LES POPULATIONS INDIGENES. NOTES ETHNOGRAPHIQUES
Les deux millions d'indigènes qui peuplent la Côte d'Ivoire, n'appartiennent pas à une race unique possédant une tangue, des mœurs et des coutumes uniformes. Leur répartition en races distinctes ne saurait cependant être dès à présent définitive. L'anthropologie, l'ethnographie, la linguistique, qui seules pourraient nous fournir un critérium pour une classification scientifique, sont loin d'avoir achevé leur œuvre dans cette partie de l'Afrique. Si des travaux récents d'une haute valeur, dus en partie à M. l'administrateur adjoint Delafosse, nous permettent de déterminer plus nettement qu'il y a cinq ans les questions relativesà l'ethnographie delà Côte d'Ivoire, nous ne nous dissimulons pas ce qu'auront encore d'artificiel et d'arbitraire les grandes divisions auxquelles nous allons recourir pour la clarté de cet exposé.
C'est ainsi que sur les quatre groupes entre lesquels nous avons réparti les peuplades de la colonie, les deux premiers seuls embrassent des populations de même race alors que les deux derniers sont plus géographiques qu'ethniques. 11 est toutefois permis de supposer qu'une étude plus approfondie des tribus composant les deux derniers groupements permettra d'établir leur parenté, ou de rattacher certaines d'entre elles à l'une des deux grandes races déjà déterminées. Nous nous en tiendrons en attendant aux divisions suivantes : l°Race Agni; 2* race Mandé ; 3° Peuplades des lagunes Polou, Ebrié, Lahou et Fresco; 4° Les Kroumen et les Peupladesdu sud-ouest.
I. Les Agni (1). — La parenté des Agni avec les Achanti, établie par M. Binger, est indiscutable : les Agni forment un groupe de la grande famille ethnique à laquelle appartiennent non seulement les Achanti mais la grande majorité des tribus de laCôle-d'Or etplusdu tiers des habitants de la Côte d'Ivoire.
M. Delafosse a essayé de remonter aussi haut que possible dans l'étude des origines de cette grande famille et de ses principaux groupes primitifs ; nous ne le suivrons pas aussi loin. Qu'il nous suffise de dire que c'est seulement à la fin du xvii« siècle, lors des guerres qui précédèrent la fondation de Koumassie (1700) et lors de l'entrée en scène des Achanti, les derniers venus du groupe Akan, que commença le mouvement de migration vers l'ouest des bandes d'Akan et de Zema qui, par leur mélange avec lespopulationsantérieurement établies dans le pays, donnèrent naissance aux tribus Agni de la Côte d'Ivoire.
Elles sont actuellement au nombre de quinze et voici ce qu'en écrit M. Delafosse dans la septième partie de son « Manuel Agni » :
1° Âsini ou Asoko (région d'Assinie).
Vers 1620 ou 1630, une tribu sans doute autochtone de l'Apollonie, à laquelle le père Loyer donne le nom d'Etiep, fut chassée de la région qu'elle occupait sur la rive droite de l'Ankobra, à la suite d'une guerre avec les Ahanta d'Axim et se réfugia chez les Vetère ou Abî du bord de la mer à l'endroit où se trouve aujourd'hui Assinie. Bientôt les EBep eurent placé les Abi sous leur domination.
Vers 1670 des Akan (Loyerécrit Ochïn pour Olchi, Tchi ou Kyi synonyme d'Akan), qui, venus sans doute de la région d'Assini au nord des Fanti, s'étaient établis sur la côte au sud de la lagune Ehy en un lieu qu'ils avaient baptisé Essini
(1) Nous avons emprunté à l'ouvrage si remarquable de M. Delafosse, Euai de Manuel de la tangue Agni, grand in-8°, Paris, 1901, presque tout noire chapitre relatif aux Agni, nos notes personnelles et celles de M. Nebout nous ayant seulement servi a ajouter quelques détails en ce qui concerne les Agni de l'Assikasso, de l'Indénié et du Sanwi.
(ou Assîni), eurent une guerre avec la tribu ApoUoniennc des Gyomo ou Gyomure et furent obligés de reculer vers l'ouest. Leur chef nommé Zéna était apparenté à la famille des Onioùa à laquelle appartenait le chef des Abi. 11 se rendit avec ses hommes chez son parent, l'aida à chasser les Efiep, s'établît à la place de ces derniers et donna au pays le nom ày Assini (Assinie) sans doute en souvenir de son ancienne patrie.
Les Efiep se reculèrent dans l'ouest jusqu'à la rivière de Grand Bassam, probablement dans l'Akapless, et les hostilités continuèrent d'une façon intermittente entre les deux tribus ; ces sentiments hostiles subsistent encore entre elles et se traduiraient par des actes sans l'intervention de notre autorité.
Le père Loyer a séjourné en 1702 à Assinie. Les renseignements qu'il donne sur les coutumes, l'état social, le caractère, les vêlements, le commerce, etc.. desgens qu'il y trouva, les quelques mots qu'il cite de leur langage prouvent que c'étaient déjà des Agni. Mais en ce temps les Veteré ou Abi autochtones n'étaient pas encore absorbés par les conquérants d'origine moitié Akan, moitié Zéma. Ces Abi étaient une population lacustre de pêcheurs qui habitaient dans la lagune ayant abandonné la côte aux envahisseurs; ïlsportaientlescheveux longs et tressés au lieu que les Issynois (gens d'Assinie) les portaient courts; ils se servaient comme monnaie, non de poudre d'or, maïs de pierres d'aigris; ils avaient comme armes le poignard et la sagaie tandis que les gens d'Assinie avaient des fusils.
La capitale des Assini était alors Asoko, situé dans une île de la lagune à une lieuede la mer. Aujourd'hui encore les gens d'Assinie sont appelés par les Baoulé A sokofwé (gens d'Assoko) nom que les Baoulé donnent d'ailleurs aussi aux Apolloniens, ces derniers passant tous par Assinie pour aller dans les pays du nord-ouest.
Les Assini ont donc une triple origine : Abi, Akan et Zcma. Depuis beaucoup d'Apollonîens se sont établis à Assinie et aujourd'hui dans la race comme dans la langue c'est l'élément Zéma qui domine.
2° Sanwi. — Akou-Anina, sœur d'Assaré, chef Zéma du Dankira (i), qui vivait à la fin du xvn* siècle, ayant accordé ses faveurs à un domestique de son frère nommé Toutou (qui depuis fonda Koumassie et devint le premier roi des Achanti,', fut chassée par son frère du Dankira; ayant réuni un certain nombre de partisans elle traversa le Broussa et arriva au nord de la lagune Aby, en un pays habité alors par des indigènes appelés Kompa de la même famille que les Véléré. Elle refoula eu partie ces indigènes sur la lagune, se les assimila en partie et fonda ainsi la tribu des Sanwi et le royaume de Krinjabo, au début du xvm8 siècle.
C'est d'Akou-Anina que descendait le chef Amatifou qui céda à la France le territoire d'Assinie en 1842. Amatifou eut pour successeur Aka-Simadou, mort en 1900, qui a été lui-même remplacé par son cousin Kouassi.
Les Sanwi sont donc dus à un mélange des Zéma avec les autochtones Kompa ou Vétéré, mais on peut considérer l'assimilation de ces derniers par leurs conquérants comme à peu près complète.
3* Asikaso ou Asûamara. — Une tribu Zéma, celle des Odomara ou Asûamara habitait la frontière nord du Dankira à l'ouest de Koumassie, dans un pays appelé Adesya. Le chef de cette tribu Kouassi, à la suite d'un différend avec Obiri Ebwa, chef des Amansi (district de Douabène près de Koumassie), le fit empoisonner (1697). Toutou, neveu d'Ebwa et fondateur de la trîbu des Achanti, partit en guerre contre les Asûamara vers 1700, et les força à passer le Tanoë. Ils traversèrent le Sahué, et, arrivant près de la rivière Manzan, ils y trouvèrenldel'or et s'y fixèrent donnant à leur pays d'adoption le nom à' Asikaso, endroit de l'or.
Plus tard dans le courant du xvme siècle, des Bonda (Agni d'origine Akan venus du Ntakyima dans le Gaman) persécutés par les Gaman, émigrèrenl vers l'est; là ils furent repoussés
(lj Dankira, province indigène de la colonie anglaise de la Côte -d'Or, au sud du royaume Achanti.
par les Achanti, et ils vinrent se réfugier clans l'Assikasso par où avait passé leur migration cinquante ans auparavant pour se rendre dans le Garaan.
Les Asikasofwê (gens de l'Assikasso) sont donc des Zema mélangés d'Akan ; l'élément autochtone n'a probablement pas existé : les traditions disent qu'a l'arrivée des Asûamara le pays était désert.
Le premier roi de l'Assikasso se serait appelé Bridou, ses successeurs furent: Anemyan-Kouadio, Pani-Kwamé, Akyi- Kouassi, Eyûa-Koloki, Kofi-Nango (mort en 1880), Anï-Blé, Yafoun tué pendant les troubles de l'Assikasso en 1898, il était l'un des instigateurs de l'invasion Achantie et s'était révolté contre nous. Il a eu pour successeur Eyûa, actuellement régnant qui serait le petit-fils d'une esclave de Kofi-Nango.
L'Assikasso comprend outre le district d'Ani Blé-Krou, le Tengouélan entre Ani Blé-Krou et le Comoè', et le Manzanou au sud d'Ani Blé-Krou.
4° Baulè (Baoulë). Vers 1730, à la mort de Toulou, le fondateur de Koumassie, deux de ses neveux, Dakon et Apokou dit Apokou Waré se disputèrent sa succession. Dakon fut tué dans la luttte, mais sa sœur Pokou, connue sous le nom d'Aura Pokou (la reine Pokou) ou Asaé Pokou (la conquérante Pokou) réunit les partisans de Dakon et s'enfuit avec euxde Koumassîe.
Les gens d'Apokou-Waré poursuivirent les fugitifs jusque sur les bords du Comoë, qu'ils atteignirent sans doute près d'Attakrou. Aoura Pokou et ses partisans parvinrent à passer le fleuve avant l'arrivée de leurs ennemis qui renoncèrent à pousser plus loin la poursuite.
Pokou faisant toujours de l'ouest arriva dans le bassin du Bandama, alors occupé au nord par les Sénoufo, à l'ouest par les Koueni ou Gouro, et au sud par des peuplades diverses (Avikam, Abc, Ari). Ayant trouvé des mines d'or elle résolut de se fixer dans le pays. Elle refoula les Sénoufo vers le nord, rejeta une partie des Gouro sur la rive droite du Bandama et annexa les autres ; elle parvint au sud jusqu'à Broubrou sur
le bas Bandama où elle enfonça dans le tronc d'un fromager qu'on montre encore une boucle de fer pour indiquer la limite de ses possessions.
Aoura Pokou mourut vers 1760 et fut enterrée au sud-ouest du poste actuel de Bouaké, à Warébo dont elle avait fait sa capitale. Sa nièce Akoua-Boni lui succéda et acheva la conquête du côté de l'ouest en annexant les pays aurifères du Yoouré, sur la rive droite du Bandama Blanc, pays qui étaient habités par les Gouro. Akoua-Boni mourut dans le Yoouré vers 1 790 ; son corps fut transporté àWarébo qu'on appela depuis Akoua- Boni-Sakassou ou simplement Sakassou et qui devint la ville sainte des Baoulé.
AAkoua-Boni succéda son neveu KouakouGyé(1790-1820); à ce dernier succéda son neveu Kouaé-Toto (1820-1840) ; puis vint le neveu du précédent Toto-Debi {1840-1870); puis un frère de Toto-Debi,Tolo-Yéman (1870-1880), à qui succéda son neveu Kouaé-Ngyé qui vit encore actuellement (i).
Aoura Pokou et ses trois premiers successeurs exerçaient sur tout le Baoulé une véritable suzeraineté, et la famille royale, celle des Warébo possédait l'hégémonie. Mais il y eut bientôt entre les différentes familles des guerres intestines pour la possession des mines d'or et des territoires les plus fertiles; les grandes familles se fractionnèrent, émigrant du nord vers le sud, et, à partir de 1850 environ, le chef de Sakassou, isolé, n'ayant que de rares rapports avec les districts éloignés, n'eut plus assez de prestige pour gouverner une tribu qui occupait un aussi vaste territoire et dont la population devait atteindre déjà plus d'un demi-million d'habitants.
Actuellement le descendant d'Aoura Pokou jouit du respect que l'on doit aux descendants des héros, nominalement, il est le premier chef du Baoulé, mais c'est tout,
Le territoire occupé parles Baoulé est constitué par un grand triangle dont le sommet se trouve à Tiassalé, dont la base est
(1) Kouaé-Ngyé a été lue le 22 février 1902 lors de la prise de Sakassou par □os troupes.
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à peu près constituée par le parallèle de Satama, et dont les côtés seraient le Bandama et le Nzi, le triangle débordant !e Bandama Blanc et le Nzi vers sa base.
La population qui l'habite est formée de l'élément aclianti envahisseur et des éléments absorbés (Gouroannexés, Scnoufo faits esclaves ou achetés, peuplades du sud en partie absorbées).
Cette population se divise en huit grandes familles qui descendent des huit familles venues avec Aoura-Pokou, et dont plusieurs ont donné naissance à des familles secondaires.
Les huit familles primitives se divisent en quatre familles nobles : les Ayoua ou Warebo, les Faafwë, les Nzîpouri ou NzikprifwèyfsX. les 5a; eten quatre familles vassales, provenant sans doute de différentes peuplades Akan ou Zéma conquises par les Achanli avant l'exode de Pokou : les Atoutou, les Nanafwé, les Ngban et les Agba.
Les Warebo proprement dits occupent la région de Sakassou dans le Baoulé du nord ou Baoulé propre, la région d'Assafo et celle de Toumodi dans le Baoulé central ou Ngonda (carrefour). On leur rattache les Mandekè (sud de Sakassou et Singrobo à la limite nord de la forêt), les Aloumwè (région de Tiassalé et de Broubrou), les Yoourè (rive droite du Bandama Blanc), les Kodê (au nord des Yoouré et au sud des Mouin), les Satikra (au nord de Sakassou) et les Gori(au nord-ouest des Satîkra sur le Bandama Blanc) : les quatre dernières familles sont fortement mélangées de Gouro. Quant à l'explication du nom de Warebo la voici telle que la donne la légende indigène sur la conquête du Baoulé publiée par M. Delafosse dans son précieux « Manuel Agni ».
« Quant aux Warebo Madame la reine Pokou dit : n Ces gens- « là sont la tête du pays, on les appellera Agoua (nom de la « place où se discutent les affaires). » Or un grand Waré (1) « se dressait sur la place de leur village, dont l'ombre s'éten- « dait fort loin, ce qui fait qu'on appela ce village Warebo
(1) Le Waré est le tteveulia cordifolia.
« (sous le Waré). Et dans ta suite on donna le nom de Warébo « à toute la tribu. »
Les Paafwé occupent la région de Bouaké (Baoulé nord) et celles de Nzossonou, Gouro-Mnan-Kro et Kokoumbo (Ngonda). On leur rattache les Akwè, rive gauche du Bandama au sud du confluent des deux Bandama.
Les Nzipouri occupent la région de Kofikro (Baoulé nord) et celle de Nzaakro (Ngonda).
Les Sa occupent une petite région au sud-est de Bouaké (Baoulé Nord) et une autre entre Kokombo ctToumodi (Ngonda). On leur rattache les Aari qui habitent au sud-est des Faafoué du nord.
Les Atoutou sont répandusà peu près dans toutes les régions du Baoulé. lis comprennent en outre les Mbanmra ou Mamra à l'est et au sud-est deToumodi, les Gbona à l'ouest de Kofikro, et les Kpogyou (sud-est de Kyebissou et sud-ouest d'Assafo).
Les Nanafoué occupent un territoire très étendu entre le Bandama Blanc et la rivière Kan. On leur rattache les Aouafouè (Bas-Bandama et Bas -Nzi).
Les Ngban occupentau nord la région de Satama et la région de Yabouébo, et au sud la région de Ouossou. On leur rattache lesSontfoqui habitent au nord-ouestde Satama, les Sandoroqui habitent à l'est de Satama, et les Nzoko fortement métissés de Mandés qui habitent le long du Nzi à l'ouest des Sondo et au sud des Takponin ou Tagbana.
