‹ Les couteaux d'or [microforme]Chapitre 13 sur 22 · VOU · texte numérisé non relu

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En outre, l'offre étourdissante du vicomte Henri éveillait violemment sa cupidité.

Mais un homme établi! faire un plongeon dans ces bas-fonds hasardeux où grouillent les échappés du bagne!

—À six heures, je serai chez moi, dit Henri qui se dirigea vers la porte de la rue. A six heures, je saurai probablement si c’est trois ou quatre...

—En somme, interrompit Benoît qui allait se familiarisant peu à peu avec l’idée de l'affaire; quand il y en a pour trois...

—Nous y sommes! s’écria Henri ; j'aime les gais coquins... Outre cinquante mille écus, je te promets un beau cadeau pour le jour de mes noces!

— Voilà quelque chose d'étonnant !dit Benoît ; Vous avez la chance tout de même... que ces dames de Bois-

trudan n’aient pas reçu une seule lettre des Talbot, depuis le tmps!.,.”

Le vicomte sourit.

“Toi qui faisait si bien sauter la coupe à l’écarté, répliqua-t-il, tu ne devines pas?

—Vous avez fait sauter les lettres ?”

Henri mit la main sur le loquet de la porte, mais il se ravisa.

“Le jardin a une sortie par derrière, je crois? demanda-t-il.

—Sur la rue Saint-Jean, répondit Benoît.

—Prends la clef et recorduis-moi.”

Le propriétaire obéit. Il n’était pas fâché d’avoir un compagnon pour entrer dans son parc et appeler Mohican, car il gardait un vague espoir.

Mobhican, ce terrible gardien, tué par un seul homme sans qu’il ait eu le temps de pousser un hurlement de détresse ! ceci lui paraissait à bon droit un fait invraisemblable. =

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Ils passèrent tous deux dans la salle à manger don la porte-fenêtre s’ouvrait sur le jardin.

Du seuil où il s’arrêta, Benoît jeta son regard perçan! à la ronde”

Tout était silence et immobilité.

Au premier aspect, nulle tache ne se montrait sur le blanc tapis de neige. |

“Tay, vieux! tay, Mohican !tay, tay, tay! ;

—S’il vous a entendu appeler le chien Mohican, dit Henri, il a dû rire en l’étranglant... L’Indien a eu ln petite pièce avant la grande.

—Par où serait-il entré? murmura Benoit, par où serait-il sorti?... son passage aurait laissé des marques. —Qu'’est-ce donc que cela? demanda le vicomte.

Son doigt désignait une petite éminence au centre de la pelouse qui faisait face à la porte-fenêtre.

—Je ne sais pas, balbutia Benoît qui pâlit.

—Ce doit être le tombeau du pauvre Mohican, dit le vicomte. où

Benoît s’élança et se mit à déblayer des deux mains. Le poil fauve du grand chien se montra bientôt sous la neige.

Benoît se releva.

Malgré le froid qu’il faisait, son front était tout inon. dé de sueur.

Ce n’était pas l’idée de son chien mort qui le tenait.

I] était là, dit-il à voix basse, à vingt pas de ma fe. nêtre... il pouvait me voir !”

Un tremblement agitait tous ses membres.

“Allons, mon bon, dit Henri, vous ne pouvez plus douter... Ce soir, vous aurez du monde ici et vous barricaderez vos volets... n’oubliez pas que je vous attends à six heures... Au revoir!”

Ils traversèrent le jardin; Benoît ouvrit la porte. Te vicomte sortit.

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Une fois, dans la rue Saint-Jean, il jeta à droite et à gaucke un coup 4’oeil soupçonneux.

La rue était déserte; le vicomte remonta son collent de fourrure de manière à cacher son visage.

Au lieu de rentrer, Benoît fermait la porte en dehors

. à double tour.

—Je comprends, fit Henri, nous avons décidément peur... nous ne Vouions pas rester là dedans tout seul et nous allons nous mettre à la besogne... C’est au mieux... À tantôt!

Il se mit en marche à grands pas vers la rue des Saussaies pour gagner la barrière Montmartre.

Benoît tira de sa poche un bonnet de laine qu’il enfonça sur ses yeux. 11 partit avec son costume de maison: veste étoupée, pantalon à pied,, gros sabots fourrés de peau de mouton, et tourna la rue Saint-Denis pour descendre vers la plaine.

“J’ai fait de fameux détours bien souvent, pensa-t-il avec mélancolie, pour ne point passer devant le cabaret du père Soulas, où les anciens se réunissaient. je craignais d’être reconnu... Maintenant, il faut que je me fourre là-dedans jusqu’au cou !”

Quelque vingt minutes après, il entrait dans un petit bouchon isolé, situé en dehors des fortifications, sur le prolongement de la rue des Poissonniers.

Il y ävait là des gens qui buvaient et qui fumaient.

L'arrivée de Benoît fit taire tout 2 monde.

“Une poire de picton !” dit-il en s’asseyant tout seul à une table.

