LUS
nait; elles flairaient positivement une histoire et chacune d’elles se tenait prête à faire du zèle, le cas échéant à l’exclusion de sa rivale,
Le vicomte de Villiers avait un charmant petit groom qui était l’aîné des six enfants d’une pauvre brodeuse que l'excès du travail avait faite aveugle, Cette famille, réduite aux derniers abois de lae misère, reçut un jour la visite d’un ange. La duchesse monta les sept étages du grenier où Mme Lemière et ses enfants souffraient la faim et le froid. A dater de ce moment tout changea : le paine ne manqua plus jamais dans ia pauvre demeure ; les jeunes filles travaillèrent ; les garçons allèrent à l’école. M. le vicomte de Villiers, voulant s’associer à la bonne action, demanda l'aîné et promit de lui faire un avenir. Cet aîné c'était Jean. Jean aimait Mme la duchesse de Rivas comme les dévôts enfants d'Italie adorent la Madone, mère de Dieu. =
Jean vint demander Mme la duchesse vers deux heures après midi.
Suzanne et Mme Dalmas voulurent le renvoyer, mais il dit: “Je suis attendu.”
On alla prévenir la duchesse, qui ordonna de l’introduire chaque fois qu’il se présenterait.
Les deux caméristes se regardèrent.
—À la bonne heure! dit Mme Dalmas.
—Le groom de M. le vicomte a ses entrées! ajouta Suzanne. - =
Après une minute de silence, employée à regretter d’avoir parlé, Suzanne reprit:
—Au fond, c’est le protégé de -madame.
—{L’est simple comme bonjour! appuya Dalmas..
Jean, le petit groom, resta un grand quart d’heure avec Mme la duchesse, qui avait défendu sa porte.
A six heures du soir il revint,
Suzanne, qui entra cette fois comme il sortait, vit que
la plume de Mme la duchesse était humide. On avait écrit.
Jean revint encore à dix heures du soir, et l’on écrivit de rechef,
Les deux Caméristes grillaient d'envie de se communiquer leurs impressions, mais elles n'avaient garde. Elles pensaient toutes deux : à
—Ce vicomte à fait un coup de maître en prenant !: petit Jean à son service.
Au moment où Mme la duchesse achevait sa toilette, le petit Jean vint pour la quatrième fois.
On fit sortir Mme Dalmas et Mlle Suzanne qui s dirent chacune dans son for intérieur :
— Voilà qui va trop vite à présent !
Le goût de correspondre prenait Mme la duchesse avec une véritable fureur.
s deux caméristes auraient certes donné beaucoup Pour coller une oreille à Ja serrure, mais elles se gâ naient mutuellement.
Sans cet antagonisme jaloux des domestiques, le métier de maître serait une impossibilité.
—As-tu remis la lettre? demanda Ja duchesse au groom.
—Oui, madame, répondit” l'enfant.
—Et quoi de nouveau chez ton maître?
— Rien... je n’ai appris qu’une chose, le valet de Chambre a reçu l’ordre de laisser entrer M. George Leslie à minuit.
—Qu’a fait le vicomte entre le départ du général et la venue de M. George Leslie ?
— T1 a tiré le pistolet et la carabine dans le jardin, Puis il a dormi, |
—Avais-tu vu quelquefois ce M. Benoît chez le vicomte ?
—Jamais” :
—Jean, mon enfant, dit la duchesse, je te remercie.
wait Cri.
murde,
t le bte,
se
Tu m'as payé aujourd’hui bien plus que me dois ta bonne mère.
—Ma mère m'a dit, répliqua le petit groom, que mon “ang et ma vie sont à madame la duchesse.
IL y avait sur son visage honnête et intelligent une nuance de tristesse.
—Tu erois bien, n’est-ce pas, reprit la duchesse qui avait peur de deviner sa pensée, iu crois bien que je ne l'ai pas fait faire une mauvaise action ?
—Oh F s’écria l'enfant, nous savons tous à la maison que madame la duchesse est une sainte!
Il s'arrêta et reprit en baissant les yeux:
—{Cependant... .
—ÆCependant ?... répéta la duchesse.
L'enfant avait le front et les joues couverts de rougeur.
La duchesse lui dit:
—Parlez, Jean, je le veux!
Mais elle rougit aussi, et son regard perdit de sa fierté.