Les Agba occupent les deux rives du Nzi depuis la latitude de Bouaké jusqu'à celle de Toumodi, prenant du nord, au sud les noms de Agyè, Sakyaïri, Alengira, ainsi que la région aurifère comprise entre le Nzi et le Bayasso. Aux Agba se rattachent les Asubou du nord-est de Kofikro et ceux du sud de Ouossou.
Voici d'après la légende déjà citée l'origine de ces divers noms de tribu et celle du nom du pays (Baoulé).
« Alors la reine Pokou dit à tous les gens qui l'avaient suivie « dans ce pays : — C'est moi qui serai votre reine. — Pourquoi
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« cela, dirent-ils'? — Voici pourquoi, dit Pokou, je serai voire « reine : quand nous sommes arrivés au Comoë, je vous ai dit « de prendre vos nouveau-nés et de les jeter dans le fleuve, « cl vous avez refusé ; et j'ai pris mon fils, mon unique fils, « et je l'ai jeté à l'eau, et c'est ainsi que vous avez obtenu le <i passage du fleuve (pour échapper aux AchanLi qui poursui- « vaienl Pokou et ses compagnons de fuite) : voilà pourquoi je « dis que je serai votre reine. »
« Et ils répondirent : « C'est jusle.Tu es notre reine en effet. » h Alors elle leur dit : « Je vais donner des noms à toutes les « tribus qui sont ici. Les gens de la tribu de ce chef qui est là « s'appelleront Atoutou (Les Plumcurs), parce que ce sont eux « qui plument mes poulets. Vous qui êtes mes frères, mes sol- « dats, je vous appelle Nzipouri (les Nzi forts). Vous autres qui « marchez en boitant comme si vous aviez des vers de Guinée « aux jambes, on vous appellera Ngban (les vers de Guinée). « Vous qui êtes mon bras droit je vous appelle Faafoué (les « gens de la droite). Vous quiètes des sauvages, qui allez loul « nus, qui portez toujours du feu survouspourvous réchauffer. « je vous appelle Nanafoué. — Le vrai nom que la reine Pokou « avait tout d'abord donné à ces Nanafoué était Bonafoué (les « Sauvages), mais depuis on les appela Nanafoué pour ne pas « les blesser. — Quant aux Agba les pagnes qu'ils portaient « étaient faits d'écorce, el on appelle les pagnes d'écorce « Agbaon ; aussi Madame Akoua-Boni dit à Pokou : « Mère il « faut les appeler Agbaon (les pagnes d'écorce) et on les appela « Agba. Restaient les Sa : quand ils se mettent à parler ensem- « ble, ils en arrivent tout de suite aux coups; aussi Akoua Boni « dit : « On les appellera Sa (les graines de gingembre), parce « qu'ilsontlecaractcrechaudcommela saveurdu gingembre. »
« Puis la reine Pokou en souvenir de son fils qu'elle avait a jeté dans le Comoé el qui s'y était noyé, dit : « On appellera « ce pays Baoulé (mort d'enfant). » Car la mort de cet enfant « lui avait causé de la douleur. »
5° Comoènouftoè. — Une partie des Achanii qui poursuivaient Pokou lors de son exode vers le Baoulé, demeura dans la région d'Atlakrou où elle fonda une petite colonie. En s'alliant auxAgnide l'Assikasso, celte colonie devint une nouvelle tribu Agni qu'on appelle les Comoênoufwé (gens du Comoé). Elle n'a probablement jamais eu grande importante et ne possède pour ainsi dire plus d'existence propre actuellement.
6° Bette (Bettié). — Versi740un chef Zcma du Sahué nommé Abiri-Moro profila de ce que Apokou-Waré, roi de Koumassie, était en guerre avec les Akîm pour entrer dans sa capitale et s'y livrer à des massacres. Chassé par Apokou qui élait revenu en toute hâte et poursuivi par les Achanti à travers le Sahué jusqu'à la rivière Bia, Abiri-Moro franchit cette rivière et vint s'établir d'abord au nord du Sanvvi près du Comoé; quelques années plus tard l'un de ses successeurs installa sa capitale sur la rive droite du Comoé, à l'endroit où se trouve maintenant le villagede Bettié. Les Zéma qui avaient suivi Abiri-Moro, en se fondant avec les autochtones Vétéré et Atlié fondèrent la tribu des Belié ou Betienoufwè. Depuis de fréquentes immigralions apolloniennes y ont renforcé l'élément zéma. Le chef acluel est Benié-Couamié, bien connu depuis le voyage de M. Binger.
7U Ndènyé (lndenié). — Vers 1745, Apokou-Ouaré, roi des Achanti, en revenant d'une expédition dans le Gaman, razzia la tribu Akan des Ntakyîma ou Takiman, qui se trouvait sur son passage pour rentrer à Koumassie. Un certain nombre de Takiman sous la conduite d'un nommé Ano, émigrèrent vers le sud-ouest et arrivèrent près de la rivière Manzan, un peu au nord de Zaranou, trouvant là des raines d'oret pas ou peu d'habitants, ils s'y installèrent.
Ensuite arriva un aventurier zéma nommé Efûi-Ba venant du Broussa par le Sahué, qui s'établit auprès d'Ano. Le roi de Koumassie ayant su que les Takiman avaienl trouvé de l'or près de la rivière Manzan voulut exiger d'Ano qu'il lui payât un forl tribut, Ano envoya Efûi-Ba à Koumassie pour régler le
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palabre et celui-ci réussit si bien dans ses négociations qu'à la mort d'Ano il lui succéda comme chef de la nouvelle tribu agnï.
Celte tribu se composait d'éléments akan (Nlakyima) et d'élémentszema (Broussa). Elle prit le nom de Ndenyè ou Ndenyenoufwè (gens de Ndenyénou) et s'étendit au nord jusque près d'Attakrou et au sud jusqu'aux Bettié.
Les deux familles d'Efiit-Ba qui résidait à Amélékia et d'Ano qui résidait à Abengourou paraissent avoir alterné au pouvoir. Voici la liste des chefs de l'indénié : Ano(vers 1745), Efûi-Ba (vers 1760), Kouatouma-Si, Tyambo, So-Kouanna, qu'une autre liste dénomme So-Kouabran, Nan-Ndaki (vers 1840), Benouan, Kyémélé (vers 1870), Abrou-Kyé (1870-1880), Gboué-Kouassi (1880-1887), Mia-Kouadyo(1887-1891), Amoua- Kon (1891-1892), Kouassi-Dikyé (déposé en 1895 et déportéau Congo en 1896), Kofi-Amalron (mort en 1896), Amoua-Kon (intronisé en 1899 et actuellement régnant).
A la mort deMia-Kouadyoqui appartenait à la famille d'Ano, Amoua-Kon de ta famille d'Efûi-Ba lui succédasans difficulté, mais lorsque celui-ci mourut au bout d'un an de règne, les gens d'Abengourou ne voulurent pas reconnaître pour son successeur Kouassi-Dikyé également descendant du même EfuT, et ils proclamèrent Kofi-Amatron. Notre arrivée dans le pays suivit de près ces discordes civiles. Kouassi-Dikyé ayant pris parti contre nous et fait assassiner l'administrateur Poulie fut déposé et déporté au Gabon en octobre 1896. La mort de Kofi- Amatron avait précédé de quelques mois la déportation de son rival, Kouassi-Benié, frère et héritier de Kouassi-Dikyé, mourut à Amelekiaen 1898 sans avoir été proclamé. Au commencement de 1899, Amoua-Kon, frère utérin de Kofi-Amatron et par conséquent représentant de la famille d'Ano, fut intronisé avec l'appui de l'autorité française.
8° Bonda (Bouanda-Agni ou Bonaï).Une partie des Akan qui émigrèrent vers 1745 du Takiman dans la région de Zaranou, après être demeurée quelque temps dans l'indénié, craignant
sans doute d'y être relancée par le roi de Koumassïe, remonta vers le nord jusque dans le pays des Gaman où elle se mit sous la protection des musulmans de Bondoukou. On appela ces nouveaux venus dans le Gaman les Honda {Banda, Nta ou Nda de la forêt, venus par la forêt, par opposition aux Gaman qui étaient venus du Nta parla savane): les Mandé les appellent Wandara; on les trouve aussi nommés Bouanda et Bona, Bona-Agni, par contraction Bonaï.
On rencontre aujourd'hui les Bonda dans le Bondoukou, le Barabo, le Siangui et le Kourounsa {bord du Comoè* au nord du Barabo), côte à côte avec les Gaman et aussi au nord de l'Assikasso ècôté desAbron. Quelques-uns se sont convertis à l'Islam. Ils ont été formés par l'union de l'élément Akan avec les divers éléments établis avant eux dans lepays:Gouam ou Gaman, Ngoulango ou Pakhala autochtones, et Mandé.
Avant leur arrivée à Bondoukou le pouvoir était exercé par un chef Gaman plus ou moins dépendant des Mandé-Dyoula. Le dernier chef Gaman fut Abo ; ayant refusé de payer tribut à Apokou-Ouaré, roi de Koumassic, il fut attaqué par lui vers 1745 et se réfugia à Kong. Les Achanti l'y poursuivirent et arrivèrent devant Kong après trois mois de voyage; mais ils ne s'attendaient pas à voir une ville de cette importance et n'osèrent l'attaquer. Le roi de Kong cependant était absent et sa mère le remplaçait. Elle n'osa entrer en lutte avec Apokou- Ouaré et lui remit 500 réfugiés Gaman, dont le chef Abo. Apokou fit cadeau de 100 captifs à la mère du roi de Kong, revint à Bondoukou, fit tuer Abo et installa à sa place commeroi du Bondoukou un Achanti nommé Kofi-Sono-Akpin(174t>).
A la mort de ce dernier (vers 1 770 ou 1 780), les Gaman craignant d'indisposer les Achanti en élevant au trône un descendant d'Abo, et ne voulant pas d'autre part d'un souverain Achanti, choisirent pour roi un Bonda nommé Adingra.
Adingra, ayant refusé le tribut au roi de Koumassïe Toto- Kouamna, sur les conseils d'une femme Mandé nommée Niankoura qu'il avait épousée, fut attaqué par les Achanti. D'après
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Bowdicli et Hutton (1), ce serait la sœur du roi et non sa femme qui l'aurait encouragé à la résistance. Le résultat de cette guerre est resté douteux, mais i! semble bien qu'Adingra y trouva la mort (vers 1820). Les Ouatara de Kong auraient envoyé au secours d'Adingra une armée qui n'arriva qu'après la fin de la guerre.
Ija royauté s'est conservée dans la famille d'Adingra mais elle s'est partagée en deux branches, Zanzan et Yacassé, qui alternent au pouvoir. Fofié, successeur d'Adingra, eut à lutter contre les Biniéde Mango et fut tué dans cette guerre près du Coraoë (vers 1830). A Fofié succéda Eboua (1830-1860), puis vint Ardjoumanî (1860-1896) et enfin en 1898 fut proclamé Konadio-Eboua, actuellement régnant (2).
9° Ngan ou Nganotifwè (Anno). Les Ngan ou Nganoufoué (gens de Ngan ou Ngan-nou) appelés Gan par les Mandé, Gannc par les Scnoufo et Ano par les Apollonîens, habitent à l'est et au sud-est du Dyamala, entre les Baoulé de Satama à l'ouest, les Senoufo du Djimini au nord, les Ndamefoué d'Amakro au sud, et leComoë à l'est; l'enclave de Mango et Aouabou cependant est habitée par une tribu légèremenldifFérenle, celle des Binié.
L'arrivée des Ngan dans leur pays actuel a dû provenir des diverses migrations occasionnées par les incursions des Achantis dans le Gaman. Ils sont très mélangés de Mandé et un certain nombre sont musulmans. Ils parlent à peu près le même dialecte que les Baoulé.
(f) Bowdich Mission from Cape CoastCastlfi to Ashantee, London, 1819, in 4*. p. 244 et suiv. Hutloo, Nouveau Voyage dans l'intérieur de l'Afrique, Paris, 1823, in-8°, p. 331 et suiv.
(î) Aux Bouda, il convient d'ajoiiler les Gouan, provenant de la troisième migration des Nta, branche de la même famille ethnique que lesAgnis. Ces Gouan arrivés dans te pays bien avant les Bonda, mais postérieurement toutefois a la fondation de Bondoukou par les Mandé (xi" siècle) donnèrent naissance, en s'allianl aux Ngoulango ou Pakhala autochtones, à la tribu des Gaman; en a'étendant dans le sud vers l'Assikasso les Gaman prirent le nom d'Abron. Nous avons vu comment àla suite delà guerre malheureuse soutenue, par leur chef Abo contre les Achanti en 1743-1746, le pouvoir passade la tribu des Gaman à celle des Bonda.
10° Biniè (Ano, région de Mango). Les Binié tirent leur origine d'un mélange de Gaman, deBonda et de Comoénoufoué ; ils n'habitent qu'Aouabou et quelques villages riverains du Comoé sur ta rive droite. Au nord, à l'ouest et au sud ils sont limités par les Ngan. Quant à la ville de Grouinanîa ou Mango, elle estliabitée surtout par des Haoussa et des Mandé.
Le chef des Binié exerce une sorte de suzeraineté sur les tribus environnantes (Ngan, Ndaméfoué, Bomofoué). Le premier connu est Ndya-Ane qui soutînt une guerre contre Fofié, roi des Gaman (1830); ensuite vînt Morou (1830-1835), puis Ndya-Ndyane (1835-1842), puis Borna (1842-1849), puis Famîssa (1849-1856), puis Boma-Kouamna (1856-1875), enfin Kouamna-Gboué.
Les Binié sont appelés par les Mandé Gbeyï ou Gbeyïda, d'où le nom de Gbéyidara donné par les Mandé à la région de Mango.
11° Ndamêftcé. — Hs habitent la région d'Amakro, à l'est des Agba et au nord des Ouré, entre ceux-ci et les Ngan ; ils doivent sans doute leur origine à des gens de la suite d'Aoura- Pokou qui se fixèrent là au lieu de continuer l'exode jusqu'au Baoulé. Ils sont considérés comme Baoulé par les gens d'Attakrou.
12° Bomoftoé. — Ils habitent la région comprise entre le Comoé à l'est, les Ndaméfoué et les Ouré à l'ouest, Atlakrou au sud et les Ngan au nord; ils semblent avoir la même origine que les Ndaméfoué ; eux aussi sont appelés Baoulé par tes Agni de l'est.
13° Wouré (Ouré appelés quelquefois, mais à tort, Ourié), — Ils habitent la région aurifère et marécageuse qui forme la zone de partage des eaux entre le Bayasso, affluent du Nzi et le Comoé, au nord du Morénou ; une partie des Achanti venus avec Aoura Pokou ayant trouvé de l'or dans celte région s'y fixa. Plus lard, ce premier élément fut rejoint par un autre provenant de Gomoénoufoué el d'Apolloniens venus d'Attakrou. Les Ouré parlent le même dialecte que les Baoulé et sont
également considérés comme Baoulé par les Agni de l'est.
14° Moronou ou Moronoufouè (appelés à tort Morénou). — Ils habitent une région étendue allant du Nzi ou des environs du Nzî à l'ouest jusqu'au Comoé à l'est, entre les Ouré au nord, les Abé et les Atlié au sud.
Leur histoire est encore inconnue, mais il semble qu'ils doivent leur origine à une migration zéma venue du ou par le Sahué, que les immigrants, traversant le Comoé, auraient annexé ou refoulé les autochtones Allié, Abé, Ari et Adyoukrou, et auraient formé avec les autochtones assimilés par eux la tribu actuelle du Moronou. Cette migration serait distincte de celle ayant formé les autres tribus agni. Le dialecte du Moronou est le même que celui du Baoulé.
15° Agbènyaou (Binao sur les caries). — Ils habitent Batra, Binao, Bijoué, Soukoukro sur la roule de Tiassalé à Dabou et la région environnante. Leur pays était peuplé d'Ari ou Abigni, mais a été conquis par les Baoulé d'Ahua sur le bas- Bandama ; celte tribu s'est donc formée par un mélange d'Agni déjà faits et d'autochtones Ari. Leur dialecte est le même que celui du Baoulé, mais outre l'agni, presque tous parlent Tari.
