‹ Les couventsChapitre 10 sur 22 · IN NIDULO MEO MORIAR · texte numérisé non relu

IN NIDULO MEO MORIAR

Long-temps célèbre par l'éminente vertu de ses abbés et de ses religieux , deux cents ans après sa fondation , l'abbaye de la Trappe était encore en grande considération auprès des princes et des papes. L'on trouve jusqu'à quatorze ou quinze bulles des souverains pontifes, adressées aux solitaires de la Trappe, pour confirmer et conserver les biens , les droits et les privilèges qui leur avaient été accordés par leurs prédécesseurs. La Trappe subit enfin le sort attaché aux choses humaines ; elle dégénéra de sa vertu et de sa grandeur primitives. Voici les paroles qu'écrit , sur la décadence de la Trappe , lun des biographes de l'illustre abbé de Rancé : « Comme l'incon- « stance de Tesprit ne permet pas à l'homme de demeurer long- •» temps en même état, ou que les continuels efforts de la cupidité

*• affaiblissent peu k peu la vivacité de ses plus saintes résolutions , H la vertu la plus affermie dégénère en relâchements plus ou moins « grands , selon le degré et la nature de ses infidélités et de sa né- " gligence.

•» Tel fut le sort de l'abbaye de la Trappe. Dans son origine et » long-temps après ce fîit la demeure des saints. Depuis près de " trois cents ans, elle était arrivée, de dérèglement en dérèglement, -jusqu'à devenir, à la lettre , une retraite de voleurs. Ces hommes »* admirables , qui vivaient selon l'esprit , avaient eu le malheur •» d'avoir pour successeurs des hommes qui ne vivaient que selon la « chair , et c'est à la sanctification de ce lieu profané qu'un réforma- " teur est appelé. En ce moment, tout y était dans un désordre " également grand. L'état spirituel et temporel de la maison était » entièrement renversé, et il n'y restait plus que le nom de mona- " stère et de moines. Les moines n'avaient ni l'esprit ni presque H l'habit delà religion; ce n'est pas assez dire, on n'y remarquait ». rien qui n'y fut contraire. "

Cette appréciation de la Trappe , vers le milieu du dix-septième siècle , si sévère qu'elle soit , ne saurait être taxée d'injustice ; le biographe de Maupeau était docteur en théologie et curé de la ville de Nonancourt.

" Les guerres des Anglais , s'écrie l'abbé de MarsoUier, chanoine »» de l'église cathédrale d'Uzès , furent la cause du relâchement de « discipline des religieux de la Trappe. L'abbaye fut plusieurs fois •' saccagée , et ses moines se virent réduits enfin à manquer de toutes w choses. Dans cette extrémité , ils prennent un parti qu'on ne peut " assez louer, et qui fait bien voir quelle était encore l'éminence de « leur vertu. Ils résolurent de n'être à charge à personne , de ne point •• quitter leur solitude pour aller par le monde chercher les secours " dont ils avaient besoin , et de trouver dans les jeûnes et dans un " travail continuel le peu qui leur était nécessaire pour subsister. « Ils se soutinrent de la sorte pendant quelque temps ; mais les

in LES COUVENTS.

• Anglais revenant de temps en temps leur enlever le j>eu qu'ils avaient •' amassé , ils furent enfin contraints de se séparer. Comme leur

• force consistait en partie dans leur union et dans l'exemple qu'ils " se donnaient les uns aux autres , par une vie austère , laborieuse et •pénitente, ce secours leur manquant, leur vertu s'affaiblit. La

• guerre cessa , les religieux rentrèrent dans la jouissance paisible de

• leur monastère , mais bien diff^érenis de ce qu'ils avaient Hé. » La discipline de la Trappe avait perdu de sa primitive austérité , le ressort de ses mâles institutions était affaibli, les règles sévères imposées par le grand saint Bernard étaient tombées dans l'oubli.

En 1526, les Trappistes poussent l'audace jusqu'à lutter contre le roi François I" qui vient de nommer l'évêque de Paris, monseigneur le cardinal du Bellay, abbé de la Trappe, et, de concert avec la Cour de Rome, ils continuent à élire leurs abbés. François l", las de cette ridicule opposition que lui font des moines, parle haut, et les moines courbent la tête en silence.

Depuis ce temps , le dérèglement fit de si grands progrès dans l'abbaye , qu'elle devint bientôt un objet descandale pour la France. La ruine du temporel suivit de près celle du spirituel. Les domaines, les fermes , les bâtiments , tout s'en ressentit. Six ou sept religieux logeaient çà et là , dispersés dans le monastère , séparés les uns des autres , et ne se réunissant que pour des parties de chasse ou de débauche.

Par une belle matinée du mois de mai de l'année 1662, les Trappistes reçurent la visite d'un homme qui devait un peu plus tard ramener l'esprit de la Trappe dans la voie de la piété, de l'humilité.

Mais, examinez un peu cet homme.

Sa figure est fatiguée et pâle, sa complexion débile; il compte trente-six ans à peine; sa taille, au-dessus de la moyenne, est bien prise et gracieusement proportionnée; son front est élevé, son nez est grand , fin et droit , sa bouche bien garnie et ombragée d'une

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légère moustache; ses yeux sont pleins de flamme; un air de grandeur anime sa physionomie. Le vêtement qu'il porte est celui d'un abbé, mais la coupe en est sévère et le tissu d'un drap commun. Tout en lui respire la simplicité , l'humilité et le détachement des biens de ce monde.

En voyant l'état déplorable du monastère, il demeura immobile. On eût dit que ses regards se refusaient à croire ce qu'il voyait.

En franchissant la première porte de l'abbaye, il trouva une cour entourée de granges , d'étables , de bergeries , dans un délabrement voisin de la ruine. Il détourna un instant les yeux de ce triste spectacle, et apercevant sur cette porte la statue de saint Bernard, qui tenait dans la main gauche une église et dans la droite une bêche , il s'agenouilla pieusement. Après avoir prié il continua sa route. 11 franchit une seconde porte ; il entra dans une chapelle dont les murs étaient noirs et crevassés Et son cœur se serra. Il pénétra bientôt dans une autre cour fermée de murailles et plantée d'arbres fruitiers ; enfin , il put examiner le corps principal de l'abbaye de la Trappe , que les années , l'incurie des moines et la coupable négligence des abbés commendataires avaient réduit à un état si déplorable , qu'il n'y avait pas un seul endroit qui ne menaçât ruine.

Les portes étaient ouvertes le jour et la nuit , et les femmes comme les hommes se promenaient librement dans le cloître : le vestibule de l'entrée était si obscur, qu'il ressemblait plus à une prison qu'à une maison-Dieu. D'un côté on voyait une cave effondrée, de l'autre un pressoir brisé ; ici , une échelle attachée par des crampons de fer contre la muraille, et qui servait à monter dans les cellules, dont les planches étaient corrompues et pourries. Le toit du monastère était presque enlevé ; les colonnes qui le soutenaient étaient courbées ; les parloirs servaient d'écuries.

Le réfectoire ressemblait à un préau. Les moines et les séculiers s'y donnaient rendez- vous pour jouer à la boule, lorsque la chaleur ou le mauvais temps ne leur permettait pas de jouer dans les jardins.

Le dortoir, inhabité, ouvert à tous les vents, servait de retraite aux oiseaux de nuit.

La chambre du trésor était vide. On n'y voyait que poussières et nneubles brisés. Les titres et les papiers précieux , confusément épars sur le plancher, étaient exposés au regard de tous les étrangers. Cette négligence sans nom avait causé la ruine du temporel de la Trappe.

L'église n'était pas en meilleur état que le cloître. Partout Ton ne rencontrait que pavés rompus, pierres dispersées, éboulements et ruines. Les murailles, minées parles pluies continuelles, menaçaient à chaque instant de s'écrouler. Le clocher, à demi penché sur de vieilles poutres , inspirait tant de peur aux moines , qu'ils n'osaient plus sonner les cloches.

Il y avait sur le maître-autel un tabernacle brisé , une statue de la sainte Vierge avec un bras de moins, et une image de saint Bernard mutilée.

La nef de l'église était sale et noire, toutes ses fenêtres étaient dégarnies de carreaux, la lumière n'y pénétrait jamais. Des épines, des ronces , des buissons et des arbres sauvages croissaient à l'envi dans le jardin du monastère.

— O mon Dieu ! ô mon Dieu ! murmura le visiteur surpris et désolé.

Il leva ses yeux au ciel , comme pour lui demander de laisser tomber un regard miséricordieux sur cette ancienne demeure , autrefois si sainte , si vénérée , — en ce moment si déchue et si profanée.

Dieu merci ! dans quelques années , la Trappe ne sera plus ce que nous venons de la voir. La cave, dont nous avons parlé, se transformera en réfectoire pour les hôtes du couvent ; et à la place du pressoir brisé s'élèvera, comme par miracle, une autre salle où les frères Trappistes recevront les étrangers. L'église sera réparée , les murailles seront reconstruites ; le clocher appellera à la prière les

religieux, et Tes images mutilées de la sainte Vierge et de saint Bernard feront place à une statue de la mère du Rédempteur des hommes , digne du ciseau de l'antiquité. La sainte Vierge tiendra l'enfant Jésus sur son bras gauche , le saint sacrement dans sa main droite, et à ses pieds nous verrons deux anges qui, les regards levés vers le saint-sacrement , solliciteront la divine miséricorde en faveur des assistants agenouillés. Le sanctuaire , qui n'était que pavé à peine, sera parqueté ; quatre colonnes chargées de vases de fleurs le décoreront , et , du haut du jubé , étincelant de lumière , retentiront les saints cantiques , au milieu de l'encens et de l'extase.

Nous ne reconnaîtrons plus l'abbaye de la Trappe , quand le chapitre , le réfectoire , l'infirmerie et les autres lieux réguliers , tombés sous le marteau et sous la pioche, se redresseront dans tout l'éclat de leur beauté sévère.

L'ancien dortoir abandonné contiendra d'abord vingt cellules , propres et claires ; et comme le nombre des Trappistes , maintenant réduit à sept , augmentera de jour en jour , on construira un second dortoir sur les plans du premier.

A côté du dortoir, il y aura une salle pour les conférences hebdomadaires, un cabinet pour le père abbé, et enfin une bibliothèque, où viendront s'étager de précieux in - folios et de doctes manuscrits , qui feront plus tard la gloire de cette ancienne Babylone, changée , comme par enchantement, en une nouvelle Jérusalem.

Les moines arracheront une à une les ronces , les épines et les plantes parasites du jardin ; ils retireront les pierres de ce sol maintenant inculte ; ils remplaceront les arbres sauvages par des arbres fruitiers , et le jardin de l'abbaye fournira aux frères Trappistes des herbes , des légumes et des fruits.

Au bout du potager, l'on établira une brasserie.

Le grand étang, dont la chaussée était rompue, sera complètement refait.

Les titres et les chartes du monastère seront remis en ordre , et

ce précieux monument d'un couvent célèbre échappera à la destruction, à l'oubli.

Enfin , les dettes du couvent seront acquittées !

Qui donc réalisera tous ces prodiges ?

Le visiteur silencieux de l'abbaye de la Trappe jeta un dernier regard sur le monastère en ruine, se signa et se retira.

— Quel est cet étranger î se demandèrent les sept ou huit religieux qui étaient accourus pour le voir.

— Que vient-il faire ici? demanda un vieillard.

— C'est l'abbé commendataire de la Trappe, répondit un jeune homme qui n'avait point parlé encore.

— L'abbé commendataire ! s'écrièrent les frères avec un sentiment mal dissimulé de terreur.

— Lui-même ! dom Armand-Jean le Bouthillier de Rancé , chanoine de l'église Notre-Dame de Paris , abbé de la Trappe , de l'ordre de Cîteaux, de Notre-Dame du Val, de l'ordre de Saint- Augustin , de Saint-Symphorien de Beauvais , de l'ordre de Saint-Benoît ; prieur du prieuré de Boulogne , près de Chambord , et du prieuré de Saint- Clémentin en Poitou.

— L'abbé commendataire ! répétèrent les autres moines.

— Et dans quel but peut-il venir à l'abbaye ?

— Ne redoutez rien , mes frères ; c'est la curiosité qui l'a conduit ici ; il est venu voir la Trappe , comme un propriétaire va voir ses terres et ses fermes ; l'abbé est un grand pécheur, qui demain oubliera ce qu'il a vu aujourd'hui.

— Un grand pécheur ! vous le connaissez donc, frère Anastase?

— Je l'ai connu autrefois , il y a trois ans , à la cour du jeune roi Louis XIV, et je puis vous affirmer qu'il jouissait d'une excellente réputation auprès des libertins et des femmes galantes de l'hôtel de Rambouillet.

Le front soucieux des Trappistes se dérida.

— Je vous adresse une proposition , dit l'un d'eux.

— Laquelle , frère Anselme? reprit frère Anastase.

— Le temps est mauvais , je suis fatigué d'avoir joué avec des paysans ; si vous le voulez , frère Anastase , lorsque nous aurons dîné , vous nous ferez le récit de ce que vous savez de la vie de notre digne abbé commendataire ; ce sera du fruit nouveau à notre dessert.

Le soir, sur les six heures , les sept frères Trappistes étaient réunis dans une grande salle délabrée. Des fagots de bois sec pétillaient dans une cheminée immense. Sur une table de chêne grossier étaient étalés les mets les plus succulents , les plus beaux fruits de la saison et les meilleurs vins du pays.

— A table ! répétèrent tous les moines. Et ils s'assirent sur des escabeaux.

C'était un repas digne de maltôtiers.

Les frères Trappistes , dans ce temps , ne dînaient jamais autrement. Nous ne parlons pas de leurs fins soupers. Les plus riches gentilshommes de l'époque s'entendaient bien moins qu'eux en gourmandise.

Le dîner dura deux grandes heures.

C'était encore une de leurs habitudes.

Lorsqu'ils se furent bien gorgés de viandes et de vins , frère Anastase , se tournant vers ses compagnons , leur dit :

— Maintenant , écoutez l'histoire de notre abbé commendataire , le digne dom Armand-Jean le Bouthillier de Rancé.

