de la cuisse-madame.

— C'est entendu. Vous aurez aussi pruniers de reine-claude, abricotiers, pêchers en espaliers.

Nathalie soupira :

— Nous ne savons pas comment vous remercier, n'est-ce pas, Marthe?

Marthe ne répondit rien. La bonne femme continua :

— Monsieur Alibert, ne me prenez pas pour une ingrate. Votre belle maison, je ne la dédaignerais pas, bien sur, si j'étais seule. Mais il y a monsieur Martin d'Oyse qui serait bien contrarié si je quittais celle-ci. Je n'invente rien. C'est lui qui me l'a défendu.

Depuis longtemps déjà, l'hiver fouettait la campagne, et Fanchette n'était pas retournée reprendre à Paris sa vie d'étudiante. Une langueur soudaine avait paralysé son ardeur. Ses cours ne l'intéressaient plus. Elle préférait les Verdelettes.

— Reste, Fanchette, lui avaient dit ses frères; tu es mieux ici avec nous.

Et ils lui proposèrent successivement, pour la distraire, un cheval, un piano neuf, un chien policier, un maître de dessin. Mais elle refusait tout, en souriant affectueusement. Son chagrin, tout en la dévorant, restait d'une discrétion absolue. Il ne gênait

personne. Nul ne pouvait se douter qu'à tout moment elle pensait à Chouchou avec un regret déchirant.

— Martin d'Oyse est un imbécile, disait brutalement Samuel, qui savait tout.

— C'est plutôt un déséquilibré, reprenait Frédéric.

— Le mal vient de ce qu'il a pu fuir. Fanchette est trop jolie pour n'avoir pas, s'il était ici, vaincu les idées saugrenues d'un garçon qui va chercher midi à quatorze heures, tout simplement. Il aurait fallu qu'il ne la quittât pas.

Souvent Fanchette prenait un livre pour aller travailler près de madame Martin d'Oyse. Un instinct enfantin la portait à se réfugier dans les jupes d'une femme, de la femme qui aimait le plus ce qu'elle aimait. Son livre lui servait de contenance, car elle ne savait pas tenir une aiguille. Il lui tombait des mains presque toujours. Alors elle demeurait oisive, auprès de la châtelaine, sans souffler mot.

— Vous ne vous ennuyez pas, mon enfant? demandait madame Martin d'Oyse.

Fanchette se contentait de secouer la tête négativement.

Les Alibert firent un séjour à la minoterie de leur père et laissèrent leur sœur aux Verdelettes. Personne autour d'eux ne s'inquiéta de ce voyage. Cécile demanda, quand ils revinrent :

— Êtes-vous allés voir Chouchou à son parc?

— Nous nous y sommes présentés, dit Samuel, mais Martin d'Oyse volait dans l'Est.

Fanchette, qui espérait entendre parler de lui, défaillit de douleur. Elle pensa :

— Pour qu'il revienne et que sa mère le garde près d'elle aux fêtes du nouvel an, je m'en irai; j'irai chez grand-papa Boniface.

Et voici qu'une après-midi de décembre, comme ces trois dames se tenaient, selon la coutume, au grand salon, sous le ronron du bavardage de Cécile, Philippe ouvrit la porte brusquement. 11 était tout vêtu de laine et de cuir, et reprenait sous son heaume d'aviateur son air de chevalier du treizième. Les cris de surprise de Cécile empêchèrent d'abord qu'on ne dît rien.

Mais Philippe semblait épanoui de bonheur. Il riait, embrassait sa mère de ses manches de cuir chargées de l'eau des nuages, baisa

la main de Fanchette en lui demandant ;

— Vous saviez, dites? vous saviez?

— Quoi? que pouvais-je savoir?

Alors Chouchou, sans prendre même la peine de se débarrasser de son suroît :

— J'ai volé jusqu'ici, tout de suite, sur mon appareil, vous entendez, mon appareil à moi, un nouveau modèle qu'on vient de construire, que j'essayais depuis quinze jours dans le Jura, qui est une merveille de stabilité et de direction, qui se fiche des remous de la montagne, qui plane comme un Saint-Esprit, qui boucle la boucle sans qu'on ait le temps de le voir. Je puis encore à peine m'en croire le maître. J'arrive hier au parc, mes ailes parfaites, mon moteur exemplaire, et je dis au patron : « On n'a encore fait rien de mieux jusqu'ici que cet appareil-là. » Et lui, en vérifiant la tension des ailes, me répond : « Il est à vous, Martin d'Oyse. v Comment vouliez-vous que je comprisse? J'étais stiipide. Il ajoute ; « Allez prendre votre bain et je vous raconterai comment, la semaine dernière, vos amis Alibert, qui doivent, paraît-il, une fortune à votre père, sont venus acheter en votre nom l'avion auquel iraient vos prcfé-

rences dans tout le parc. Je leur ai facturé celui-ci, sûr de votre goût. Ils l'ont paye comptant, me réservant de vous en faire la

surprise. .

— Hein! Chouchou, faisait Cécile admirative, sont-ils chics, mes cousins !