Organisation politique et sociale des Agni. — A l'époque des migrations zéma ou akan, les immigrants suivaient un chef qui avait sur tous ses partisans une véritable autorité. Un homme ayant assez de prestige pour grouper autour de lui plusieurs familles et les amener à changer de patrie, à partager son sort d'exilé, à conquérir sur des autochtones souvent difficiles à soumettre un nouveau pays et de nouveaux foyers, cet homme — ou cette femme — était par la force des choses le maître absolu de ses bandes, au moins tant qu'elles n'étaient pas fixées. Mais c'était là un phénomène transitoire. 11 semble que, sauf peut-être chez les Achanli, les peuples Agni-Achanli n'ont jamais eu un goût bien vif pour la monarchie absolue.
Nous voyons, lors de l'invasion d'Aoura-Pokou dans le
Baoulé, ce sentiment d'indépendance se manifester. Pokou, après le passage du Comoé, ayant déclaré à ses bandes qu'elles devaient lui obéir, les autres chefs de famille demandèrent : « Et pourquoi donc ? » Et il fallut que Pokou rappelât que c'était grâce au sacrifice qu'elle avait fait de son enfant que ses bandes avaient dû d'échapper à leurs ennemis, pour que son autorité fût acceptée.
Une fois la conquête terminée et les envahisseurs solidement établis dans leur nouvelle patrie, les descendants des chefs de migrations conservèrent certainement un prestige moral et leur famille fut plus considérée que les autres. Mais là se borna la royauté de ces monarques, ce fut une royauté nominale.
Parfois certaines circonstances ou la valeur personnelle et surtout les richesses d'un souverain relevèrent pour un temps le prestige de la royauté; mais ce fut tout à fait accidentellement. Pour ne parler que de ce qui s'est produit pour ainsi dire sous nos yeux. Amatifou, le roi du Sanwi, avec lequel nous avons traité en 1842, était un chef respecté et obéi; son successeur Aka-Simadou était déjà beaucoup plus respecté qu'obéi ; Kouassi qui règne actuellement n'est plus ni l'un ni l'autre. Dans l'Indénié, par suite de la rivalité des deux familles d'Amélékia et d'Abengourou, l'autorité royale était anéantie, si le chef actuel Amoacon commence à posséder un pouvoir réel, il le doit tout d'abord et surtout à l'appui que nous lui avons donné en vue des services qu'il était appelé à nous rendre, et dans une moindre part au sage esprit politique ainsi qu'aux richesses que possède sa mère, la vieille Tano-Ama.
Au fond, dans tous les pays Agni, la forme politique qui prédomine actuellement est l'anarchie tempérée par un grand respect des traditions, de l'âge et de l'étiquette. Cette dernière joue un grand rôle dans les relations sociales et politiques ; les Agni sont essentiellement protocolaires. La connaissance et l'observation de leur cérémonial seront, dans bien des cas difficiles, d'un grand secours pour les Européens qui auront à traiter avec eux.
Il n'y a généralement pas de chefs de tribus au sens que nous donnons au mot « chef » ; il n'y a même pas toujours à proprement parler de chefs de villages ; mais il y a réellement et partout des chefs de famille au sens étendu de ce mot. Le régime politique se confond donc avec le régime social : c'est le patriarcat.
Le descendant du chef de migration est très respecté, on le consulte dans les circonstances graves, on a à son égard une déférence qui va jusqu'à la vénération, mais c'est tout. 11 en va de même pour quelques patriarches dont les aïeux ont joué un rôle dans l'histoire de la tribu.
Ce qui prouve l'indépendance bien caractéristique des Agni, c'est que dans un palabre (et aucune décision un peu importante n'est prise sans palabre) tout en observant scrupuleusement toutes les règles de l'étiquette, tous les assistants, hommes, femmes et même esclaves peuvent prendre part à la discussion et qu'ils sont écoutés. On peut même dire que plus un personnage est considérable moins il parle en public, l'usage étant que les chefs d'une certaine importance fassent connaître leur sentiment par l'intermédiaire de leur portecanne auquel ils indiquent à voix basse ce qu'ils veulent faire dire. Le porte-canne, qui appartient toujours à une des familles les plus considérées du village, est généralement choisi à cause de son talent de parole, de son intelligence et de sa connaissance des affaires du pays ; il est à la fois le ministre du chef pour l'administration intérieure, son orateur dans les réunions publiques, son ambassadeur ou son intermédiaire auprès des puissances étrangères, quelquefois aussi chef des guerriers du village en cas d'expédition militaire. L'étiquette n'interdit point cependant aux chefs de prendre eux-mêmes la parole en public, mais ils ne le font qu'assez exceptionnellement. Il convient d'ajouter que grâce au respect des Agnî pour le protocole le plus grand ordre règne presque toujours dans leurs palabres, si nombreux que soient les assistants.
Il est inutile d'entrer ici dans le détail de leurs coutumes
puisqu'on les trouvera exposées tout au long dans les documents auxquels ces lignes servent d'introduction. On y verra notamment l'ordre des successions en ligne collatérale utérine, qu'il s'agisse de successions politiques ou d'héritages privés. Cette coutume est expliquée ainsi par les Agni : on n'est jamais sûr d'être le père de son fils; on est sûr au contraire que ses frères utérins sont de même sang, au moins par la mère commune, il en va de même pour les enfants de la sœur. L'une des conséquences de cet usage est l'importance que peuvent acquérir les filles de grande famille. Nous avons vu l'histoire d'Aoura Pokou, la conquérante du Baoulé ; M. Binger a signalé la place considérable que tenait la princesse Eloa dans le Sanwi ; la princesse Karia dans le Gaman, Tano-Ama, la mère du roi actuel de l'Indénié, jouent un rôle considérable dans les affaires de leurs pays. Les princesses de sang royal en ont profité presque partout pour s'octroyer une liberté qui confine à la licence ; elles mènent parfois la vie de garçon, si j'ose m 'exprimer ainsi, choisissent des maris à leur goût et leur font souvent occuper dans le ménage la place subalterne qui, chez le peuple, est plutôt l'apanage de la femme que celui du mari.
La richesse et l'âge sont les deux sources de la considération chez tes Agni, mais la richesse plus encore que la vieillesse.
La religion des Agniestlefétichisme. Chaque chef de famille, chaque individu a ses fétiches particuliers; le village a son fétiche, d'autres fétiches très renommés serrent pour une tribu, pour une contrée, sont souvent consultés par des pèlerins venus de très loin. Ce fétiche est un objet matériel souvent sans valeur, mais ainsi que le fait remarquer leDrMondière(l),pour l'indigène chacun de ces objets si infime qu'il soît a une histoire, est animé si l'on veut par l'esprit de celui qui le possédait ou l'occupait dans la circonstance où il a joué un rôle. Et l'auteurde l'article, plus spécial aux Agni d'Assinie, conclut
(1) Moodiére, Lu Nègre* ehet eux, V partie (Seoue d'Anthropologie, tome IV,
24 LES COUTUMES INDIGENES DK LA CÔTE D'iVOlRE
en disant : « Le Fétichisme est un animisme général. » Mais il ne pense pas qu'il existe pour les Agni au-dessus de la multitude des fétiches particuliers un Dieu suprême et créateur. En quoi il diffère d'opinion avec MM. Nebout et Delafosse cl même avec le colonel Ellis qui sans avoir constaté l'existence d'un Dieu unique chez les indigènes de la Côte d'Or appartenant à la même famille ethnique que les Agni, a reconnu chez eux l'existence de trois déités générales jouant un rôle supérieur à celui des autres fétiches (1).
M. Nebout est beaucoup plus affirmatif et écrit nettement : « Le fétiche tient son pouvoir de Dieu, le maître du monde et « des esprits ou diable : le féticheur après avoir confec- « tionné le fétiche invoque Dieu afin qu'il lui donne les vertus « souhaitées (2). »
M. Delafosse (3) est beaucoup plus explicite. D'après lui on croit dans leBaouléàunDieu unique, immatériel. C'est, disent les indigènes, un être éternel et incréé qui a fait le ciel, la terre et ces êtres intermédiaires entre Dieu et l'homme que nous appelons des fétiches ou des Dieux et qu'il serait plus exact d'appeler des Génies.
Ce Dieu s'appelle Alouroua ou Anangaman. On ne lui rend pas de culte. « Il est, disent les Baoulé, trop au-dessus et trop « différent de nous; il ne nous comprendrait pas et nous ne h le comprendrions pas. »
Les Génies sont des êtres intermédiaires entre Dieu et l'homme. Au-dessus de tous les génies est une triade divine engendrée elle-même par le Dieu suprême grâce au souffle générateur appelé Gou dans le Baoulé. Gou représenté à l'aide d'un masque à figure humaine reçoit du créateur une partie de sa force et engendre Nyamnê, le Ciel, Assyè la Terre. De l'union du ciel etde la terre naît Assassi-Ouat\m forme letroisième
(1) A.-B. Ellis, The Tthi Speaking Ptoplet, in-8\ London, 1887, chap. III.
[■£) Nebout : Notes sur le Baoulé, à travert le monde, dans le Tour du Monde, 15 décembre 1900.
l3) Delafosse, Sur dei traces probable* de civilitation égyptienne et d'hommet de race Manche à la Côte d'Ivoire, dans L'Anthropologie, juillet et décembre 1900.
ISTHODUCTIOS 20
personnage de la triade supérieure et qui est identifie au soleil. Après eux viennent Sarà ou Nyamyé~Ba, la Lune; Kaka Guiê qu'on représente à l'aide d'un masque de bœuf à deux ou à trois cornes, né de l'union Nyamné avec une seconde femme Affo, et dont le rôle est de présider aux funérailles.
Celles-ci jouent un grand rôle en vertu de la croyance à une autre vie, générale chez les Agni. L'homme se compose du corps (Ounè), du double (Oumyê) qui a encore une demi-matérialité et qui est le support que revêt l'âme des revenants, puis l'âme {Oua-Ouè); le mot par lequel les Baoulé traduisent « âme » signifie « papillon » : ils ont voulu ainsi donner une idée de l'immatérialité de ce principe.
Le corps on le préserve de la pourriture en l'embaumant. Pour que le double soit heureux dans son autre vie on lui donne de l'or, on lui apporte du sang, des viandes, de la boisson ; on immole des esclaves pour qu'ils continuent à le servir par delà la mort. On dispose des sièges, des statuettes, des objets divers dans lesquels l'âme pourra venir habiter à défaut de son corps. (Tous ces bibelots, résidences des âmes défuntes, rentrent dans la catégorie des fétiches, mot dont les Européens ayant étudié superficiellement les nègres ont fait un singulier abus.) L'âme continue en effet à s'intéresser à ce qui se passe chez les vivants, on l'invoque et son influence se fait sentir. Lorsqu'elle est fatiguée de s'occuper des choses de la terre, guidée par Kaka-Guié, qui a déjà présidé à l'ensevelissement du corps, elle va se reposer dans le sein de Nyamyé, le ciel.
Les fêtes des funérailles et la fête des ignames sont les grandes fêtes agnies. Ces dernières sont des sortes de premier de l'an et de célébration des dons de la nature nourricière. Toutes sont des prétextes à réunion, à danses et à libations. Dans toutes deux on immolait des esclaves. Depuis que nous occupons le pays ces sacrifices ont complètement cesséau moins à l'occasion de la fête des ignames. Ils sont plus difficiles à extirper lors des funérailles car alors ils ont pourmobiles l'at-
36 LES COUTUMES INDIGÈNES DE LA CÔTE d'iVOIHE
lâchement des survivants pour le défunt et la croyance ù la vie future.
11 n'y a pas à proprement parler de clergé chez les Agni. Le père de famille est prêtre de ses génies domestiques, le chef officie pour le génie du village. Quant au Dieu suprême nous avons vu qu'on ne lui rendait pas de culte et il convient d'ajouter avec M. Delafosse que tous les Agni ne le connaissent pas. Cette partie métaphysique de la religion est le privilège des hommes faits, généralement de condition élevée et formant une sorte d'aristocratie intellectuelle.
Il y a toutefois de nombreux félicheurs et féticheuses qui s'occupent des relations du peuple Agni avec ses multiples génies subalternes. Ils sont en même temps sorciers et médecins, et, dans les palabres, veillent à l'exécution des épreuves judiciaires et ordalies réglées par les coutumes ou prescrites par les juges.
Avant de quitter la race Agni nous devons ajouter quelques mots sur les Apolloniens ou Zèma. On a vu plus haut la part qu'ont prise les Zéma, appartenant à une autre branche de la même famille ethnique que les Agni, aux invasions qui ont peuplé et conquis la partie orientale de la Côte d'Ivoire. Leur immigration dans la colonie se continue pour ainsi direchaque jour, mais elle a changé de forme. Ce ne sont plus des bandes chassées de leur pays par des commotions politiques qui viennent à main armée se créer une nouvelle patrie, ce sont des individus nombreux mais voyageant à peu près isolément quï viennent chercher fortune.
L'agglomération la plus importanlede ces immigrés de date plus ou moins récente est le gros village de Mossou près de Grand-Bassam qui doit compter près de 2000 habitants- Les Zema doivent y être installés depuis au moins trois générations et y paraissent définitivement fixés. Presque partout ailleurs dans la Côte d'Ivoire ils forment des colonies plus ou moins nombreuses et s'adonnent principalement au commerce; ils servent généralement d'intermédiaires entre les maisons
européennes de la côle et les indigènes producteurs de l'intérieur. Comme tels malgré un esprit de lucre qui exclut souvent, la bonne foi et une âpreté au gain un peu trop vive, ils rendent de véritables services au développement économique de la colonie. Beaucoup s'y sont fixés sans esprit de retour, d'autres après avoir gagné quelque argent repartent pour leur pays d'origine. Certains d'entre eux, notamment à Assinie et àMossou sont réellement riches et font un chiffre d'affaires annuel de plusieurs centaines de mille francs. Il est assez difficile d'évaluer leur nombre; dans la plupart des recensements ils ontété souvent confondus avec lesAgni; mais rien que dans le cercle d'Assinie, où comme à Mossou ils sont établis d'une façon définitive on en compte 12.000 ; en estimante 20.000 leur chiffre total pour la Côte d'Ivoire je resterai très probablement au-dessous de la vérité.
Ils appartiennent à la première tribu du 6e groupe de la grande famille ethnique à laquelle se rattachent les Agni. Ce sont les Amanaya ou Zèma proprement dits, que les Européens appellent Apollon îens. Ils habitent sur la côte de la rivière TanoS à la rivière Ankobra, à l'extrémité ouest de la colonie anglaise de la Côle d'Or, leurprincîpal port est Axim. Les Hollandais les ont déjà trouvés dans cette région lorsqu'ils y installèrent des comptoirs au xvn* siècle.
Leurs anciennes relations avec les Européens ont sans doute contribué à développer leurs aptitudes commerciales, mais, bien qu'à un degré inférieur, ces mêmes aptitudes se retrouvent chez les Agni. Si ceux-ci s'astreignent difficileroenlà un travail continu et régulier, ils exploitent volontiers à leurs heures les produits naturels du pays pour en trafiquer et obtenir ainsi les objets de fabrication européenne nécessaires à leurs besoins. Il serait sans doute difficile en s'attaquant de frontà leur indolence d'obtenir d'eux un concours bien efficace, mais en développant leurs besoins et leur goût pour le commerce on peut prévoir que les Agni joueront un rôle important dans la mise en valeur la Côte d'Ivoire. Cette constatation a sa valeur
car les Agni doivent être environ 800.000, et représenter près de la moitié de la population totale de la colonie.
II. Les Mandé. — Les documents sont nombreux sur les Mandé en général aussi bien que sur celles de leurs tribus qui habitent le haut Sénégal el le haut Niger; ils deviennent plus rares dès qu'il s'agit des Mandé du sud, ceux qui nous intéressent tout particulièrement puisque seuls ils habitent le territoire de la colonie.
Lorsque florissaient les grands royaumes du Songhaï, de Melli, des Soso, les Mandé s'étendaient des confins du Sahara jusqu'à la limité de la zone boisée qui borde le golfe de Guinée, et du cours de la Falemé jusqu'au Massina. Depuis le xmc siècle l'hégémonie politique de la race mandé a plus ou moins complètement disparu et là où elle a conservé le pouvoir elle ne possède plus de très grands étals, mais son domaine ethnographique el linguistique reste l'un des plus considérables parmi ceux que se partagent les races africaines et ne paraît pas avoir sensiblement varié depuis la disparition des grands empires auxquels nous venons de faire allusion.
