‹ Les couteaux d'or [microforme]Chapitre 14 sur 22 · COM · texte numérisé non relu

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—Ma visite n’a pas d’autre but que de vous le faire savoir; mais, croyez-moi, laissez-moi mener ma barque à ma guise, sans cela nous ferons fausse route... Je vous disais donc que mon devoir de gentilhomme, en apparence du moins, eût été de vous démasquer dès Pabord. Je le comprenais ainsi ; Rosen a été d’un avis différent et m’a fourni un argument sans réplique : M. de Viiliers, m’a--il dit, n’épousera jamais Mlle de Boistrudan, puisque je le tuerai.

—That is the question!... murmura le vicomte en souriant avec effort.

—Pour moi, reprit le général, la question est tranchée. Rosen vous tuera quand il voudra. En conséquence j'ai gardé le silence: je n’aurais parlé que pour éviter à la noble jeune fille le malheur de lier & vie à la vôtre... Arrivons à l’affaire du testament, car je ne voudrais pas faire attendre M. Lemesle... L'affaire du testament peut changer du tout au tout notre ligne de conduite. Nous avons accordé le duel, nous ne vous le devions pas. C’est de notre part excès de chevalerie. Est-ce avec le duel qu’on punit le vol et le viol?... Ne vous révoltez pas vicomte, vous avez ratifié vous-même, cctte nuit, des qualifications plus sévères... Je vais maintenant plus loin: le duel accordé, vous avez vousmême renoncé à, son bénéfice en prenant la fuite... Nous aurions donc surabondamment le droit de substituer Parme de la loi française à la carabine ou à l’épée. Moi, je le ferais; Rosen y répugne à cause du nom de miss Ellen Talbot qu’il veut garder pur comme l’âme de la pauvre martyre... Mais sa répugnance n’est pas plus illimitée que votre patience dont vous parliez tout à l'heure... Ce droit au combat que vous n’avez plus, nous voulons vous le vendre.

—Ah! ah! fit Henri, au prix d’un testament.

—Au prix d’une restitution... Tout ce que vous possédez est notre dépouille.

—Ce serait là, général, un procès bien chanseux.….

—Devant les tribunaux, peut-être... devant le monde, non. L

—C’est votre opinion... la mienne...

—Excusez-moi, vicomte, si je vous dis tout net que votre opinion ne nous importe peu. Je n’ai pas mission de discuter, mais de menacer. Si vous refusez d’accepter cette base nécessaire de notre négociation, ce soir Mme la marquise saura le nom de l’infâme scélérat.

—Croira-t-elle ?

—Ce soir, en outre, un mémoire rédigé d’avance par le roi du barreau français verra remplies lès lacunes destinées aux noms Propres et sera déposé au parquet de la cour d'appel... Veuillez vous décider,

—Me garantissez-vous que mes cousines de Boistrudan ignoreront l'existence de cet acte? demanda Henri.

—Parfaitement, répliqua O’Brien, puisque nous aurons la certitude que vous n’épouserez jamais Hélène.

—Vous ne tiendrez pas à ma dot, acheva Henri: c’est Juste.

O’Brien le trouva trop résigné; il craignit un piège.

—Je n’ai pas besoin de vous dire, reprit-il avec sévérité, qu’il faut marcher droit... J ’ai de bons yeux.

—Le notaire est à vous, répliqua Henri qui le regardait en souriant que Pouvez-vous craindre ?

—Vous acceptez ?.

—1] le faut bien.

—Vous donnez après testament tous vos biens meubles et immeubles...

—Au comte Albert de Rosen, c’est entendu.

Le vieil O’Brien fixait sur lui ses regards défiants et pleins de surprise.

Le vicomte souriait toujours.

—Monsieur le vicomte, dit 0’Brien, je souhaite pour Vous que vous n’ayez pas d’arrière pensée... nous serions sans pitié.... Quand au nom du légataire universel,

vous avez le choix... Ce n’est pas pour lui-même que Rosen revendique sa fortune... Disposez en sa faveur ou en faveur de miss Ellen Talbot, selon votre fantaisie: ce sera tout un.

Henri réfléchit un instant.

“La fortune est au comte Albert de Rosen, dit-il enfin; c’est au comte Albert de Rosen que je la rendrai.”

0’Brien se leva et alla chercher le jeune M. Lemesle, notaire. Celui-ci libella séance tenante un testament rédigé selon toutes les règles de l’art.

Il le lut à haute et intelligible voix.

—Avez-vous quelque objection à faire ? demanda le général.

—Pas la moindre, répliqua Henri.

— Alors, signez.

—Très volontiers.

I prit la plume et signa d’une main ferr +,

Le général saisit le bras du jeune nota , :t l’entratna dans l’embrasure d’une ienêtre.

—Cet homme me trompe! dit-il, j’en ferais le serment |”

M. Lemesle salua.

—Quelle est la valeur d’un testament pareil ?

—[l est fort comme la loi elle-même. .. m.'

—En ce cas le vicomte est lié.

—Mille pardons, je n’ai pas achevé... mais, allais-je ajouter, d’ici à une demi-heure, M. le vicomte peut faire un second testament qui annule celui-ci dans toutes ses parties.”

Le vieil O’Brien ne fit qu’un bond jusqu’au foyer. Il prit le papier timbré et le déchira en morceaux.

—Que faites-vous ?demanda Henri qui se renversait à son tour dans une bergère.

—M. Lemesle, monsieur Lemesle ! s’écria le vieux général, n’y a-t-il pas un acte qu’on ne puisse ainsi détruire après coup? :

—$i fait, monsieur... plusieurs actes... je vous ci terai entre autres la donation entre-vifs.

Le général interrogea Henri du regard.

— Vous n’espérez pas, répondit celui-ci, que je me dé pouille de mon vivant, je pense ?

—M. le vicomte tient absolument à ne se dessaisir qu'après décès? demanda naïvement le notaire.

—Autant que posible, repartit Henri en riant.

—Alors, dit le notaire, il n’y aurait qu’un moyen: ce serait une vente fictive à fonds perdu, consentie par M. le vicomte...