— J'aurais voulu pouvoir refuser, continua Philippe. C'était trop. Je ne savais plus où me mettre. Mais comment refuser? J'étais lié. J'ai regardé ma grande hirondelle. On venait de faire cent lieues d'un trait, tous deux, là-haut, elle n'avait pas flanché une seconde, elle était apprivoisée; on n'était qu'un seul et même oiseau. J'avais envie de pleurer comme un gosse. Je n'ai eu qu'un réflexe : remplir mon réservoir d'essence, sauter à ma place et repartir. Ah! c'est singulier l'impression de la propriété. Dire que cette machine-là, je pouvais aller la briser sur la lune si cela me chantait. Pas d'arnerepensée, pas de^scrupules, pas d'entraves, et puis aussi mon hirondelle personnelle, dont aucun maladroit ne viendrait abîmer la direction, ni fausser le fuselage élégant. J'ai volé une heure sur Paris, à faible hauteur, dans le soleil couchant, pour faire miroiter aux yeux des badauds les luisants de ma jolie

bête. Et maintenant, il me faut voir Sam et Freddy. On ne fait pas un cadeau pareil. C'est fou, je veux leur dire des injures.

— Ils seront ici dans deux heures, dit tranquillement Fanchette.

Pour elle, non, elle ne se doutait de rien. Les frères avaient strictement gardé leur secret. Ils avaient bien fait de donner cette joie à Philippe. Elle en était très contente.

Madame Martin d'Oyse dit à son fils en le conduisant dans sa chambre :

— Mon enfant, comme elle t'a regardé, cette petite!

— Qu'allez-vous imaginer? répliqua Philippe avec humeur.

La mère continua :

— Elle est charmante. C'est un sphinx.

Mais quelle vie cachée, dont un mot, de temps à autre échappé à son silence, vous donne la clef!

Philippe s'abstint de toute réflexion. Il né voulait pas renier, en se défendant, la ferveur douloureuse qui persistait au fond de son cœur pour Fanchette, malgré ses luttes. Il se croyait mieux guéri quand il n'avait pas redouté de l'affronter. Voilà que, pour l'avoir un instant contemplée, un flot de ten-

dresse l'envahissait plus fort que jamais. Il rêvait en frémissant de l'emporter dans son hirondelle, de la conduire au pays inconnu où la solitude et le vide immense laissent ignorer les mœurs et les modes de pensée qui divisent. N'être plus que deux jeunesses ardentes qui respirent l'une devant l'autre sans passé, sans proches, sans conventions, sans traditions, ni cultures adverses !

Les soins de son corps lassé par des semaines de vol prirent l'aviateur jusqu'au dîner. Il descendit en disant :

— Comme il fait chaud maintenant aux Verdelettes !

Sa mère lui montra la belle cheminée morose.

— Oui, tout est changé, n'est-ce pas? Ce ne sont plus les Verdelettes d'autrefois.

— Évidemment, dit Philippe. N'empêche que vous jouissez du confortable acquis et que les Alibert n'ont pas agi de force.

— Oh! tu sais, mon enfant, ils obligent de telle façon que refuser leurs bienfaits équivaudrait à rompre.

Fanchette avait disparu. Il mesura la ténacité de son mal au désir qu'il avait encore de sa seule présence. Une minute de tête-à-

tête, et il serait tombé à ses genoux. Mais Cécile, qui guettait au perron le retour des quatre filateurs, leur cria, dès qu'elle entendit l'auto s'engager dans le parc :

— Venez vite! Venez vite voir qui est arrivé !

Et elle les conduisit tous les quatre droit au salon. Sam et Freddy, en apercevant Chouchou, eurent leur beau rire sonore :

— Ah! Martin d'Oyse! firent-ils seulement.

— Qu'est-ce qui t'amène? dit M. Xavier. Et il vit son fils bondir vers ses associés,

les prendre aux épaules, et les embrasser avant lui.

— Il faut que je vous embrasse, déclaraitil, exalté, il faut que je vous embrasse. Que voulez-vous que je vous dise d'autre : que vous êtes fous, que cela dépasse les bornes. Mais je suis venu jusqu'ici avec lui, et je suis si content! c'est une telle merveille de précision!

Madame Martin d'Oyse expliquait tout bas à son mari et à son fils :

— Ces messieurs ont acheté pour lui, au constructeur, le dernier appareil qu'il montait, le plus perfectionné, le plus stable, le

plus beau. Chouchou en est propriétaire maintenant, et il s'est donné la joie puérile de venir nous voir, porté par des ailes qui

sont bien à lui. - t7 '

— Où avez-vous atterri? demandait Frédéric.

— Assez loin d'ici, dans les champs de la plaine. Je craignais, cette fois, que la prairie derrière le château ne fût trop

détrempée.

Nous irons voir l'appareil demain matin, dirent tranquillement les Alibert, et nous sommes bien contents de vous avoir fait plaisir.

Mais les parents à leur tour les entourèrent. Cette fois, leur cœur débordait de reconnaissance. Un attendrissement les gagnait. Madame Martin d'Oyse prit les mains de Sam et de Freddy; elle avait les larmes aux yeux :

Le bonheur que vous donnez à mon

cher Philippe, leur dit-elle, je le ressens encore plus vivement que lui-même. Vous êtes les amis les plus délicats, les plus ingénieux dans votre générosité.

Eux, riaient toujours de leur rire guttural et jeune, et ils disaient :

— Oh! ce n'est rien, cela!

On les pria à dîner avec leur sœur pour qu'ils ne quittassent point Chouchou, et à table on plaça l'aviateur près de Fanchette, parce que, selon madame Martin d'Oyse, leur âge les rapprochait. Une émotion délicieuse régnait. Tout le monde était uni. Les Alibert aimaient ce rôle de bienfaiteurs. Ils s'y épanouissaient. La reconnaissance des Martin d'Oyse était un encens pour leurs narines, et plus ils les comblaient, plus ils s'attachaient à eux, cordialement. On n'avait ni réticences, ni arrière-pensées, ni doutes : rien qu'une affectueuse confiance, une réciproque et complète amitié. Ce furent des heures inoubliables.