Le 29 janvier de l'année 1626 , naquit à Paris, d'une des plus anciennes et des plus illustres familles du royaume de France , Armand-Jean le Bouthillier de Rancé. Il n'y a personne d'entre vous sans doute qui ignore que cette maison a donné autrefois à l'église monseigneur Victor le Bouthillier, évêque de Boulogne, qui plus tard devint archevêque de Tours et premier aumônier du duc d'Orléans , — monseigneur Sébastien le Bouthillier, évêque d'Aire, prélat d'une grande piété , il faut l'avouer en passant , — et au pays, Claude le Bouthillier, sieur de Pons et de Foligny , qui fut d'abord conseiller

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au Parlement de Paris , ensuite secrétaire d'État , et quelques années plus tard surintendant des finances et grand-trésorier des ordres du roi. La famille de Tabbé de Rancé était originaire de Bretagne, et quelque peu parente des anciens ducs de cette province. Le père d'Armand-Jean de Rancé se nommait Denis le Bouthillier, seigneur de Rancé ; il était maître des requêtes , président de la chambre des comptes et secrétaire de la reine Marie de Médicis. Il avait épousé Charlotte Joly ; il eut huit enfants : cinq filles , qui presque toutes se firent religieuses , et trois fils. Le premier, Denis-François le Bouthillier, reçut presque en naissant le titre de chanoine de Notre-Dame de Paris; vous avez vu aujourd'hui le second de ces enfants; le troisième est le chevalier de Rancé , qui sert Sa Majesté Louis XIV en qualité de capitaine du port de Marseille , et qui , tout récemment , vient d'être nommé chef d'escadre.

— Quelle généalogie !

Une cruche de grès fut débouchée.

Les verres des huit moines furent emplis et vidés en un clin d'oeil.

Frère Anastase poursuivit son récit en ces termes :

Baptise dans la maison de son père, sans les cérémonies ordinaires de l'église, Armand de Rancé fut conduit le 30 mai 1625 à la paroisse de Saint-Côme , et là il eut l'honneur insigne d'être tenu sur les fonts de baptême par Téminentissime cardinal de Richelieu et par Marie de Fourcy, femme du marquis d'Effiat , surintendant des finances.

11 fut destiné d'abord à être chevalier de Malte ; la mort de son frère aîné, qui arriva en 1636, fit changer les vues que son père avait pour son établissement. Le jeune Armand quitta Tépée et entra dans les ordres. En succédant à la qualité d'aîné qu'avait son frère , l'abbé de Rancé succéda, pour ainsi dire, à ses bénéfices.

Armand de Rancé , dès sa plus tendre jeunesse , montra de gremdes dispositions pour l'étude des langues anciennes et des belles-leltres ; mais son naturel l'entraînait vers les choses mondaines. A douze

ans , ne s'avise-t-il pas de publier une nouvelle édition des poésies du profane Anacréon , et d'accompagner le texte d'un commentaire en grec, qui fut, il est vrai, fort admiré des savants. Vous conviendrez, malgré tout, que c'était un singulier début pour un abbé. Armand de Rancé ne s'en tint pas là.

Quelques années plus tard, sa mère mourut; ce fut pour Tabbé une perte irréparable. Les affaires dont M. de Rancé était accablé ne lui permirent pas de veiller sur son fils comme il l'eût voulu ; — dom Armand se prit à croire que la destinée des hommes est écrite dans les astres , et il donna tête baissée dans l'astrologie. Vous devez comprendre quelle fut la douleur de son père ! L'on cria partout au scandale; mais qu'importait le scandale au jeune abbé commendataire de la Trappe ! Le plus grand scandale de sa vie , n'était-ce pas l'ample provision des bénéfices qu'il n'avait point mérités , et dont le hasard de sa naissance l'avait pourvu à un âge où, n'étant pas capable de rendre un seul service à l'église, il jouissait d'environ 20,000 livres de rentes en revenus ecclésiastiques? Mais l'usage autorisait cet abus. La cupidité s'en faisait un prétexte. En vain son père eutil recours aux remontrances, aux ordres, aux prières; en vain lui démontra-t-il que la fatale science de l'astrologie détruisait la morale , la vertu et la religion , en rapportant tous les événements humains à la fatalité; Armand n'en persista pas moins dans ses erreurs et dans son impiété.

Il ne fallut pas moins que l'étude de la théologie pour arrêter le cours de ces recherches si dangereuses. En 1652, son père mourut , et ce fut un nouveau malheur pour lui. Cette mort augmenta ses revenus, de la châtellenie de Veretz en Touraine, de celle des Clayes et de plusieurs autres biens. Il pouvait posséder alors 30,000 livres de rentes, et il était dans le printemps de sa vie.

- Tout ce qu'on a su du dernier entretien que l'abbé de Rancé eut " avec son père, dit l'abbé de Marsollier, c'est que, détrompé du »♦ monde , son père lui en parla avec beaucoup de mépris ; il lui en

H fit voir les illusions et les désordres ; comme les hommes , pour la " plupart, sont faux et intéressés , comme ils rapportent tout à eux-

- mêmes , toujours séduits et toujours prêts à séduire les autres. Je

- vous laisse peu de bien , ajouta-t-il , parce que je n'ai jamais trouvé

- moyen d'en acquérir par des voies permises, et que j*ai toujours »♦ préféré l'honneur et la conscience à tout ce que la fortune a de " plus séduisant. Je n'ai rien épargné pour votre éducation; j*ai ^ toujours cru que c'était ce que les pères pouvaient faire de meilleur « et de plus avantageux pour leurs enfants. Au reste , craignez

- Dieu ; que rien ne soit capable d'ébranler la fidélité que vous

- devez au roi. Ayez de la droiture et un attachement sincère pour *• vos amis Ceux qui n'ont pas ces qualités ne laissent pas de les " estimer ; c'est le vrai moyen de vous distinguer et de vous faire

- une réputation solide, et a l'épreuve de tous les contre-temps de •» la fortune; d'autres l'emporteront sur vous du côté de la naissance, " du rang, des biens , des dignités; on vous égalera dans les scien- •» ces , on pourra même vous surpasser ; vous aurez peu de concur- " rents dans le chemin de la vertu. Suivez-le constamment , et soyez « persuadé que vous n'aurez de satisfaction véritable qu'autant que H vous serez solidement vertueux. «

— C'était là , mes frères , de sages paroles , continua frère Anastase , et dont avait besoin Armand de Rancé , car les plaisirs de ce monde l'avaient détourné du chemin de la vertu dont lui parlait son père à son lit de mort. Si l'abbé de Rancé était déjà célèbre par son érudition et par quelques succès , il se faisait distinguer aussi dans les salons de l'hôtel de Rambouillet , où il était reçu depuis longtemps. Vous savez tous ce que c'était que l'hôtel Rambouillet : le rendez- vous des beaux esprits et des femmes galantes de la cour; Voiture , Balzac , Cotin , Benserade y coudoyaient tous les soirs les illustrations nobiliaires ; c'était là que mademoiselle de Scudéry dessinait la carte du Tendre , — là que l'abbé méditait , en riant , le sujet de son sermon du lendemain. Labbc de Rancé était avant tout

un homme de cour. Quelque changement que son père se fut efforcé d'apporter dans le caractère et les habitudes du jeune Armand , on devinait à chaque instant en lui le moine doublé d'un soldat. Aussi était-ce tous les jours plaisirs nouveaux , parties de chasse , fêtes et repas somptueux.

Sa vie dissipée , heureuse , folle , faisait le sujet de toutes les conversations de la cour et de la ville. L'évêque de Châlons, Félix Violard , kd disait souvent , le saint homme :

— Monsieur Tabbé , vous pourriez faire quelque chose de mieux que ce que vous faites. Vous ne manquez pour cela ni de talents ni de lumières. Votre cœur ne vous reproçhe-t-il rien? Mais il est inutile que je parle aux oreilles de votre corps, lorsque Dieu ne parle pas à celles de votre cœur.

Ce que le monde appelle les belles passions occupaient sa pensée ; les plaisirs le cherchaient, et il ne les fuyait pas. Jamais homme, il en faut convenir pourtant , n'aima mieux à donner et moins à pren^ dre. Mais ce qu'il avait de bon s'effaçait devant ses faiblesses mondaines. Souvent, après avoir chassé trois ou quatre heures le matin, il arrivait en poste le même jour, de douze ou quinze lieues , pour soutenir une thèse en Sorbonne ou prêcher avec autant de clarté d'esprit que s'il fût sorti de son oratoire. Champvallon , un de ses amis et le mien , l'ayant rencontré dans la rue , lui dit un jour :

— Où vas- tu, l'abbé? Que fais-tu aujourd'hui?

— Ce matin, répondit l'abbé, je vais prêcher comme un ange, et ce soir je chasserai comme un diable.

Il aimait avant tout les armes, il était très-fort à l'épée, et souvent il désarmait les prévôts d'escrime , ce qui le rendait très-joyeux * .

Son costume n'était rien moins que celui qui convenait à sa profession.

Il s'habillait ordinairement d'un justaucorps violet d'une riche

' DoinG^nrauc.

étoffe ; il portait ses cheveux longs et bouclés ; deux émeraudes ernaient ses manchettes, un diamant de prix brillait à son doigt. Lorsqu'il chassait sur ses terres , — ce qui lui arrivait souvent , — il n'avait rien dans son accoutrement qui révélât le prêtre, il portait une épée et deux pistolets ; il avait un habit couleur fauve , une cravate de taffetas noir d'où tombait une broderie d'or. Habitué à prendre toutes sortes de physionomies , il se composait sans peine un visage conforme aux circonstances. Recevait-il dans ses domaines des gens d'un caractère sérieux, il s'affiiblait d'un justaucorps de velours noir avec boutons d'or. Lorsqu'il était obligé de revêtir son costume d'abbé, il croyait faire beaucoup pour le ciel. Quant à ses devoirs de religion , il ne les remplissait que quand il y était rigoureusement obligé. Dire la messe était pour lui une sorte de martyre.

Les moines échangèrent entre eux, à cette déclaration, un regard passablement équivoque, et frère Anselme s'écria, de sa voix la plus joviale :

— A la santé de l'abbé de la Trappe , mes frères !

— A sa santé ! répondirent ses joyeux compagnons.

— Vous croyez conndtre dom Armand de Rancé ? reprit frère Anastase, vous ne le connaissez pas encore.

Il se fit un grand silence dans la salle; bientôt Anastase cx>ntinua ainsi :

— Un jour l'abbé de Rancé , qiii n'a pas voulu me reconnaître aujourd'hui , je ne sais pour quel motif, m'avait invité à déjeuner dans sa belle maison de Veretz. Sur les dix heures du matin, trois de ses amis arrivèrent. Le repas fut des plus somptueux. Ce diable d'abbé n'en faisait jamais d'autres ! L'hospitalité était une des vertus qu'il admirait le plus chez les anciens, et il s'était pris d'une si belle passion pour les anciens , qu'il aurait cru déroger ou mentir à sa conscience, s'il n'eût point pris exemple sur eux. Je vous ferai grâce de la nomenclature des mets et des vins qu'il nous fit servir ; rien ne semblait trop délicat pour l'abbé, et il était riche. Notre dîner d'au-

jourd'hui eût été, à ses yeux , digne tout au plus de l'antichambre.

L'ivresse est un péché charmant, mes frères, dit d'un ton doctoral Anastase, surtout quand nous la devons à ces vins rares et délicieux. Nous parlions, nous formions mille projets, nous causions de tout et de rien. Je n'oublierai de ma vie ce repas, que l'abbé de Rancé seul pouvait offrir. Lorsque nous nous levâmes de table, nous étions de l'humeur la plus joyeuse , et je crois même , — Dieu me le pardonne , — que nous chancelions déjà, comme vous pourrez bien chanceler tout à l'heure. . . Eh bien ! savez-vous ce que nous proposa l'abbé de Rancé?

Il nous proposa de mettre chacun mille pistoles dans une belle bourse de velours à chaînettes d'or qu'il tira de sa poche.

— Mille pistoles !

— Ni plus ni moins. Comme je n'avais pas la somme sur moi ,— je l'avais perdue la veille au jeu , je m'excusai. . .

— Et les autres convives ?

— Les autres convives étalèrent sur un meuble trois mille pistoles. Tabbé imita les autres, et les quatre mille pistoles passèrent du banc de gazon dans la belle bourse de velours à chaînettes d'or de dom Armand de Rancé.

— Messieurs , nous dit de Rancé , si vous m'en croyez , nous essaierons, par notre exemple, de remettre en vigueur et considération une profession honorable, honorée, et qui semble, je ne sais trop pourquoi , tombée en mépris de nos jours. Nous allons , avec votre assentiment , quitter à l'instant ma maison; je vais donner ordre que Ton nous selle quatre chevaux, et nous partirons... oùî je n'en sais rien ; nous irons devant nous, comme de véritables paladins, comme d'antiques chevaliers errants; nous courrons par monts et par vaux, cherchant les aventures , des châtelaines à délivrer , des jaloux à punir; enfin nous nous métamorphoserons en redresseurs de torts. Ce projet vous sourit-il ?

— A l'unanimité ! s'écrièrent-ils d'une seule voix.

— Eh bien ! en route.

— Et nos chevaux?

— Les voici .

11 appela. Quatre chevaux furent amenés.

— Bon voyage! leur dis-je tristement.

— Au revoir, me répondit l'abbé.

Déjà la porte du château allait se refermer sur eux, lorsqu'un valet accourut, tout effaré, annonçant qu'un officier du roi demandait à parler au comte de Sainte-Croix, son maître.

— Qu'il entre! dit dom Armand.

L'officier entra .

— De la part du contrôleur général des finances, reprit le cornette en remettant à Sainte-Croix une lettre revêtue du sceau de l'État.

Sainte-Croix prit la lettre, la décacheta, et à peine en eut-il lu les premiers mots , qu'il s'écria :

— Adieu , mes amis.

— Eh bien! oii allez- vous donc? lui dit l'abbé de Rancé.

— A Paris.

Puis, lui passant la lettre qu'il venait de recevoir :

— Vous voyez, ajouta- t-il, que je suis attendu.

— Je vous fais mon compliment , monsieur le comte , lui dit dom Armand. Cette nomination vous conduira loin .

En effet, le comte de Sainte-Croix , qui venait d'être nommé à un emploi important dans les finances , est aujourd'hui en possession de la place de sous-secrétaire d'État. ,

Pendant toute une semaine que nous demeurâmes avec l'abbé dans son château , ce ne furent que parties de chasse et repas succulents. Enfin, nous prîmes congé de lui, et chacun de nous s'en revint à Paris. Le chevalier de Villequier, peu de temps après, rejoignit en Hollande le régiment dont il était colonel , et se fit tuer dans une escarmouche ; — le marquis de Foudras , un mois plus tard , se prit de belle passion jwur la femme du duc de Chaulnes, — la duchesse re-

poussa ses tendres soupirs , et le pauvre diable eut !e mauvais goût de se faire sauter la cervelle ; quant à moi , je continuai à mener la vie dissipée d'autrefois, — et Tabbé persévéra dans son impénitence.