Et quand il eut bu:

“J'ai la vue basse, les cameros! reprit-il; si j'avais apporté mes lunettes, je reconnaîtrais bien quelque vieux zig parmi vous.”

On le regardait avec une défiance croissante.

L’homme qui lui avait servi sa bouteille n’était pas le père Soulas; Benoît demanda de ses nouvelles.

“Il a changé d’air, lui fut-il répondu sèchement. —Pour combien de temps ?

—1l est cocarde (condamné à perpétuité, répliqua le cabaretier.

—Tant pis, le pauvre bonhomme!... Janet Durieux est-il ici ?

—Janet Durieux l’a montée.

—Pas possible !... et le Rémouleur ?

—Le voici, le Rémouleur, dit une grosse voix au foni de la salle,

En même temps, un grand gaillard déhanché, vêtu d’un paletot noisette boutonné dé fond en comble, mai: pas assez pour cacher l’absence de la chemise, sortit de: rangs et vint se placer devant Benoît.

—Que lui veux-tu au Rémouleur? ajouta-t-il rudement.

—Un ver:e! dit Benoit.

Son regard se tourna vers la porte. Deux ou trois coquins à mines ultra-patibulaires interceptaient déjà le passage.

—{L’est, ça, fit Benoît avec calme, ne laissez plus entrer personne.

—Ni sortir! ajouta le Rémouleur d’un ton significatif.

Benoît emplit les deux verres et en offrit un au bandit en disant :

—Eh bien! ma vieille, c’est pourtant vrai que je ne t’aurais pas reconnu ! :

Le Rémouleur repoussa le verre.

—Je ne bois qu'avec les amis, répondit-il fièrement, je ne t’ai jamais vu.

—Elle est boñne! s’écria Benoit, qui ôta son bonnet ; approche ici voir.

Il lui glissa quelques mots à l'oreille.

—Poivre et Sel! fit le Rémouleur en reculant ; oh hé!

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Il prit le verre et le vida d’un trait.

Les habitués du cabaret qui étaient trop jeunes coquins pour se rappeler Lampion dit Poivre et Sel, etc. se remirent à causer et à boire.

Une demi-douzaine de vétérans s’approchèrent et entourèrent Benoît, qui demanda quatre litres d’un coup, et qui reprit, après avoir échangé à la ronde quantité de poignées de mains:

— Etes-vous rentiers, vous, à présent ?

—S’en faut !

—L'ouvrage va-t-elle ?

—Pas fort.

—Combien que vous coûtez?

—Pas cher !

—Des verres pour tout le monde et bavardons.

Le lecteur nous saura gré de n’avoir point abusé de l’argot dans cette scène, que nous abrégeons du reste le plus possible,

On bavarda. Benoît choisit quatre belles paires d’escarpes, et promit deux mille francs à chacun pour quatre homme proprement descendus. Benoît ne se réservait pour sa part, comme on le voit que cent trente mille francs sur les offres prodigues du vicomte.

C’était de l’honnêteté.

Le Rémouleur et ses compagnons eussent topé à moitié prix et même à moins.

Benoît fut reconduit en triomphe et embrassé d’importance,

Il donna l’adresse de sa maison et se retira en disant :

“Ce soir, à cinq heures.”

Or, au moment où Benoît était entré dans le bouge du père Soulas, la respectable compagnie était en train

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de s'occuper d’une autre affaire, Voici de quoi il s’ag sait :

Le Rémouleur avait découvert à Montmartre u maison habitée par un homme seul, et qui n'avait po garde qu'un chien.

Le chien n'était Pas un ennemi méprisable, mais « pouvait en avoir raison.

L'homme rouchait à l’abri de bonnes barricades, devait être bien armé, mais le bruit public disait qu’ avait ses économies chez lui; c'était un grigou

Une véritable aubaine !

La maison s'appelait la villa du Bel-Air; l’homm avait nom M. Benoît.

Quand Benoît fut hors du cabaret, après avoir laiss son adresse, tous les bandits se regardèrent ébahis. Puis le Rimouleur commença un pas de cachuch: autour des tables; puis encore tous les membres de |. digne association se prirent par la main, et une ronik folle souleva des ruages de poussière dans la salle basx du bouge.

Vers cette même heure, M. le vicomte Henri de Villiers, qui avait pris un fiacre à la barrière, descendait dans la cour de son hôtel.

Son valet de chambre lui dit:

“Deux messieurs attendent monsieur le vicomte au salon,

—lls s'appellent ?

Ils ont refusé de me dire leurs noms... L'un d’eux m'a affirmé que monsieur le vicomte leur avait donn rendez-vous.”

Henri ôta sa pelis:e et entra au salon.

Deux messieurs étaient en effet installés près du feu.

Ils se levèrent à l’arrivée d'Henri ; l’un d’eux était le général O’Brien,

“Pardonnez-moi d’avoir forcé la consigne, vicofnte.

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dit-il en s’avançant la main tendue et le sourire aux lèvres,

—Qui me procure le pluisir?... commença M. de Villiers.