Chouchou parlait de ses vols. Ceux qu'il venait de faire dans le Jura, sur son biplan léger, avaient été hasardeux, mais aussi magnifiques. En face de lui, Samuel Alibert, la tête levée, son nez court palpitant, la fourchette à la main, s'arrêtait de manger pour l'écouter : mais au fond, ce n'était pas à l'mtention de Samuel que Chouchou racontait ces choses, Fanchette était près de lui toute frissonnante, et un plaisir divin excitait le jeune homme à angoisser par ces sou-

venirs cette enfant aimante. D'ailleurs le vent était aux Alibert. Ce soir ils apparaissaient dans le rayonnement de leur munificence. On en était engoué. L'incompréhension mutuelle des deux familles, que tout séparait, paraissait d'une subtilité presque .Idicule. Après tout, qu'importe que deux spécimens d'humanité diffèrent, si l'essence humaine est de même qualité en eux. Les Alibert étaient dignes des Martin d'Oyse, et au delà, peut-être! Comme Chouchou jugeait aujourd'hui puériles, artificielles même, les distinctions qu'il avait établies, cet été, entre cette exquise Fanchette et lui! Son cœur fondait près d'elle. Il fut ressaisi d'une passion qu'aiguisait encore son remords de l'avoir fait souffrir. Pendant une conversation générale, il put lui murmurera l'oreille :

— Plus que jamais! Fanchette, plus que jamais... Pardonnez-moi...

Les yeux de gemme glacée l'interrogèrent longuement, et elle répondit sans qu'une ligne de son visage bougeât :

— Moi aussi, plus que jamais...

Mais de toute la soirée on ne leur laissa pas le loisir d'en dire davantage.

A onze heures, Chouchou, très las, se

glissait sous les draps de son petit lit de garçon, les yeux déjà clos à demi par le sommeil. Mais il se trompait s'il pensait dormir sur-le-champ. Il avait compté sans Fanchette. Les souvenirs de leur idylle se précisaient devant lui dans leur pleine lumière d'été. Il la revoyait comme une mince dryade, pleurant contre le tronc d'arbre. Aujourd'hui Philippe se demandait comment, au nom d'une psychologie spécieuse, en raffinant sottement sur la passion, il avait pu la repousser. Une seule chose était vraie : l'amour. Cette seule raison était certaine.

Sa porte s'ouvrit doucement. Une voix interrogea :

— Dors-tu, Philippe?

C'était Elie. Chouchou tourna le bouton électrique, et lui vit les traits tout altérés. Il demanda ce qu'il y avait. Le grand frère, sans répondre, prit une chaise et s'assit près du lit. Il contempla longtemps la brune tête de son cadet, son profil aigu enchâssé dans la blancheur de l'oreiller, ses yeux ardents tapis sous l'arcade sourcilière. Puis il lui dit :

— Je crains que tu ne sois amoureux de Fanchette Alibert.

— Qui te fait le penser? dit Chouchou anxieux de savoir s'il n'avait pas été imprudent.

Ohl mon vieux, moi seul je ne m'en

serais jamais aperçu, je te l'avoue. Mais Cécile a des yeux de lynx. Au surplus je crois que sa cousine lui fait des confidences dont ma femme lâche un mot de temps en temps.

Il y eut un silence. Puis Chouchou, caché un peu plus dans l'oreiller, confessa :

— Cécile a raison. J'en suis fou, Elie.

^ Là- dessus il vit Élie prendre sa tête dans ses mains en disant :

Alors, c'est donc une malédiction sur

nous !

— Voyons, Élie, comme tu es dramatique !

L'aîné releva son visage ravagé, et saisissant le bras de Chouchou :

— Écoute, mon petit, si tu le peux encore^ s'il en est encore temps, reprends-toi, détache-toi, mais n'épouse pas Fanchette, n'épouse pas une Alibert. Je t'en supplie, crois ton vieux frère qui a fait avant toi l'expérience et qui souffre! qui souffre! Ces mariages-là ne sont pas une union. La

femme est trop lointaine. Il faut aimer une femme de sa race. Les autres on ne les étreint jamais complètement. On croit les tenir entre ses bras, elles sont à cent lieues de vous. Moi, je traîne une étrangère à mes côtés.

— Mon pauvre vieux, dit Philippe, tu l'aimais tant, ta Cécile!

— Ne dis plus ma Cécile : je n'ai plus de Cécile. Depuis que les Alibert sont venus chez nous, naturellement, spontanément elle retourne à sa tribu. Tous les efforts que j'ai tentés pour l'initiera nos sentiments, à nos pensées, à notre conception de la vie, sont balayés par la puissance de son instinct qui l'emporte vers ceux de sa race. Comprends-moi, Chouchou, ce n'est pas une jalousie vulgaire que je ressens : Cécile ne me trahit pas brutalement. Mais je l'ai lassée à la fin en lui parlant sans cesse une langue qu'elle ne comprend pas. Alors il lui est doux de retrouver les siens. Tout ce /rui sépare les Alibert des Martin d'Oyse, me sépare de ma femme. D'eux, au contraire, elle est si près ! Elle n'est plus à moi, Chouchou!

Il s'effondra en pleurant sur le lit de son

frère. Philippe se redressa, l'entoura de ses

bras. Élie continua :

— Ah! mon petit, si tu savais comme je

l'aimais. Nous avons été, toi et moi, hantés

par le roman merveilleux de nos parents.