— A quoi tiennent les événements ! dit frère Anselme, sans la nomination du comte de Sainte-Croix, votre chevalier de Villequier serait peut être encore à courir par monts et par vaux, cherchant les aventures ; le marquis de Poudras s'agenouillerait peut-être à cette heure aux pieds d'une Andalouse ou d'une Portugaise; Tabbé ne serait point venu aujourd'hui visiter notre couvent , et vous, mon très-cher frère, vous n'auriez point perdu votre patrimoine sur un coup de dé.

— Il faut convenir, mes frères , que dom Armand , notre digne abbé , avait des instants dans sa vie oii il semblait se reprocher ses erreurs et les désordres de sa conduite ; ainsi , un jour qu'il chassait derrière l'église de Notre-Dame, des malotrus, à dessein ou par mégarde , tirèrent sur lui , et les balles de leur fusil percèrent l'acier de sa gibecière :

— Hélas ! mon Dieu , s'écria l'abbé , vous avez eu pitié de moi. L'archevêque de Tours , qui connaissait ses mérites , le fit élire

député de sa province pour l'assemblée générale du clergé de France. Dom Armand s'y fit remarquer par son éloquence, et contribua avec l'abbé Boucherat à obtenir, de la bonté de Sa Majesté Louis XIV, la rentrée en grâce de François de Harlay, archevêque de Paris ; — et certes, cette action lui sera un jour comptée dans le ciel.

Je vous ai dit, si j'ai bonne mémoire, que dom Armand passait une partie de ses journées dans les salles d'escrime, et qu'il était de première force à l'épée; mais ce que je ne vous ai point appris, c'est que de Rancé, si jovial, si bienveillant, si peu rigoriste, était intraitable quand il s'agissait de ses droits de propriétaire , et très-chatouilleux pour tout ce qui s'attaquait à sa passion de chasseur. Or, il arrivait souvent que, dans ses domaines de Veretz, qui étaient fort étendus, l'on rencontrait de pauvres braconniers ou d'imprudents voisins qui dévastaient son gibier, et, chaque fois que le cas échéait,

le digne abbé entrait dans de saintes fureurs, dont une seule eût largennent suffi à lui fernier les portes du paradis. Un soir, comme il se promenait avec quelques uns de ses amis, — j'étais du nombre ce jour-là, — un coup de feu, parti de je ne sais où, le cloua comme immobile à sa place. Nous le regardâmes, étonnés. Un second coup de fusil retentit bientôt. L'abbé doubla le pas . se dirigeant vers l'endroit d'où le coup de fusil semblait partir, et bientôt nous aperçûmes, au détour d'un quinconce , à cent pas de nous , sept à huit officiers que nous ne connaissions pas et que nous ne nous attendions pas à trouver sur les terres de dom Armand de Rancé. A peine l'abbé les eut-il vus, que, nous quittant brusquement, il s'élança au-devant d'eux, et, courant sus au gentilhomme qui conduisait la petite troupe, il se jeta sur lui, lui arracha le fusil qu'il portait, et, d'un revers de main, le jeta à bas de son cheval. Stupéfaits de ce qui se passait . nous doublâmes le pas et nous arrivâmes à temps pour empêcher que notre hôte ne se fît une mauvaise affaire, car l'officier qu'il venait d'insulter si gravement était un duelliste redoutable, qui, depuis, m'a avoué qu'il fallait qu'une puissance supérieure l'eût retenu, sans quoi il eût infailliblement tué l'abbé sur place. Heureusement nous intervînmes, et cette aventure n'eut aucun grave résultat.

Le lendemain de cette querelle, l'abbé vint me trouver dans l'appartement qu'il m'avait donné en son château. Sa physionomie me parut toute renversée ; — en un mot, je crus qu'il lui était arrivé malheur.

— Qu'avez-vous? lui dis-je.

— 11 m'est advenu ce matin quelque chose d'étrange, me répondit-il.

— Qu'est ce donc!

— J'étais à me promener dans les champs , reprit-il , il y a trois heures environ. Tout à coup l'orage me surprit en chemin, je m'arrêtai sous un arbre pour me mettre à l'abri des vents et de la grêle. J'étais sous cet arbre depuis quelques instants, lorsque j'aperçus à

vingt pas de moi un berger qui ramenait son troupeau. Je ne sais trop pourquoi , mais , à la vue de ce berger, il me sembla éprouver un sentiment extraordinaire, indéfinissable. Il pouvait avoir soixante ans. De longues boucles de cheveux blancs tombaient sur ses larges épaules. Sa taille était haute et droite. Sa physionomie avait une douceur résignée qui me frappa tout d'abord. 11 était trempé de pluie, mais il paraissait n'y point prendre garde. 11 passa devant moi sans même me regarder Je l'arrêtai , j.e ne sais pourquoi , et , je ne sais pourquoi encore, je lui demandai s'il se trouvait heureux de son état.

U posa sur moi ses deux grands yeux noirs, et il me répondit d'une voix grave :

— Je trouve tant de bonheur dans ma condition de pasteur, que les jours ne me durent que des moments et que je n'envie point le sort des rois. Souvent la pensée de la mort m'arrive , mais elle n'a rien pour moi d'eflBrayant; car j'espère trouver dans les campagnes du ciel , ainsi que sur les campagnes de la terre, des troupeaux à conduire et des brebis égarées à ramener au bercail.

Aces mots le berger s'éloigna, et cette rencontre m'a donné à réfléchir.

Le duc de Montbazon et M. Le Bouthillier de Rancé étaient unis de la plus étroite amitié. A cinquante-neuf ans , le duc de Montbazon s'éprit d'une jeune fille qui était belle, riche et noble, — la fille du comte de Vertus , — et , malgré la disproportion de leurs âges, il la demanda en mariage et devint son mari. Dom Armand fut élevé presque sous les yeux de la nouvelle duchesse , et, après l'avoir aimée pendant dix ou onze ans comme une mère, il se prit un beau jour à l'aimer comme tout jeune homme doit aimer une jeune et très -jolie femme. La duchesse ne fit qu'en rire; l'abbé, qui n'en riait pas, continua à l'entourer de ses hommages. Un jour que la duchesse se promenait sous les ombrages de son parc, dom Armand, qui l'avait suivie de loin, doubla le pas,

s'offrit tout à coup à ses regards, et, tombant à deux genoux devant elle:

— Chassez-moi, lui dit-il , chassez-moi , madame, je vous aime. La duchesse fut un peu surprise, comme vous le devez penser, de

cette brusque déclaration.

Elle releva galamment l'abbé, et, de sa voix la plus douce, elle lui dit :

— Armand , vous avez la fièvre , vous ferez bien de garder la chambre demain.

Armand de Rancé la prit au mot, et même il doubla, tripla, quintupla, décupla la pénitence ; il demeura quinze grands jours enfermé dans son appartement. La duchesse, qui était une femme très-compatissante, s'en vint un matin frapper à la porte du pauvre reclus. L abbé lui ouvrit.

Elle entra.

— Quavez-vous donc, Armand! lui dit-elle. Pourquoi ne sortezvous plus de cette triste cellule?

— Madame, je vous aime, lui répondit l'abbé. Et il fondit en larmes.

L'arrivée du duc mit fin à cette scène.

Deux ans plus tard, M. de Montbazon mourut.

La duchesse le pleura tout le temps que dura son deuil.

N'est-ce pas l'habitude?

De Rancé ne fut pas un des derniers à reparaître chez madame de Montbazon. Ce n'était plus un enfant, c'était un homme, et de plus un abbé spirituel , couru , recherché , fêté , — un abbé tout à fait galant. L'abbé comptait, à cette époque, beaucoup de bonnes fortunes; mais il avait le mérite d'être discret, ce qui lui donnait im nouveau lustre aux yeux de toutes les grandes dames.

Un soir, il y avait grande réception chez la duchesse : la soirée fut des plus brillantes; les plus jolies femmes de la cour encombraient les salons de la jeune veuve; mab madame de Montbazon les.éclip-

sait toutes par sa beauté, par ses grâces et par ses vives et fines reparties. L*abbé cependant y prenait garde à peine. La duchesse, qui n*était point accoutumée à cette indifférence, en fut gravement mortifiée. L'abbé s'aperçut de son désappointement; mais, en homme habile qu'il était , il feignit de ne rien remarquer. Cette comédie ne pouvait durer. La belle duchesse s'approcha de dom Armand, et lui dit à voix basse :

— Vous vous ferez mahométan quelque jour, monsieur l'abbé. Ces simples paroles cachaient sans doute une allusiun » la mobilité des sentiments d'Armand de Rancé- L'abbé ive répondit nen, mais \\ déplia, sans affectation apparente, un mouchoir brodé, marqué au chiffre de la duchesse, et que madame de Mombazon ellemt^njG lui avait donné autrefois. M porta ce mouchoir à ses lèvres, et il s'éloigna.

Vu mois après c^tte fête , le jeune châTioine de Notre-Dame de Paris, l'éiégant abbé de la Trappe, Tancien camarade de classes du ^and Bossuet* dom Armand de Rnncé était lamaTit heureux de la I elle duchesse de Montbezon. On en parla beaucoup dans Paris : les uns, et c'étaient les plus spirituels , enviaient l'abbé; les autres, et c'étaient des adorateurs jaloux, cri&rent au scandale. L'évêque d'Aleth prit laffaire au sérieux, manda un beau jour dom Armand chex lui, et lui adressa une mercuriale qui n'amena aucun changement dans le cœur du coupable.

~ Mimîi^eigTieur. lui dit un jour de Rancé, vous êtes un saint homme; eh bien! pour l'amour de Dieu » laissez-moi me damner I

La folle passion de labbé pour la belle madame de Montbazon touchait à son terme. Rien, hélas ! sur celte terre n'est durable. Les tendres liens qui unissaient Armand et Mathilde allaient être briaés, et dépendant cet amour semblait s'accmître tous les jours De Rancé n'avait plus quune croyance, qu'une adoration : il ne croyait plus qu'à la divinité de madame de Motitbazon,

Un soif, l'abbé de Rancé quitta la duchesse en lui disant :

— 11 faut que je parte; mais, dans trois jours, je vous reverrai !

— Si je ne vous revois pas dans trois jours, je mourrai. Trois jours se passèrent, et l'abbé ne reparut point.

Le neuvième jour au matin , la petite porte de l'oratoire s'ouvrit, un homme parut, il était enveloppé d'un manteau ; il referma la porte et s'avança sans bruit dans la chambre à coucher de madame de Montbazon.

A peine avait-il fait quelques pas, qu'il recula épouvanté.

Cet homme était l'abbé de Rancé

Ce qui causait son épouvante, c'était un cercueil dans lequel était couché un cadavre.

Ce cadavre était horriblement mutilé.

La tête lui manquait.

Cette tête, il l'aperçut sur une table. Ses yeux étaient fermés. De grands cheveux noirs pendaient et se déroulaient dans le sang.

Dom Armand ne put retenir un cri de douleur et d'effroi.

Le cadavre qu'il voyait étendu dans le cercueil , c'était celui de la duchesse de Montbazon. La tête sanglante posée sur le guéridon était celle qui manquait à ce beau corps inanimé.

Il demeura trois heures agenouillé.

Quand on entra dans cette chambre pour emporter le corps de la duchesse, l'abbé de Rancé était évanoui.

Voici ce qui s'était passé :

Madame de Montbazon morte , on se hâta de lui faire un cercueil, mais , ce cercueil se trouvant trop court, on coupa la tête de la duchesse pour ne point refaire un cercueil nouveau.

Le soir du même jour, la duchesse ftit enterrée en grande pompe.

Le soir du même jour, l'abbé de Rancé quittait Paris

La mort de sa mmtresse le jeta dans une profonde douleur. Il demeura tout un grand mois sans sortir de chez lui Personne n'était admis à le voir, et le bruit se répandit à la cour qu'il passait ses journées et une partie de ses nuits à prier, à pleurer et à se souvenir.

LES TRAPPISTES. 3i7

Toutes les douleurs , si grandes , si vraies , si profondes qu'elles soient , ont un terme. L'affliction de dom Armand parut se calmer. On le vit à de rares interva.lles dans le monde, mais, qu'il était changé ! 11 parlait peu, répondait à peine aux paroles qu'on lui adressait , et souvent il regardait le ciel , comme pour lui redemander la seule femme qu'il eût véritablement aimée ; puis une larme coulait sur sa joue, il comprimait un soupir» ol , assis dans une embrasure de fenêtre, il semblait iiidlIFt^rent à tout ce qui se passait autour de lui.

On dit aujourd'liui que \L de Rancit ne se souvient plus de la vie et de !a mort de U duchesse de Montlmzon ; mais l'on prétend aussi qu'il a renoncé aux plaisirs qu offre le monde, et que Tambition a remplacé en M l'amour. L'abbé de la Trappe , dont vous avez eu la visite il y a une heure , mes frères, pense, m"a-t-on assuré, à devenir un des hauts dignitairps de TÉglise ; aussi vient-il d cire nommé aumônier de monseigneur le duc dT>rléans; il espère, par la, arriver dans peu à être évêque. De l'évêché à Tarchevêché il n'y a qu*un pas; c^ pas, il le franchira bientôt, et alors vouâ le verrez cardinal, et peut-être un jour montera-t-il sur la chaire de saint Pierre. Lii visite d'aujourd'hui n'a donc rien qui doive vous effrayer.

Les huit trappistes se levèrent , et chacun d*eux regagna sa cellule.