—LC’est une grâce que j'ai à demander à madame ia duchesse, balbutia le petit groom. Si madame la duchesse connaissait une place...
—Pourquoi cela, Jean? N’êtes-vons pas content du vicomte ?
—Oh ! si fait, madame!... il est bou pour moi!...
—Alors...
—C’est justement... J’ai manqué aujourd’hui à mon devoir envers lui, madame!... je sens bien que je ne peux pas rester dans la maison.
La duchesse de Rivas lui tendit la main et l’attira vers elle.
—Jean, dit-elle à voix basse, c’était pour éviter un grand malheur... Tu‘sortiras de chez cet homme en effet... Tu as un noble coeur, Jean... Je te mettrai au collège... Dès aujourd’hui tu es mon fils.
Des larmes vinrent aux yeux de l'enfant qui semblait plutôt résigné que joyeux.
Plus grand était je sentait ce vague remord
Va, u quelques années de plus je t’aurais
Quarid la duchesse fut seule, elle resta longtemps immobile, le front appuyé contre sa main.
Elle était trés pâle.
Son regard brillait d’une lueur sombre sous la ligne rompue de ses sourcils.
—J’ai raison, dit-elle enfin en redressant sa belle tête; je sens que j'ai raison! Dieu ne putiit pas ces amours qui ne demandent rien à la terre... Je mourrais avant d’être à lui... Mas si on le tue, je tuerai !
La glace qui était devant elle lui renvoya son image. Elle se regarda en face et répéta :
—J’ai raison !
—Eh bien, monsieur Jean, disait pendant cela Mme Dalmas au 8roonT qu'elle avait arrêté, vous voilà maintenant un homme!... On vous charge de missions de confiance. :
—Î faut de la discrétion, monsieur Jean, reprit Mile Suzanne, qui lui caressa, ma foi, le menton.
M. Jean des salua bien honnêtement et s’esquiva.
—À cet âge-là! fit Mme Dalmas en levant les yeux au ciel.
Mlle Suzanne repartit :
—C’est Mme la duchesse qui a placé ce chérubin-là Chez M. de Villiers... Vous avez lu tant de romans, madame Dalmas, n’y en a-t-il Pas un qui a pour titre...
—%La comtesse Hortense ou les suites d'une bonne action?... Vous êtes une mauvaise langue, ma chère!
La sonnette de Mme la duchesse retentit.
Les deux caméristes se précipitèrent à la fois pour répondre à cet appel. :
Elles trouvèrent Mme la duchesse calme et souriante.
—Mes cheveux ! dit-elle. ;
Il paraît que Mme la duchesse avait eu cette longue chevelure que nous lui souhaitions tout à l'heure, Ce qu'elle appelait ses cheveux était une sorte de camail formé de tresses légères travaillées comme un filet et portant à chaque maille une pointe de diamant.
Bien peu de femmes au monde eussent pu fournir ce qu’il fallait pour ouvrer cette opulente guipure dont le dessin ressortait, noir et mat, sur un fond de satin pourpre. |
C’était splendide et ce n’était pas trop beau pour Mme la duchesse de Rivas.
On prétendait connaître l’histoire de ce merveilleux manteau,
On disait que Mme la duchesse, quand elle était jeune fille, attait pu se draper dans ses cheveux dénoués, comme l’almée s’enveloppe tout entière dans la gaze de son voile.
Elle avait fait un voeu. Ie fer toucha une nuit cette chevelure qui était un chef-d'oeuvre de Dieu ; cette belle
profusion de boucles brunes tomba. ,
Le duc de Rivas, amoureux, voulut faire de cette chevelure une royale relique. De là le manteau qui faisait dire aux poètes que la duchesse marchait dans un rayon de soleil.
Mais quel était le voeu?
Mme de Rivas était prête. Elle donna l’ordre qu’on prévint M. le duc. <
Les histoires racontées la veille à l'hôtel de Boistrudan faisaient fgreur cette nuit à l’ambassade du Brésil.