J'ai cru le revivre. Cécile me possédait si complètement! Ses cheveux... sa peau

lumineuse, ah!... Et cette vie positive et ardente, cette flambée! Ne ris pas, Philippe :

j'aurais voulu mourir pour elle. Je rêvais d'être, à cinquante ans, aussi émerveillé devant elle que notre père l'est encore devant maméln. Ah! oui, le roman de nos parents, il est loin. Cécile n'a de joie qu'avec ses cousins. Elle ne descend plus de là-haut. Elle a trouvé le bonheur, enfin! Et si tu voyais son sourire quand j'exprime une pensée! Chouchou, mon petit, je t'en prie, n'épouse pas une Alibert. Je ne veux pas que tu souffres ce que j'endure. Il faut se comprendre étroitement dans le mariage. Va-t'en, oublie Fanchette.

— Ce n'est pas possible, Élie. Et puis, tu sais, mon vieux, nous devons nous tromper : la vie doit être plus simple que cela. Il doit falloir écouter la nature, la bonne nature qui nous donne un attrait vers

■es femmes parce qu'elles diffèrent justement de nous. Elles manquent de littérature et de rêve, adorent l'argent, ne croient qu'au concret. Et puis après? Et puis après? Tu es une âme tourmentée, Elie. Tu en demandes bien trop à cette pauvre Cécile.

— Si tu aimais Fanchette comme j'aime Cécile, dit farouchement Elie, tu verrais ce qu'en dépit de soi on exige de sa compagne, et la voracité de l'amour complet, celui qui ne se contente pas du rapprochement banal de tous les couples, mais qui vous tient des pieds jusqu'à la tête. Je t'en conjure, Chouchou, réfléchis aux besoins de ton cœur infini : une Alibert ne les assouvira jamais. N'épouse pas une Alibert, mon petit!

Au mois de mars, les charpentiers, leur œuvre finie, firent flotter un petit drapeau tricolore au faîte du chalet en construction, sur la route de Rodan. Les arbres fruitiers bourgeonnaient dans le jardin enclos d'un mur, où il ne restait plus qu'à dessiner des plates-bandes et à retourner la terre, foulée par les ouvriers. En avril, on posa la toiture : un gai chapeau de tuiles rouges qui se voyait d'u le lieue, au creux de la vallée. Un horticilteur de la ville vint préparer la pelouse ei le potager.

Alors les Alibert s'en furent encore une fois chez la mère Natier et lui dirent avec leur bonne humeur si cordiale :

— Maman Nathalie, nous venons vous chercher pour vous faire visiter la maison. Ils savaient la prendre. Ils l'enjôlaient. Elle ne put refuser. D'ailleurs une pointe de curiosité la piquait. Inconsciemment elle se désaffectionnait de sa vieille maison, tant elle songeait à l'autre, et, bien que la saison fût avancée, elle n'avait pas encore mis la bêche dans le terrain de son jardin. Bien vite elle se noua aux reins un tablier propre et suivit ces messieurs qui étaient* si gentils ». L'aspect extérieur de la maison, elle le connaissait bien. Depuis que le petit chalet se construisait, malgré elle, la pauvre bonne femme n'en tirait pas les yeux. Elle l'avait vu grandir avec un peu d'animosité tout d'abord, puis apprivoisée, et finalement séduite par la douteuse coquetterie de l'architecture. Mais quand elle eut gravi le perron de trois marches et que Frédéric Alibert l'introduisit de plain-pied dans la salle où trônait une cheminée de marbre surmontée d'une glace au cadre doré, elle déclara :

— Oh! c'est trop beau, c'est beaucoup trop beau!

Elle était épouvantée. Les murs l'intimidaient avec leurs fausses boiseries. Dans la

cuisine elle se rasséréna. Que de commodités! Samuel ouvrit un robinet et fit couler l'eau. Frédéric gratta une allumette et mit le feu au gaz. La mère Natier passa la main sur les carreaux de faïence bleue qui revêtaient la muraille. Elle ne disait plus rien, subjuguée. Au premier, on lui montra sa chambre et celle de sa fille. Dans chacune d'elles il y avait une glace, et le papier de tenture portait un semis de fleurs roses.

Son dernier mot fut :

Ah! s'il n'y avait pas monsieur Martin

d'Oyse!

Le soir elle expliquait à Marthe :

— Ma pauvre fille, cette vieille bicoque, sale, froide, incommode, je suis mariée avec. C'est un souvenir de monsieur Xavier. Comment veux-tu que j'aille dire à monsieur et à madame : « Je n'en veux plus. » Non, non; je suis condamnée à y mourir. On ne peut pas affliger de si bons maîtres.

Lt elle pleurait; mais cette fois c'était en pe isant à la maison neuve, si jolie.

Marthe répliquait :

— Ne crois-tu pas qu'au contraire ils seraient bien contents de nous voir déménager et de pouvoir ainsi donner à l'usine

l'extensionque ces messieurs Alibert désirent?

Cela, l'extension de l'usine, c'était devenu le point de vue de Marthe Natier. Insidieusement, les Alibert l'avaient conquise. Elle aimait trop la filature pour ne pas estimer ceux qui avaient donné à cette filature en moins d'un an une impulsion magnifique.