0’Brien regarda encore Henri. Celui-ci répliqua d’un air dégagé:

—Faites l’acte de vente et finissons-en : cela m’ennuie!

—Ce n’est pas cela, pensa le général; il y a une autre porte de derrière!

—Réfléchissez, mon cher monsieur Lemesle, reprit-il tout haut... avec un acte semblable, nul moyen de se dédire ?

—Nul moyen, général : c’est ce qu’on appelle un contrat.

—Mais pourquoi diable riez-vous alors, vous? s’écria le vieux soldat qui se planta, les bras croisés, devant Henri,

—Vous me permettrez de garder ce secret pour moi, répliqua le vicomte.

Et, s'adressant au notaire, il ajouta :

—Allons, monsieur, veuillez dresser l’acte.”

M. Lemesle se mit incontinent en besogne, mais il fallait ici des détails. On spécifia soigneusement les

prit dans un acte séparé, sous forme spéciale ; après quoi M. de Villiers écrivit une contre lettre où il déclarait

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renoncer aux arré des rentes viagères, stipulés aux deux contrats. ,

En quittant la plume, il se leva et offrit la contre lettre avec les deux contrats au général.

—Cela vous suffit-il, monsieur ? demanda-t-il.

Le général eut bien encore un moment d’hésitation ; son regard consulta le jeune notaire, qui ne manqua pas cette occasion de saluer,

. En fin de compte, il fut obligé de répondre affirmativement. :

—Monsieur, lui dit alors Henri de Villiers qui s’effaça ostensiblement pour le laisser passer, si je vous re-

tenais, je craindrais d’abuser... Vous êtes engagé

d'honneur à ne rien tenter contre moi auprès de ces dames,

Le général se dirigea vers la porte, suivi du notaire qui salua.

Avant de passer le seuil, il se retourna pour dire:

—Je garde quelque chose sur le coeur, monsieur le vicomte, mais je vous surveillerai !

Le notaire salua et ils sortirent.

Si nous mentionnons les saluts réitérés de ce jeune officier ministériel, ce n’est pas pour en faire un objet dé risée. La politesse est une noble qualité. Ilya d'autres notaires gras qui ne saluent pas du tout. Les avoués de la jeune école qui portent des pantalons à carreaux, gardent volontiers leurs chapeaux sur la tête. Il faut pour les décoiffer, un dossier ou une badine.

Le vicomte, resté seul, s’assit à son bureau et prit dans un de ses tiroirs un portefeuille fermant à clef.

—1]l faut que le contrat de mariage soit signé avant ce soir, dit-il en ouvrant son portefeuille.

Dans ce portefeuille, il prit une lettre écrite sur un papier très-mince, et portant le timbre des Etats-Unis d'Amérique.

C'était une lettre d’Ellen Talbot-adressée à Hélène d Boistrudan.

Le vicomte l’avait payée fort cher, ainsi que plusieur autres, à un vieux coquin, nommé Gontier, très bon do mestique, qui servait les Boistrudan depuis quarant ans.

Gontier livrait ainsi à M. de Villiers, moyennant fi nance, toutes les lettres qui portaient le timbre améri cain.

—Je veux relire le passage, pensait Henri ; Ellen vi vra plus longtemps que Rosen... Cet acte qu’ils em. portent vaut le bon billet qu’avait La Châtre.

Il parcourut rapidement de l’oeil la première page de la lettre, puis la seconde.

En tête de la troisième il lut :

“... 11 est si généreux et si grand! malgré l’énormité de ses griefs, j’ai obtenu de lui qu’il ne tuerait#pas mon dernier espoir. Tant que le père de ma fille vit, il peut nous revenir... Rosen a fait serment qu’il ne prendrait pas la vie de son ennemi, tant quf’l y aurait espoir de retour...” Ù

Henri repassa deux ou trois fois ces quelques lignes avec attention.

—Ce fou mourrait plutôt que de trahir son serment! murmura-t-il; que je voie son visage et tout est dit!

—Maïis s’interrompit-il, le texte est formel : tant qu'il y aura espoir de retour... Nous rétarderons la signature du contrat ; car ce contrat enlèverait tout espoir de retour... Le délai ne sera pas long, et, suivant toute

‘ apparence, la journée de demain verra bien des choses!

Il sonna son valet de chambre. |

—Je n’y suis pour personne, dit-il, excepté pour M. | Benoît qui viendra sur les cinq heures. : |

L’hôtel du vicomte avait un jardin; dans le jardin le: vicomte avait établir un tir.

Malgré le froid, il passa une bonne partie de la jour-

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née à viser la cible, tantôt au pistolet, tantôt à la carabine.

Sa main n’avait rien perdu ; son coup d’oeil était.toujours"perçant et juste. Il rentra vers la tombée de ta brune, content de son adrese. M. Benoît se fit annoncer presque aussitôt après.

Si Henri n’avait pas entendu son nom tomber de la bouche du valet de chambre, il ne l’aurait point reconpu.

M. Benoît était grimé comme jamais propriétaire ne le fut. .

C'était à faire croire qu’à tous ses autres métiers il avait joint jadis celui de comédien: ses cheveux, que nous avons vus grisonner cette nuit, brillaient maintenant plus noirs que l’aile du corbeau. Il avait des favoris Windsor, vulgairement dits côtelettes, ébouriffés comme il faut, et où la teinture à la minute avait passé (eau arcadienne, Mme Saint-Isidore, Palais-Royal, ne doit ses nombreux succès qu’à son talent, expédie à l’étranger, se transporte à la campagne). Son front et son visage avaient subi une lessive nécessaire ; son linge était propre ; il se tenait droit dans un costume tout neuf.

Il avait rajeuni de dix ans.

—AÀ la bonne heure! ’sécria Henri; à Fontency, nos cavaliers français avaient tous des chemises de linon garnies de dentelles. Vous vous êtes fait beau pour la bataille, ami Benoît.

—Pensez-vous que ce coquin de Towah me reconnaftrait? demanda Benoît.