Ce que nous venons de raconter, par la bouche du frère Anastase, n'est, pour ainsi dire, que le prologue de la vie de dom ArumnJ-Jean de Rancé , abbé de la Trappe : nous l'avons smvi pas a j>as dans sa vie mondaine; nous assisterons tout à T heure aux combats de sa vie monastique. Mais, avant de poursuivre notre récita il nous faut faire une halte et dire un mot des règles de l'abbaye de la Trappe, doublemenl (*élèbœ , et par la réforme que lui im^^nsii l'abbé de Rancé ^

et par les dérèglements dont nou3 avons parlé tout à l'heure. Nous trouvons dans de Maupeou, l'un des historiographes du célèbre réformateur, à la suite de la vie de Rancé , un curieux procès- verbal de l'état spirituel et temporel du monastère de la Trappe, dressé par le révérend père dom Dominique Georges , abbé du Val-Richer, supérieur et vicaire-général de l'Étroite-Observance , dans la visite qu*il fit à ce monastère le 16 noveiTibre 1685, et présenté au chapitre-général tenu à Cîteaux en 1686, c'est-à-dire vingt ans environ après l'entrée de dom Armand à la Trappe. Nous y lisons le passage suivant :

" Sur la fin de nos visites, le seizième jour de novembre 1686, j'arrivai à la Trappe, et j'y trouvai le révérend abbé dom Armand Jean Le Bouthillier de Rancé avec trente moines profès, quatorze novices et seize convers. On nous dit qu'ils étaient tous de diverses provinces du royaun^e ou même de pays étrangers , de profession , d'âge et de mœurs très- différentes, mais que la charité unit si parfaitement entre eux, qu'ils, portent tous ensemble le joug du Seigneur, d'un même esprit et d'une même volonté, comme dit le prophète; car ils n'ont qu'un cœur et qu*une âme ; ils ne désirent que mourir au monde et à eux-mêmes, et vivre pour Dieu seul. Us aiment leur abbé dans im concert et dans une intelligence sainte, que la sincérité et l'humilité accompagnent; ils mettent toutes leurs délices à demeurer attachés à lui, à lui faire connaître le fond de leur conscience et à lui obéir en toutes choses, ce qui fait qu'ils jouissent toujours d'une paix profonde, d'un souverain repos et d'une tranquillité que rien ne peut troubler. On ne voit point les frères contester ensemble ; l'ancien religieux ne s'élève point contre le jeune , et le jeune religieux ne se plaint point de son ancien ; car , ainsi que l'ordonne la règle , ils se rendent les uns aux autres, à l'envi , toute l'obéissanoe et tout le respect qu'on peut désirer, sans jamais faire paraître, par parole, ou par signe, ou par geste, la moindre contradiction.

H Cet heureux accord de volonté les applique aux mêmes choses :

ils prient et ils méditent ensemble, ils travaillent ensemble, ils lisent ensemble dans le cloître ; ils offrent ensemble , la nuit et le jour, le même sacrifice de louanges à Dieu ; ils assistent ensemble aux conférences , ils sont tous exercés par la correction, les répréhensions et les humiliations. Que dirai-je encore? On n y voit qu une âme qui anime plusieurs corps. Ce bonheur inouï, cette charité mutuelle si parfaite , n'a point d'autre source que la pratique sainte du silence perpétuel , dont la loi est si inviolable qu'ils ne parlent jamais qu'à leurs supérieurs ; mais si volontairement observée , que , si on leur permettait de parler, ils ne pourraient jamais y consentir, comme ils l'ont prouvé plus d'une fois; car ils connaissent parfaitement Texcellence des fruits précieux et inestimables de cet arbre de vie appelé le silence, et ils en savourent davantage, de jour en jour, l'ineffable plaisir.

« Mais pour en dire quelque chose de plus particulier, voici quelle est leur manière de vivre :

" Les jours les plus solennels, ils vont à matines à minuit.

« Dès que l'heure du réveil est sonnée , ils courent se prosterner aux pieds de Jésus-Christ, et, après les deux coups de matines, entre lesquels il n'y a aucun intervalle , ils commencent le divin office.

** Aux fêtes moins considérables , ils vont à matines à une heure après minuit , et chantent tout l'office , qui finit toujours à quatre heures

»» Ils se lèvent à la même heure les fêtes et les dimanches, et récitent l'oflRce d'un ton droit, excepté le Te Deum et l'Évangile qui se chantent; Toffice n'en finit pas pour cela avant quatre heures. Ces jours'là ils se recouchent , après matines , jusqu'à cinq heures et un quart, et, après avoir chanté prime et récité les prières qu'on dit aii chapitre, les prêtres vont dire leurs messes, auxquelles les autres assistent. Us passent le reste du jour dans le silence et dans le repos, occupés ou à l'office divin , ou à des prières particulières , ou à des lectures saintes, dans le cloître.

" Tous les autres jours, ils ne se lèvent qu'à deux heures, et après matines, qui finissent à quatre et un quart, les uns restent à l'église, ou pour dire la messe, ou pour faire d'autres prières ; les autres s'agenouillent dans le chapitre en hiver, en été dans le cloître, et emploient également leur temps à des lectures saintes.

" Tous les jours, les fêtes et les dimanches exceptés, après prime, les prières qu'on chante habituellement au chapitre une fois chantées, les religieux disent leur coulpe devant le révérend père abbé, et. si ce n'est qu'il n'ait pu s'y trouver, il ne finit jamais le chapitre sans une exhortation. Si l'abbé n'a pu s'y trouver, le prieur tient sa place et remplit son office. Le reste du jour est employé à des travaux manuels, ou à des prières particulières, ou enfin à l'office divin.

H Tous les dimanches et les jours de fête qui arrivent le mercredi ou le jeudi , si le supérieur le trouve à propos , après none , ils tiennent la conférence, qui dure une heure. Le révérend père abbé y préside toujours , s'il n'en est empêché par maladie ; elle se tient de cette manière : à l'heure ordinaire , les frères étant assemblés dans la salle des conférences , après avoir salué le père abbé , et qu'il leur a fait signe de s'asseoir, ils se placent de la même manière et dans le même ordre qu'ils sont au chœur. Le père abbé ouvre la confé^ rence par un discours de piété ; il fait signe à celui qui doit prendre la parole en son rang ; celui-ci se lève , se découvre ; le père abbé lui ayant fait signe de s'asseoir, il le salue, se couvre et s'assied, et dit en peu de mots et avec beaucoup d'humilité et de simplicité ca qu'il veut dire ; il se lève ensuite , se découvre , salue le père abbé et se remet à sa place. Alors le supérieur, si la chose le mérite, exhorte les frères, confirme ce qu'on vient de dire et l'appuie de plus vives raisons ; après , il fait signe à celui qui suit , qui fait tout comme celui qui l'a précédé. Que si, cependant que celui-là parle, quelqu'un a des questions ou des demandes à faire , il se lève après s'être découvert : aussitôt le frère se tait pour le laisser dire, et, si le père abbé le trouve à propos, il s'explique et dit ce qu'il pense;

LES TRAPPISTES. 3%i

mais il n*est jamais permis dans ces confessions de parler de questions, ni de théologie, ni de ce qu on a vu ou appris autrefois dans le monde ou autres choses semblables, mais seulement de choses spirituelles , c'est-à-dire de celles qui sont pieuses , qui élèvent les esprits , excitent la ferveur, touchent le cœur, que les frères ont apprises dans les lectures publiques ou particulières et qu'ils communiquent à leurs frères , comme dit Tapôtre , pour les affermir et leur donner quelque part à la grâce spirituelle , c'est-à-dire pour se consoler avec eux par la foi dont ils font profession.

^ Les heures canoniales se chantent tous les jours ; leur chant est grave et dévot, il édifie, il touche; ils ne s'épargnent pas , ils louent leur Créateur avec autant de force que de zèle; leurs voix font un si parfait accord, qu'on dirait que, comme ils n'ont qu'un cœur et qu'une âme , ils n*ont aussi qu'une voix ; ils commençait , ils poursuivent, font la méditation, et finissent le verset du psaume en même temps. Enfin, les assistants ne peuvent s'empêcher d'admirer leur modestie et leur recueillement.

•* Ils font tous les matins , après les laudes de l'office de la Vierge , environ une demi-heure d'oraison ; on en fait moins aux grandes fêtes, soit à cause de la longueur de l'office, soit parce que tous ces jourslà se passent en prières , ou publiques ou particulières ; même dans tous les autres jours, si les travaux et les autres exercices réguliers ne les en empêchent. Ils donnent tant de temps à la prière dans l'église où ils se retirent, qu'excepté les pratiques communes, desquelles il n'est pas permis de s'absenter, il n'y a point de moment où il n'y en ait quelqu'un qui ne soit occupé à un si saint exercice par le pur mouvement de sa piété ; car il n'y a point de loi pour cela. Ils finissent la journée par la prière qui se fait après compiles l'espace d'une demi-heure ou moins, selon que- le temps le permet.

- Us travaillent trois heures par jour, savoir : une heure et demie le matin et une heure et demie l'après-midi. J'ai vu moi-même avec étonnement avec quelle joie et quelle ferveur ils s'appUquent à cet

exercice de pénitence. La ferveur est si grande , que s'il s'en trouvait peut-être de paresseux , Tardeur avec laquelle les autres travaillent les emporterait , et il serait impossible qu'ils demeurassent froids au milieu de tant de flammes. Ils font tout ce qui est nécessaire pour le monastère ; ils bêchent la terre , cultivent les jardins , ils y charrient les fumiers , et ils fournissent à leur subsistance et à celle des hôtes. Us balayent l'église deux ou trois fois la semaine ; le cloître et les autres lieux du monastère, au moins une fois. Ils curent euxmêmes les étables, font les lessives, des cuillères de buis, des vitres, des corbeilles et des paniers d'osier, et autres semblables ouvrages.

H Depuis les ides de septembre jusqu'à Pâques , auquel temps commencent leurs jeûnes . excepté le jour de Noël , ils ne mangent qu'à midi. Le jour des jeûnes d'église a lieu une demi-heure plus tard. Depuis la Pentecôte jusqu'aux ides de septembre, ils jeûnent le mercredi et le vendredi. Us ne mangent jamais de poisson et ne boivent jamais de vin , même lorsqu'ils sont malades ; ils ne mangent jamais des œufs que dans le cas d'infirmité; ils n'usent point de laitage aux jours de jeûne de l'église et les vendredis, hors le temps de Pâques, ni durant l'avent. Les trois premiers vendredis de carême, on ne leur sert qu'une portion , et ils jeûnent au pain et à l'eau les trois derniers.

" On ne leur donne jamais que deux portions , dont le potage fait une. Elles sont de légumes et d'herbes ou racines, et quelquefois de lait. On n'use que de gros pain ; le pain blanc est pour les infirmes, ou pour les hôtes, s'ils en demandent. Le sel, l'eau, le cidre, la farine, la lecture qui ne manque jamais pendant le repas , et quelques gouttes de lait, est l'assaisonnement de tout ce qu'ils mangent. . On peut y ajouter quelques fruits, excepté les jours auxquels on s'abstient de laitages. Ils se contentent de deux onces de pain sec à leur collation les jours de jeûnes , et aux jours de deux repas ils n'ont le soir qu'une portion avec un morceau de fromage. Dans le

temps de Pâques , c'est du lait cuit ou une salade ; le reste du temps une salade ou du lait cru.

•* Nous avons dit qu'ils étaient toujours ensemble sous le cloître occupés à leurs lectures. Avant que de les commencer, ils se mettent à genoux , et , s'étant découverts , ils disent à l'antienne : Veni sancie Spiritus avec le verset Emitte et Toraison Deus qui corda , d'une voix fort basse , qui ne puisse être entendue de personne , et ils se mettent ensuite à leur place où ils se tiennent assis. Us font, étant toujours à genoux et tête nue , la lecture du Nouveau Testament ; à regard de l'Ancien , ils ne lisent que les premiers versets en cet état. Ils gardent dans le cloître le plus profond et le plus étroit silence qu'il leur est possible , de crainte de se distraire par le moindre bruit. Dans le temps de la lecture, il est permis à chacun de se retirer dans l'église, pour oflErir ses prières à Dieu dans le silence.

» Pour tout ce qui est de leur révérend père abbé , il est entièrement appliqué à les conduire, à les consoler, à les instruire. Sa vigilance est continuelle , ses soins sont infinis pour tout ce qui regarde leurs besoins corporels, tentations et infirmités; il travaille sans relâche à leur enseigner leurs devoirs par sa parole et par ses œuvres , et à les soutenir auprès de Dieu par des prières continuelles. Se souvenant qu'il est chargé du soin des âmes , il se sacrifie tout entier à leur conduite , et il leur sacrifie sa vie même en faisant plus que ses infirmités ne lui permettent. Il quitte pour cela toute autre affaire , et les hôtes , auxquels il parle très-rarement , quoiqu'il ait établi des confesseurs dans le monastère , auxquels les frères peuvent s'adresser, un seul n'en a pas même la pensée , et il entend les confessions de tous.

H Mais il est juste de dire quelque chose des convers.

» Ils vivent dans un aussi profond silence que les moines , et, bien qu'il semble impossible qu'ils s'acquittent de leurs occupations sans se parler, cependant il ne leur échappe jamais une seule parole, même par mégarde, se contentant des signes ordinaires.

- On ne les voit jamais vains ou oisifs.

- Us sont toujours occupés aux travaux les plus pénibles , et pourtant ils nourrissent leur piété par de saintes méditations.

n On voit en eux une grande simplicité , une extrême modestie, et une humilité vraiment miraculeuse.

** Ils se rendent les uns aux autres ime obéissance aussi grande qu'ils pourraient faire à leur abbé. Ils n'entreprennent rien et ne font aucune démarche que selon la volonté de ceux qui commandent.

* Us respectent le révérend père abbé , et ils l'aiment de tout leur cœur et d'un amour parfait. Us le regardent comme tenant à leur égard la place de Dieu ; ils écoutent ses moindres paroles comme des oracles sacrés , et les mettent en réserve dans le fond de leur cœur.

^ Us sont unis entre eux par les liens d'une pure et sincère charité, et prévenants par toutes sortes de marques de déférence ; ils se découvrent et se saluent par une inclination de tête chaque fois qu'ils se rencontrent.