Elle les admirait. C'était, pour elle, des dieux étrangers survenus dans sa vie et qui, l'ayant éblouie peu à peu, lui imposaient un culte qu'elle ne s'avouait même pas. Quand elle les voyait descendre chaque matin si ponctuellement aux bureaux, dépouiller les courriers, décider en une minute quelles commandes on acceptait, quelles on refusait, puis visiter les ateliers, surveiller un à un chaque brise-balle, chaque banc d'étirao-e, chaque ouvreuse, chaque carde, chaque métier, chaque dévidoir, puis vérifier avec M. Sauvage les poids en fils obtenus la veille, comparer les chifTres avec ceux des jours précédents et retourner aux ateliers pour rechercher les causes d'une diminution ou d'un accroissement, elle se disait :

— Voilà des filateurs!

Elle ne songeait plus à les dénigrer. Ils s'imposaient. Tout le personnel d'ailleurs en

était là. Les bambrocheuses adoraient qu'on fût ainsi sur leur dos pour examiner leur rapidité à rattacher le fil qui se casse, à remplacer la bobine remplie. C'était non seulement une excitation au travail, mais un sujet d'admirer les patrons riches. Elles ne parlaient entre elles que de M. Sam et de M. Freddy. Comme on approchait de l'anniversaire de leur arrivée à la filature, il y eut entre elles et les contremaîtres des conciliabules. On complotait. Marthe, de droite et de gauche, entendit des mots de cotisation, de manifestation. Mais elle touchait de trop près aux dieux nouveaux. On ne lui livra pas le secret.

Cependant la question de la maison hantait ses jours et ses nuits. Autrefois elle s'en fût ouverte très simplement à M. Xavier. Maintenant, on ne le voyait plus jamais seul à son cabinet ; l'intimité, la confiance n'étaient plus au même degré. Puis il lui semblait I qu'avec ces dames elle s'entendrait mieux. ' Elle résolut donc de monter aux Verdelettes sous prétexte d'apporter des fleurs du bord de l'eau à madame Elie, qu'on disait souffrante. — Ces messieurs me permettent de laisser un momentmamachine?demanda-t-elleunjour.

Elle ajouta qu'elle n'en avait que pour « deux petites heures ». Sam et Freddy s'étonnèrent de lui voir prendre un peu de liberté et répondirent d'un sourire et d'un geste d'acquiescement : on ne pouvait rien refuser à une pareille secrétaire.

Ce printemps-là, on n'avait pas vu monsieur et madame Elie courir les routes à cheval. Madame Élie ne sortait plus. Un fait nouveau changeait tout au château depuis six mois. Un enfant allait naître. Marthe le savait et ne voyait dans l'événement qu'une certitude plus complète de trouver aux Verdelettes l'infatigable madame Élie, retenue maintenant sur sa chaise longue. Tout au plus y découvrait-elle en même temps un sujet de joie pour les Martin d'Oyse. Le grand bouleversement moral et la foi nouvelle qu'apportait dans le jeune ménage cet enfant désiré, Marthe Natier ne pouvait le concevoir.

La blonde Cécile, toujours coquette, charmante et vivante, accueillit Marthe avec le plaisir d'une solitaire et d'une recluse qui voit arriver une visite. Elle reçut à pleins bras la gerbe de narcisses, pour lesquels au bord de la rivière Marthe avait mouillé sa bottine, et lui dit là-dessus mille gentillesses.

Puis, avec ce sens aiguisé qui lui faisait flairer les préoccupations des gens et lancer souvent le mot juste, elle seule orienta la conversation comme le voulait Marthe, en commençant :

Voyons, mademoiselle Natier, et cette

maison, quand vous y installez-vous?

Madame, répondit franchement Marthe,

à vrai dire, c'était à ce sujet que j'étais venue vous voir, car nous sommes bien embarrassées, ma mère et moi, et nous comptons sur vous pour tout arranger. Que penseraient monsieur et madame Martin d'Oyse si nous acceptions la maison que nous offrent ces messieurs Alibert?

— Ils penseraient... Ils penseraient... dit

Cécile.

Voilà qu'elle hésitait maintenant. C est que sa maternité avait produit dans ses pensées un phénomène. A se sentir la mère du rejeton de la race, elle devenait plus Martin d'Oyse , elle essayait de comprendre mieux Élie, elle n'eût pas voulu trahir ses beaux-parents devant une subalterne.

Elle continua :

— Il me semble qu'ils ne seront pas fâchés

le VOUS voir venir de vous-même à ce qu'ils l'ont jamais voulu exiger de vous.

— Ah! dit Marthe en simulant par politesse un air de regret, c'est bien triste de dire adieu à ces vieux murs qui vous rappellent tant de souvenirs. Mais, là n'est pas la question : considérez un peu notre embarras, madame Blie, prises comme nous le sommes entre monsieur Martin d'Oyse et ces messieurs Alibert. N'est-ce pas jouer un bien vilain tour à ceux-ci que de refuser une maison qu'ils ont fait construire si aimablement pour nous? Oh! si l'on était sûres de ne pas contrarier monsieur, ce serait vite décidff.

Cécile sourit. Elle triomphait. C'était le succès de cette habileté, de cette sûreté de main que les Alibert joignaient à la puissance de l'argent. Que de drames s'étaient joués autour de cette maison dont la bonne femme aujourd'hui se détachait si légèrement! Il avait fallu les conceptions surannées et l'esprit compliqué des Martin d'Oyse pour créer une telle religion et de tels symboles à l'occasion d'une masure. On ne fait pas des affaires avec des sentiments. Ceux des Martin d'Oyse étaient délicieux, néanmoins.

Ainsi, elle n'imaginait son enfant que fait à leur image...

— Mademoiselle Natier, soyez tranquille, dit-elle. J'exposerai à mes beaux-parents tous vos scrupules, votre cas de conscience vis-à-vis de mes cousins et vis-à-vis d'eux. Je crois que mon beau-père sera le premier à les lever.