Dans la Côte d'Ivoire telle que l'ont faite les conventions internationales et le décret du 17 octobre 1899 les Mandé occupent tout le pays qui s'étend de la frontière nord de la colonie jusqu'à la limite septentrionale de la forêt dense continue, sauf pour le Baoulé où ils s'arrêtent à une ligne passant entre Satama et Bouaké. De l'est à l'ouest ils vont de la Volta Noire jusqu'à la frontière de la Guinée française. Les principales provinces de ce vaste territoire sont: le Nafana dont les centres principaux sont Odienné et Tengrela ; le Gouè avec Koro et Touba ; le Gouaran avec Séguéla ; le Btédougou avec Kani ; le Kowodougou avec Kourousoudougou, Sakala et Marikono ; \' Etat de Kong avec Kong et Tiemou ; le Djimini avec Sokola- Dîoulasso; le Dyamala avec Dabakala et Satama; le pays de Bouna avec Bouna ; Bondoukou. Le dialecte de la langue mandé parlé dans celle vaste région est pour la plus grande partie
le Dyoula, sauf à l'ouest où dans le Nafana et le Goué on parle le dialecte Manyanka dont le domaine s'étend dans la Guinée française (1).
On peut évaluer à environ 410.000 le chiffre total des habitanlsdespays Mandé relevantde la Côle d'Ivoire. Les Mandé de race pure sont loin de représcnlerla totalité de ce chiffre, ils n'en forment au contraire qu'une assez faible minorité. La grande majorité de la population est Senoufo. Les Senoufo sont sans doute les habitants autochtones du pays, lis se divisent en tribus parlant des dialectes très voisinsles uns des autres : ce sont les Djimini, les Tagbana(TagouanodeBinger), les Nafana, lesDyamala, les Folona, les Paliaga (état de Kong) ; ensuite plus à l'est les Lobi et les N'goulango ou Pakha Ha . Celte race des Senoufo s'étend dans toute la moitié occidentale de la boucle du Niger jusqu'au Massina. Les gens qui la composent sont fort nombreux, robustes, assez courageux ; en général fétichistes (d'où le surnom de Bamhara que leur donnent les Mandé-Dyoula musulmans) ; ils sont duresle dociles et assimilables, beaucoup ont adopté les coutumes, le costume, les noms de famille des Mandé-Dyoula, et souvent aussi leur religion. Ils excellent dans les travaux d'art. Les fameux forgerons de Samory qui arrivaient à lui fabriquer avec leurs moyens primitifs les pièces de culassed'un fusil Gras ou d'un Kropatcheck, étaientdes Senoufo.
Ils n'ont pas en général gardé la prépondérance politique dont ils se sont laissés déposséder par les Dyoula. Ils ne forment pas de royaumes mais des tribus partagées en familles ; il n'y a pas de chefs de tribus, ni même de chefs de village, il n'y a que des chefs de famille jouissant d'une autorité morale plus ou moins grande. On comprend que des peuplades dont l'état est demeuré aussi rudimentaire aient pour destinée inéluctable d'être absorbées ou complètement assimilées par les Mandé-Dyoula en possession d'une culture et d'une organisation sociale bien supérieures. Aussi est-ce parce que ces
. (I) Voir De la fosse, Huai de Manuel pratique de la langue mandé, Paris, 1001, gr
populations sont appelées à devenir dans un temps plus ou moins bref entièrement Mandé, sinon par le sang, du moins par les mœurs, la langue et la civilisation, que nous nous occuperons plus spécialement des Mandé, Dyoula etManyanka. Il convient cependant avant d'aborder leur étude de dire quelques mots d'un autre élément assez nombreux dans toute la région septentrionale de la Côte d'Ivoire.
Aux Mandé et aux Senoufo, il convient d'ajouter en effet des Sarrakolé (parents, du reste, des Mandé), des Toucouleurs et des Haoussa, qui, désignés sous le nom générique de Marka ou Markankè ou Maraba, sont venus du Niger, du Sénégal et de l'est de la Boucle, à des époques diverses, pour faire du commerce, et qui se sont fixés dans le pays comme les Mandé- Dyoula. Mais au lieu de se mélanger aux Senoufo comme ces derniers, ils ont fondé des villes où ils habitent à peu près seuls, ou bien ils occupent dans les villes Mandé des quartiers spéciaux. L'une des plus importantes parmi ces villes est celle de Marka-Dyassa (forteresse des Marka), qui se trouve près de notre poste de la Haute-Bandama, et d'où il vient constamment dans le Baoulé des marchands qui descendent souvent jusqu'à Grand-La h ou. Ce sont ces Marka, et particulièrement ceux d'origine haoussa, qui se livrent surtout à la teinture du coton et des tissus.
Il convient de remarquer qu'à l'inverse de ce qui s'est produit pour les migrations agni-achanti dont nous avons parlé plus haut, l'installation des Mandé dans la région qui nous occupe n'a pas été, à une ou deux exceptions près, le fait d'une conquête à main armée mais bien la résultante d'une pénétration pacifique due à l'action commerciale et aux influences morales. Ce que dit M. Binger (1) de la politique suivie au siècle dernier par les Dyoula de Kong, peut je crois s'appliquer aux débuts de leurs établissements dans le pays.
« 11 y a une centaine d'années, le domaine de la colonie
(1) G. Binger, Etetaeage, Iilamimt et Chrittianitmt, Paris, 1891, in-fe>, pages 57 et suiv.
i musulmane de Kong ne s'étendait guère qu'à quelques kiloi mètres de la ville. Environnés de tous côtés de peuplades ■ fétichistes qui ne vivaient que de rapines et de brigandages,
< les gens de Kong ne pouvaient se livrer aux transactions
< commerciales et écouler leurs cotonnades qu'avec de grosses i pertes, provenant de droits exorbitants à payer aux roite-
< lets fétichistes des environs, sous peine de pillage.
« Qu'onl-ils fait? Ils ont établi de proche en proche des i familles musulmanes de Kong dans tous les villages situés i sur le parcours de Kong à Bobo-Dioulassou d'abord, à : Djenné ensuite. Us ont mis cinquante ans pour doter chaque : village d'une ou deux familles musulmanes.
» Chacun de ces immigrants a organisé une école, demandé ( à quelques habitants d'y envoyer leurs enfants, puis, peu à
< peu, par leurs relations avec Kong, d'une part, les autres i centres commerciaux d'autre part, ils ont pu rendre quel-
< ques services au souverain fétichiste de la contrée, captiver i sa confiance, et insensiblement s'immiscer dans ses affaires. i Y a-t-il un différend à régler, c'est toujours au musulman : que l'on s'adresse. Serait-il tout seul dans le pays, que le - roi le chargera des négociations parce que généralement il
sait lire et écrire, et qu'il a la réputation d'être un homme
de bien en même temps qu'un homme de Dieu.
« Arrive-i-il que le musulman ambassadeur échoue dans sa
: mission, il ne manque pas de proposer au roi fétichiste d'employer l'intermédiaire des gens de Kong. Du coup voila le pays placé sous le protectoratdes Etals musulmans de Kong. « Peu à peu l'Islam fait des progrès, d'autres colonies
: viennent s'établir chez les fétichistes qui ne manquent pas de se convertir. Ces derniers reconnaissent bien vite que le seul moyen de trouver aide et protection partout où ils passeront est d'avoir la même religion qu'eux. Et puis n'ont-ils point un puissant exemple sous les yeux, les musulmans? Ne vivent-ils pas tous dans une aisance relative et entourés d'un bien-être supérieur au leur?...
32 LES COUTUMES INDIGÈNES DR LA CÔTE D'iVOIRE
« Les gens de Kong n'ont pas essaimé ainsi sur une seule « route; le même fait s'est produit sur toutes celles qui mènent « à un centre où leur commerce et l'écoulement de leurs pro- « duits les appellent. »
Peut-être devrions-nous nous approprier quelque peu leur méthode dans le plus grand intérêt de l'humanité et de l'occupation pacifique de nos colonies africaines.
A Bondoukou l'immigration des Dyoula doit remonter au xie siècle de notre ère. L'auteur du Tarikh es-Soudan (1) nous montre les marchands qui apportent à Dienné l'or des mines de Bitou (l'un des noms donnés à Bondoukou par les indigènes musulmans du haut-Sénégal et du haut-Niger) ; et dans un autre passage il nous dit que les caravanes de Bondoukou fréquentaient le marché de Oualâta (en Songhaï, Biro) avant la fondation de Tombouctou (1336-1337). Ce qui indiquerait un courant commercial établi entre la région de Bondoukou et le Sahara méridional antérieurement au xiv* siècle. En tous cas si, à ces époques reculées, le nombre des Mandé habitant Bondoukou d'une façon permanente n'était pas considérable, la ville n'en existait pas moins et d'après les chroniques soudanaises Ton peut faire remonter sa fondation un peu avant l'année 1043.
En nous occupant de la tribu agni des Bonda nous avons vu les Mandé Dyoula solidement installés à Bondoukou et prenant une part active à la direction des affaires du pays vers le milieu du xvm* siècle. Depuis lors leur situation ne paraît pas s'être sensiblement modifiée. Sans aspirer à l'autorité nominale sur les Gaman, les Bonda et les Abron, ils interviennent souvent dans leurs affaires et toujours dans l'intérêt de l'ordre et de la paix dont ils ont besoin pour la prospérité commerciale de leur ville.
Lorsque le capitaine Binger arriva à Bondoukou le i dé-
fi) Abdtrrahman ben Ahdallah ben fmran ben Amir Et-Sadi. Tarikh t. traduction française de M. 0. Houdas. Paria, 1900, grand in-8°, pp. 32 et
cembre 1888 (1), les quartiers du centre, dans le voisinage du grand marché, étaient habités par des Dyoula d'origines diverses, mais venant principalement de Kong, de Bouna et de Boualé ; ceux du nord étaient occupés par les Marka ou Maraba, c'est là que se trouvent les teintureries ; à l'est un quartier Ngoulango et quelques Gaman ou Abron. Les quartiers Mandé portent le nom du Kèmokhoba ou notable qui j'exerce l'autorité; c'est généralement le plus ancien. Ces notables forment une sorte de conseil que préside le chef de la religion musulmane ou almamy (Imam). La famille Mandé qui domine à Bondoukou est celle des Ouatara (2). Cette organisation n'a pas été sensiblement modifiée par notre occupation, peut-être l'almamy qui, en sa qualité de président, sert d'intermédiaire entre le conseil des notables et le représentant de l'autorité française a-t-il acquis une autorité temporelle plus effective que par le passé.
Bondoukou fut occupé par Samory en 1895, mais en souffrit beaucoup moins que Bouna et surtout que Kong. Lorsque je pris définitivement possession de la ville en décembre 1897, nombre de ses habitants avaient fui, le commerce était totalement arrêté, mais les maux causés par les garnisaires sofas furent assez rapidement réparés. La population de Bondoukou était en décembre 1901 de 2,751 habitants, c'est-à-dire sensiblement égale à celle qu'avait trouvée M. Binger en décembre 1888. Le chiffre total des Mandé-Dyoula qui habitent Bondoukou et la région qui en dépend est d'environ 4,000 et en y joignant les Marka de 5,500.
Je ne possède aucun renseignement sur l'historique du groupe Mandé de Bouna. Le pouvoiry était exercé par un chef unique qui paraissait jouir d'une autorité très effective. Avant l'invasion de Samory Bouna devait compter plus de 6,000 habitants d'après les renseignements recueillis par M. Binger,
(1) Binger, Du Niger au golfe de Guinée, Paris, 1X92, 2 vol. grand in-8°, tome II, page 163.
(S) Sur les terme et noms de familles des Mandé, consulter la savante dissertation de H. Binger, ouvrage cité, appendice V, dans le tome II, p. 366 et suiv.
34 LES COUTUMES INDIGÈNES DE LA COTE D'iVOlKE
qui cependant n'a pas visité cette ville non plus qu'aucun autre Européen avant celle époque. Lorsque en 1892 le capitaine Branlai voulut s'y rendre, les habitants lui en firent interdire l'accès. Sarankéné-Mory a occupé Bouna avec un gros détachement de l'armée de Samory. C'est aux approches de cette ville qu'il massacra le capitaine Braulot, le lieutenant Bunas et leur escorte le 20 août 1897. Il en fui chassé par les Anglais en novembre 1897 et nous en prîmes définitivement possession à la suite de la convention du 14 juin 1898. Bouna a beaucoup plus souffert que Bondoukou de l'occupation des Sofas; le chiffre de ses habitants n'était encore que de 000 en décembre 1901. Les Mandé sont également au nombre de 600 dans la ville et ses environs. Le chef de Bouna continue à porter le titre de Bouna-Massa (roi de Bouna).
Dans le Djimini et le Dyamala l'influence appartient aux Mandé-Dyoula de la famille Oualara comme à Bondoukou et à Kong. Seulement M. Delafosse n'estime pasà plus d'un dixième la proportion des Mandé de race pure; le reste est croisé de Senoufo et surloul Senoufo pur. Mais avec la prépondérance politique, acquise d'ailleurs par des moyens tout pacifiques, les Mandé ont répandu leur langue parmi les indigènes de loule la région. Elle est devenue pour ainsi dire la langue officielle des chefs et des notables, en même temps qu'elle devenait la langue diplomatique et commerciale dont usent entre elles les diverses tribus sur lesquelles les Dyoula exercent une sorte de protectorat moral.
Les chefs indigènes empruntèrent même aux Dyoula leurs noms de famille el ils tiennent à honneur de passer pour les parents des chefs Dyoula.
Les Mandé-Dyoula de race pure ne sont pas taloués. Ceux qui sont nés d'une alliance entre Dyoula cl Senoufo el qu'on appelle les Sarongtti, sont marqués du tatouage Senoufo qui consislecn trois incisions allant, surchaque joue, delà commissure des lèvres à la tempe.
Dabakhala a été la dernière capilale de Samory, c'est dire
que la domination du conquérant s'est fait assez durement sentir sur les deux régions qui nous occupent. Chassé en 1898, par les opérations de la colonne Caudrelier il nous a laissé bien des ruines à réparer et une population appauvrie par ses exactions, décimée par ses chasses à l'esclave. Les femmes et les enfants, d'une vente plus facile, moins capables d'échapper aux Sofa, avaient presque totalement disparu de beaucoup de villages du Djiminî. Depuis trois ans notre administration s'applique à réparer ces désastres.
Pour Kong et l'Etat dont cette ville était la capitale nous sommes, grâce au voyage deM.Binger (1), plus abondamment documentés. Lorsque un an jour pour jour aprèssondépart de Bordeaux l'explorateur y fit son entrée le 20 février 1 888, Kong était sans conteste la plus grande ville et le centre commercial de toute la région qui nous occupe. A cetteépoqueellecomplait 15.000 habitants répartis en sept quartiers. Ces quartiers appelés Gbaïla (mol arabe qui signifie tribu) portaient le diamou des habitants qui y logeaient en majorité; exemple Gbaïla Daoura, le quartier des Daou du nom de la famille Mandé-Dyoula qui y dominait. Voici du reste la liste qu'en donne M. Bînger :
Kourila, chef Almamy-Sitafa-Sakhamokho.
Soumakhana, chef Karamokho-Oulé-Oualara, en même temps souverain de l'Etat de Kong.
Daoura, chef Karamokho-Moukhlar-Traouré.
Sakhanokhora, chef Mfa-Sabano-Barou.
Kèrou, chef Diarawary-Oualara, en même temps chef de la ville de Kong.
Sakhara, chef Yaya-Konalé.
Sisséra, chef Siri-Dandé.
Outre les sept quartiers, il y avait encore des faubourgs séparés de la ville par des jardins, le plus important était celui de Marabassou, à l'est, groupe de trois villages habités par
(1) Bioger, ouvr. cité, tome I, p. 288 et suiv,
des Marka, pour la plupart d'origine Haoussa et exerçant la profession de teinturiers.
Je n'insisterai pas sur le tableau animé et florissant que l'explorateur nous a laissé de la ville à celte époque heureuse.