« Us vont ime fois la semaine au chapitre pour entendre la parole de Dieu et dire leur coulpe , en être repris et en recevoir pénitence. Us s'y trouvent encore les veilles de Noël , de Tous les Saints et les Cetes de la sainte Vierge. I-ies convers sont assujettis à une discipline très-austère , parce qu'ils sont exposés à de plus grandes et à de plus fréquentes tentations : ils observent dans leurs conférences , où préside un prêtre nommé pour cela , le même ordre que les moines ; les Domées s'y trouvent avec eux aussi bien qu'au chapitre. -

L'attachement de l'abbé de Rancé pour la duchesse de Montbazon n'était pas une de ces passions frivoles qu'un caprice voit naître et mourir. Madame de Montbazon morte , dom Armand comprit qu'il ne pouvait plus réfugier son désespoir que dans un seul autre amour, — dans l'amour de Dieu! Après avoir aimé , dans la belle duchesse , la plus parfaite créature qui fût sortie des mains du maître de la terre et du ciel , son adoration s'éleva de la créature

jusqu'au Créateur. Le monde ne lui apparut plus que comme un lieu de douleur et d'exil , ses illusions se dissipèrent ; les frivoles plaisirs qui, jusque-là, l'avaient enivré, perdirent à ses yeux tous leurs charmes , et la divine lumière vint éclairer son âme. L'abbé de Rancé, change tout, a coup en un liorninc nouveau , tourna toutes aes penséeii, tous ses désirs vers le ciel , et le péché se présenta à lui dans toute sa difformité, * ^

'« Pendant que je suivais l'égarement de mon cœur, dit-il dans une de ses lettres, j'avalais l'iniquité comme de leau, et j'étais si aveuglé et m endurci , que tout ce que je lisais et entendais dire du péché ne me formait qu'une si faible idée de son horreur, et ne ma donnait qu'une impression de crainte si légère, que, bien loin de pouvoir opérer ma conversion, elles ne servaient qu'à me rendre encore bien plus coupable. Enfin , poui^uit-il, le temps bienheureux arriva où il plut au Père des miséricordes et au Dieu de toute consolation de se retourner vers moi et de me regarder d un œil favorable. Ce premier regard, éclairant par sa lumière et par sa vertu les nuages et les ténèbres qui remplissaient mon âme ^ je vis à la naissance de ce jour le monstre infernal avec lequel j'avais vécu jusqu'alors avec ime tranquillité si dangereuse, parce que j'ignorais et sa grandeur et sa rage. La frayeur dont je fus saisi à cette terrible vue fut si prodigieuse , (jue je ne puis croire que j'en revienne de ma vie. Ha I s'il plaisait au Seigneur de faire voir de cette même sorte aux pécbeui^ le dragon furieux dont ils sont \e^ œmpagnons , il est sans doute que leur coeur se glacerait de crainte , et qu'ils ne pourraient , non plus que moi , ne point mourir sans un miracle de la miséricorde, f*

Un nouveau malheur vint briser les derniers liens qui retenaient encore au monde 1 abbé de Rancé, Il était à Veretz , méditant sur sa conversion , lorsqu'on vint lui apprendre que Gaston , dm; d' Orlé-ans, se mourait. Il quitta en toute hâte sa retraite et se rendil auprès du prince. Le mal dont était atteint l'jlhistre malade étail

mortel ; Gaston , quelques heures après Tarrivée de son premier aumônier, expira dans ses bras. La douleur de Rancé fut si profonde qu ^n instant on craignit pour ses jours.

Le père de Mouchy , dont la parole sévère avait reproché autrefois à Tabbé de la Trappe les scandales de sa vie dissipée, comprit , en face d'un désespoir si grand , que le temps de l'affliction est celui où Dieu parle le plus efficac^ement au cœur du pécheur. Il entra dans la chambre mortuaire où l'abbé de Raiicé pleurait silencieusement, agenouillé devant le cadavre du prince royal, et se dressant derrière dom Armand comme une apparition :

- — Eh bien ! lui dit-il d'une voix grave et pénétrante , eh bien !

- qu'est devenu ce prince si grand, si respecté, et qui touchait de *• si près au trône ? Dans ce moment , où sa vie est finie , où pour lui H l'éternité commence, rang, gloire, plaisirs, tout a disparu, tout •^ s'est évanoui. Le voilà nu , seul , abandonné , — ou plutôt au mo-

- ment où je parle , il est devant Dieu , ce juge terrible qui ne fait

- distinction de personne , et qui lui demande quel usage il a fait de ** sa vie , comme il vous demandera demain quel usage vous avez fait

- de la vôtre. »»

Dom Armand tressaillit en entendant ces paroles , courba le front sous la prochaine condamnation dont le menaçait l'inflexible vieillard, et se frappant la poitrine avec désespoir :

— Dieu puissant , murmura-t-il , Dieu juste , Dieu éternel , ayez compassion du plus repentant de vos enfants.

De ce jour date la conversion de M. de Rancé.

Les funérailles du duc d'Orléans sont terminées; toute la cour prend le deuil, l'abbé de Rancé le porte dans son cœur, et il retourne à Veretz pour travailler à l'accomplissement du grand dessein qu'il a formé. Et d'abord , du plus loin que la magnificence de la maison qu'il s'est choisie pour retraite frappe ses regards , il détourne la vue et il se dit : «* Où suis-je , mon Dieut ou l'Évangile nous trompe, « ou c'est ici la maison d'un réprouvé ! -

A chaque pas qu'il fait , il descend en lui-même , et il devient son accusateur. Le luxe criminel dont il a entouré sa vie jusqu'à ce jour l'épouvante; il croit à une hallucination, et, comme autrefois saint Antoine dans sa grotte, le voilà qui ferme les yeux pour ne pas voir. Le soir même de son arrivée à Veretz, il congédie tous ses domestiques, à l'exception d'un seul , se défait de sa riche vaisselle d'argent, dont il convertit le prix en aumônes, bannit de sa table l'abondance, s'interdit la chasse» jette loin de lui ses vêtements de velours et de soie, se revêt d^habîts de laine grossière, s'enferme dans une chambre cachée à tous les regarda , repasse saintement , dans famertume de son cœur, ses anciens égarements, ses jours vides donnés tout entiers aux plaiisirs et perdus pour Tétemîté, et il ne désespère puint de ôéchir la miséricorde divine.

A quelque temps de là , Tabbé de Rancé vendit sa splendidc maison de Veretz à l'abbé d'Effiat, qui lui compta deux cent mille livres; il vendit également, dans le même temps» deux maisons qu'il avait à Paris; le prix de ces ventes pouvait monter à trois cent mille francs environ. Il donna à son frère et à sa sœur tout ce qu*il pouvait prétendre sur la succession de leur përe , paya les dettes qu'avait laissées M. de Rancé , réc-orapensa largement tous ses anciens domestiques, et fit don du reste de sa fortune àTHôtel-Dieu et à rhôpital général de Paris, ne se réservant que trois mille livres de rente pour toute fortune.

Ce ne fut pa^ tout , il se démit de tous ses bénéfices.

Le bruit de la conversion de Tabbé de Rancé se répandait partout . Les personnes pieuses ne pouvaient se lasser d admirer la grandeur de son désiiUéressement et de sa foi. Les gens du monde en jugeaient autrement , blâmaient sa conduite , et lui prédisaient de tristes repentirs et un prochain retour vers le monde.

■< L'abbé de Rancé, dit MarsoUier, avait bien d autres sentiments. n se regardait comme un homme qu'on a tiré d une longue captivité, dont on a rompu les fers et qui se voit libre. Il ne pouvait compren-

dre comment il avait vécu si long-temps sans sentir la pesanteur de ses chaînes et toutes les horreurs de l'esclavage auquel venait de l'arracher Dieu. Il n'était occupé qu'à l'en remercier, et dans les tendres mouvements d'une reconnaissance infinie, il répétait sans cesse : - Vous avez rompu mes liens . je vous offrirai tout le reste de ma vie un sacrifice de louanges **

- Ce fut pour y vaquer tout à fait, continue le même historien, qu'ayant terminé toutes les affaires qu'il avait à Paris , il fonna le dessein de se retirer au désert de la Trappe pour y finir ses jours dans tous les exercices de la pénitence la plus austère et dans la pratique des devoirs de la plus ardente chanté. *•

Ce fut vers ce temps que dom Armand de Rancé fit sa première visite à l'abbaye de la Trappe.

Transportons-nous maintenant dans ime mansarde de la magnifique propriété de Veretz. L'abbé de Rancé n'est plus le possesseur de ce riche domaine ; demain l'abbé d'Effiat viendra s'y installer en grande pompe , et demain le célèbre réformateur de la Trappe s'en éloignera sans regret et pour n'y plus revenir. Montez avec nous cet escalier rapide , entrez dans cette chambre dégarnie de papier. Une table , deux chaises et im matelas étendu par terre en composent tout l'ameublement. C'est le soir. A la tremblante clarté d'une lampe, apercevez-vous assis sur une chaise un homme au visage amaigri? Il est jeune encore, et déjà ses tempes sont dépouillées de cheveux. Son regard est fixe. Il tient dans sa main droite un médaillon qu'entoure un cercle d'or. Sur la table qui est devant lui, gisent éparses des lettres ; ces lettres et ce médaillon sont tout ce qui lui reste d'une femme tendrement aimée autrefois. Ses yeux ne peuvent se détacher du portrait de la duchesse de Montbazon. Tout à coup il se lève , repousse loin de lui le médaillon et les lettres, et il détourne la tête en soupirant. C'est un dernier combat qu'il se livre, combat douloureux dont il sortira vainqueur. Le voilà de nouveau assis près de la table ; il prend d'une main convulsive le médaillon

et il l'approche de ses lèvres. Il prend les lettres et il les approche de ses lèvres.

— Adieu , adieu I murmure-t-il ensuite d*une voix étouffée.

Puis il brûle une à une les lettres de madame de Montbazon et il brise sous ses pieds son portrait.

Maintenant tout est fini. Le monde n'existe plus pour lui, Dieu tout seul remplit son cœur.

Tl descend et il sort accompagné d'un seul domestique, qui plusi tard se fera religieux à la Trappe et y vivra saintement sous le nom de frfere Antoine. Il s'éloigne de sa maison de Veretz , et Ll ne tourne pas même une fois ses regards vers elle pour lui dire adieu.

A partir de ce jour, son esprit libre et di^gagé des entraves du monde ne soupira plus qu'après la retraite. H se retira dans son prieuré de Boulogne pr^s de Chambord, le seul bénéfice qu'il se fut péser\é avec labbaye de la Trappe. Ce prieuré était fort solitaire, ■et il lui paraissait tout à fait propre aux grandes pensées que Dieu lui inspirait. Il y demeura quelque temps, mais toujours le souvenir des désordres de la Trappe lui revenait en mémoire. Il avait toléré ces désordres, et l'heure lui sembla venue de les arrêter. Sa conscience alarmée lui faisait un reproche continuel de ce qu il avait vu; il s'accusait de Timpénitence dans laquelle vivaient ces moines confiés à ses soins, et dont le salut étemel avait été placé sous sa sauvegarde. 11 résolut donc de retourner à la Trappe, afin d'y remettre en vigueur la véritable pratique de saint Benoît, Cependant » bien dr*s obstacles, pres^jue insurmontables, surgissaient devant lui. Le courage ne lui faillit point.

Avant de prendre possession de labbaye de la Trappe, doin Armand de Rancé se rendit au monastère de Nolre^Dume-de-Pers^ngne, de l'étroite observanœ de Qteaux. Il demanda à être admis au noviciat , et il prit l'habit religieux le 13 juin 1663, 11 avait alors trenfo sept ans.

Cette démarche aebeva de «tmkver mmtre lui sii famille et le [leu

d'amis qui lui restaient à la cour. Les uns prétendirent que sa raison était égarée ; d'autres , qu'une ambition secrète était le seul motif d'une retraite si édifiante en apparence , et que, n'ayant pu s'élever dans le monde aussi loin qu'il l'avait voulu , il cherchait à ouvrir, au moyen d'une pénitence solennelle , de nouvelles routes à sa fortune. Rancé courba la tête devant toutes ces accusations, et ne répondit point.

Bientôt le travail , les veilles , le jeûne , la prière , l'austérité de sa vie nouvelle si différente de celle qu'il avait menée jusqu'à ce jour, achevèrent de ruiner sa santé si frêle déjà, et, le quatrième mois de son noviciat , des médecins appelés près de lui déclarèrent qu'une mort imminente l'attendait s'il persistait dans sa résolution de retraite. L'abbé de Rancé répondit aux médecins, qu'il préférait mourir plutôt que de renoncer à ses projets , et il demeura inébranlable.

Cependant, le temps de sa profession arrivait. Il se rendit à la Trappe , et là il lut devant le chapitre assemblé le testament qu'il avait fait , un an auparavant , en faveur des pères de l'étroite observance de cette abbaye. Nous omettons les préliminaires ordinaires, et nous reproduisons ici quelques lignes de cet acte curieux.

- Si j'avais plus de bien que je n'en ai, dit-il, je me croirais obligé, préférablement à tout , d'en disposer en faveur du monastère de la Trappe , duquel il y a plus de vingt-cinq ans que je suis abbé commendataire, pour satisfaire à un très-grand nombre de malversations que j'y ai faites et de dommages qui y sont arrivés par ma négligence dans le maniement de ses affaires et de son bien , et pour ne m 'être acquitté, pendant tout ce temps-là, d'aucune de mes obligations spirituelles et temporelles. Je proteste que je parle sans exagération et sans excès , et que la confession que je fais est aussi véritable et sincère que je la ferais si j'étais devant le tribunal de Jésus-Christ. »»

Cette déclaration faite , il fait abandon de tous les meubles qu'il possède au monastère de la Trappe , et de sa bibliothèque aux reli-

LES TRAPPISTES. 33i

gieux , qui vont devenir ses frères , sous la restrietion toutefois qu'ils ne sortiront point de labbaye, sous quelque motif que ce puisse être.

Après s'être ainsi dépouillé du peu de bien qui lui restait , il retourna à Perseigne afin d'y achever son noviciat. Il y reçut quelque temps après ses expéditions de Rome pour tenir en règle Tabbaye de la Trappe, qu'il avait encore en commende. Enfin, le 26 juin 1664, il fit profession entre les mains de dom Micbel Gui ton, vicaire-général et commis^ire de labbé de Prières , avec deux autres novices ; luii d'eux était son ancien valet de chambre, dont nous avons parlé quelques lignes pïus haut.

Quatre jours plus tard, Pierre Félibien, son successeur au prieuré de Saint-Clémentin , s'en alla, en vertu d une pr^jcuration , prendre possession de Tabbaye de la Trappe, en qualité d'abbé régulier. - Rancé était si pénétré de la grâce que Dieu lui avait faite en le retirant du monde , dit labbé de Maraollier, qu'il ne put se résoudre a aller lui-même faire cette cérémonie. "

Le 13 juillet . il reçut la bénédiction abbatiale des mains de Patrice Plun^tît , évêquc d' Ardat en Irlande , assisté de Tabbc de Saint- Martin de Séez et de toute la communauté. ^ La cérémonie eut lieu au monastère de Perseigne. Le lendemain de ce jour, il se mit en route pour Tabbaye de la Trappe.

C'en est fait, dom Armand de Rancé vient de dire pour toujours adieu au monde , à Satan , à ses pompes et à ses œuvres. Vous allez maintenant suivre pas à pas, dans sa vie nouvelle , ce gentilhomme, ce grand seigiieur, ce grand pécheur, cet abbé ambitieux, qui autrefois avait rêvé le cha]>eau de cardinal , la tiare du vicaire de Jésus* Christ peut-être , et qui , désespérant de commander à la chrétienté du haut de la chaire de saint Pierre, se fit Trappiste , afin d'attirer encore sur lui les yeux du monde.