-—J’affirme le contraire! vous êtes superbe et votre bonne mine me le ‘confirme dans une idée que j'avais... Voulez-vous que je vous présente à Mme la duchesse de Rivas?

—Moi!... fit le propriétaire étonné.

—Son mari est ce marquis de Concha dont nous par-

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lions tout à l’heure, et que j’ai connu au nouveau Me que... Il a pris le titre de duc de Rivas...

—À quoi cela servirait.il Pdemanda encore Ben:

—À bien des choses... Mais d’abord avons-nous r hommes ?

—Huit gaillards de toute beauté: quatre pour vo quatre pour moi!

—On peut compter sur eux ?

—Je les ai choisi moi-même.

—Et vous les payez bien ?

Benoît prit un air mélancolique.

—1l fallait se fendre! soupira-t-il; ne me parlez p: de ça... jy serai du mien!

—Où les trouverons-ñous ? demanda encore le y comte.

Benoît soupira plus fort.

—W’ai été obligé d'introduire le loup dans la bergeri répliqua-t-il; mes huit drôles sont chez moi, rue Sain! Denis, à Montmartre... Du moment que ces gens-| savent le chemin de ma villa, je n’en veux plus, vou sentez bien... mon: parti est pris: après l'affaire, j vendrai tout là-bas et je m’expatrierai.

—Vous quitterez la France ?

—WJ’irai à Belleville ou à Montrouge acheter un autr terrain et bâtir d’autres chalets.

—Ce qui m’étonne, dit le vicomte, c’est que vous le avez laissés seuls chez vous? =

—Cela m'étonne bien aussi... mais qu’en faire?... D'ailleurs, il eût toujours fallu les introduire cette nuit pour guetter Towah... Tout est barricadé; je leur ai fait un bout de morale ; ils mont promis de se tenir tranquilles. . .. Et puis, ils auront de quoi s’occuper. Dès neuf heures, je veux que mes quatre à moi se met-

tent en embuscade dans le jardin... Towah reviendra : c’est clair... Savez-vous l’idée que j'ai eue? Je lui ai

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fait creuser une fosse au milieu de la pelouse, à la place où nous avons trouvé Mohican sous la neige.

—Bonne idée! dit Henri, mais parlons affaires: il faut que je dîne et que je dorm:, car nous aurons de la besogne cette nuit... Vous allez acheter un domino pour vous, deux dominos pour les deux plus robustes de vos hommes, deux habits complets de livrée pour les deux autres.

—Quelle livrée ?demanda Benoît.

— N'importe laquelle!.. marron sombre avec boutons blancs de fantaisie... un cocher et un valet de pied. Cela fait, vous louerez un lendeau et deux bons chevaux... Si on ne veut pas vous louer sans cocher, vous acheterez,

—Il faut de l’argent pour tout cela, grommela Benoit. ”

Henri lui tendit on portefeuille.

—Vers six heures de nuit, reprit-il, le landau, conduit par deux de vos hommes, et renfermant les deux autres, viendra prendre la file le plus près possible de l'ambassade...

—Et puis ?

—L’est tout pour le moment... Cette nuit, au bal, je vous dirai ce qui vous reste à faire.

Il sonna et demanda son dîner. Benoît sortit pour faire ses emplettes.

M. le vicomte mangea d’assez bon appétit, après quoi il fit un somme, suivant l’héroïque coutume de tous les grands capitaines à la veille d’une bataille.

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A l'heure où M. de Villiers et son fidèle Benoît can saient dominos, landau et livrée, on parlait aussi livré = voiture et dominos dans la modeste demeure du géné ral Daniel O’Brien, située rue d'Amsterdam, non loin 4 la barrière de Clichy.

La maison du général avait un petit jardin, comme presque toutes celles de ce quartier nouveau. A lex. trémité du jardin, un pavillon s'élevait au centre d'un bouquet d’arbres ; derrière le pavillon, une porte de :or. tie donnait sur la rue de Bruxelles.

Il y avait trois jours que George Leslie occupait la principale chambre du pavillon.

Le vicomte Henri avait eu raison de dire à Benoît lors de leur entrevue à la villa du Bel-Air, que la police elle-même aurait eu quelque peine à découvrir Towah, le Panie, Jusqu'à nouvel ordre, en effet, Towah n'a yYait besoin ni de caverne, ni de forêts pour dépister la police:

Towah demeurait aussi dans le pavillon.

Il avait choisi un trou nu, Où il dormait, le jour, dans Sa Couverture.

Il ne sortait que la nuit.

Prseonne ne l'avait jamais vu entrer ni sortir. Les servitcurs du général eux-mêmes ignoraient sa présence.

La nuit, Towah se glissait hors du pavillon sans dire gare, passait par-dessus le mur, pour ne point demander la clef, et ne reparaissait qu’aux premières lueurs du matin.

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George Leslie avait complètement échoué dans ser forts pour lui faire modifier son costume. La fier.e à. l'Indien s’était révolté contre toute idée de déguisement. L: s'en allait pie” nus avec sa couverture drapée et sa mèche de cheveu, plantée comme un panache au milieu du crâne, L

Mauvaise tenue, il faut l’avouer, pour errer la nuit dans le rues de Paris, pleines de rondes et de patrouilles. Mais aucune ronde, aucune patrouille ne pouvait se vanter d’avoir aperçu Towah, depuis trois nuits qu’il rôdait à sa guise, Malgré la neige qui étouffait, comme un tapis épais, le pas des surveillants nocturnes, Towah les devinait de très loin.

Là-bas, dans la grande herbe des prairies, les Indiens marchant sur le sentier de la guerre font encore bien moins de bruit que nos sergent de ville dans la neige.

L'oreille de Towah, subtile, aiguisée, toujours attentive, le mettait à temps en éveil. Le pas de ses pieds nus ne produisait aucun bruit. A l’occasion, quand il lui plaisait de se tapir dans un coin, sa couverture se confondait parfaitement avec le ton des vieilles murailles.