Le pouvoir était héréditaire depuis deux siècles environ dans la famille des Oualara. M. Bînger a établi leur arbre généalogique depuis Fatiéba, le fondateur de la dynastie, jusqu'à Karamokho-Oulé-Ouatara, qui régnait lors de son passage. 11 semble toutefois que c'est seulement à la fin du xvm* siècle que Kong parvint à l'importance politique et commerciale dont elle jouissait avant l'invasion de Samory.Les traditions locales la prétendent toutefois aussi ancienne que Djenné dont la fondation remonterait, d'après les historiens soudanais cités par M. Binger, au xi° siècle (1043-1044) (1). Ce n'était probablement qu'une bourgade et pas encore la capitale d'un véritable état, en même temps qu'un des centres commerciaux les plus importants de la boucle du Niger.
A Kong aussi les Mandé-Dyoula de pure race se trouvaient en minorité mais l'assimilation des Sorongui et des Sénoufo y était peut-être plus complète qu'ailleurs. Aussi M. Marcel Monnier (2), qui a vu Kong en 1892 et dégage très bien l'impression de cité puissante et prospère que la ville lui a laissée, considère tous ses habitants comme des Mandé. En fait s'ils ne le sont pas tous d'origine, ils le sont devenus par les mœurs, la religion et la langue.
Les mauvais jours allaient venir pour ce centre, « l'un des « rares points du continent noir où il était permis d'observer « une société policée, l'effort d'une civilisation très primitive, « mais essentiellement originale et pacifique . » Samory chassé du Ouassoulouparles colonnes Humbert et Combes se repliait vers le sud avec ses bandes battues par nos troupes mais nombreuses et puissantes encore. L'effort tenté en 1894, par la colonne
(1) D'après le Tarikh-es-Soudan, Djcnuc aurait été fondée par des pale
5n du viii' siècle, l'Islam y pénétra seulement au commencement du xn
(S) M. Monnier, La France Noire, Paris, 189*, petit in-8», p. 200 et suiv.
Monleil échoua comme l'on sait ; les troupes parties du littoral de la Côte d'Ivoire ne purent dépasser Salama, d'où elles reculèrent bientôt pour se borner à l'occupation du Baoulé méridional et central avec poste extrême à Kouadiokofî. Kong livrée à elle-même succomba et pendant trois ans Samory, qui avait installé sacapitaleà Dabakhala, putla rançonner elladévaster à son aise ; la ruine cependant n'était pas encore complète. C'est seulement à la fin de 1897, que, voyant ta ligne de nos troupes et de nos postes se resserrer autour de lui et sentant l'approche de la lutte décisive, PAlmamy consomma la perte de la malheureuse cité. Ce qui y restait d'habitants fut massacré ou emmené en esclavage, la dévastation fut méthodique, les maisons renversées, leurs charpentes brûlées. 11 s'agissait de ne pas y laisser un abri pour notre occupation.
Cependant Kong fut occupée par nos troupes le 25 janvier 1898, après une faible résistance des Sofa. Le 13 février Sarankhéné Mory et Moctar, fils de Samory, vinrent assiéger celte localité qui n'était qu'un monceau de ruines et où nous n'avions pas eu le temps de construire un poste. Le blocus complet de la petite garnison commandée par les lieutenants Deinars et Méchet dura 14 jours (13-27 février), pendant lesquels, souffrant de la soif, nos tirailleurs tinrent une conduite héroïque. Heureusement la colonne mobile sous les ordres du chef de bataillon Caudrelîer, alors commandant de la région de la Volta, était prévenue, et, après avoir bousculé les Sofa à Nazian (25 février), à Tassélémou (26 février) elle arrivait le 27 devant Kong et mettait en fuite les assiégeants. Puis dans le but de dégager les abords de la ville, la colonne et la garnison exécutèrent de nombreuses reconnaissances, livrèrent de nombreux combats parmi lesquels il convient de citer ceux de Gouenso 2 mars) et de Ouababou (5 mars) où fut blessé Moctar, fils de Samory. Après le départ de la colonne les Sofa reparurent devant Kong qu'ils attaquèrent encore le 20 avril et d'où ils furent repoussés par le lieutenant Wœlfell. Le 15 et le 16 mai, ils essayaient, sans succès du reste, d'intercepter un convoi
38 LES COUTUMES INDIGÈNES DE L.l CÔTE D'iVOME
venant de Nazian. C'est seulement après la prise de Samory qu'on put considérer la paix comme acquise.
11 n'y a donc que trois ans que nous sommes à Kong et la ville renaît de ses ruines, elle comptait en 1901 plus de 3,000 habitants ; nous sommes encore loin sans doute des 15,000 qu'y ont vus MM.Binger et Monnier, mais il faut tenir compte du peu de temps écoulé depuis la dévastation complète que lui a fait subir Samory.
En 1888, lors du voyage de M. Binger, le Kantli, le Mono et le Niené (provinces de Tengreia) reconnaissaient la suzeraineté de Tiéba, Mandé-Dyoula Traouré, originaire du Follona, qui régnait à Sikasso. Un an avant, le pays de Tengreia avait fait un semblant de soumission à Àmara Diali, griot et lieutenant de Samory, mais il ne tarda pas à secouer le joug. A l'est de Tengreia se trouve Ngokho, aujourd'hui bien déchue, mais que M. Binger considère comme l'une des plus anciennes villes du Soudan et qu'il identifie à la Ghana d'El- Bekri et à la Gago de Léon l'Africain. L'on se trouverait ainsi en présence de l'un des plus anciens habitats de la race mandé ; ajoutons cependant que là encore le fond de la population est Sénoufo. C'est là que subsisteraient le plus de traces des anciens cultes païens des Mandé avec l'existence des bois sacrés et des tam-tam fétiches appelés Daba. Maintenant que le pays est soumis à notre autorité, il sera possible d'étudier ces questions de plus près que l'a pu faire l'explorateur il y a quinze ans bientôt.
Au sud de Tengreia notre occupation remonte à la mission du lieutenant Blondiaux qui fonda un poste à Touba en juin 1897. Ce poste devait nous servir de base d'opérations un an plus tard dans la dernière phase delà campagne contre Samory. C'est de là que partirent les capitaines Gouraud et Gaden, les lieutenants Wœlfell et Jacquin, le sergent Brattière, qui infligèrent à l'Almamy les échecs décisifs et finirent par le capturer le 29 septembre 1898.
Les Mandé établis dans les régions de Touba, Odjenné et
INTRODUCTION d'J
Maniuian, y sont venus à une date relativement récente, du Konian (pays de Beyla) ; leur dialecte que M. Delà fosse appelle Manianka est très voisin du Malinkê, qu'il considère comme le plus ancien et le plus pur parmi tous les dialectes Mandé. Les Manianka ainsi établis dans le Nafana, le Goué et le Gouaran n'y forment toutefois que la minorité de la population. Ils ont plus ou moins complètement soumis les peuplades qui s'y trouvaient avant leur arrivée : Ma h ou, Oueïma, Loma, Gbéréssé, Gola. Ces tribus sont, du reste, des Mandé, mais appartenant au groupe fou de cette grande famille, sur lequel nous aurons à revenir dans la quatrième partie de celte élude, et qui parait être resté jusqu'à ces derniers temps en dehors du mouvement de civilisation islamique dont les autres groupes de la race Mandé ont plus ou moins anciennement subi l'influence. Comme leurs voisins de Kong les Mandé Manianka se distinguent par leurs aptitudes commerciales. Une double ligne de marchés s'étend de l'est à l'ouest dans le sud de leur territoire, où se pratiquent les échanges entre les Mandé et les tribus restées indépendantes de la forêt. La première ligne plus septentrionale se compose de centres, souvent assez importants, peuplés en majorité de Mandé, ce sont Sakala, Kanî, Toté, Koro, Gouentéguéla. Koro ayant bénéficié pendant ces dernières années de la protection de Samory, est le plus prospère. La seconde ligne plus méridionale comprend les villages de Danhotogo, Mansala, Séguéla, Dootou, Touna, qui sont surtout fréquentés par les tribus de la forêt qui y apportent leurs produits (i). Le principal est le Gourou ou noix de Kola que la forêt fournit en grande quantité et qui est transporté par les traitants et colporteurs de race mandé pour la plupart dans tout le nord de la boucle du Niger jusqu'à Djenné et Tombouctou. Dans le nord du territoire des Mandé- Manianka relevant de la Côte d'Ivoire, on rencontre Maniuian, l'un des centres commerciaux importants du Soudan, dont le
(1) H. Zimmermann, Résultais des missions Bloodiaux et Kysseric dans les Annalei dt Géographie, a" de mai 1899.
marché hebdomadaire du lundi est fréquenté par plus de 10,000 étrangers.
L'introduction de l'Islam chez les Mandé remonte à Za- Kosoï (Za-Kasi d'après des listes de M. Binger), quinzième roi de la première dynastie songhaîe, lequel régna de 1009 à
Vers 1351, Ali Kilnou (Alî-Kolon dans le Tarikh es-Soudan) parvint au trône et fonda la deuxième dynastie, celle desSonnî. Les troubles, conséquence de cette révolution, amenèrent des scissions dans la famille Ndè. Les uns voulurent suivre la fortune du nouveau roi et en prirent le nom de Sonni-nké (hommes de Sonni).
D'autres, au contraire, comme les Sousou ou Soso, ne voulurent perdre ni leur autonomie, ni leur nationalité. Et enfin les descendants desBaou, Barou, Kérou (familles royales de la première dynastie songhaîe) prirent pour se distinguer des partisans des Sonni et des Sousou, le litre deDyoïc-la (couche, souche du trône). Au début ils ne comptaient que cinq familles: les Daou, les Kérou, les Baou, les Touré et les Oualara. A ces familles se joignirent, au moment de la scission avec les Sonninké, une deuxième famille Oualara, les Sakhanokho, les Sissé, les Kamata, les Kamakhalé, les Timité et les Daniokho (1). Habitant surtout les environs de Djenné ce berceau de la civilisation soudanaise, ils s'adonnèrent au commerce et formèrent avec leurs nombreuses colonies une sorte de ligue commerciale qui n'est pas sans analogie avec les hanses du moyen âge.
Au commencement du xvr* siècle, lors de la désagrégation du royaume de Molli à la suite des victoires de Mohammed Âskîa, plus tard lors de la conquête marocaine en 1591, le mouvement de migration des Dyoula vers le sud de la boucle du Niger s'accentua. Mais qu'il s'agisse de leurs premières caravanes commerciales, ou des migrations des xvne et
(1) G. Binger, Du Niger au golfe de Guinée, Paris, 1892, grand in-8°, tome II, supplément V.
xvui* siècles, les Dyoula étaient tous convertis à l'Islamisme lorsqu'ils s'installèrent dans la région nord de la Côte d'Ivoire où nous les trouvons encore actuellement.
D'aucuns ont pris texte de la religion des Mandé-Dyoula pour les déclarer moins faciles à conduire que les païens, plus rusés, moins francs, plus foncièrement hostiles à notre domination. Il y a là, je crois, beaucoup d'exagération et en affirmant le contraire on serait, à mon avis, beaucoup plus rapproché de la vérité. 11 est bien évident que l'Islam est une religion puissante qui exerce une influence sur la civilisation très réelle des Mandé-Dyoula ; que pour réussir auprès de ceux-ci il faut une préparation et des connaissances inutiles vis-à-vis des païens avec lesquels il suffit d'une dose convenable de patience et de bon sens. Mais l'Européen préparé à sa lâche obtiendra, par contre, auprès des musulmans des résultats plus rapides et plus satisfaisants parce que leur religion même, leur civilisation particulière, mais indéniable, les font moins distants que les fétichistes et plus aptes à concevoir ce que nous attendons d'eux.
Dans l'ouvrage que nous avons cité plus haut M. Binger insiste sur les bienfaits de l'action musulmane en Afrique, mais fait en excellents termes les réserves qu'elle comporte. « Nous pensons que là où les musulmans colonisent, se livrent « au commerce et à l'industrie, il serait malheureux de ne pas n utiliser leurs services. » Et après avoir expliqué un peu plus loin les causes du succès de l'Islam chez les noirs, il conclut comme nous que si nous ne réussissons pas mieux avec eux c'est bien souvent faute de savoir nous y prendre (i). 11 paraît aussi, au cours de son grand voyage dans la boucle du Niger, avoir, en arrivant à Kong ou à Bondoukou, ressenti la sensation de soulagement, de bien-être que j'ai éprouvée moi-même lorsque, faisant partie de la mission Maistrc, nous sommes entrés dans l'Adamaoua musulman après onze mois de voyage à travers des peuplades païennes.
(1) G. Biogcr, Esclavage, Maritime et Chriittanitme, Paris, 1891, petit in-8".
42 LES COUTCHES INDIGÈNES DE LA CÔTE d'iVOIHE
Si, comme le dit M. Le Chatelier les croyances mystiques et hagiologiques procédant du Panthéisme oriental représentent la seule force vive du Mahomélisme moderne, il faut avec le même auteur se garder des généralisations hâtives, etde prêter aux ordres religieux musulmans des organisations, administratives et hiérarchisées qui leur manquentle plus souvent {!).
En ce qui concerne plus spécialement les Mandé-Dyoula ils sont trop âpres, trop travailleurs, trop absorbés par leur négoce pour faire une large part dans leur vie au mysticisme et à l'idéal. Du reste une enquête faite dans la région pendant les années 1900 et 1901 n'y a signalé que vingt-deux personnages religieux. Sur ce nombre cinq appartiennent à la confrérie des Kadria, cinq à celle des Tidjania, trois à celle des Senoussia ; on n'a pu déterminer l'affiliation des neuf derniers el ils sont classés sous la rubrique marabouts locaux.
Des cinq marabouts Kadria l'un réside à Satama Soukoura au sud de Kong, deux dans la circonscription de Touba, deux dans le territoire relevantdu poste delà haute Bandama. Dans celte dernière circonscription ils ont deux écoles comprenant ensemble 43 élèves; trois écoles dans celle de Touba, et aucune à Satama. Ils appartiennent à la confrérie de Si Abdel Kader el Djilani surtout pareeque leur père ou un de leurs aïeux s'y était fait affilié et a ensuite initié sa descendance. L'enseignement musulman donné dans leurs écoles est très rudimentaîre, leur influence restreinte aux quelques villages avoisinanl leur résidence, plutôt bienfaisante et ne s'est en tous cas jamais exercée contre notre autorité. Je cite ici leurs noms pour mémoire: Lassina Fofana ou Logossina à Satama ; Moussa Bctnba à Gouendéguéla, Mfafoumbo Mérité à Koro, dans la circonscription de Touba ; Padibé Soumaré à Koroko, Bakara Moro Keïla à Kadiou, territoire de la haute Bandama.
Les cinq Tidjania habitent les territoires de Tabou et d'Odjenné. L'un est un vieillard de 90 ans sans aucune influence. Karasso Mahmadou qui habite Sambatiguéla est un autre vieil-
(1) A. Le Chatelier, l'hlam dam l'Afrique Occitkntale, Paris, 1899, in-8\
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lard donl les relations avec la confrérie paraissent totalement rompues, et qui ne se considère plus lui-même que comme un marabout local. Il y a 80 enfants dans les écoles de son village. Il en est de même pour Bemba Sakhamokho à Ngaoué, dont la mosquée est fréquentée par 000 fidèles.
Kamori Bamba à Ferenlella, un peu plus remuant peut-être, a conservé des relations dans le Bafing; riche pour le pays, il a pris part aux opérations de Samory ; sa mosquée est fréquentée par 800 fidèles.
Karamokho Sidiki Fodiga de Touba possède, bien que peu instruit, une influence morale très réelle dans la région; 650 fidèles viennent ù sa mosquée assez régulièrement ; il a toujours vécu en bons termes avec nous.
Les trois Senoussia habitent le pays de Kong: SeydouCissé à Likolo, Baro Sakhanokho à Tintalla, et Ali Diaoura à Kapy. L'influence du premier est limitée à son village où il n'y a du reste ni école, ni mosquée. Celle du marabout de Tintalla qui est jeune (28 à 30 ans) et parait intelligent, n'est pas très considérable mais elle s'est toujours manifestée en notre faveur; il tient une école fréquentée par 8 ou 10 élèves. Le troisième, celui de Kapy, remplace provisoirement son frère parti pour le pèlerinage de la Mekkeet dont on parle comme d'un homme plus important.
Des neuf marabouts locaux cinq sont donnés comme totalement dépourvus d'influence. Ils sont marabouts parce que un peu moins ignorants ou un peu plus pieux que leurs compatriotes. Des quatre restants, l'un Senoussi Diabi, en résidence à Dabakhala, est agent politique à notre solde. Originaire de Bondoukou où il s'était compromis pour Samory, il a dû se réfugier dans le Djimini quand les Sofa onlévacuéBondoukou. Comme bien d'autres, il nous sert après avoir servi l'Almamy.