Sa conversion , on l'a vu , fit grand bruit à la cour de France. Les uns le prirent en admiration, les autres le traitèrent de fou, d autres da fanatique; aucun , selon nous , n*a eompris Rancé. A vingt-cinq

ans, il nous apparaît comme la vivante personnification de l'ambition ; plus tard, la piété opérera son œuvre. Rancé à trente-huit ans, c'est Loyola devenu vieux ; Rancé vieillard , c'est Loyola pénitent ; c'est Loyola dans la grotte de Manrèze I

La tâche qu'il s'est imposée est rude. U n'aura point à lutter seulement contre ses instincts révoltés , contre les entraînements involontaires de ses passions , auxquelles il faut le soleil d'une cour brillante et folle; Dieu , comme dernière épreuve, soulève contre lui ces frères Trappistes , indignes du nom et de la robe qu'ils portent , et qu'il veut ramener à la règle austère de saint Benoît.

A peine le nouvel abbé s'est-il installé à la Trappe , que des complots s'organisent contre lui dans le sein même de l'abbaye. En vain use-t-il des voies de douceur et de clémence pour toucher le cœur corrompu des moines ; ils restent sourds à ses prières , et ils lèvent l'étendard de la révolte. H se décide alors à opposer la force à la force, et ces hommes impies ne craignent pas d'attenter à ses jours par l'assassinat ou par l'empoisonnement. Les choses en arrivent à ce point qu'un ancien brigadier des armées du roi , colonel de cavalerie , qui, plus tard, se fera Trappiste lui-même, M. de Saint-Louis acc(»irt auprès de lui , et lui propose de faire rentrer les moines dans le devoir. L'abbé de Rancé le remercie , refuse , brave le fer et le poison, et, dans un langage soumis mais fier, s'adresse à Louis XIV pour lui demander d'établir la réforme à l'abbaye de la Trappe.

• Sire , lui écrit-il , les anciais solitaires , desquels je ne mérite *> pas de porter le nom ni l'habit, n'ont point fait de difficulté de •» sortir du fond de leurs déserts lorsqu'ils y ont été obligés pour le » service de Dieu et les nécessités pressantes de son Église ; et on » les a vus dans les villes impériales et dans les palais des empe- » reurs , quand ils ont cru que l'ordre de Dieu les y engageait. C'est - ce qui fait qu'on ne doit pas trouver étrange que, m'étant consacré *• comme eux au repos de la solitude , et ayant résolu de passer ma *> vie dans un continuel silence , j'élève aujourd'hui ma voix jusqu'au

» trône de Votre Majesté, puisque je suis comme forcé par de semn blables oonsidérations , et que je ne puis me dispenser de le faire n sans abandonner une cause que je crois celle de Dieu. Ce qui fait '» en cela , Sire , la plus grande de mes peines , c'est que je ne parle » que pour me plaindre ; que celui qui m'ouvre la bouche et aux or- »» dres duquel il ne m*est pas permis de résister, ne me met sur les *» lèvres que des paroles d'amertume, et que la charité, qui veut -• presque en toutes renconti-es qu'on cache les faiblesses et les fautes ^ de ses ennemis , nie contraint dans celle ci de dt^couvrir celles de

- mes frères. Mais j'espëre que Dieu, qui est la lumière des rois, et ■» qui n'a pas donné a Votre Majesté moins de sagesse et de discer- " nement que de grandeur el de puissance, ne souffrira pas qa'elb ^ juge mon action autrement qu'il la juge lui-même* *

Il rappelle alors à Louis XIV qu'au commencement de son règne, i[ favorisa TÉtroile Observance de Cîteaux et ordonna qu elle fiit élablie dans tous les raonaslères de son royaume. Plus tard, il est vrai, ajoute-t-il, qu'on en atrêta le paigrès, mais sans vouloir sa ruine. Il raconte alors l'état d^ïplorable où se trouve réduite ia rigide Observanœ de Saint -Benoit, et ij dit que, si Ton n'apporte un prompt remède à sa décadence , c en est fait de TOrdre , et qu'il n'y a plus de rétablissement à espérer.

" Les excès qui obligèrent autrefois les rois et les princes de de-

- mander à Innocent VHI la suppression de Tordre de Cîteaux, " continue- 1- il dans cette même lettre , et qui firent que les descen-

- dants de ceux qui en avaient été les fondât eui's voulurent ouvrir les •* totn beaux de leurs pères pour en retirer leurs c^sements et leurs « cendres et les transférer en d* autres lieux , se sont augïnentés dans

- la suite des temps. L'impunité, qui est la mère et îa consen^atrice de " la licence, les a rendus plus grands qu'ils n'étaient lorsqu'on vit " éclater toutes ces plaintes. Et ce qui fait qu on ne les regarde plus

- avec les mêro*^ sentiments .c'est que les dérèglements sont an- • ciens; qu*il y a long-temps qu'on les voit et qu on les tolère; qu^ils

" n'ont plus le caractère de nouveauté qui frappe toujours le monde, »' et que les yeux de l'esprit aussi bien que ceux du corps s'accou- •« tument à la vue des objets les plus monstrueux et des crimes les ♦• plus énormes. »*

Il apprend alors au grand roi comment Louis XIII , son père , touché de la grandeur de ces maux , voulut y apporter remède et institua à cet effet l'Étroite Observance de Cîteaux. Il passe ensuite en revue les diverses révolutions qui se sont succédé dans Tordre de Saint-Benoît.

♦* Pendant que Votre Majesté l'a protégé , dit-il , cet ordre a été ^' florissant; mais , depuis qu'elle a détourné ses regards de dessus •• lui , il est tombé dans un affaiblissement si prodigieux , et ses en- » nemis se sont tellement prévalus de son malheur, que dans peu on » verra ses monastères, dont la piété et la discipline donnaient de »• l'édiâcation à toute l'Église, dans les mêmes relâchements où se " trouve le reste des maisons de l'ordre qui vivent sans réforme ; " c'est-à-dire qu'au lieu de cette sainte uniformité qui se remarquait » autrefois dans les membres de ce grand corps , toutes les commu- « nautés se trouveront , avec un extrême scandale , dans les mêmes " désordres et les mêmes profanations. «

Après avoir parlé ce hardi langage , il ajoute plus loin :

** On trouble la tranquillité de nos monastères par des change- »» ments injustes. On intimide ceux en qui l'on voit de la vigueur et » du zèle pour la manutention de la régularité. On dépose les gens de H bien , on leur ôte le gouvernement de leurs maisons , et on en met »• en leur place qui sont incapables de les conduire. On vient de faire « paraître un nouveau bref qui abolit ce qui avait été établi pour la " conservation de la réforme sous le pontificat d'Alexandre VII, H quoiqu'il fût confirmé de l'autorité de Votre Majesté. «

Voici en quels termes il finit :

» Comme ce n'est que l'appréhension toute seule d'abandonner la f» cause de la vérité, si je manquais à vous informer, Sire, de tout

« ce qui se passe, qui m'oblige de vous adresser ces plaintes, je re- H cevrai tout ce qu'il vous plaira d'ordonner avec un respect et une " soumission profonde. Je regarderai la volonté de Dieu dans la •' vôtre; et, s'il arrivait que, contre mes espérances, les très-hum- " blés prières que je vous fais ne fussent pas écoutées , je n'accuserai « personne de mon malheur que moi-même ; et , n'en attribuant la « cau^ qu'à mes propres péchés, j'essaierai de me rendre moins » indigne de la protection de Votre Majesté , par une vie meilleure »♦ que celle que j'ai pu mener jusqu'ici, et j'attendrai, dans le silence

- de cette solitude et dans un gémissement continuel , qu'il plaise à " Dieu de vous inspirer, Sire , des sentiments plus favorables à notre » ordre . qui était autrefois l'ornement de la France , comme celui " fie l'Eglise, et ^ue k">^ vois, vos jut^iiftessi^uiy ^ u\a suMnnt^ i'L rr^- " pecté,

" Cep^ftidantpSîret quoi qu'il arrive, nous continuerons, mes frères " et moi, comme nous lavons fait just|u'ici, avec tout le soin et

- Tapplication possible» de considérer votre personne sacrée comme •^ le sujet principal de nos prières , en l'oifraDt à Dieu jour et nuit et « lui demandant incessamment qu'il la comble de grâcas et de pros-

- pérités, et, par dessus tout, qu'il lui donne dans le ciel autant de " grandeur et de gloire qu'il lui en a donné sur la terre, <»

Cette requête , dictée d'abondance , fut regardée comme un chefd'œuvre. Louis XIV la prit en considération, et dom Armand de Rancé s'occupa de réformer l'abbiye dû la Trappe, déclarée régulière* à la condition toutefois qu'après sa mort elle retounïeiuit en comînende.

Le brevet de cette régularisation lui fut accordé le 10 mai 1663, et l'abbé de Rancé Tenvoya aussitôt en cour de Rome pour le faire confirmer par le Pape.

Les moines qui avaient menacé Rancé de le poignarder et de te jeter dans les étangs de l'abbaye eurent peur, et consentirent à la réforme, Le nouvel abl>é n'eut pas plutôt obtenu ce consenteraent ,

qu'il en écrivit à Tabbé de Barbérie, de l'Étroite Observance, et visiteur de la province. Il lui manda ce qui s'était passé à la Trappe, et le pria d'y venir incessamment , avec tous les pouvoirs nécessaires pour y établir la réforme. L'abbé se rendit sur-le-cbamp auprë:^ de Rancé , et passa avec lui un concordat qui fut homologué au Parlement de Paris. En vertu de ce concordat , les anciens religieux, qui étaient au nombre de sept , eurent chacun 400 livres de pension , et il leur fut permis de demeurer dans l'enceinte de l'abbaye ou de se retirer ailleurs. Les religieux de l'Étroite Observance entrèrent ensuite dans le monastère, et ils en prirent possession. Ils furent suivis bientôt de ôix religieux de Perseigne. Rancé avait atteint son but, son ambition était satisfaite : il avait voulu, ne pouvant commander à toute la chrétienté , régner sur quelques moines : le voilà roi d'une abbaye. Voyons maintenant quel usage il va faire de sa toute-puissance ; examinons ce que deviendra le sceptre de la Trappe entre ses mains.

A peine dom Armand de Rancé se vit-il tranquille dans son monastère, qu'il ne songea plus qu'à y introduire la réforme qu'il avait espéré donner à tout l'ordre de Cîteaux , et pour laquelle il avait été combattre lui-même , l'année précédente , en pleine cour de Rome. Il rétablit la pauvreté , la simplicité , la discipline , la mortification , le jeûne, la prière, les veilles , le travail, les pieds nus du mercredi des Cendres et du Vendredi-Saint, et l'abstinence des six mercredis du Carême. Cela fait, il s'occupa ensuite des règlements qui devaient régir l'abbaye.

Nous avons expliqué plus haut quels étaient ces règlements. Voici celui qu'il fit pour les infirmes, dont nous n'avons point parlé, et que nous empruntons textuellement à son code de réforme.

« La première chose que fera un religieux malade sera de se disposer à se réconcilier avec Dieu par le sacrement de la pénitence.

•♦ Quoique la vie d'un moine soit une vie de souffrance et de travaux, et qu'un solitaire ne doive point avoir de pensée plus ordinaire

que celle de la mort , à laquelle le conduit insensiblement la plus grande partie de ses exercices , néanmoins il ne faut pas qu'il laisse de découvrir ses infirmités corporelles , même celles qui paraissent légères , à son supérieur, avec autant de soin qu'il les doit cacher à tout autre ; et les frères l'en avertiront avec la même confiance qu'ils l'informent de l'état de leurs âmes, sans prétendre qu'ils préviennent paj ^t^^ T.. -il lis la Jucitimtiun (|irili5 sont ubli^és de lui en faiii , t L demeureront ensuite en repos , se teiiaiit dans une gmtide indiffûrenœ pour ce quï regarde les remèdes. Comme il n'en faut désirer aucun de soi-même , aussi n*en f^iut-il refuser aucun de ceux qui sont présentés par ordre du supérieur : T opposition qu'on y apporte est pour l'ordinaire un effet de la sensualité , qui nous donne aversion de tous les médicaments à cause de leur désagrément . ou d'un orgueil secret qui porte à refuser tous les soulagements permis et légitimes.

*« Si le supérieur n'avait pas jugé Tindisposition considérable lorsqu elle lui a été déclarée, au cas qu'elle augmentât, il faut Ten avertir avec simplicité , et cependant demeurer en paix ^ en lui laiî^ant le soin de sa personne , de sa sauté et de sa \'\e. Il faut se souveîiîr qu on s'est abandonné à ta conduite invisible de Dieu en se soumettant a la conduite visible de son supérieur, et qu'il n'^t non plus permis à un religieux de se mettre en peine de ce qui le regarde pendant la maladie que pendant la santé.

* Les infirmes ne s' appliqueront jamais à connaître les mouvements de la maladie qu'autant qu'il leur sera ordonné , et ils ne prendront . jamais de remèdes que par Tordre du supérieur.

" Si quelque chose avait fait mal à un religieux infirme , il ne s'en plaindra pas àrinfirmier, mais il en avertim le supérieur. Le premier est une très-grande irn^gularité , Tautre est dans Tordre et même d* obligation,

- On ne témoignera jamais qu'on désrrede la viande; quoique la règle en permette T usage, elle n'en permet pai> le désir

*» On doit prendre garde de ne jamais fairi^ paraître la moindre in-

quiétude sur le sujet de la nourriture. Le malade en parlera le moins qu'il pourra, et évitera, avec un très-grand soin, de tomber dans les inconvénients ordinaires aux infirmes qui n'ont point de vertu, qui est d*aimer le changement dans le manger, soit dans les viandes, soit pour le temps de les prendre. Il doit être pour l'un et pour l'autre dans une très-grande indifférence, et suivre ponctuellement les ordres qui lui sont donnés par ceux que le supérieur commet pour avoir soin de lui pendant la maladie.

" 11 faut qu'il soit dans le désir de quitter le plus tôt qu'il pourra les soulagements qu'on lui a accordés à cause de son infirmité , mais il ne faut pas qu'il entre en inquiétude , et qu'il en témoigne trop d'empressement; ce qui ne viendrait que de l'amour-propre , et non point d'un véritable esprit de pénitence.

•» Les infirmes ne mangeront jamais de fruit ni autre chose que ce qui leur sera donné par l'infirmier et par Tordre du supérieur, et seulement dans leur repas.

« Ils se rendront pour prendre leur repas au temps qui leur sera marqué par l'infirmier, sans y manquer.

- Le plus jeune d'entre eux, ou le moins incommodé , lira huit ou neuf lignes de quelque livre de piété au commencement du repas , et ils diront tous ensemble le Benedicite et les Grâces de la même manière qu'on les dit à la communauté.

n Ils ne parleront jamais à table , si ce n'est au premier supérieur qui les sera venu voir.