Mme la marquise était toute glorieuse d’entendre répéter autour d'elle ces noms qui lui appartenaient pour Un peu, car ils étaient sortis de son boudoir: le Français Edouard, le comte Albert de Rosen, Towah le Panie, M. Benoît dit Mohican, l’Irlandais qui vendait des biftecks de lion, les Golden-Daggers, les Vecinos, et cette romanesque dona Carmel, la fille de l’alcade, dont la suprême beauté semblait éclairer tous ces souvenirs. Hélène pensive et muctte, rêvait sous l'aile de sa
‘—Et notez, disait Mme la marquise À ceux qui venaient près d'elle, comme à la meilleure source, puiser des renseignements plus précis, notez que nous saurons le nom de ce misérable Français... c’est une de nos connaissances, figurez-vous!. cela fait frémir, quand-on songe qu’on a pu lui serrer la main !... Henri m’a formellement promis de me le nommer, Il y a plus, ajouta-t<lle,en prenant un air tout à fait mystérieux: le comte Albert de Rosen est à Paris... Quelque chose me + dit que nous allons le voir... Nous sommes bien ; nous ayons deux personnes Pour nous le présenter : le général O’Brien et M. George Leslie.
Ceux qui ne savaient pas se faisaient raconter.
Beaucoup doutaient de la réalité de ces fantastiques aventures, mais il y avait une circonêtance qui saisissait tout le monde: : ,
C'était l’annonce du départ de Rosen, quittant Balti- #0re pour venir chercher son ennemi à Paris.
Un duel américain dans le département de la Seine! un de ces sauvages combats dont les récits nous étonnent toujours, livré au bois de Boulogne ou dans la plaine Saint-Denis! cela semblait curieux et presque impossible: mais pas tont à fait.
Comment faire pour voir ?
Si Rosen et son adversaire eussent pris la permission de M. le préfet de police et apposé dessaffiches, Dieu
| it couru à ce spectacle nouveau n. bien plus volontiers eacore qu’au "A sleeple-chase fatigant de la Croix de Berny !
es Nous garantissons trois mille équipages, dont quinze te cents fiacres et une forte partie de tapissières à quicon- = que voudra tenter cette honorable spéculation.
se
É orge Leslie, per.
p sonnage un peu mystérieux et qui excitait par lui-même s une très grande curiosité.
à La noble portion de tout Paris qui encombrait les saa lons de l'ambassade donnait e
n plein dans cette fringale
d'aventures. La politique et la bourse étaient oubliées
Pour un jour.
Il ya un mot, vous savez,
! Alexandrine, M. le comte, Convenances ; un aréopage d’académiciens : jeune homme,
jahs; un poste de gardes nationaux : Quinte majeure, ma fèmme...
assemblée, le
Le vicomte conduit George à Mme la duchesse de Rivas, qui se tenait démasquée à l'entrée du second salon.
Chacun put remarquer que Mme la duchesse, pâle comme une belle statue de marbre, accueillit l’étranger par une simple inclination de tête et ne prononça pas une parole. : =
George pâlit aussi, puis son front se colora d’une vive rougeur.
Il donna la main au vicomte et lui dit: “ A bientôt !”
Le vicomte resta seul avec un personnage d’aspect bizarre, qui le suivait comme un chien, depuis son entrée, et qui, malgré son masque, avait l’air de craindre les regards.
Le bal était dans toute sa gloire. La foule, compacte et brillamment bigarrée conservait juste assez d'espace pour se mouvoir. Le choix des costumes était charmant. C’à et là, une femme démasquée, sous prétexte de prèndre l'air, montrait quelque ravissant minois. =
Les vilaines vicomtesses, en ces circonstances, n’ont garde de rnoncer au bénéfice du loup.
Chez la marcharide d'orange du passage Choiseul, il y a comme cela, dans le tas, des oranges démasquées. Elles sont toutes bonnes.
Les acheteurs voyant la pulpe fraîche et juteuse de ces beaux fruits destinés à faire échantillon, se disent : “Les oranges qui ont gardé leur écorce sont assurément plus fraîches et plus juteuses encore.” On choisi, on soupèse, on achète... : -
C’est un acheteur d’orange qui nous conseilla le premier ne ne jamais aimer sous un masque.
Dans cette atmosphère tiède et embaumée où la lumière ruisselait, tombant des plafonds dorés, surgissant des boiseries aux moulures contournées, rebondissant des parquets unis comme des glaces et rejetée en gerbes de tous côtés par l’or mouvant des parures, par les diamants en feu, par les prunelles étincelantes, c'était un mouvement sans fin. Vous eussiez dit un océan de velours, de pierreries et de fleurs qui ondulait au souffle de je ne sais quel vent mystérieux.
On dansait dans les deux premiers salons, dans le