Cécile distingua le pas de son mari qui, dans l'escalier, devançait les Alibert pour la rejoindre plus vite. Élie connaissait aujourd'hui les délices d'un homme consolidé dans son bonheur alors qu'il a longtemps pensé le perdre pour toujours. Cécile enceinte n'était plus qu'à lui. En outre, c'était toute sa race qui se l'appropriait en confiant à ce jeune corps la formation de ce fils des ancêtres. Les portraits du salon, les contemporains de Henri IV et l'aïeule aux boucles blondes si légères qui ressemblait à Chouchou, et les parents de M. Xavier, et M. Xavier lui-même regardaient maintenant Cécile avec

un attendrissement nouveau. Elle était entrée dans le grand travail séculaire de la famille. Élie se mit à genoux pour baiser ses mains pâlies, son front, ses cheveux, son cou de nacre. Depuis le jour où il avait su que cet enfant allait naître, il disait : « ma femme », avec un accent pieux. C'était l'assouvissement de son instinct de propriété conjugale.

D'ailleurs, moralement, elle lui échappait moins qu'autrefois. Elle cessait peu à peu de fronder l'esprit Martin d'Oyse. L'idée ne lui venait jamais que son enfant serait également un rejeton des Alibert, mais elle demandait à sa belle-mère de lui montrer des photographies d'Élie et de Philippe en bas âge afin d'imaginer déjà les traits de son bébé.

Ce soir-là, elle raconta bien vite à son mari la visite de Marthe Natier.

— Et vous savez, mon ami, elles grillent ' d'envie de ce chalet, ces pauvres femmes,

elles en grillent d'envie, la mère comme la

mie.

— Vous m'étonnez, Cécile ; Nathalie avait déclaré qu'elle mourrait dans sa vieille maison. Souvenez-vous comme elle pleurait ici, le soir d'été de l'année dernière.

— Mon pauvre Élie, vous en êtes encore

là ! Vous avez compté sans l'attrait du confortable, de ce qui sera du luxe pour cette bonne femme. Nos cousins n'ont rien brusqué. Ils se sont contentés de la tenter doucement, insidieusement, et de lui faire aussi contracter vis-à-vis d'eux une dette de reconnaissance nouv^elle.

— Encore quelque chose qui dégringole ! dit Élie, tristement.

— Bast! quand la salle à filage courra jusque-là, elle aura vite fait d'étouffer tous les souvenirs.

— C'es't précisément là ce que je trouve très mélancolique, dit Élie. Cette vieille maison, pour nous, ma chérie, elle avait le charme d'une légende. C'était la légende de Nathalie. Cela rappelait le roman de mes parents, une page d'histoire familiale, puis la fidélité de chien, cette sorte d'esclavage volontaire dans le dévouement que représentait la bonne femme. Quand bébé sera grand et que nous lui parlerons de cette histoire, il verra cet affreux chalet de pacotille et une vieille fée embourgeoisée dans ces murs trop neufs, qui ne lui évoqueront rien du tout, tandis que l'ancienne maison parlait toute seule.

Cette fois Cécile comprit. L'idée de l'enfant qui serait frustré d'un souvenir de famille lui servit de truchement pour entrer dans le sentiment même de son mari. Elle prononça :

— En résumé, c'est nous qui tenions essentiellement à voir la mère Natier s'éterniser dans sa cabane, et elle a raison quand elle met à notre compte l'obstacle qui l'empêche de s'approprier le chalet.

— Il faudra la libérer, dit Elle.

Un beau dimanche, dans le silence pur qui montait de la vallée endormie, un murmure lointain flotta sur la route. Il avait des allées et venues, comme les vagues sur un étang, et il s'enflait par une progression imperceptible mais régulière. Ce fut d'abord comme le bruit à distance d'une interminable querelle, mais bientôt on distingua une rumeur unie, faite d'une infinité de voix. Le jardinier, intrigué, s'en fut à la grille. Il aperçut une procession sans bout qui comblait le chemin vert.

C'était le matin, d'assez bonne heure : personne encore n'était descendu des chambres.

Le jardinier, à demi effrayé devant ce flot humain, crut à une grève, à une émeute, et se demandait que faire. Mais un des contremaîtres de la filature se détacha de la masse, prit les devants et vint lui parler à l'oreille. Le visage rasé, large et confit du jardinier se rasséréna. En signe d'intelligence, la tête dessina plusieurs oui successifs. Le bonhomme ouvrit à deux battants la grille massive du château. Déjà les premiers rangs de la cohorte avaient atteint le seuil. Le flot se précipita, s'engouffra dans le parc, s'amincit à la mesure des allées, s'étira en ruban autour de la pelouse centrale, et s'avançant alors avec circonspection, ralentit au moment qu'il atteignait de front la façade des Verdelettes flanquée de ses deux grosses tours à poivrière. Les voix, par discrétion, se faisaient chuchotement, mais leur concert produisait encore une clameur étouffée et profonde. Quatre cents personnes étaient là, des femmes pour la plupart en robe de dimanche, coiffées de chapeaux cocasses. Personne, sous leurs cheveux peignés, leur peau lavée, leur jaquette à façon, n'aurait reconnu les bambrocheuses, les dévideuses, ni les hercules femelles, à poitrine plate, qui servaient les

bancs d'étirage et soulevaient de leurs bras ravinés les rouleaux de coton cardé plus hauts qu'elles-mêmes. Une partie de la foule demeurait encore sur la route, ne pouvant entrer, et à la grille se produisaient des remous, des poussées, des disputes.