» Us y garderont la même modestie et honnêteté qu'au réfectoire.

♦' Us auront chacun leur portion séparée , et plusieurs ne mangeront point dans un même plat. Us ne mangeront aussi jamais auprès du feu , mais toujours à table , ni sur leur lit . à moins que la gravité du mal ne les y oblige.

»» Ils se coucheront aux heures de la communauté et se lèveront en été et en hiver, à la cloche des convers , à moins que le mal soit assez considérable pour qu'on les en dispense.

" Ils diront ensemble Toffice de la nuit à l'infirmerie , si la maladie ne les en empêche et si on ne les en exempte. Ils ne sont obligés aux offices ordinaires des morts , mais seulement aux solennels.

»» Ils ne parleront jamais à l'infirmier durant l'office , et ils ne se chaufferont point pendant ce temps-là sans nécessité véritable.

« Lorsqu'ils iront à l'église ou qu'ils en reviendront , et de même en ijudquÉî lieu que ce soit hors de i mlinuene, ils éviteront la rencontre des reli^eux , et surtout celle des hôtes.

" lia n'iront point se promener dans le jardin durant l'office ou le travail.

" Ils ne se promèneront point deux ensemble dans une même allée du jardiiK

" lia parleront toujours avec douceur à l'infirmier, et ib ne sortiront point de l'infinnerie pour quelque temps considérable sans len avertir.

"Ils gTirderont les uns avec les autres le même silence qu'ils observent pendant la santé. Us s'abstiendront même de se faire des signes sans une nécessité absolue,

" Personne n'entrera dans rinfirinerie sans la permission du supérieur.

H On tiendra le chapitre une fois ou deux la semaine dans Tinfirmené pour les malades; riniirraier aussi bien qu'eux se proclamem des fautes qui regardent son office. Cela n'empêchera pas les infirmes de se trouver au chapitre avec la communauté, pour y dire leurs Cûulpes, au cas qiiMs le puissent, et que le révérend père abbé le trouve bon,

** Les séculiers , sans exception , et même tes parents les plus proches, n'entreront point dans l'infirmerie, à la réserve du chirurgien; encore ne le fera-t-il point qa il n'y soit conduit par le supérieur, que le portier avertira aussitôt qu'il sera arrivé dans le monastère. Si !p père abbé est si empêché qa'il ne le puisse conduire lui-mt^me* il donnera ordre à quelque autre supérieur de le faire en sa placu.

3ii> LES COUVENTS.

Le chirurgien doit être averti de ne donner jamais son avis touchant les maladies, ni de rien ordonner en présence des inférieurs. »»

Telle fut la loi de Tinfirmerie, dit à cette occasion un des nombreux biographes du célèbre trappiste , et dans un lieu où il semble que la dispense prend nécessairement la place de la règle , et où la maladie devrait tenir lieu de toute pénitence. Mais comme tous les sacrifices corporels ne comptent pas si la piété ne les dirige point , l'esprit purifié par les pratiques prit Tessor, et la loi imposée par Rancé fut suivie strictement et sans murmure. On eût dit que ces hommes qui vivaient au désert , morts au monde et à eux-mêmes , n'avaient en eux rien de mortel.

L'abbé de la Trappe, qui venait d'imposer si fièrement une charte aux solitaires de son abbaye, youlut que rien ne manquât à la gloire de sa conversion ; moine bientôt parmi les moines, pénitent parmi les pénitents, il oublia qu'il avait été abbé commenda taire , n'aspirant désormais qu'à se rendre digne du titre d'abbé régulier. Le matin, on le voyait, comme ses frères en Dieu, se lever aux premiers sons de la cloche , s'agenouiller au milieu d'eux pendant le service divin , et prendre part aux travaux manuels de la communauté , malgré l'état chancelant de sa santé. En peu de temps la Trappe devint un second Clairvaux , dont Rancé fut le saint Bernard. Sévère jusqu'à l'inflexibilité, il ferma à ses religieux les portes du cloître , afin de leur interdire les avenues du monde ; et pour bannir la corruption de leur cœur, il sut la dérober à leurs yeux. Hâve d'austérité et pâle de pénitence , ombre errante au milieu des tombeaux , sous les épais et froids brouillards de la vallée ténébreuse où s'élevait l'abbaye . tout occupé de son salut et s'obstinant à mourir, solitaire au milieu d'un nombreux troupeau , il semblait que chaque religieux , à la voix impérieuse de Rancé , survécût seul à ses frères dispersés ou frappés par la mort. Le silence régnait à la Trappe comme dans les solitudes d'Arsinoë et de Scéthé , comme dans les déserts de Thèbes, au temps antique et révéré des Paul , des Antoine

et des Pacomè. Dans œtte république monacale , où Tillustre réformateur régnait en dictateur tout-puissant, le travail des mains, développant et préparant les productions du sol , fournit dès lors à chacun sa nourriture, ses vêtements , ses meubles et ses livres*.

A l'éfKïque ûù le luxe atteignait son apogée en France, où la cour de Louis XIV étalait un faste jusqu alors inouï , où la galanterie du monarque servait de prétexte^ d'exemple et d'autorité au relâchement de la morale, c'étiiit un spectacle étrange et miraculeux que le rappel de la Trappe déréglée aux austérités primitives des Bernard et des Benoît. Aussi, le bruit de cette réforme * retentissait-il d'un bout de l'Europtï k l'autre , et, traversant les mers et les monts , allai 1 frapper tous les échos du monde chrétien *. Mois l'envie s obstinait a ne voir dans Rancé qu'un amant malheureux imposant à ses moines les dures expiations de sa douleur et de ses fautes passées ; qu un amliitieux aspirant à la gloire d'être reconnu pour chef d'Ordre; qu'un esprit faible, croyant aux rêveries de Tastrologie judiciaire, auquel les révoltes des sens et lardeur de la tête communiquaient ujje ijitempestive exaltation- qu'un prêtre indocile, qui, après avoir soustrait à son évêque le monastère qu*il dirigeait, élevait lui-même, par une violation de disciphne , ses moines aux dignités de la cléricature; qu'un novateur sans frein qui , blâmant sans raison ce qu*il trouvait établi , prétendait tout bouleverser pour mmener, malgré les temps, tous les ordres religieux à une chimérique perfection et à une impraticable régularité.

Mais si Rancé avait de nombreux détracteurs , sa conduite à la Trappe, —qu'elle fut une comédie habilement jouée ou le résultat d'une incessante aspiratit»! vers Dieu , — lui fit d'enthousiastes partisans. Voici œ que nous lisons dans un ouvrage de Tépoque * iiiti-

' LiL d^pciMie d'îia Tr^ppiit? ne coûUtit ftimuellerticrii ^uv. 40 Troncs, y compHï le produit de son trft^nif ] 8im habit, dont 1« prix était dft 36 francs, lui diirR.H qimtrt!' anuéc^K

' NislùtTE cipiîf, rehgiitujie H îitif Taire Je Cadhay^ de ia TtaftpF.^ par M, L-^-D* B*

' Charmon, mifliiiianiiaire dans W Lerant, ttî mH eu route poiïT alkr vis! le r tft TrA|>|Hi «l m^n nbbé: pour j par^rnir^ il bnm tuai les diJif en d'une oraf tirtiïQ miTigoLiioia.

4 U' part,, di. JtViEl.

tulé : De r Apologie pour les catholiques , contre les faussetés et les calomnies de V auteur de la Politique du clergé,

" Ce qui se passe à nos yeux dans le monastère de la Trappe est " une des choses qui fait le plus sentir Dieu et la puissance de sa •• grâce sur le cœur de l'homme pour y former des vertus si fort au- " dessus de tout ce que la philosophie humaine a pu concevoir, qu'on •• est obligé de reconndtre, pour peu qu'on soit raisonnable, que le H modèle et le principe s'en doit trouver ailleurs que dans la nature. " On y voit des hommes que l'esprit de Dieu a ramassés de divers " états , de diverses conditions * , qui sont tellement morts au monde « qu'ils se sont enterrés dans cette sainte solitude , qu'ils ne savent •» absolument rien de tout ce qui s'y passe , non pas même dans leur » propre famille, parce qu'ils ne veulent plus savoir que Jésus- " Christ crucifié, et ne plus vivre que pour être crucifiés avec lui; " qui , hors ce qu'ils ont à dire à leur supérieur pour lui représenter » l'état de leur conscience . semblent avoir perdu l'usage de la voix " pour la conversation avec les hommes , et n'en plus avoir que pour " chanter les louanges de Dieu avec une ferveur d'anges et une •• modestie de pénitence; qui menant une vie si pauvre,. si mortifiée, " si austère , si laborieuse , qu'il semblerait qu'ils en dussent être " accablés , bien loin d'en avoir quelque peine et quelque chagrin , " paraissent et sont si contents , et jouissent d'une telle paix , qu'il »» faut bien qu'ils y goûtent d'autres plaisirs plus spirituels et plus •» divins qui les fassent renoncer de si bon cœur à tous ceux des sens •» et de la nature; et enfin, qui, dans l'abattement des plus longues •» et des plus douloureuses maladies , conservent toujours la même » vigueur d'esprit, Dieu fortifiant tellement en eux, par sa grâce, n l'homme intérieur pendant que l'extérieur se détruit, que plusieurs, »» sentant leur fin approcher, se traînent ou se font porter dans l'église

» Les supérieure des ordres, dont il avait reçu et retenu les religieux, dit l'abbé Marsollier, dans son troisième livre de la ViedeRancéj furent les premiers à se déclarer contre l'abbé de la Trappe. On parla, on écrivit, ou préclia même contre lui ; on lui adressa les lettres les plus sanglantes , on s'efforça de le décrier en cent manières diverses.

" avec un courage merveilleux pour y recevoir les derniers sacre- H ments , et, joignant la plus profonde humilité dans la vue de leur H misère à la plus grande confiance en la miséricorde de Dieu , ne se " trouvent dignes que de mourir sur la cendre comme des pécheurs , H lorsque la joie d*aller à Dieu leur fait dire avec David :

•• Je marcherai sans rien craindre au milieu des ombres de la n mort, parce que vous êtes avec moi. »»

A quelque temps de là , Tabbé de Rancé partit pour se rendre au cliapitre général , mais il tomba malade en route et lut obligé de revenir à la Trappe. 11 signala son retour à la santé par la réparation presque totale de Tabbaye. Cependant les sources de l'existence étaient taries en lui. Les veilles, les jeûnes et les austérités du cloître avaient achevé de ruiner son corps usé dans les plaisirs d'une jeunesse déréglée et coupable. L'année 1676, pendant le carême, il fut atteint de nouveau d'une maladie aiguë. 11 se fit transporter à l'infirmerie, et il n'en sortit que sur la fin du mois d'août. A dater de ce moment , il ne lui fut plus possible d'assister aux travaux de la communauté , ni de présider comme autrefois le chapitre. Une fièvre lente, qui ne le quittait point, le mina insensiblement.

Echappé par miracle à un trépas presque certain, l'abbé de Rancé, en regardant autour de lui , n'aperçut plus que des dortoirs vides et des tombes pleines. Une mortalité terrible, qu'il dut attribuer à la localité dangereuse de l'abbaye, décimait le couvent. Dom Urbain , prieur, et dom Augustin , sous-prieur, deux hommes d'une haute vertu et d'un savoir éminent, étaient morts et avaient été suivis dans le tombeau par trente-cinq de leurs frères. Dom Armand de Rancé sentit une larme couler sur sa joue ; puis il regarda le ciel, et pas une plainte ne sortit de sa bouche.

L'épidémie dura jusque vers la fin de 1680.

Plusieurs novices, forts, jeunes et fervents, s'en vinrent frapper à la porte de la Trappe , et Rancé en bénit Dieu dans son cœur, sans cependant se montrer moins sévère dans le choix de ses admissions

3i4 LES COUVENTS.

et dans les épreuves qu'il faisait subir *à ceux qui fuyaient le monde pour se réfugier en lui.

L'année suivante, en 1681 , il ouvrit la Trappe à tous ceux qui demandaient à faire pénitence. Aucun état n'en fut exclu. Seulement, il établit dans l'abbaye trois degrés différents : les religieux du chœur, les convers et les donnez. Faisaient partie du premier degré, ceux qui avaient quelques talents ou qui avaient étudié les belleslettres. Les gens illettrés, mais qui savaient un métier, faisaient partie du second; le troisième degré se composait de ceux qui n'avaient ni instruction ni profession. L'abbé de Rancé employait presque tous les instants dérobés à ses travaux intellectuels à instruire , à former et à diriger toutes ces natures incultes , différentes de mœurs et de caractères opposés. 11 consolait les uns, il exhortait et encourageait les autres , il inspirait à tous un même esprit et les entraînait par la force de son éloquence dans les voies qui conduisent au ciel.

Ce fut dans le temps de ces admissions fréquentes qu'il se passa à la Trappe un drame étrange, solennel et terrible, que l'abbé MarsoUier consigne en ces termes dans la Vie du célèbre réformateur :

^ Quelques jours après Pâques , dit-il au chapitre iv de son livre sur Rancé, un religieux de l'ordre de Saint-François, âgé d'environ trente ans, vint à la Trappe poussé d'une simple curiosité qui était alors fort commune. 11 avait prêché pendant le carême dans les villes du voisinage. Le lendemain de son arrivée , il eut un entretien avec l'abbé. 11 lui avoua, entre autres choses, qu'il se sentait pressé du désir de se retirer dans son monastère , mais qu'il ne pouvait se résoudre à y entrer si jeune ; que l'austérité dont on y faisait profession l'effrayait, et que, dans quelques années sans doute, il se résoudrait à exécuter ce dessein . L'abbé de la Trappe lui demanda sur cela s'il était assuré de vivre ces années qu'il se proposait; s'il ne se défiait point de l'inconstance de sa volonté, toujours rebelle quand il s'agissait de faire le bien ; enfin s'il avait quelque certitude que la grâce que Dieu lui donnait lui serait alors accordée. Si l'une de ces trois choses man-

que, continua-t-il , que deviendra votre dessein? Qu'arrivera-t-il de votre salut! Est-il permis de risquer une chose de cette importance, où il ne s'agit de rien moins que de notre bonheur ou de notre malheur éternel! Il ajouta encore plusieurs raisons très-convaincantes, et le pressa très-fortement, contre sa coutiune, de ne point diflFérer Texécution d*un projet qui ne pouvait venir que de Dieu. Mais , quoi qu'il pût dire , le religieux ne se rendit point , et persista toujours dans sa première résolution. A la sortie de cet entretien , il alla célébrer et il assista à la grand'messe , et , quand l'heure fut venue , on le mena dîner à la salle des hôtes. 11 se mit à table, et mangea d'abord avec beaucoup d'appétit. Vers le milieu du repas il perdit tout d'un coup connaissance , et se trouva si mal qu on fut obligé de le porter sur un lit. L'abbé de la Trappe accourut auprès de lui, et lui fit donner tout ce qui était capable de le faire revenir. Tous ses soins furent inutiles ; une heure après , le jeune religieux mourut sans avoir pu recouvrer ni le jugement ni la parole. Ainsi , au grand étonnement de tout le monde, on porta mort à l'église, le soir, celui qu'on avait vu le matin en pleine santé. L'abbé le fit enterrer avec les mêmes cérémonies qui s'observent à la mort des religieux de la maison. L'on voit sa sépulture dans le cimetière de la Trappe. L'abbé , ajoute Marsollier, se servit depuis utilement de cet exemple pour porter ses frères au mépris de la vie , à la crainte des jugements de Dieu et à une fidèle correspondance avec la grâce.