—Nous allons causer de cela, cher, repartit le vieux général, anais, avant tout, permettez-moi de vous présenter M. Lemesle.”

M. Lemesle, jeune homme de trente ans, tout de noir habillé, salua par trois fois d’un air digne et rassis.

“M. Lemesle est notaire, ajouta le général en reprenant son-siége près du feu, nous allons tout à l’heure avoir besoin de lui.”

Le vicomte Henri de Villiers salua le notaire à :0r tour.

Le vieux général plia |’ Indépendance belge, qu'il était en train de lire, et la mit dans sa poche: —-

“Je vous aurais attendu comme cela jusqu’à demain matin, dit-il.

—Je suis fort aise d’être revenu, répliqua M. de Villiers, qui réussit à sourire, mais puis-je savoir ?...

—Sans doute, sans doute... je vous aurais attendu de pied ferme, parce qu’il faut absolument que notre acte soit fait avant demain.

—Quel acte, mon cher général ?

—Mon cher vicomte, votre testament.

Henri crut ayoir mal entendu, et se tourna vers le notaire pour réclamer une explication.

Le jeune homme, habillé de noir, s’inclina en silence.

—Maître Lemesle ne sait rien... rien du tout, s’empressa de dire M. O’Brien; il est ici seulement pour prèter son ministère et donner l'authenticité à la chose.

—Mais, dit Henri, faisant un.effort pour garder son calme, permettez!.., Je ne sache pas avoir manifesté la moindre velléité de tester.

Le général cligna légèrement de l'oeil en le regardant et répondit:

—Vous ne vous souvenez donc plus de ce qui s’est passé cette nuit ?...

L’âge du général, son titre, son caractère de loyauté

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chevaleresque donnaient une sorte de solennité À l’é. trange début de cette scène.

Ce ne pouvait être ni un guet-apens, ni une mystification. É ;

—Je vois, reprit O’Brien, sans laisser au vicomte le temps de répndre, que nous avons besoin de causer un peu tous les ceux avant d'entamer la rédaction de l’acte... =

—Je vous assure, interrompit Henri, que nous ne rédigerons rien du tout.

—Capricieux! murmura le général en souriant.

Puis il ajouta :

—Passons, je vous prie, dans votre cabinet de travail

...M. de Mesle aura la bonté de nous excuser. =

M. Lemesle salua encore.

Un jeune notaire muet, qui salue à propos et bien, fait son chemin fatalement, quand même il ne porterait pas de lunettes,

Le général passa son bras sous celui d'Henri et l’entraîna,-bon gré, mal gré, vers son cabinet.

C'était une sorte de boudoir très-joli, très-bizarrement attifé, tout plein d'objets baroques et de riches enfantillages : un vrai musée de vicomte voyageur.

Le général O’Brien promena son lorgr à 1. onde et dit :

—Délicieux !... Mme la marquise doit folle de tout cela. |

—Mme la marquise a beaucoup de goût! répliqua sèchement Henri; veuillez me dire, monsieur, le mot de cette énigme.

— Testament! prononça O’Brien avec beaucoup de gravité.

Henri prit aussi un air grave.

—Monsieur, dit-il. vous êtes l’ami de la famille de Boistrudan... A cause de cela, j'accepte vos façons d’agir en tant que fait accompli... Mais il faut mettre un

termo à ceci: ma patience, comme toutes les choses monde, a des bornes.

Le général s’était assis au coin du foyer.

—J’ai oublié de donner mon journal à ce pauvre ] Lemesle, pensa-t-il tout haut ; C’est un jeune homn d’une discrétion et d’une prudence!.., Quant à vot patience, vicomte, les limites qu’elle a ne m’inquièta point... Nous ne sommes pas ici pour nous dire de douceurs... Veuillez prendre un siège et discutons fro dement, je vous prie... Je me présente chez vous comm chargé des intérêts de M. le comte Albert de Rosen, mo ami.

—Je lai deviné tout de suite, monsieur, répondi Henri, et je suis prêt à vous entendre.

—Ecoutez-moi donc, monsieur le vicomte. .. D’abor deux -mots dexplication sur ma conduite en cette af faire. Il y a déjà du temps que je sais votre histoire Au premier aspect, il semble que mon devoir eût été dès l’abord de prévenir la marquise et de ‘vous faire ex. pulser...

—Monsieur!... interrompit Henri.

—Monsieur ?... je vous demande pardon très-humblement, à l’avance de tous les mots blessants que je pourrai prononcer... Vous, de votre côté, je vous supplie d’y mettre un peu de complaisance en considération de ce fait: que si je voulais prononcer une parole, vous seriez perdu sans ressource.

Henri secoua la tête.

—S’il n’avait fallu Prononcer qu’une parole... commença-t-il.

—Mon Dieu! vicomte, n’égarons point la discussion dès ses premiers pas... Nous avons nos desseins qui nous ont empêché de parler, c’est clair... Mais il est clair aussi que si vous entrez pas dans nos vues de bonne grâce, nous parlerons.

—Quelles sont vos vues ?

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