Dans le nord-est du Djimini, Dongoutigué Bagni Coulibaly, personnage pieux, riche, par conséquent influent dans son canton, nous parait entièrement dévoué. Il se conduit surtout d'après les conseils du précédent.
Les deux derniers marabouts Bamory Kamakaté, de Bouandougou et Yousoof Bakayoko, de Séguéla, appartiennent à des familles originaires de Tombouclou, établies depuis plusieurs générations dans le pays. Ils y jouissent d'un prestige héréditaire et d'une influence appréciable.
L'ancêtre du second d'entre eux, Mfalé Kolé Bakayoko vint de Tombouclou sur la demande du chef des Diomandé qui venaient de s'installer à Séguéla, à une époque que l'on peut fixer approximativement aux premières années du xvine siècle puisque sept générations se sont écoulées depuis lors. Frère d'un marabout célèbredeTombouctou, il fut, si nous en croyons les légendes locales, un thaumaturge de quelque mérite.
Lorsqu'après un certain séjour à Séguéla il voulut retourner dans sa patrie, son frère qui était resté à Tombouclou lui donna l'ordre de placer un bâton en travers de ses épaules et de marcher jusqu'à ce que les deux extrémités de ce bâton fussent arrêtées par des arbres. Il se mit en route et arriva près du village de Dabala (territoire de Touba) sur la rive du Koba, affluent de droite de la Feredougouba. Les piroguiers refusèrent de la passer malgré l'offre de quatre esclaves. Mfalé Kolé frappa l'eau de son bâton, l'eau s'écarta, forma deux murailles, entre lesquelles il passa en mouillant les bords de son vêtement. Sur les supplications des bateliers il réunit de nouveau les eaux du Koba. Il appuya son bâton contre le tronc d'un baobab qui en est resté penché et que l'on montre encore aujourd'hui, tordit ensuite les bords de son vêtement pour le sécher, l'eau qui en découla forma une petite mare qui existe en cet endroit. Il remit ensuite son bâton en travers de ses épaules, et s'arrêta sur l'emplacement actuel du village dcKoro où son bâton s'accrocha entre deux arbres. Ses compagnons ne voulaient pas s'installer en cet endroit parce qu'il n'y avait pas d'eau. Mfalé Kolé déclara qu'il obéirait aux ordres de son frère et se mit en prières à la tombée de la nuit. Le lendemain un marigot du voisinage s'était déplacé pour venir passer à proximité du village futur. Mfalé Kolé fut enterré à Koro. Son
tombeau est un lieu de pèlerinage. On l'invoque pour faire cesser la sécheresse. Ce pouvoir de faire tomber la pluie est du reste également attribué à certains morts illustres de familles fétichistes tels que le fondateur des Diomandé enterré chez les Mahon du territoire deTouba.
Si j'ai insisté avec trop de détails peut-Sire sur cette légende assez inoffensive, c'est qu'elle représente ce qu'a fourni de plus saillant l'hagiographie de la région. La branche aînée des Bakayoko est établie à Koro, mais Yousouf Bakayoko de Séguéla se prétend le chef religieux de la famille, à cause de l'ignorance de ses parents de Koro, Il prétend êlre'le chef religieux du Koyassadougou parce que ses aïeux ont converti à l'Islam les Fofana de race mandé qui habitent ce pays. En réalité il n'y possède plus aucune influence réelle. Il est également en bonnes relations avec les païens de la forêt au sud de Séguéla. Il leur vend desamulettes pour des kolas. Yousouf et les gens de son entourage paraissent ignorer jusqu'à l'existence des confréries religieuses musulmanes. Quand on les interroge à ce sujet ils répondent simplement : « Nous, nous sommes des Bakayoko. a
Si du point de vue religieux nous passons à l'influence qu'a pu avoir l'Islam sur les institutions civiles des Mandé, la lecture des textes publiés plus loin convaincra rapidement que, pas plus que les Kabyles algériens, ils ne se sont crus obligés de se soumettre à la législation tirée des préceptes du Coran par les jurisconsultes musulmans. Sans doute ils disent bien appartenir au rite malekite, et l'on trouveàBondoukou notamment quelques manuscrits des ouvrages de Sidi Khelil, l'un des docteurs de ce rite les plus connus dans l'Afrique septentrionale et occidentale ; mais en fait ils ont conservé leurs propres coutumes ou adopté certaines de celles des populations autochtones du pays. « Dieu vous commande dans le partage « de vos biens entre vos enfants de donner au garçon la portion « de deux filles » (Coran : Sourate IV, verset 1 2). Telle est peutêtre la seule prescription coranique donlj'ai retrouvé trace dans
leur législation actuelle (voir Coutumier des Mandé Dyoula de Bondoukou, par le capitaine Benquey). Les Mandé-Dyoula doivent cependant à l'Islam uneouverturc d'esprit, unedignilé extérieure de vie, une aptitude à vivre en sociétés régulières et régies par des lois respectées, qui ont contribué à leur donner la supériorité réelle qu'ils possèdent sur les peuplades païennes. Mais avant tout commerçants, ne dédaignant pas les jouissances que peut procurer la richesse, ils considèrent comme les premiers des biens la paix el la sécurité des roules suivies par leurs caravanes, et ils accepteront volontiers l'autorité étrangère qui leur assurera ces bienfaits. Il y a dans ces dispositions des Dyoula une indication pour la conduite à tenir vis-à-vis d'eux et une garantie pour l'avenir de noire domination dans le pays.
III. Peuplades des lagunes Potou, Ebrie, Lahou et Fresco.— Avec les peuplades des lagunes nous nous trouvons en présence d'un groupement arbitraire au point de vue ethnique et ne possédant qu'une raison d'être géographique. On a tenté d'expliquer la diversité des tribus qui le composent par le fait que des populations, chassées par les guerres et les invasions des contrées de l'intérieur qu'elles occupaient primitivement, sont venues se confondre ou se juxtaposer en se réfugiant vers le littoral. Nous croyons aussi qu'une élude plus approfondie permettra d'établir, soit entre elles, soit avec l'une des deux grandes races dont nous venons de parler, des liens de parenté qui n'ont pu jusqu'à présent être suffisamment déterminés. Déjà M. Delafosse (I) considère lesAttié, IesEbrié, les M'balo, les Alladian, les Abbey, les Abidji comme appartenant au groupe Kwakwa de la grande famille Agni Acbanti ; il a très probablement raison. Cependant ce que nous connaissons actuellement de l'histoire et de la langue de ces peuplades ne me parait pas encore suffisant pour admettre cette attribution
(1) M. Delafosse, Manuel de la langue agni, p. 196.
définitivement, maïs on peut la considérer jusqu'à plus ample informé comme au moins très vraisemblable.
En attendant qu'une répartition définitive par races soit devenue possible, nous classerons ces peuplades d'après les différences que présentent les dialectes parlés par elles; et nous trouverons ainsi, pour les lagunes Polou et Ebrié, depuis le Gomoé jusqu'au méridien de Craffy, huit idiomes nous permettant de déterminer huit groupes principaux. Ce sont : les Adioukrou, les Ebrié, les Attié, les Alladian, les Abbey, les Abidji, les M'Bato, les Àizi. 11 existe en outre quelques villages isolés dont les habitants d'origine étrangère au pays ont, tout en s'agrégeant à l'un des huit groupes énumérés cidessus, conservé la langue de leur tribu d'origine.
D'après une légende indigène, la peuplade des Adioukrou serait originaire de la rive droite du Bandama, sans qu'il ait été possible de préciser davantage son lieu d'origine, l'époque probable de sa migration et les causes qui l'ont produite.
Elle occupe la contrée comprise entre la rivière Agneby et le Bandama d'une part, la limite sud des Abidji et des Abbey au nord, et la lagune au sud d'autre part. Elle compte 65 villages qui se répartissent en deux groupes principaux les Débrimou et les Bouboury. Les noms de Débrimou et de Bouboury devaient à l'origine désigner deux des familles principales qui occupèrent ia région. Actuellement ce sont plutôt des désignalions politiques qui englobent les autres branches de la tribu suivant qu'elles ont pris parti pour l'une ou l'autre familles dans leurs querelles qui durent depuis fort longtemps et sont loin d'être terminées.
Les subdivisions du groupe débrimou sont les Débrimou proprement dits aux environs immédiats du poste de Dabou, les Lopou, les Cosserou et des Accrediou qui n'appartiennent pas à la tribu des Adioukrou, mais bien à celle des Alladian. Malgré celte différence d'origine ils sont aujourd'hui complètement assimilés aux Adioukrou et ont adopté leur langue.
Les Bouboury comprennent, outre lesBouboury proprement
dits, tes Orbaff et la deuxième portion des Accrediou d'origine Alladian dont nous venons de parler.
Le groupe Debrimou est dirigé par quatre chefs qui agissent presque toujours d'un commun accord. Ce sont : Kattakré, Affo, Guéguéssy et Yébouniéry. Les Bourboury ont pour chef suprême le vieux Youssès qui habile Grand-Bourboury.
Malgré l'existence de ces chefs supérieurs plus ou moins respectés et obéis, chaque sous-groupe et souvent même chaque village forme une petite république administrée par le conseil des notables dans lequel le chef a simplement voix délibérative au même titre que les autres membres.
La langue parlée dans tout le groupe est l'Adioukrou, elle ne paraît avoir aucune parenté avec les dialectes des populations voisines. Si on rencontre quelques mots Alladian ou Agni, c'est par les relations commerciales qu'ils ont été introduits.
Le groupe adioukrou compte environ 32,000 individus et occupe une superficie de 1,500 kilomètres carrés, soit près de 22 habitants au kilomètre carré.
Si les Alladian ne sont pas autochtones, on doit les considérer comme l'une des plus anciennes parmi les peuplades des lagunes. Ils habitaient autrefois Abreby et il semble que leurs deux familles principales fussent alors les Avavé et les Agoury. Une guerre avec l'Ebrié décida leur migration et ils se disloquèrent en formant plusieurs tribus. Les Avavé et les Agoury allèrent s'établir, les premiers à l'est, les seconds à l'ouest de Jacqueville. Actuellement ces deux groupes sont placés sous l'autorité d'un seul chef, Bonny Adié, qui habite Jacqueville, le centre le plus important de la région. Ils représentent encore aujourd'hui les Alladian proprement dits par rapport aux autres tribus issues de la même souche, dont nous allons maintenant parler.
Les Accrediou, descendants de la famille Agoury, allèrent, lors du mouvement de migration causée par la guerre avec les Ebrié, s'établir chez les Adioukrou ; nous avons vu plus haut que ceux-ci se les étaient complètement assimilés. Cependant
on trouve encore chez les Accrediou des engins de pêche, harpons, filets, etc., en tout semblables à ceux en usage chez les Alladian de Jacqueville. Ces objets ne servent plus et sont conservés comme témoignage de l'origine de leur tribu.
Une fraction des Alladian se dirigea vers l'ouest et forma la tribu des Awikouam qui habitent encore aujourd'hui Lahou cl la région environnante. Awikouam vient de Awikou ou Awikoua qui veut dire en alladian branche d'arbre. Voici l'origine de ce nom. Les Awikouam furent longtemps poursuivis et traqués par leurs ennemis, ils durent se déplacer souvent pour les dépister. Leurs campements, pour ne pas déceler leur présence, étaient dissimulés dans la brousse qui borde le rivage et si bien cachés qu'eux-mêmes au retour de la pêche ne pouvaient reconnaître leur chemin. Aussi comme point de repère plantaient-ils dans le sable de la plage une branche d'arbre qui indiquait la présence du campement : c'était l'Awikou, d'où le nom d'Awikouam resté à la tribu.
Les Battama et les Diaioama ont tiré leurs noms des deux chefs Balta et Diawa qui les dirigeaient lorsqu'ils quittèrent Ahreby. Ces deux tribus rattachent leurs origines à la famille Avavé. Ils allèrent d'abord s'installer ensemble à Pelil-Bassam, puis à la suite de querelles intestines, Diawa quitta Balta pour aller fonder Audouin. On parle encore chez eux l'alladian, mais la langue la plus usitée est l'ébrié.
Les M'bato faisaient partie du groupe accrediou et étaient, comme eux, issus de la famille Agoury. Ils se séparèrent des Accrediou peu de temps après leur migration commune et s'en furent à Krinjabo offrir au roi du Sanwi de devenir ses sujets. Celui-ci accepta ; mais bientôt les M'bato le quittaient et venaient s'installer où ils sont encore, entre le Comoé et la lagune Potou. Les M'bato ne parlent plus l'alladian, mais un dialecte particulier dans lequel on retrouve beaucoup de mots agni.
Les Alladian avec leurs tribus dérivées doivent représenter environ 30,000 individus. Les Alladian proprement dits qui
30 LES COUTUMES INDIGÈNES DE LA CÔTE d'jV'OIRK
habitent la région de Jacqueville sont peut-être les indigènes les plus policés et les plus intéressants par leurs aptitudes commerciales parmi les peuplades des lagunes.
Les Ebriè étaient jusqu'en 1899 l'une des peuplades les moins connues de la contrée. Ils possédaient, du reste, une assez mauvaise réputation et dès 1852, les marins du commandant Bouêl- Willaumez avaient eu maille à partir avec eux. Ils occupent, sur la rive nord de la lagune à laquelle ils ont donné leur nom, une bande de terrain de quinze kilomètres de profondeur environ s'étendant de la lagune Polou à la rivière Agnéby. Un seul de leurs groupes, celui de Bago, se trouve sur la rive droite de cette rivière.
Les Ebrié se répartissent en onze groupes indépendants les uns des autres mais parlant tous la même langue. Ils n'ont pas conservé souvenir d'avoir jamais été réunis sous l'autorité d'un chef unique. L'ensemble de la population est réparti dans 57 villages petits et grands que se partagent très inégalement les groupes. Ils ont été refoulés sur les bords de la lagune par les Attié avec lesquels ils étaient constamment en guerre.
Le groupe Acuè, le plus important de tous, est situé à l'est entre la lagune Potou et le groupe Abidjan. 11 compte 15 villages peuplés par 7150 habitants. Le chef actuel nommé Addou habile Adjamé Aqué, village principal du groupe. C'est auprès de cet Adjamé que s'élève Bingerville la nouvelle capitale de la Côte d'Ivoire.
Le groupe Abidjan est placé à l'ouest des Aqué; il comprend 7 villages avec 4250 habitants ; le principal estAdjamé-Abidjan.
Le groupe Songon est à l'ouest du pays Ebrié. Il compte 6 villages avec 3.800 habitants.
Le groupe Bago est installé sur la rive droite de l'Agnéby, à la pointe nord-ouest du territoire Ebrié. Il compte 4 villages.
Le groupe Yopogon, à l'ouest des Abidjan, comprend 6 villages et 1900 habitants.
Les 8 villages des groupes Adiapa et Abadji sont enchevêtrés
les uds dans les autres et situés à l'est des Songon. Ils comptent respectivement 1750 et 1250 habitants.
Le groupe Anogoua compte deux villages ; le plus important situé à 15 kilomètres au nord de la lagune, le second entre les Aquéet les Abidjan. Ensemble 1200 habitants.
Le groupe Bloqua n'est formé que d'un seul village situé sur les bords de la lagune Potou,à l'extrémité est de l'Ebrié ; 1800 habitants.
Le groupe Niango est situé entre les Yopogon et les Adiapa, il compte 3 villages et environ 850 habitants.
Le groupe Aboabo se compose également de 3 villages avec 650 habitants.
Le chiffre total desEbrié est de 26.210; leur territoire a une superficie de 661 kilomètres carrés, soit 40 habitants au kilomètre carré.
D'après le capitaine Crosson-Duplessis de la mission IIoudaille (1), VAttiè s'étend entre I'Agneby à l'ouest et le Comoë à l'est. Ses limites sont : au sud une ligne jalonnée par les villages d'Alépé, Moteso, grand Alépé, Aoutué, Aniama ; au nord, une ligne passant par Atikoury, Akoupey, Brako. L'Allié est borné au nord par le Morénou dont le sépare un vaste plateau à peu près inhabité de 40 kilomètres de largeur; à l'ouest par le Baoulé et le pays Abbey ; au sudpar les M'Bato, l'Ebrié, les Adioukrou. A l'est, il s'étend jusqu'au Comoë. Sa superficieest approximativement de 15000 kilomètres carrés ; sa population d'environ 180.000 habitants, soit 12 habitants au kilomètre carré.