Des visages commencèrent d'apparaître aux carreaux des fenêtres, dans la façade qu'on scrutait timidement. Alors deux fillettes en blanc sortirent de la foule et vinrent en avant. L'une portait un gros bouquet de fleurs chères, l'autre un papier large couvert d'écriture. C'étaient des enfants qui, à l'atelier, la croupe ployée sous leur petit jupon, poussaient les chariots de bobines, sur des rails, jusqu'aux dévidoirs. Elles avaient aujourd'hui des robes coquettes et des chapeaux neufs. Pareils à des chiens de berger, les contremaîtres tournaient autour du troupeau en jappant des ordres. Soudain, à l'unisson, un grand cri partit :

« Vive messieurs Alibert! »

Instantanément, comme si la cérémonie eût été répétée d'avance, Sam et Freddy, poussant la porte vitrée du vestibule, apparurent au perron. Alors un crépitement de mains nues claquées en plein vent éclata

comme un feu de salve. A la vérité, les Alibert n'étaient pas avertis de cette manifestation. Mais ils avaient depuis longtemps flairé que le personnel préparait quelque chose, et de là-haut, en achevant de boutonner leur faux col, ils avaient vu les ouvriers envahir le parc, ce qui était suffisamment clair et sur quoi ils étaient rapidement descendus.

La petite fille au placet lut d'une voix suraiguë son compliment.

« Messieurs,

» C'est avec joie que nous fêtons l'anniversaire du jour où vous êtes venus parmi nous. Aux excellents patrons que nous possédions déjà vous avez bien voulu vous associer pour nous combler de vos bienfaits. C'est pourquoi, messieurs, en ce jour... »

Appuyés à la balustrade, les deux frères, en veston noir, les épaules carrées, tête nue, écoutaient, avec une impassible gravité, les phrases bien coupées aux virgules grâce à un long exercice. Leurs yeux parcouraient froidement cet océan humain. Sam, de son nez taillé trop court au-dessus de la lèvre

rasée, respirait sans volupté ce parfum de la popularité qui montait vers eux. Il voyait simplement dans cet élan du personnel, la stricte récompense du bien accompli par eux, et il l'acceptait comme un dû.

La voix flûtée de la petite fille qui prenait de l'assurance montait plus haut, comme un chant d'alouette :

« ... Nous vous offrons avec ces fleurs notre allégresse et notre reconnaissance. Aux heures difficiles... » >

La porte vitrée glissa de nouveau. Dans l'embrasure on vit Fanchette en peignoir de soie bleue. Elle dit brutalement :

— Ne faudrait-il pas faire descendre aussi ces messieurs?

Frédéric répondit sans se retourner, pour ne rien perdre du compliment, du moins en apparence :

— Gomme ils voudront, mais ce n'est pas utile.

Fanchette, plus agitée que ne le témoignait son air froid, grimpa en courant l'escalier. Elle n'osa pas frapper chez monsieur et madame Xavier, et se réfugia chez les Élie. Cécile avait fait porter sa chaise longue près de la fenêtre mi-ouverte; Élie, debout der-

rière le rideau, regardait. En bas, la petite fille s'égosillait :

« ... Un matériel sans défaut qui nous préserve des tristes jours de chômage, une prospérité à laquelle nous sommes tous fiers de contribuer par notre labeur sans défaillance... »

Cécile disait tout épanouie :

— Quelles braves gens, hein, quelles braves gens! Oh! c'est gentil d'être montés comme cela en troupe. Moi, je n'avais jamais vu de manifestations populaires. Quelle force, hein, quelle puissance ! Mais s'il voulaient, en une heure ils auraient pillé le château. Pauvres gens!

Fanchette était demeurée debout contre la porte, drapée dans son peignoir de soie, comme une Japonaise.

— Élie, dit-elle, allez chercher votre père et descendez : votre place est à côté de mes frères.

Élie, tordant silencieusement sa moustache, se retourna vers l'apparition qui parlait ainsi.

— Mais pas du tout, repli qua-t-il en souriant, cela s'adresse exclusivement à nos associés. On n'a pas crié « Vive les Martin d'Oyse! » que je sache, Fanchette.

— On a eu tort, dit Fanchette,

— En tout cas, reprit Elie, nous ne pouvons enlever à vos frères le bénéfice entier de cette cérémonie. Ils devront embrasser bel et bien les deux petites et lancer leur harangue.

— Ce n'est pas juste, dit Fanchette fâchée. Qu'ont-ils fait pour les ouvriers, mes frères, à côté de vous?

— Vos frères ont apporté de l'argent qui a remis la filature à flot, c'est bien naturel qu'on voie en eux des sauveurs, c'est bien naturel, Fanchette.

— Madame Martin d'Oyse est la marraine de la moitié de ces enfants, elle les visite, elle travaille pour eux. J'ai vu ses cadeaux. Mes frères, eux, ont fait régler tout le travail aux pièces. Voilà ce qu'ils ont fait pour les ouvriers. La production du coton filé a presque doublé : les salaires ont augmenté en proportion, bien entendu. C'est d'avoir été acculés au maximurh d'effort, que ces gens sont si reconnaissants.

— Fanchette a un peu raison, dit Cécile conciliante, ce n'est pas très chic pour vos parents, ce qui se passe là ce matin, Elie. Ils ont beau crâner, je suis sûre qu'ils trouvent la pilule amère.

— Oh! mes parents... fit Elie.