Mais que faisait-il, ce pauvre Towah, sous les reverbères parisiens? A quoi nous servait chez nous son ouïe subtile, sa vue perçante? A se garer, sans doute, mais voilà tout. Pour attaquer, ici, les armes lui manquaient. Il était perdu complètement au milieu de ce monde nouveau; il n’avait point le fil conducteur qui guide nos pas, tantôt bien, tantôt mal, dans l’immense labyrinthe. -

la première nuit, il avait cherché dans la neige la trace de MGhican, son ennemi.

Dans ces grands sentiers, comme il appelait nos rues, la trace de Mohican devait se trouver quelque part. Il connaissait si exactement l’empreinte du pas 2 Benoît, qu'il jugeait impossible de se tromper.

Mais dans ces grands sentiers il y a des milliers d'en pleintes qui se superposent et s’effacent les unes les au tres.

Il faut le désert pour cette chasse à l’homme. Jx la première nuit, Towah rentra découragé.

Il passa la seconde à guetter les passants et à regar. der sous les persiennes, partout où se montrait une lueur; ce moyen ne lui réussit pas mieux que l’autre.

Sa troisième nuit, commencée sur le quai d'Orsay, où nous l'avons trouvé dans l’embrasure de la porte basse du jardin de Boistrudan, devait aboutir à un succès in. espéré. ,

Towah savait où trouver Mohican, et désormais Mohican appartenait à Towah.

À l’heure où nous entrons chez le général O’Brien, Towah était dans son trou, couché tout de son long sur le sol. Le général et George Leslie s’entretenaient dans la chambre voisine, éclairée par une seule lampe, dont la jumière, projetée jusque dans le trou, frappait obliquement la face de l’Indien. 1] avait les yeux fermés; ses traits hâves ct marqués d'anciens tatouages portaient en outre la trace de deux profondes morsures.

Le chien Mohican s’était vengé avant de mourir étranglé. -

—Ïl y a une porte de derrière, disait le vieux général, qui gardait cette idée fixe depuis son entrevue avec le vicomte ; faites bien attention qu’il y a une porte de derrière !

—Nous y mettrons le VETTOU, répliqua George Leslie €n parcourant les papiers que Daniel O’Brien venait de lui remettre,

C'était l'acte de vente à fonds perdu avec la contrelettre. S

—Je ne suis pas très fort en affaires, reprit Leslie: M. Lemesle vous a-t-il bien affirmé que cela suffisait ?

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—Parfaitement... Mais le vicomte a une porte de derrière.

—Je vous dis, cher ami, que nous la condamnerons.

Il y eut un silence, pendant lequel George examinait les papiers en rêvant.

— Voici qu’Ellen est riche... murmura-t-il.

—Si le vicomte meurt avant vous, amenda O’Brien.

—Le vicomte mourra avant moi!... Il faut que la fille d’Ellen ait tout le bonheur que Dieu peut donner aux mieux aimées parmi ses créatures... Je vous remercie de tout mon coeur du cordial appui que vous m’avez prêté en cette occasion...

—Begorra! ma boucha! comme nous disons là-bas en Irlande, s’écria le vieil O’Brien, j'en aurais fait dix fois plus pour vous obliger, mon cher enfant, mais il yen a bien une part pour ::a petite Hélène dont je raffole.… L'idée que ce coquin de vicomte pourrait être son mari.

—Soyez tranquille!... voulut interrompre George.

—Je suis tranquille, corbleu!... attendu que je l’assommerais plutôt de ma propre main!... A présent, mon jeune ami, donnez-moi un bout de rôle à étudier... Qu’allons-nous faire ?

George plia ses papiers et les mit dans son portefeuil. le.

—Si vous aviez une fille, général, dit-il avec une certaine émotion dans la voix, répondez-moi bien franchement, me la donneriez-vous ?

—Mon fils est mort, prononça le vieillard lentement et d’une voix pleine de tristesse; voilà déjà bien des jours que je suis seul en ce monde... George, je vous aime depuis la première heure où je vous vis... Au lit de mort de mon pauvre enfant chéri, nous parlâmes de vous; il me dit: “ Vous le reverrez, père, “il sera votre fils...” Vous souvenez-vous, George, un soir que je vous rencontrai seul et bien triste le long du quai du Louvre?... Nous nous accoudâmes sur le parapet: je

vous dis: “ Allons, corbleu ! jeune homme, épanchez-mo; ce coeur-là tout de suite, ou je me fâche!. . .”

—Oui, myurmura Leslie en souriant, je me souvien: de cela... digne homme! excellent ami!

—Vous me racontâtes votre histoire, George... modestement et timidement ; car vous avez toujours peur, on le croirait, de voler l’admiration de qui vous écoute. Votre histoire n’était pas longue alors, vous n’aviez que vingt ans... Depuis, vous avez traversé la mer, VOUS avez eu d’autres batailles et d’autres souffrances. .. Je VOUS: ai revu après cinq ans écoulés ; j'ai lu de nouveau dan: votre âme blessée... J’y ai cherché en vain la haine, là haine que j'aurais eue à votre place, moi qui suis pourtant, à ce qu’ils prétendent, un honnête gentilhomme ct un soldat loyal... Depuis cinquante ans que je porte une épée, je n’ai jamais trouvé d’homme plus vaillant que vous, Leslie... Leslie, depuis cinquante ansique je cours le monde, je n’ai jamais ouvert un plus beau livre que votre coeur !... Oui, oui, je vous donnerais ma Ile avec bonheur, avec reconnaissance. .. et vous îme faites regretter de ne m'être pas remarié quand j'étais jeune encore, voyez-vous, car j'aurais peut-être une fille en effet, et je serais votre père!

Il avait, en .vérité, des larmes dans les yeux.

George lui remit sa chaleureuse étreinte.

—Me donneriez vous votre fille, demanda-t-il encore alors même que je reviéñdrais en vous disant: Je l’ai tué ? -

—Des deux mains, corbleu!... Et si je voyais que vous aimez ma fille, je vous dirais: Arrange-toi ! cassemoi la tête de ce drôle-là, si tu veux être mon gendre!