Bien que formant un groupement ethnique relativement ho-
(1) Capitaine du génie Crosson-Duplessis. L'ethnographie de la Cùte d'Ivoire dans les a Suppléments » du Bulletin du Comité de l'Afrique française, mai et juin 1900. 180.000 habitants avec une densité de 13 habitants au kilomètre carré me paraissent un gros chiffre pour des peuplades habitant la forêt, où les défrichements sont pénibles, les cultures difficiles et par conséquent la densité de la population généralement faible. C'est la seule critique que je formulerai sur le remarquable travail du capitaine Crosson. Encore pour juger de son bien fondé, faudrait-il que l'occupation du pays nous permette de procéder à des recensements détaillés.
mogène, les Âttié sont cependant divisés en plusieurs familles distinctes indépendantes les unes des autres, souvent même en hostilités plus ou moins déclarées.
En commençant par le nord on trouve d'abord les Kettè, qui habitent les villages d'Akbaou, Aéoua, Akoupy, Brako, Atikoury, Assambiadji. Cette famille paraît avoir échappé pendant longtemps aux: divisions intestines qui déchirent continuellement l'Atlié. Son berceau paraît être le petit village d'Assambiadji. Le dernier grand chef des Ketté aurait été Bouaffo; à sa mort, assez récente, il n'a pas été remplacé. Actuellement le chef Ketté le plus important serait Nanassaï qui commanderait aux deux gros villages riches et peuplés d'Akoupoy et d'Atikoury. Aféhy,àsix kilomètres au sud de Brako, formerait un groupement peut-être encore plus important.
Les Ketté paraissent être la branche la plus prospère et la plus laborieuse du groupe Attié. C'est dans leur pays que la populatîonest la plus douce; leurs villages sont rapprochés les uns des autres, leurs cultures nombreuses et étendues ; ils possèdent de superbes troupeaux de bœufs et de moutons. Le territoire des Ketté est pour ainsi dire le parc et le marché aux bestiaux de tout l'Atlié.
Au sud-est des Ketté viennent les Attobo ou Attobouè-, dont les principaux villages sont Kong, Diangobo, Fiasse, Yakassé, Yassolié, Abrédé, N'Tiakoï. Le berceau de cette famille serait Kong (1), appelé aussi Attobouè. Les Attobo, sont comme les Ketté, morcelés en une foule de petits clans indépendants.
A l'ouest des Attobo, les IFGadté habitent les villages de Bouapé, Mopé, Anandié, Aouabo, Ouarabo.
Au sud des Ngadié et des Attobo, on trouve les Boddè ou Boddin qui s'étendent à l'est jusqu'au Comoé et forment deux groupements politiques distincts séparés par la Marisa, affluent de la rivière Mé.
Leur groupement principal, entre Mansa et Comoé, relèverait
(1) Inutile de dire que Kong dans l' Attié n'a rien de commua avec la grande ville Dyoula du même nom qui eu est du reste séparée par environ 400 kilomètres.
d'une façon plus ou moins effective d'un chef unique nommé Léliépi. Les principaux villages soumis à son autorité sont : à l'oueslde la rivièreMé,Adocquoi,Assouquoi,Apiagui, Annepé, Kodioso, Messadji, Oupé, Acoudié, Mobi, M'bonou : à l'est de la même rivière Kossadji, Mopadji. A l'ouest de la Mansa, une autre fraction des Boddé habite la région aurifère deYakassé, Nguessakoï, Béssédi, Boddépé ; elle relèverait également d'un chef unique Adopo-Ka qui réside à Yakassé. Quant à Léliépi il habiterait Je village de Yasso, à une quinzaine de kilomètres dans l'ouest d'Adoquoï, avec ses femmes, ses boys et ses captifs. Il serait probablement le chef le plus important de l'Allié et se donne à lui-même le nom de Moitasso(\ep\ns grand)de l'Allié.
Les Boddé ou Attié du centre formentdu reste le groupement ethnique le plus nombreux du pays. D'ailleurs le terme « Boddé, Boddin » bien que s'appliquant à une famille particulière est un terme général; il dérive du mot Allié Bou qui signifie bloc de quartz. Les Boddin seraient les habitants de toute la région au sous-sol quartzeux qui constitue la presque totalité de l'Allié; peut-être faut-il voiren eux le tronc commun auquel se rattacheraient les autres branches. Le territoire des Boddé est traversé par les rivières Mé et Mansa qui roulent des sables aurifères; aussi l'extraction de l'orest-elleunedes occupations principales des Boddé.
Aux Boddin il faut encore rattacher une branche dissidente assez peu caractérisée qui occupe, entre les N'gadié et les Boddin, les villages d'Adopé, Doubasso, Biasso.
Au sud de Denguira on trouve enfin les Maiddin, qui peuplent les villages d'Alépé, Grand Alépé Memni, Motiéso, Aoutué, Brofodomou, Atliéquoï, Aniama, Aoué. Ils ont dû, autrefois, former une sorte de confédération régie par un chef unique, mais actuellement tout lien de solidarité de village à village est détruit. Les Attié-Maiddin paraissent le produit d'un métissage entre les tribus voisines de la lagune et les Attié de race pure. C'est ainsi quelevillagede Memni aurait été fondé il y a une centaine d'années à peine par des riverains de la tagunequi
54 LES COUTUMES INDIGÈNES DE Ï,A CÔTE D'iVOIKE
seraient venus chasser dans l'intérieur des terres. De fait le dialecte des Maiddin estle seul qui présente quelques différences, d'ailleurs insignifiantes, avec la langue des autres familles Attié.
En résumé tous les Attié, quelle que soitla famille à laquelle ils appartiennent, parlent un idiome commun, ont des mœurs et des coutumes identiques et forment, malgré leurs divisions politiques, un groupe ethnique nettement homogène. En l'absence de traditions écrites ou orales le capitaine Crosson déclare ne pouvoir se prononcer sur leur origine. 11 a constaté chez eux des analogies frappantes de mœurs, de coutumes, de religion, avec la race Agni, surtout avec les Agni de l'Anno. Il a trouvé des mots communs en Attié et en Agni ; les termes de salutation, de numération sont les mêmes dans les deux langues. Peut-être n'y faut-il voir que le résultat du contact avec la race Agnie, contact se manifestant surtout par des relations commerciales avec les traitants Apolloniens de Pétépré et d'Aboisso.
Quoi qu'il en soit le capitaine Crosson constate qu'il existe beaucoup plus de traits de ressemblance physique et morale entre l'Attié et l'Agni qu'entre l'Altiéet les populations du bord de la lagune.
Les Âbbey sont installés à l'est des Attié; ils nous sont encore à peu près inconnus et leur nombre est évalué à 25,000.
Au sud et à l'ouest des Abbey nous avons les Abidji qui s'étendent au nord des Adïoukrou. Ils sont divisés en trois groupes placés sur une seule ligne allant de l'est à l'ouest : les Gomou, les Katadji et les Bècêdi. Ils comptent en tout une douzaine de villages avec environ 8,000 habitants. Leur centre le plus important serait Gomou qui renfermerait à lui seul plus du quart de la population totale des Abidji.
Le groupe Aizi est originaire du pays de Lauzoua à l'ouest de Grand-Lahou. Il est divisé en deux familles : Lélè clAizi-Yobo; et compte une quinzaine de villages répartis sur les bords de la lagune entre Kraffy et Dabou. Les Lélé habitent presque tous la rive nord et les Aizi-Yobo la rive sud de la lagune.
INTRODUCTION ÎÎ5
Leurs centres principaux sont : pour les Lélé, Abbra, Ningui, Tiakba ; pour les Aizi-Yobo, Tepedji et Altoutou. Leur chiffre total est d'environ 10,000 individus»
Je ne reviendrai pas sur les M'Bato dont il a été question dans le paragraphe consacré aux Alladian. Pour en finir avec les peuplades des lagunes Polou et Ebrié, il me reste à dire quelques mots de deux villages dont les habitants appartiennent à la race agni. Ce sont Abbra peuplé par des Agni, originaires du Sanwi, et Bettré peuplé par des Agni-Aé, appartenant à la même famille que les Apolloniens de Moussou. Chacun de ces villages doit compter de cinq à six cents habitants ; tous deux relèvent des chefs de Moussou.
Dans la lagune de Lahou nous trouvons d'abord les Brignan dont les principaux centres sont grand, petit et moyen Lahou avec un total de 8,200 habitants. Les Brignan sont les mêmes que les Awikouam dont il a été question lorsque nous avons traité plus haut des Alladian de la lagune Ebrié.
La tribu la plus importante de cette région est celle des Dida qui se divise en un certain nombre de familles dont nous allons dire quelques mots. La première de ces familles, celle des Lauzoua, représente une population de 2,817 habitants, dont 2,235 pour le seul village de Lauzoua. Le village esl divisé en deux parties, ayant leur chef respectif, Adiako et Affo. Le premier est de beaucoup le plus important, tant par le chiffre de ses sujets que par le prestige dont il jouit. La seconde des familles Dida est celle des Yokobouè. Ils sont 3,500 et occupent neuf villages échelonnés sur les rives de la rivière Yokobouè ; les plus importants sont Aoati, Gakouadou, Taboue et Miéné. Les Yokobouè obéissent à un chef unique, Blakou-Nguéssan, qui paraît jouir d'une grande autorité. Les Gobou sont au nombre de 3,000 environ ; leurs villages principaux sont Blayaré, Kouta, Guitry. Gobou est le nom de leur pays et non celui d'un village comme le portent certaines cartes. Les Makey sont la dernière famille de la tribu dida. Ils ne comptent que cinq villages avec seulement 800 habitants.
56 LES COUTUMES INDIGÈNES DE LA CÔTE Il'lVOIRB
II convient de rattacher aux Dida les villages de Nandibo et de Tévîéssou sur le bas-Bandama. Leurs habitants sont originaires de Tiakba, par conséquent Aizi. Nous avons vu, en parlant des peuplades de la lagune Ebrié, que les Aizi étaient venus de Lauzoua, donc d'origine dida. Il y a eu pour les habitants, peu nombreux du reste (400 environ), des villages de Nandibo et de Téviéssou, une sorte de migration en retour avec arrêt sur la rive gauche du Bandama.
Les habitants de la lagune Fresco diffèrent très sensiblement et des Dida et des Kroumen du cercle de Sassandra, leurs voisins de l'ouest. Ils sont de 2 à 3,000, dont 1,233 pour le village même de Fresco. Leurs deux chefs les plus influents se nomment Niari et Daméla.
Le chiffre total de ta population classée sous cette rubrique « Peuplades des Lagunes », peut être évalué à 400,000 habitants. Malgré leur voisinage de la mer et par suite des comptoirs européens dont les petits vapeurs sillonnent depuis des années les nappes d'eau baptisées lagunes Potou, Ebrié, Lahou, ils sont beaucoup plus sauvages et beaucoup plus arriérés que les indigènes des deux races dont nous avons parlé plus haut. Exception pourrait être faite cependant pour les Alladian de Jacqueville. Les autres n'ont ni la civilisation très réelle que les Mandé doivent à l'Islam et à leur esprit pacifique, porté vers le commerce et l'industrie, ni ce respect du protocole et des traditions avec le souvenir d'une organisation sociale plus forte qui rend les rapports avec les Agni si commodes pour qui sait s'y prendre. On peut dire que cinquante ans de relations commerciales avec les Européens n'ont rien produit chez les peuplades des lagunes qu'on puisse comparer à ce que les Mandé et les Agni doivent à leur culture originelle.
IV. Peuplades de l'ouest et Kroumen. — Ici encore nous avons dû adopter un groupement artificiel et purement géographique, faute de données suffisantes pour arriver à une classi-
ficatîon par races des populations habitant le vaste polygone qui s'étend du Bandama au Cavally et de la limite septentrionale de la forêt au littoral du golfe de Guinée. De toute celte partie de la colonie on ne connaît guère, au sud, que ta bande assez étroite habitée au bord de la mer par les peuplades dites Kroumen, tandis qu'au nord les efforts si énergiques des missions Blondiaux et Wcelfell ont à peine entamé la lisière de la forêt. C'est depuis deux ans seulement que les reconnaissances de M. l 'administrateur-adjoint Thomann, dans la vallée de la Sassandra et l'itinéraire de la mission Hostaïnsd'Olonne, nous ont ouvert quelques jours à travers les 250 kilomètres de bois qui séparent nos postes de Séguéla et de Touba, de dos escales du golfe de Guinée : Sassandra, San Pedro Bereby et Tabou.
Pour les environs immédiats de celles-ci, nous possédons des données assez précises qui nous ont été fournies par les recensements de 1897 et de 1901. Ils nous donnent comme total des populations côtières un chiffre de 61,000 habitants.
Dans le territoire formant le cercle actuel de Sassandra et que l'on peut délimiter ainsi : au sud l'océan, à Test le méridien 7°58', a l'ouest le méridien 9°15', au nord le parallèle 5*40', nous nous trouvons en présence de quatre tribus principales.
1* Les Bètè qui se divisent en huit familles parlant pour la plupart des dialectes assez différents et représentent un total de 7,689 individus. La première de ces familles, les Bokra, peuple quatre villages à l'est de l'embouchure de la Sassandra et quatre à l'ouest, plus une dizaine d'autres villages sur les rives de la rivière derrière notre poste actuel de Sassandra. La famille Bokra aurait pour origine la famille des Godiè qui vient ensuite. Ceux-ci occupent trois villages dans l'intérieur au nord Kottrou et trois autres au nord de Sassandra. La famille des Kabcnta ne compte qu'un assez gros village de 400 habitants, Nobo, situé au nord de Kottrou. Les Gribignoua ne comptent que deux villages situés également au nord de
S8 LKS COUTUMES INDIGÈNES DE LA CÔTE D'iVOIRE
Kotlrou. Les Gribouo sont installés à une centaine de kilomètres dans l'intérieur des terres au nord-est de notre poste de Boutoubré ; ils possèdent cinq villages. Leurs voisins les Guidèco ne possèdent qu'un groupe de hameaux appelés Guidéco et représentant environ 500 habitants. Les Kouadrè comptent quatre villages situés sur les rives de la Sassandra ; enfin les Bètè proprement dits sont installés au village de Soubré, au bord de la rivière, au nombre de 121.
2° Les Bagnoua qui se divisent en deux branches : la première, el de beaucoup la plus importante, est représentée par les Kèbè qui habitent une quinzaine de villages sur la côte à l'ouest de l'embouchure de la Sassandra ; la seconde, les Kouadrè, occupe les trois hameaux de Boutoubré au milieu desquels est installé notre poste. Le recensement de 1901 accuse pour les Bagnoua un chiffre de 2,870 habitants, dont 200 seulement pour la famille Kouadré.
3° La tribu des Oboua ne forme qu'une famille avec environ 400 individus habitant neuf hameaux sur la rive droite de la Sassandra, le principal est lnai'ri. On les considère comme autochtones.
4° La tribu des Bakouè a donné naissance à sept familles. Celle des Lègrè, installée à l'est de Sassandra dans la région côtière appelée Kotlrou ; celle des Bakouè proprement dits qui possèdent trois villages sur la côte à l'ouest de Sassandra et cinq autres dans l'intérieur au nord de Victory ; les Lodokopoli avec quatre villages situés au nord de Drewin ; les Kouadrè sur lesquels nous reviendrons tout à l'heure; les Ouanè établis dans quatre villages côtiers à l'ouest de Sassandra ; enfin les Pia qui, avec leur quarante hameaux et villages, peuplent toute la région de San Pedro. Pour la tribu entière nous trouvons environ 5,000 habitants.
Les Bokra-Godié des deux villages de Daybeco et d'Ahouropa, alliés aux Kouadré de la tribu des Bagnoua et aux Kouadré- Bakouè, ont formé un groupe nouveau qui a pris le nom de Nèyo de celui delà région qu'ils ont occupée en s'amalgamant
ensemble sur les rives de la basse Sassandra; leur territoire est en effet appelé Nihïri par les indigènes.