Cela voulait dire : « Ils sont au-dessus d'une mesquine jalousie. Voilà longtemps qu'ils connaissent l'humanité. » Enfin tout un ensemble de propositions stoïques. Mais cependant, il finit par laisser en tête à tête les deux cousines pour aller rejoindre son père et sa mère dans leur chambre, derrière le balcon

La petite fille, en bas, achevait, en précipitant son débit pour être débarrassée plus

vite :

c( ... Aussi, le jour qui nous rappelle votre arrivée dans la vallée est-il un jour de fête que nous voulons commémorer par cette plaque d'argent, fruit de notre cotisation, où nous avons fait graver cette date inoubliable. »

Là-dessus, le plus vieil ouvrier, celui qui donnait le coton à manger aux batteuses voraces en le prélevant sagement sur plusieurs balles différentes pour qu'il fût unifié dans l'œsophage monstrueux, gravit le perron, soutenant de ses deux mains en plateau la plaque d'argent gravée à Rodan par les soins de M. Sauvage. Les Alibert la prirent et l'observèrent en hochant la tête. Puis ils

embrassèrent le vieux, et un tonnerre d'applaudissements se mit à gronder, se prolongea, ne finissait plus. Tous les domestiques étaient rangés dans le parc, à une petite distance, pour voir ; et le jardinier, la face benoîte, son râteau à la main, l'agitait doucement à la manière d'une faux, pour inviter les gens à descendre quand ils escaladaient les pelouses et menaçaient les jeunes, corbeilles.

Au bruit de ces applaudissement qui commençaient à témoigner de l'ivresse de la foule, M. Xavier, là-haut dans la chambre, derrière le balcon, regarda sa femme et son fils avec un petit sourire philosophique. A ce moment Samuel Alibert devait sans doute imposer silence aux manifestants et faire signe qu'il allait parler, car on vit d'ici les contremaîtres calmer le délire des ouvriers, d'un geste onctueux de la main. Les chapeaux des femmes se redressèrent, un silence absolu se fit : on allait entendre la réponse des Alibert.

Les châtelains se demandaient ce que pourrait dire Samuel, car, hommes de bien tous les deux par raison, et justes naturellement, jamais les Alibert n'avaient connu

devant le matériel humain, dont la volonté assujettie pouvait, selon ses soubresauts, faire ou défaire leur fortune, la tendre émotion qui étreignait à chaque instant le cœur des Martin d'Oyse. Un sentiment puissant liait ceux-ci à leurs ouvriers. C'étaient, pour beaucoup, les enfants de ceux qui travaillaient déjà chez M. Béchemel il y a trente ou quarante ans. Une sorte de douce féodalité s'était établie. M. Xavier s'émouvait devant les femmes qui avaient à peiner trop dur. Il connaissait le nom de toutes, leur famille, le nombre de leurs enfants. Leur moralité le préoccupait. Il était plein de désirs impuissants devant la pauvreté sordide de leur vie qu'il aurait voulu transformer, et elles, non. Il les aimait tous, vieux et jeunes, hommes, femmes et enfants, pour ce qu'ils concouraient si docilement à sa besogne. Les Alibert, eux, voyaient simplement des machines vivantes envers qui leur dignité commandait de se montrer équitables. Et c'était à Samuel qu'échoyait aujourd'hui la chance unique de leur parler dans une minute d'enthousiasme. M. Martin d'Oyse savait bien ce qu'il aurait dit, lui ! Son cœur débordait. Il aurait profité de ce renouveau

sentimental pour prononcer là les paroles inoubliables, les mots de feu qui marquent à jamais. La masse et lui auraient conclu un pacte affectueux après lequel aucun malentendu n'aurait été viable. Eh bien, nn, il ne pourrait rien dire. On ne peasait pas à lui : c'était des Alibert que voulait cette foule capricieuse. Et, en effet, la voix gutturale de Samuel résonnait en bas sous le balcon. Les Martin d'Oyse prêtaient l'oreille, passionnément. Ils recueillirent des bribes :

« Nous n'avons rien fait en comparaison de ce qui nous reste à faire pour vous. . . Et c'est alors que les maisons ouvrières... Un esprit de discipline... La prospérité de la filature... Un personnel sur lequel nous fondons toute notre espérance... »

Un nouveau crépitement de mains claquées, des cris, des acclamations, des vivats, avertirent les Martin d'Oyse que le discours de Samuel était fini. Les mots de « Vive messieurs Alibert! » devenaient une clameur qui se propageait et sortait, un peu à contretemps, du tronçon de la foule resté là-bas sur la route. Cependant, les Alibert dirent un mot. Alors on entendit crier : « Vive messieurs Martin d'Oyse ! »

M. Xavier demanda :

— Faut4l nous mettre au balcon?

— Je le crois, dit Élie, sans quoi nous aurions l'air de bouder contre la fête servie à nos associés.

Quand la foule vit ces messieurs au balcon et, derrière eux, le peignoir blanc de madame, elle acclama ses anciens maîtres. Madame Martin d'Oyse dit :

— Pauvres gens !

Élie remarqua :

— Oh! dans l'état d'esprit où ils sont, on pourrait mettre à la fenêtre le petit fox de Cécile, ils crieraient aussitôt « Vive Bobby ! »

M. Xavier fit un signe au jardinier, qui monta prendre ses ordres. C'était qu'on permît aux ouvriers de se promener dans le parc tout le matin. Le jardinier se rembrunit, mais fit la commission. Alors la foule se répandit timidement dans les allées. Sam et Freddy descendirent du perron et se mêlèrent aux ouvriers. M. Martin d'Oyse dit à son fils:

— Nous ne sommes plus rien ici.

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