—Ah! pourtant, s’interrompit-il, avant de conclure. je prendrais la main de mon ami George... je le pricrais de me regarder dans le blanc des yeux, et je lui demanderais sil est bien sûr de ne plus aimer l'autre...

—Ellen!... murmura Leslie dont la voix prit des

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accents douloureux; non... non... je ne puis plus l'ai. mer | ;

Son front se pencha sur ga poitrine.

Le vieux général secoua la tête.

—Ah çà, dit-il, pourquoi toutes ces questions ?.., je n'ai point de fille...

—Dans notre Allemagne, murmura George, nous sommes poètes... Il se passe en moi quelque chose d’é- ‘range... Avez-vous vu parfois ces deux fleurs jumelles dont les boutons se balancent au bout de‘la tige longue et flexible du rosier Victoria regina ?... Une de ces roses éclot la première; tant qu’elle garde sa fraîcheur et son parfum, l’autre, sa soeur, Cache dans la verte enveloppe du bouton son parfum et le velours orangé de sa corolle. L’aînée se fane, cependant, et tombe ; la seconde s’ouvre, si parfaitement pareille à la morte, que l'oeil charmé se trompe... Ce sont deux fleurs et c’est la même fleur... J’ai eu ce rêve que deux femmes pou- Yaient avoir la même âme... =

—Des rosiers, des corolles, des âmes! grommela le vieux général; j'aimerais mieux-un peu de prose tout bêtement intelligible, mon cher enfant !

George semblait s’éveiller.

—Si vous aviez une fille ? reprit-il.

—Encore! s’écria O’Brien avec impatience.

—Laissez-moi achever... J'ai besoin de votre opinion... Supposez le cas où je vous dirais: J’ai tué cet homme, quoique j'eusse fait serment de l’épargner.

—Vous avez fait serment de l’épargner, vous ! répéta le général qui bondit sur son fauteuil.

—Ellen à un enfant, prononça George doucement ; elle m’a dit une fois: “ Est-ce vous qui rendrez ma fille orpheline ?

—Mais alors, fit O’Brien, quel jeu jouons-nous, sil vous plaît ? -

—Me donneriez-vous votre fille ? demanda Leslie, au

lieu de répondre.

Le vieux général frappa du pied avec colère.

—Je n’en sais rien! grondat-il; que votre sermeni aille au diable!.., Et pourtant, un serment, fait à un: femme !... Ecoutez-moi, George, je vous préviens d’une chose : si je vois que vous allez sans arme à un adversaire cuirassé de toutes pièces, je me retire. .. Vous êtes

homme à faire de la chevalerie mal à Propos, je vous con. nais....

George lui tendit la main.

—Je veux rester digne de moi, dit-il, tandis que son beau sourire éclairait la mélancolie de son visage, digne de ceux qui m’aiment..…. ligne de celle qui m’aimera'

O’Brien arpeniait la chambre à grands pas.

—Je crois deviner qu’une autre femme a chassé Je souvenir de miss Talbot de votre coeur, fit-il brusquement.

—Le souvenir de miss Talbot ne mourra qu'avec moi. répondit George, et pourtant, vous avez raison, j'aime!

—Qui donc aimez-vous ?

—L’autre fleur...

—Ah! écoutez, s’écria le vieil O’Brien, je ne suis ni Allemand ni poète, moi!.., trêve de fleurs et revenons: aux choses sérieuses!... Pour se présenter au combat, il faut pouvoir frapper... Si vous avez les mains liées.

—Toute chaîne peut se briser, dit George en changeant de ton tout à coup. .

—Mon cher général, reprit-il, il est des circonstance: où c’est folie de demander conseil même à son meilleur ami... A l’heure où nous sommes, Dieu seul peut lire dans mon coeur... Pour tranquilliser votre conscience, je puis vous promettre seulement qu’au moment du combat j'aurai des armes. Convenons de nos faits: connaissez-vous bien l’ambassade du Brésil ?

—Le duc de Rivas m’a serré la main deux ou trois fois.

1e Son digne mera !

ssé le sque-

moi.

ime !

—Et la duchesse ?

— C’est une femme belle à miracle, qui parle peu, qui semble fière, que je crois triste. Je la connais plus intimement que son mari.

— Vous m’aviez'dit.

—Que je pourrais vous Procurer un cabinet de toiltte pendant Je bal?,.. Je secrétaire de M. le duc a servi sous moi dans les Algarves : il m'est dévoué.

—L’ambassade a une porte sur l’avenue Gabrielle, aux champs Elisés ? re

—la grille du jardin. N

—Comment se nomme le secrétaire ?

—Vieyra.

—M. Vieyra peut-il vous ouvrir cette grille à un moment donné ? = ——

—Je le crois... Pourquoi ?

—Parce que, demain matin, ni le vicomte ni moi nous ne devons sortir par la porte de tout le monde:

—Serai-je avec vous ?

—Oui.

—Alors, on ouvrira la grille.

—À cette grille, vers quatre heures de nuit, il faut qu'il y ait une. berline de voyage attelée en poste.

—Elle y sera. |

—La berline devra contenir deux carabines à deux Coups, pareilles, avec une douzaine de cartouches.

—C’est done pour demain ?demanda le général.

—Selon toute apparence.

—Nous aurons les carabines et les cartouches.

— Towah ! appela George Leslie.

L'Indien, jusqu'alors immobile comme ces statues couchées sur les tombeaux et qui semblait plongé dans un profond sommeil, se leva tout d’une pièce.

1} resta ainsi, debout et muet, attendant l’interrogation de son maître.

—Combien y at-il d'homme à Montmartre dans Je gis de Mohican ? demanda George.

— Huit, répondit le Panie. :

—Qui doit-on tuer ?

—Celui-ci une fois, répondit Towah en montr O’Brien, moi une fois... . vous deux fois.

Le général ne comprenait pas. George lui serra main et jui dit:

— L'amitié d’un homme comme moi est un fard:

et un péril.

—Je voudrais seulement tenir le coquin face à f: au bois de Boulogne ou ailleurs, répliqua le vi O’Brien ; vingt pas... de bons pistolets... voilà ce ( j'appelle «un duel!