L'ensemble des habitants réunis s'élève à 16,000 pour les quatre tribus. Nous devons à M. l'administrateur Thomann (1) tout ce que nous savons des traditions indigènes relatives aux origines des peuplades de cette partie de la côte. Il semble qu'elles aient été formées par deux courants d'immigration ; l'un venant du nord avec temps d'arrêt à Missey et Gaoulo sur la basse Sassandra ; l'autre venu de l'ouest, de Bliéron sur le Bas-Cavally, qui serait représenté actuellement par les Bagnoua et établi surtout dans le pays de Drewin. La date de ces migrations parait assez difficile à fixer ; les arbres généalogiques dressés par M. Thomann ne remontent qu'à quatre générations ; les noms de chefs légendaires qu'il cite comme ayant existé antérieurement à ces filiations suivies en donneraient vraisemblablement quatre ou cinq autres, ce qui nous reporterait aux dernières années du xvn' siècle pour la date probable de l'installation des tribus que nous venons d'énumérer dans la région qu'elles occupent actuellement. Maintenant comme il est fort possible qu'entre les chefs, dont la légende a conservé les noms, se trouve la place d'autres aujourd'hui totalement oubliés, on pourrait reporter sans trop d'invraisemblance jusqu'à la fin du xvi* siècle le mouvement de migration dont nous avons parlé ; mais nous ne possédons en somme aucun point de repère certain pour établir cette chronologie. Nos droits sur la Sassandra remontent à 1787, lors du voyage de M. de Flotte, officier de la marine royale, mais ils n'ont été affirmés que lors de la prise de possession effective effectuée le 4 septembre 1893 par M. Binger alors gouverneur de la Côte d'Ivoire.
A l'ouest du San Pedro, dans la région de Bercby nous trouvons cinq tribus ; cesont : les Bokoué dont la capitale est Grand
{]) G. Thomann, la Sassandra, dans les suppléments du Bulletin du Comité de l'Afrique françaite, 1901.
Bereby ; leslrapoué avec Roc-Bereby comme village principal ; les Orêpouê à Déhonontin ; les Aoulo à Moyen Bereby; les Toud dans la région de Wappou. La population totale de ces tribus représente environ 20.000 habitants. Nousne possédons du reste aucun renseignement sur leur origine ni sur leurs migrations. Comme pour la Sassandra notre occupation de Bereby remonte à la prise de possession par M. le Gouverneur Binger en 1893.
En continuant vers l'ouest jusqu'au fleuve Cavally qui sépare la Côte d'Ivoire de la république de Libéria, nous trouvons installés sur le littoral, les Irèpo les Blapoel les Bapo. Toutes ces tribus seraient originaires de l'intérieur et se seraient établies sur la côte à une époque assez difficile à déterminer; cependant l'installation des Bapo à l'embouchure du Cavally remonterait très probablement au milieu du xvm* siècle.
En arrière delà zone immédiatement voisine de la mer, sans dépasser la limite nord du territoire effectivement occupé par nous qui est déterminée par notre poste de Grabo, nous trouvons : d'abord sur la rive gauchedu Cavally les Bapo du littoral qui montent jusqu'à Idié ; au-dessus d'eux les Guiriatabo ; autour du village de Troupa, les înèmou; puis les Tèpo qui paraissent de beaucoup la tribu la plus importante de la région et dont les deux principaux villages sont Grabo et Olodio. Des postes y ont été fondés à la suite des troubles de 1899, qui nécessitèrent l'intervention de deux compagnies de tirailleurs Sénégalais ; entre Tabou et Bassa, nous trouvons dans l'intérieur, au nord des Blapo et des Irepo occupant la Côte, les Dabo et les Ouampo. L'ensemble des populations installées sur le territoire relevant de nos postes nous donne le chiffre de 25.000 habitants. C'est également M. Binger qui, en 1893, a présidé à la fondation des postes de Tabou et de Bliéron. A la suite des troubles de 1899, le commandant Kolb de l'infanterie coloniale fit procéder à l'installation de postes à Talé, Grabo et Olodio pour assurer la soumission des Tépo. Le pays ainsi effectivement occupé s'étend, du littoral par 4°30 jusqu'à 5°10
de latitude nord, sur la rive gauche du Cavally et dans le bassin de la rivière Tabou.
Toutes ces tribus doivent procéder d'une souche commune car bien qu'elles parlent des dialectes légèrement différents elles se comprennent entre elles sans difficultés ; de plus ni leurs usages, ni leuraspect physique ne les différencient beaucoup les unes des autres.
Tout cet ensemble de populations qui occupent les rivages delà mer depuis Kottrou jusqu'à Bliéron sur le Cavally, est connu par les Européens, depuis près de deux siècles, sous le nom de Kroumen, hommes de Krou, et leur pays s'appelle la Côte de Krou. Celle-ci déborde du reste les limites de la Côte d'Ivoire et s'étend dans la République de Libéria jusqu'à la Lofa ou rivière Malf-Cap-Mount. Krou et Kroumen ou Kroomen ne sont point des appellations indigènes. Tous ces noirs en effet se sont employés depuis plus de 150 ans el s'emploient encore à borddes navirescomme hommes d'équipe ; « homme d'équipe » se dit en Anglais Crew-man ou Crew-boy, au pluriel Creto-men et se prononce Krouman d'où l'appellation universellement répandue dans les marines européennes de Krouman. Les noirs eux-mêmes auxquels elle s'applique l'ont plus au moins adoptée, mais c'est nous Européens qui la leur avons apprise. Je la conserverai toutefois pour désigner l'ensemble du groupe puisque les diverses tribus qui le composent ne possèdent pas de terme indigène commun à la totalité de leurs familles.
Les Krou sont un des peuples les plus intéressants et en même temps les moins connus de l'Afrique Occidentale. Il faut comprendre les moins connus chez eux; car tous les marins, tous les passagers des navires fréquentant la Côte en ont vu quelque équipe à bord. Ce sont des gars vigoureux, admirablement musclés, plutôt bronzés que noirs, parfaitement adaptés à la vie maritime, fournissant la plupart des équipes qui font franchir aux embarcations les barres difficiles du golfe de Guinée, nageurs intrépides, mais bruyants, assez brutaux el terriblement ivrognes.
62 LES COUTUMKS INDIGÈNES DE LA CÔTE D'iVOIUE
Si les matelots et les chauffeurs européens avec lesquels les Kroumen se sont trouvés surtout en contact ont complètement négligé, et pour causes, d'étudier l'ethnographie et la langue de leurs camarades noirs, ils paraissent avoir eu une influence souvent fâcheuse sur leurs manières et leurs mœurs.
Malgré leurs défauts les Kroumen présentent unequalité bien rare en Afrique, ils sont susceptibles de fournir une somme réelle de travail et admettent très volontiers l'idée des'expatrier pour travailler aux entreprises des Européens. 11 faut, il est vrai, que leurs engagements ne soient pas trop longs, unan au maximum, après lequel on doit leur laisser le temps d'aller se reposer dans leur pays et manger leurs économies; mais bien traités ils fournissent une main-d'œuvre très appréciable et reviennent très volontiers chez leurs employeurs.
Jusqu'à ces dernières années le Krouman chez lui était totalement inconnu. C'est à nos administrateurs et chefs de postes de la côte ouest, àMM.Pobéguin, Delafosse, Thomann et .Tonlia principalement, que nous devons le peu que nous en savons. Les Krouman ont rapporté de leurs navigations el de leur contact avec les équipages européens des habitudes de familiarité vis-à-vis des blancs qui choquent tout d'abord et font un violent contraste avec les allures protocolaires des Agni par exemple. Ils sont bruyants, criards, ont entre eux la main prompte à jouer du bâton el marne des matchettes. Mais en cherchant un peu ne trouverait-on pas des exemples de rixes aussi brutales chez les populations maritimes des pays les plus civilisés d'Europe? Si l'on veut bien considérer que chez les Kroumen l'autorité du chef de tribu ou de village est presque toujours purement nominale, que seule celle du chef de famille possède une réelle existence, que, sauf dans le Cavally, nos représentants sur la côte ouest n'ont jamais disposé que de quelques gardes de police, on conclura avec nousqu'au fond les Kroumen sont d'assezbonnesgens. Il faulen effet qu'ils soient d'humeur assez paisible pour n'avoir pas causé plus d'ennuis qu'ils l'ont fait à nos agents el aux commerçants européens
installés chez eux alors qu'il n'était pas possible d'agir sur eux par la force, et pour qu'en l'absence de toute autorité indigène sérieusement obéie leurs querelles n'entraînent pas plus souvent des suites graves et mortelles.
Il est assez difficile de déterminer actuellement jusqu'où s'étendent les peupables de la famille Krouman dans le nord. Cependant les explorations de M. Thomam dans le bassin de la Sassandra nous permettent, du moins pour cette région, de fixer leur limite septentrionale aux approches du 6* degré de latitude. Nous retrouvons du reste comme tribus principales au nord de Bouloubré celles dont nous avons déjà rencontré quelques familles installées sur la côte dans le voisinage de la Sassandra, à savoir, les Bagnoua et les Bété. Leurs principales subdivisions portent en allant du sud au nord les noms d'Obli, de Bareguibo, de Guidêko, de Galêa, de Loboué, Boboué, Bogue et Prëbouo.
La mission Hostains-d'Olonne (i) permet d'étendre jusque vers le 7' degré de latitude nord le domainede la famille Krouman dans le bassin du Gavally. D'après M. lecapitaine d'Olonne tout le pays entre la rivière Nouo et le Cavally est habité par une seule race ; même langue, même physique, mêmes mœurs, mêmes traditions : les nombreuses tribus que forme cette race sont divisées en deux grands clans : Tabêtouo et Pape. Les uns et les autres du reste appartiennent à la famille ethnique que nous avons appelée Krouman, fautededésignation générale usitée chez les indigènes qui la composent. Les Tabétouo et les Pape représentent deux confédérations politiques auxquelles tribus et villages viennent s'agréger, plutôt que deux groupements ethniques constitués par deux branches issues d'une souche commune.
En continuant à suivre l'itinéraire de la mission Hostaind'Olonne vers le nord les principales tribus rencontrées sont les Sapo, les Kiè, les Flèpo, les Baoy qui toutes paraissent
(I) Capitaine il'Olotine, De la Côted'fooire au Soudan età la Guinée, Paria, 1901, in-*.
64 LES COUTUMES INDIGÈNES DE LA CÔTE o'iVOIRE
devoir se rattacher à la-famille Krouman. Il convient de noter que les légendes recueillies par M. d'Olonne ne contiennent aucun récit de migrations un peu éloignées et que par conséquent nous devrions, d'après ses propres traditions, considérer la famille Krouman comme autochtone dans la région elle occupe actuellement.
lu-dessus des Kroumen dans la zone nord de la forêt nous îs trouvons en présence d'une série de tribus appartenant e que M. Delafossc appelle le groupe fou de la langue mandé, sont en allant de l'ouest à l'est :
0 Les Kpelé appelés Gberésé par les Manianka, et aussi eizé ou Kpéssé. Le capitaine Blondiaux leur donne le nom ûouessé. Ils habitent sur les deux rives du Saint-Paul, au
1 du Soma, dans la région de Bakoma et s'étendent à l'est que vers les affluents du haut Cavally.
i° Les Manon appelés aussi Mano, Mana et Man habitent la ;ion de Nzo sur le haut Cavally, à l'est des Kpélé et au nord ; Nguéré ou Oou. Ces derniers formeraient une de leurs is-tribus, ils paraissent anthropophages et c'est avec eux ï la mission Hosloins-d'Olonne eut maille à partir. I" Les Guio, Gyo ou Gyola ou Mahou sont désignés sur les tes sous le nom de Ouobé ou Wobey et de « Dioula anthrojhages ». 11 ne faut pas les confondre avec lesMandé-Dyoula Kong qui leur donnent le nom de Koro ou Gouro-Dyoula. i Guio ou Mahou étaient d'après le capitaine Blondiaux les ochtones de la région de Touba ; conquis par les Guiomandé si que nous l'avons vu plus haut, ils se seraient en partie lés à eux, en partie retirés au sud- du Gouan ou Banng, uent occidental du Bagoi, branche de la haute Sassandra. i Guio demeurés dans le Mahou ou région de Touba parlent sque tous outre leur dialecte, celui de leurs conquérants Mandé-Manyanka. Les autres ne parlent que leur dialecte >pre. Ils sont répandus entre le haut Cavally et la haute ;sandra.
* Les Moitin ou Mouan appelés Mona par les Dyoula el
Moni par les Agni du Baoulé, habitent au sud du Kourodougou et à Test du Mankuno entre le Bandama Rouge et le Bandama blanc ; ils ont pour voisins au sud les Baoulé et à l'ouest les Koueni ; ils appellent leur pays le Mouan-Ta.
5* les Koueni, appelés Gouro par les Agni el Lo par les Mandé- Dyoula occupent un vaste territoire compris entre la Sassandra el le Bandama Rouge, ce dernier continué au sud par le Bandama; ils ont même quelques villages sur la rive gauche du Bandama Rouge, tels qu'EIengué et Gouropan. Ils comptent un certain nombre de sous-tribus dont celles des Souamni ou Souamlé sur le bas Bandama el celle des Memni ou Memné près de Tïassalé.
M. Eysséric qui s'est du reste vu barrer la roule par eux a été en rapport à deux reprises avec les Koueni ou Gouro, d'abord à Za ngué vers le sud-est de leur territoire, ensuite à Gouropan et à Elcngué. II nous les représente comme fort sauvages, fétichistes, ayant même au poinl de vue des superstitions quelques usages communs avec les Baoulé ; mais il a parfaitement noté la différence linguistique profonde qui les sépare des Baoulé. 11 déplore souvent l'absence d'interprète qui l'empêche de recueillir plus de renseignements el dit s'être servi d'un Bambara (de race mandé par conséquent) pour se faire à peu près comprendre. Avec un bon interprète un observateur aussi consciencieux que M. Eysséric aurait certainement fait une ample moisson d'observations intéressantes, mais le peu qu'il a rapporté vient à l'appui de notre thèse, la parenté des tribus Koueni avec la race Mandé.
Les Kpélé, les Manon, les Guio, les Monin et les Koueni, sont-ils des Mandé, restés en marge du mouvement de civilisation qui a modifié la race, et qui, à l'abri de leurs forêts, nous conservent la fidèle image de ce qu'étaient les Mandé- Dyoula actuels il y a un millier d'années?Sont-ce au contraire des peuplades autochtones fortement mélangées d'éléments Mandé? C'est une question assez difficile à résoudre; je pencherais toutefois pour la première hypothèse car je ne vois pas
pourquoi des Mande assez nombreux pour modifier la langue des autochtones n'auraient pas également modifié leurs mœurs et leurs croyances. Or ces cinq tribus sont précisément les plus sauvages de toutes lespeuplades de la Côte d'Ivoire; lesseules peut-être qui soient réellement anthropophages.
Toutes les missions qui ont eu affaire à elles, Blondiaux, Eysséric, Wœlfe!,Hostains, ont dû rebrousser chemin ou leur i: — r bataille.
mory a dû s'arrêter devant leur hostilité secondée par les ises forêts dans lesquelles ils vivent. Il y a là un état parlirement antique et sauvage et qui ne tient pas uniquement conditions dans lesquelles vivent ces tribus puisque les et les Kroumen habitant comme elles la forêt ont d'autres rs et un tout autre caractère.
ur nous résumer dans l'aire géographique domaine de ; quatrième groupe nous nous trouverions très probablel en présence de deux races seulement: Les Kroumen sur tords de la mer et sur les deux tiers environ de la profonde la forêt, toute la partie nord de celle-ci étant occupée ïinq tribus fort sauvages appartenant au groupe fou de la Mandé. Enfin nous serions disposés à considérer les Kroucomme formant une race distincte de toutes les autres lies dont nous avons parlé jusqu'à ce qu'une étude plus ofondie et des documents nouveaux permettent de les cher à l'une d'elles. L'ensemble des habitants de ce recle un peu irrégulier qui comprend le sud-ouest de la colonie t d'environ 400.000. Je me hâte d'ajouter que celte évaon est purement hypothétique car sauf pour les Kroumen, ns de la côte, dont le chiffre a été donné plus haut, les iignements un peu précis font presque totalement défaut. liffrc n'a cependant rien d'invraisemblable si l'on lient )te de la superficie des territoires en question et de la ilé de la population dans d'autres régions de la Côte d'1- : également boisées mais où nous avons pu procéder à des isements assez complets.
ni