George consulta sa montre.

—En chasse! dit-il Towah; tu marc depuis assez longtemps !

La poitrine de Towah rendit un rauque et profot soupir,

Sa taille sembla grandir tout à coup.

Il glissa sa main droite sous les plis de sa couvert et en retira un couteau long à manche de bois brillan ment efilé comme un rasoir. Il le brandit trois fois dessus de sa tête, puis il se prit à danser en modulan un chant monotone. (C'était l’allégresse sauvage de J’In

dien qui fait son premier pas dans le sentier de la guer re.

hes pieds n

Au moment où son couteau étincelait en rond pour k troisième fois, Towah gagna la porte-fenêtre, et disparu dans la nuit. |

—Cela doit bondir mieux qu’un tigre, dit O’Brien.

Un cri guttural lui répondit du dehors. (Cétait Ti Wah qui, dédaignant, selon sa coutume, de passer par porte, venait d’escalader, d’un seul élan, la muraille dé jardin qui longeait la rue de Bruxelles.

— Nous allons nous séparer, George.

—Ne venez-vous point avec : moi ? demanda le vieil. lard.

mon cher général, reprit dans Je Lo.

—Non... un autre que vous doit me

présenter... Je montrant Æ us donne rendez-vous à deux heures au plus tard... N'oubliez pas le costume hongrois Sous votre dominos.. 1 serra li Songez à la berline et aux armes... Songez surtout à vous-même et tenez-vous sans cesse sur vos gardes, car à fardeau mes ennemis sont désormais les vôtres, et cet homme a fait dessein de vous assassiner, ce à face —Nous sommes à Paris, répliqua le général, je sortile ville. d'ici en voiture... Quoi qu’en disent les romans ci. là ce que vilisateurs, on n’assassine Pas si facilemerf® que cela !.… : Je ne sais Pas ce que vous voulez faire, mon cher George, je sais seulement que tout ce que vous ferez' sera honieds nus nète et loyal. Au revoir. Je vous rejoindrai à deux heures, chez Mme Ja duchesse de Rivas..

profond Ils s’embrassèrent, et le vieux général] se retira, (ieorge commença aussitôt sa toilette ; il était près de onze heures.

uverture George, obligé d’être lui-même son Propre valet de brillam- chambre, tira de Son armoire un paquet et une boîte: le fois au- Paquet contenait un costume mexicain une certaine aodulant richesse, à cause des broderies qui ornaient l’écharpe, la de ln. soubreveste et la culotte, la guer (icorge baisa Ja broderie de lécharpe. —Celle-là ne m'eût point trahi! Murmura-t-i] sans pour hommer Pobjet de ce tendre souvenir, disparu rien. & ‘louce main comme Île d’une sainte!. : ait To avait étalé les différentes pièces de son costume <.# sur des chaises. Avant d’ôter sa redingote, il prit dans aille dé i

& poche une lettre mignonne dont l’éc appartenir qu’à une femme,

Pa

Il la tint un instant entre ses doigts d’un air rêveur.

—Je ne connais pas cette écriture, pensa-t-il tout haut; mais cela concorde trop bien avec le rapport de Towah pour être un piège... Et cependant, qui peut m’écrire ainsi?... Qui donc s’intéresserait à moi dans ce Paris, où je n’ai fait que passer autrefois?...

Le nom d’Hélène vint jusqu’à ses lèvres.

—Impossible! s’interrompit-il, répondant à sa propre pensée; comment Mlle de. Boistrudan saurait-elle? D'ailleurs elle m’a vu hier pour la première fois!... Je suis fou!

Il ouvrit lae lettre qui était ainsi conçue:

“M. G. L. doit être présenté ce soir à l’ambassaie du Brésil; M@G. L. a entamé une lutte inégale. Cette nuit, quatre hommes seront apostés aux abords de lamnbassade : un landau sans armoiries, renfermant de@x dominos, le cocher et le Valetsde pied en livrée brune: ce sont quatre assassins. La personne qui fournit ce ren- &ignement à M. G. L, le reçoit à l’instant même, :ix heures du soir; elle en aura d’autres. M. G, L. a eu tort de parler comme il l’a fait, hier, chez Mme la marquise de B. La personne que M. G. L. a voulu compromettre veut réduire au silence cette nuit, tous ceux qui pourraient divulguer son vrai nom, savoir: le géméral 0’B., M. G. L., le comte A. de R. et l’Indien T.”

A bien relire cette étrange missive, l’étonnement de George devait arriver.à son comble. Qui done pouvait connaître ces détails? George avait reçu la lettre quelques minutes avant l’arrivée du général. Les instructions qu’il avait données à ce dernier s’en étaient ressenties®-

Maintenant que le général n’était plus là, George « répétait involontairement et pour la centième fois cette question :

—Qui a pu avoir reçu ainsi la confidence du vicomte? A supposer que le vicomte se soit ouvert à un tiers dans

ssa le Cette Painx dole: ce » rene, sIX a eu marmpro- IX qui

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rge «, ; cette

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une circonstance si grave, quel intérêt ce tiers peut-il avoir à le trahir?

George fouillait en vain son esprit. Ce problème était pour lui insoluble.

Il remit la lettre dans sa poche ct fit rapidement sa toilette. Sous sa chemise de cotonnade anglaise, brodée de soie rouge, il glissa un couteau renfermé, manche et lame, dans un: gaîne de paille nattée.

Le fameux couteau d’or exibé par le vicomte de Villiers au réveillon de la marquise avait un étui presque semblable,

Comme il allait sortir par la porte-fenêtre que Towah avait laissée entr’ouverte, il vit un objet blanc sur le seuil. I] le ramassa.

C’était un billet à son adresse.

L'écriture était la même que celle de la lettre mystérieuse, j

Le billet disait :

“On n’a pu rien apprendre des projets du vicomte de V... Le landau et les quatre hommes doivent servir sans doute à quelque embûche, Le plus sûr pour M. G. L. serait assurément de ne point aller à l’ambassade brésilienne cette nuit. On s'occupe de sauvegarder le général O°B.”

George s’enveloppa dans son manteau, prit un coupé ruc de Boulogne, et se fit conduire à l'hôtel de M. Le vicomte de Villiers. 2

—Je n’ai toujours rien à craindre, pensait-il, jusqu’à ce que je lui aie montré le comte Albert de Rosen.

Minuit sonnait à la pendule du vicomte quand George fut introduit.

Le vicomte était prêt.

11 portait un costume complet de Golden-Dagger ; le

couteau d’or pendait à son cou par uné magnifique chaîne, 5

—Vous êtes exact, monsieur, dit-il en voyant entrer Leslie,

Tandis qu’ils se serraient la main, il se regardèrent attentivement tous les deux.

C’étaient deux beaux jeunes gens.

Le costume des aventuriers de la montagne alluit merveilleusement bien au teint brun et aux traits aquilins d'Henri.

L’élégance vigoureuse de George ressortait sous sc: habits de Vecino.

—Si nous nous étions rencontrés là-bas, sous ces uniformes ennemis, dit le vicomte, l’un de nous deux fût

reété mort dans l’herbe, cher mensieur Leslie.

—C’est vraisembiable, répliqua George.

Le vicomte le considéra encore un instant en silence,

puis il reprit: ‘!

—Ïci du moins nous sommes alliés... ;

| George s’inclina. Henri sonna et demanda sa voi. ture. | | Avant de partir, il se regarda dans la glace, et, dis- | posant la chaîne qui soutenait son couteau d’ox à la hau- | teur de la ceinture, il dit:

ni —Vous voyez que j’accepte bravement la gageure.… +0! Malgré mon masque, notre homme doit me reconnaître du premier coup d'oeil... :

—Et certes, ajouta George avec un singulier sourire, en vous voyant ainsi costumé, il jugera bien que vous n’avez pas peur de lui!

Une minute après, ils étaient dans la voiture, qui prit le galop vers le chemin de l’ambassade du Brésil.

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C'était une grande fête, annoncée depuis longtemps, et par laquelle Mme la duchesse de Rivas payait sa bien. venue au monde européen. Tout Paris devait y être, comme disent les gens d’esprit qui font les revues de salons dans les” journaux élégants. On avait stipulé dans les lettres d’invit ue, sauf l’habit noir pour les hommes, 1 pour les femmes, tous les cos-

Ceci permettait le domino, cette “oyeuse embuscade du génie dintrigue. Mme la duchesse de Rivas n’était Pas une provinciale, puisqu’elle venait de Rio de Janeiro, mais elle aimait peut-être l'intrigue, :

Pour peu que vous ayez été à Privas ou à Quimper, Vous avez oui parler des intrigues du bal de Opéra. C’est là le paradis des délicieuses intrigantes et des heureux intrigués.

J’ai entendu souvent un monsieur de Fougères qui s'appelait Chesnarde (Tsidore-Antoine quoi, ayant acheté au Ï billet dans le passage vingt-neuf sous, il fu des ris et des amours.

Le croiriez-vous ?au bout de quelque pas, il entendit une douce voix qui mnrmurait à son oreille:

“ Chesnardel !”

Il se retourna.

Cétait un paquet de satin, surmonté d’un capuchon

sous lequel deux yeux ardents perçaient un masque de velours.

M. Chesnardel, ému et légitimement fier d'entendre son nom prononcé si loin de chez lui, dit d’une voix un peu tremblante :

‘“’Serviteur, beau masque.”

Le domina reparti :

“Es-tu toujours bon enfant, Chesnardel ? Ton aînt ressemble-t-il toujours à parrain? Mme Chesnardel te dit-elle encore le soir...

“Enfin, s'interrompit ici Chesnardel, des détail: proprement intimes et qui p:ouvent qu’on sait à Pari: tout ce qui se passe à Fougères !

Les chemins de fer ont enlevé à Paris une partie de son prestige. Pontoise, qui était si loin, vient voir la capitale en se promenant, après dîner. Les intrigues du bal de l'Opéra commençgent à se faner, même pour les gens de Saint-Malo ou de Béziers.

Tout s’en va.

Quand Chesnardel reviendra, cet hiver, au lieu d'acheter un billet et des gants, il prendra huit demi-tasse:

“au Café-Concert pour entendre tous les premiers prix du Conservatoire. |

La cour de l’hôtel, brillamment éclairée, laissait voir aux pauvres diables, ameutés dans la rue du Faubourg Saint-Honoré, son grand perron qui ressemblait à une montagne de fleurs. Au centre de ce parterre étagé, une large’ voie recouverte de tapis, montait au vestibule. I vestibule apparaissait comme le péristyle d’un palais de fée avec ses guirlandes éclatantes et ses milles jets (le lumière. En regardant cela, les pauvres diables avaient les pieds dans la neige fondue; une pluie fine et froile leur tombait sur le dos, mais ils restaient.

Quand nous disions À l’instant que tout s’en va, que tout se fanne, nous sous-entendions une honorable ex-

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ception en faveur du badaud, qui fleurira jusqu’à Ja fin du monde,

Dans le maître escalier, c’étaient des fleurs encore, de ces belles exilées qui regrettent, malgré la chaleur factice de nos serres, le radieux soleil des tropiques. L’air s'embaumait de leurs tièdes parfums.

Au loin, dans les salons, on entendait déjà les préludes de Tolbecque et de son orchest: :

Ce vent du plaisir qui serre si va'nptneu cnx nt Jes

coeurs de dix-huit ans, cette chère ancouisse du b:] "ous êtes vieux si vous critiqueæ" ee mot, vioux et snne mée moire !) cireulait le Jong des ram» < dorées. La mm :50n semblait vivre, la maison en fête, dune s0s miarhres floue

ris, dans ses cristaux étinceiants, dans ses lourdes et splendides draperies.

Les femmes n’étaient Pas arrivées: le : yuvement manquait et les sourires, mais au fond 40 la coupe, vide encore, l'ivresse se cache déjà.

La coupe est belle, toute neuve « ne portant point à ses bords cisélés la trace ternissante des lèvres ; la fête est belle aussi quand elle attend sa première joie.

Ce qui est triste, c’est la coupe humide et renversée ; ce qui est navrant, c’est la salle assombrie ct froide où le matin naissant ne tronve plus que des parfums viciés sous des lustres éteints : Corps sans âme où rien ne reste qu’un désordre immobile autour de l’orchestre muet.

Il était onze heures; le maître des cérémonies, à la tête de son armée, jetait un dernier coup d’oeil connais- “eur et satisfait aux salons.

L’état-major du service faisait sa ronde suprême.

Blanche et ses mirmidons tenaient leur poste d’honneur à la glacière; Chevet, calme et grand comme sa renommée, dominait l'office et préludait aux apprêts du souper...

La toilette de madame la duchesse de Rivas venait de s'achever. C'était une femme de vingt à vingt-deux ans

dans tout l’éclat de sa souveraine beauté. Elle était grande ; sa taille, riche et svelte à la fois, avait une gri. ce incomparable, Sa figure, d’un grand caractère, aux traits purs et hardiment dessinés, éclairait sa pâleur dorée aux reflets de deux yeux noirs comme le jais, large fendus, doux au repos, fiers quand la passion allumait leur prunelle ; deux yeux dont le regard savait accon- Pagner aussi bien le sourire adorable de sa bouche qu’à d’autres heures l’impérieux froncement de ses lèvres ; deux yeux de créole espagnole, ardents ou languide: tour à tour, sous la noire et longue frange de leurs cils toujours beaux, soit qu’une gaieté soudaine les fit étinceler, soit qu’on les vit noyer leur flamme dans la rêverie; des yeux qui faisaient songer involontairement à ces héroïnes du drame castillan, tendre et hautaines. entourées d'hommes agenouillés, mais agenouillées devant un homme!

Mme la duchesse de Rivas avait les cheveux courts.

Elle était coiffée à la Ninon.

Ceci, nous devons le dire, n'allait point avec ces beautés prodigues qui éclataient dans toute sa personne.

C'était une chevelure d’un noir brillant et bleu, si fermement plantée et d’une si luxuriante épaisseur, qu’on se demandait involontairement pourquoi ces boucles opulentes couvraient à peine la chute du cou et la naissance des épaules. On eût voulu les voir onduler eh longues tresses. Il y avait en quelque sorte déception comme au moment où l’oeil s’aperçoit que l’aile d’un bel oiseau captif est coupé. Le fait d’avoir tranché ces boucles merveilleuses ne pouvait s’appeler u ncaprice, c’était une profanation.

Mme la duchesse de Rivas était la femme à la mode. Plusieurs vicomtesses laides avaient fait abattre pour lui ressembler, la petite queue naturelle qui servait à retenir leur fausse natte.

Le faubourg Saint-Germain voyait Mme la duchesse

de Rivas, le faubourg Saint-Honoré se larrachait, la Chaussée d’Antin parait de son nom le programme un peu charlatan de ses fêtes.

On parlait d’elle au Marais.

Ceux qui la connaissaient bien la disaient spirituelle adorablement ; les malheureux savaient si elle était bonne.

M. le duc de Rivas était jeune encore et possédait une fortune princière. A lendroit de ce ménage, la médisance se taisait.

À peine avait-il été remarqué, par ces gens dont le métier est de remarquer tout, que Mme la duchesse de Rivas, si brillante, si enviée, si heureuse, en un mot, portait parfois sur la noble beauté de son visage des traces de mélancolie.

D'où venait cette tristesse? Lä veille encore, personne au monde n’eût pu risquer une supposition à ce sujet, personne, pas même Mme Dalmas et Mile Suzanne, femmes de chambre de Mme la duchesse. Mais ce jour de fête, précisément, un fait singulier s’était produit qui avait rempli de joie l’âme des deux caméristes.

Elles s’observaient mutuellement depuis lors, et la jalousie qui n’est jamais à naître entre femmes grandissait heure par heure chez elles.

Qui devait être la confidente ? Mme Dalmas, ramériste distinguée, ou Mlle Suzanne, femme de chambre artiste ?

D'abord, ni l’une ni l’autre ne voulait partager!

Une duchesse sur qui ue court aucuns bruits a beau donner des gages magnifiques à ses suivantes, ce ne sont jamais là de vraies places.

Pour que la place soit ce qui s’appelle excellente, 11 faut que la duchesse ait quelque chose à cacher. . En ce cas l’appointement officiel devient l’accessoire des bénéfices mystérieux. »

La camériste passe à l’état de coq en pâte et amasse avec une rapidité terrible de quoi épouser l'employé à

la caisse des consignations qui la battra le restant de ses jours.

Puisque Mme Dalmas et Suzanne ne voulaiént point Partager, il y avait done un secret ?

Voici ce que savaient Mile Suzan La du

Isabelle avait passé la nuit à l’hôtel de Boistrudan : c'était là le plus clair. — Puis des noms prononcés : le vicomte Henri de Villiers, M. George Leslie, le comte Albert de Rosen….

Un seul de ces noms était familier à Mme Dalmas et “à Mile Suzanne: Henri de Villiers avait fréquenté l’h5tel de Rivas et même, selon l'estime des deux caméristes. il vait tenté quelque escarmouche contre le coeur inattaquable de Mme la duchesse. C'était un beau cavalier. mais elles en avaient vu échouer tant d’autres!

Il était de bonne heure encore quand Isabelle se retira. Mme la duchesse n’était pas levée.

Suzanne et Mme Dalmas la trouvèrent tout émue et préoccupée ; Suzanne crut voir qu’elle avait pleuré.

Isabelle revint deux fois dans la journée.

Mme la duchesse ne semblait pas se douter qu’il y avait chez elle une grande fête ce soir. ÆElle ne mangea point au déjeuner, M. Je duc dut lui demander si elle était indisposée,

Mme Dalmas et Mlle Suzanne se disaient: “ Cela marche !”

De fait, les choses commencent toujours ainsi.

Les deux caméristes attendaient. La fièvre les pre-

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