Ce fiit vers cette même époque que dom Armand de Rancé , convaincu que rien ne pouvait plus contribuer à maintenir dans son monastère l'ordre et la discipline qu'il y avait établis .que de s'assurer a perpétuité d'un supérieur, s'adressa au roi pour obtenir le droit d'élire un prieur claustral. Sa voix fut entendue. Deux brefs du Pape et des lettres-patentes de Louis XIV autorisèrent les religieux de la Trappe , au cas que leur abbaye retournerait en commende , à élire l'un d'eux prieur pour trois ans.

Outre ces brefs et les lettres-patentes du roi, l'abbé de Rancé obtint

bientôt le consentement de l'abbé de Clairvaux, père immédiat de la Trappe. Cet acte date du 27 avril 1683. Ce fut à c^tte occasion que le cardinal Cibo lui écrivit , de la part de Sa Sainteté , qu'elle espérait et se confiait, en notre Seigneur Jésus-Christ, que la régularité et la discipline qu'il avait fait revivre dans son monastère réussirait, non-seulement au grand avantage de tout son Ordre, mais encore de toute la France , et qu'elle serait l'ornement et la gloire de son siècle.

La même année, dom Armand de Rancé signa les Constitutions des papes touchant la condamnation du fameux livre de Jansénius.

Ce fut Tannée suivante qu'il entreprit , à ses frais , la réparation de l'intérieur de l'église de l'abbaye.

La santé de l'abbé de Rancé se rétablissait peu à peu. Mettant à profit les rares loisirs que lui laissait la direction de son couvent , il les consacra à composer des ouvrages de piété. Le premier fut ses Déclarations sur la règle de saint Benoît. Ce livre , écrit en latin , n'a pas été imprimé. Le second fut la lettre qu'il écrivit à un abbé de ses amis , qui n'approuvait pas sa conduite dans la pratique des humiliations et des corrections. Il en composa bientôt un autre qui a pour titre : De la Sainteté et des devoirs de l'état monastique. C'est une espèce de recueil des instructions qu'il donnait à ses religieux lorsqu'il tenait le chapitre. Cet ouvrage fut suivi presque immédiatement de ses Éclaircissements ; c'était une réponse aux objections que lui avait attirées son livre De la Sainteté et des devoirs de l'état monastique. Il traduisit ensuite , à la sollicitation de quelquesuns de ses frères, sainte Dorothée. Sa réponse à dom Mabillon, religieux Bénédictin de la congrégation de Saint-Maur, sur les Études mona^tiqties , est son septième ouvrage ; elle précéda son Recueil de maximes et sa Lettre à madame de Guise. 11 écrivit presque aussitôt .après le Traité des Obligations des chrétie^is. Nous avons encore de lui V Explication des Saints Évangiles. De tous ces ouvrages, celui

qui fit le plus de bruit est son Traité de la Sainteté et des devoirs de la vie monastique. Le style en est large, simple et d'une correction élégante. Cet ouvrage lui attira de nombreuses persécutions. On raconte qu'un matin on lui remit ime des plus sanglantes satires qu'on eût faites encore contre lui; il lut cet écrit froidement; puis, se retournant vers quelques religieux qui étaient auprès de lui : — « Voilà, leur dit-il en souriant, une excellente préparation pour aller dire la messe, - et il y fut à l'instant même.

Rancé venait à peine de terminer ses Éclaircissements sur le livre de la Sainteté , qu'il tomba, pour la troisième fois , si dangereusement malade , qu'on craignait pour sa vie. Ce qui contribuait surtout à augmenter les appréhensions de ses moines, c'est qu'il ne voulait se relâcher en rien de ses austérités accoutumées , et qu'il refusait les soulagements prescrits pour le rétablissement de sa santé. Le chapitre-général , qui se tenait alors , ordonna à l'abbé du Val-Richer, visiteur des provinces de Normandie, de Bretagne, du Maine et du Perche, de prendre soin de sa santé, et de lui commander, de sa part, de suspendre ses austérités. L'abbé du Val-Richer ayant différé l'exécution de l'ordre dont il était chargé, les religieux de la Trappe prirent la résolution de s'adresser au Pape lui-même pour le supplier d'interposer son autorité pour la conservation de leur abbé. Cette lettre fut signée du prieur, du sous-prieur et du cellerier du monastère. Le Pape fit aussitôt écrire , par le cardinal Cibo , une lettre à dom Armand de Rancé. Il ignorait la démarche de ses moines , et fut fort surpris lorsqu'on lui apporta la réponse du cardinal. 11 ne crut pas devoir résister aux touchantes injonctions du Très-Saint-Père ; mais l'âge, les veilles et les rigidités du «cloître avaient usé en lui les sources de l'existence. A partir de ce moment jusqu'à sa mort, sa vie ne fiit qu'une longue soufBrance.

Dans ce même temps , le bruit courut que le pape Innocent XI avait dessein de le faire cardinal. Ce bruit n'était pas sans fondement, car, à la mort du Pape, on trouva le nom de Rancé écrit sur une liste

parmi ceux de plusieurs personnages éminents que Sa Sainteté voulait élever à cette haute dignité.

La Trappe , sous sa direction , avait acquis une célébrité telle que de tous côtés on s y rendait, comme autrefois à Clairvaux, du temps de saint Bernard. Tout ce qu'il y avait de plus de grand et de plus élevé dans l'Église et dans l'État, les évêques, les archevêques, les cardinaux, les ambassadeurs, les princes, les princesses, y venaient comme à l'envi pour assister au merveilleux spectacle qu'offrait en ce moment la Trappe sous la rigide direction de l'abbé de Rancé. Et la Trappe , disons-le hautement , répondait à leur attente ; et tous ces illustres visiteurs se retiraient pénétrés d'admiration devant la piété, Tordre et toutes les vertus chrétiennes et religieuses qui éclataient parmi ces humbles solitaires.

L'abbé Marsollier raconte à cette occasion qu'un cardinal, un archevêque et plusieurs prélats voulurent renor.cer à leurs dignités pour se retirer à la Trappe, et qu'il ne fallut rien moins que l'autorité du Pape pour les détourner de leur projet.

Parmi les célèbres personnages que dom Armand de Rancé enregistra parmi ses visiteurs, il faut placer en première ligne le roi et la reine de la Grande-Bretagne Forcé de fuir l'Angleterre à la suite de la terrible révolution de 1688 , après avoir quitté l'Irlande en 1690 , Jacques II, qui venait d'arriver à la cour de Louis XIV, s'en fut à la Trappe le 21 novembre de la même année.

« Dès que l'abbé de Rancé eut été averti de l'arrivée de Sa Majesté britannique, dit Marsollier, il alla le recevoir à la porte du monïistère. Aussitôt que le roi eut mis pied à terre , l'abbé se prosterna devant lui. C'est la coutume de ces saints solitaires d'en user ainsi à l'égard de tous ceux qui viennent du dehors les visiter. Le roi parut avoir de la peine de voir ainsi l'abbé prosterné devant lui. Il le releva avec empressement , et lui demanda sa bénédiction. Alors Rancé lui fit son compliment en ces termes : « Sire , Dieu nous visite aujourd'hui en la personne de Votre Majesté. C'est une grâce et un hon-

neur dont nous ne sommes pas dignes , mais c'est en même temps une consolation que je ne puis lui exprimer. Quel bonheur pour nous de voir dans ce désert ce grand prince , pour lequel nous offrons à Dieu depuis si long-temps des prières continuelles ! Oui , Sire , nous ne faisons rien ni plus fréquemment ni avec plus d* ardeur que de demander à Dieu qu^il accorde à votre personne sacrée toute la force et toute la protection qui lui est nécessaire ; qu'il la comble de ses grâces, et qu'il lui donne enfin cette couronne immortelle qu'il a préparée à tous ceux qui ont eu le bonheur, comme Votre Majesté , de suivre Jésus -Christ et de le préférer à toutes choses. » Le roi répondit à ce compliment en témoignant à l'abbé toute la joie qu'il avait enfin de se voir dans un lieu pour lequel il avait toute l'estime qui est due à la piété dont on y faisait profession. L'abbé conduisit ensuite Sa Majesté à l'église pour y faire ses prières et la ramena dans une salle où il eut l'honneur de l'entretenir seul pendant une demiheure. Le temps de complies étant arrivé , le roi témoigna qu'il voulait y assister. 11 se mit à la place de l'abbé , qui était préparée pour le recevoir.

« Le souper du roi fut ensuite servi par des religieux et par d'autres personnes de la maison. Les mets étaient des racines, des œufs et des légumes , que le roi trouva de bon goût , malgré la simplicité de l'apprêt. Une pauvreté propre régnait partout et tenait lieu de la magnificence avec laquelle les rois ont coutume d'être servis. Le roi voulut que dix personnes , qui l'accompagnaient , eussent l'honneur de manger avec lui. Pour ce qui est de l'abbé de la Trappe, il se tint auprès du roi ; Sa Majesté , pendant le repas , se retournait souvent de son côté avec de grandes marques de bonté et de bienveillance , et lui faisait en même temps des questions sur ce qui se passait dans la solitude.

" Après le souper, le roi, qui avait remarqué des maximes écrites dans un grand cadre qui était vis-à-vis de sa place , s'approcha de plus près pour les lire. Il trouva que c'était des sentences sur l'amour

des ennemis et le pardon des injures. Après les avoir lues avec beaucoup d'attention : •• Voilà, dit-il, de belles maximes; il faudrait les emporter à Saint-Germain. Ce sont des règles indispensables pour des chrétiens ; tout le monde devrait les pratiquer. « U voulut même les avoir à Saint-Germain, ce qui obligea de lui en envoyer des copies.

H On conduisit ensuite Sa Majesté dans une autre salle; elle s'y entretint pendant une heure , avec la compagnie , de choses indifférentes, et particulièrement des guerres de France où elle s'était trouvée et où elle avait signalé sa valeur. Elle en parla avec cette modestie si rare, mais qui fait si bien voir combien les grandes âmes sont élevées au-dessus de tout ce qui peut flatter la vanité des hommes. Après cet entretien , le roi monta à sa chambre , où il s'entretint de nouveau seul avec l'abbé de la Trappe, après quoi chacun se retira.

" Le lendemain , le roi assista à tierce et à la grand'messe. A la communion , il quitta son prie-Dieu pour se mettre à genoux sur le second degré de l'autel. Son confesseur lui présenta un carreau qu'il refusa , pendant qu'il faisait la confession avec le diacre et le sousdiacre qui tenaient une nappe devant lui. Pendant la communion de Sa Majesté , le chœur chanta les paroles du psaume 118 : •« Que les " superbes soient confondus, car ils m'ont persécuté injustement. - Pour moi, Seigneur, mon occupation sera de méditer vos comman- « déments et d'accomplir vos préceptes , afin qu'un jour je ne sois » pas confondu comme eux. » Tout le monde fut d'autant plus frappé de ces paroles , qui convenaient si bien à ce grand roi humilié devant la majesté de Dieu, qu'on ne les avait point affectées et qu'on savait qu'elles étaient de l'oflBce du jour où l'on fêtait sainte Cécile. -

Parmi les personnages illustres qui se rendaient fréquemment à la Trappe , il faut citer le fameux duc de Saint-Simon. Il avait connu dans son enfance chez son père, le duc de Saint-Simon, dom Armand de Rancé , et il allait à la Trappe pendant ses jours d'épreuves et de désillusions mondaines , afin de puiser dans les entretiens du célèbre

réformateDr le courage qui Tabandonnait. M. Lacretelle, le jeune, a dit de lui avec raison : « Il sortait du séjour où les passions et les - vanités s'anéantissent , toujours plus enclin à une âpre censure et •• toujours plus épris de sa duché-pairie. ••

Nous devofts au duc de Saint-Simon de posséder le portrait de Tabbé de Rancé. Il raconte lui-même dans ses Mémoires le stratagème auquel il recourut pour faire passer à la postérité les traits fidèles de son vieil ami. Il emmena avec lui un jour le peintre du roi, Rigaud , le fit cacher dans une pièce qui donnait sur la chambre où Rancé avait coutume de se tenir, et Thabile artiste s'inspira si bien du modèle qu'il avait sous les yeux, qu'il fit de souvenir le beau portrait de l'abbé de la Trappe.

Rien ne manquait à la gloire de Rancé. Parvenu au dernier échelon de la renommée , il ne lui restait plus , afin de lui donner un nouveau lustre, qu'à descendre. Rancé était un trop habile homme, ou trop humble si vous le préférez, pour ne pas se démettre du sceptre monastique. Il écrivit, vers le milieu de l'année 1695, au roi , pour le prier d'agréer sa démission. A la suite de cette lettre, que rapporte tout au long Maupeou , il y ajouta cette apostille , qui nous prouve que , chef d'une dynastie religieuse , tous ses efforts tendaient à la perpétuer. « Votre Majesté , dit-il , me permettra de lui dire que ce me serait une consolation bien sensible de voir avant de mourir celui auquel elle voudra bien remettre l'abbaye. *^

Tout Rancé est dans cette apostille.

L'archevêque de Paris , son ancien ami , se charge de remettre la lettre à Louis XIV et d'appuyer sa demande de tout son pouvoir. L'archevêque lui tint parole , et le roi se rendit à ses désirs et nomma pour son successeur dom Zozime. L'ambassadeur de France auprès du Pape fut chargé de solliciter l'expédition des bulles. Le Pape les accorda yra/z5. Elles parvinrent à la Trappe le 19 décembre, et dom Zozime fut mis en possession du monastère le 28 du même mois.

En renonçant à la prélature, l'ancien abbé de la Trappe, car c'est

le nom sous lequel nous le désignerons désormais, abandonna tous ses droits et devint inférieur comme le dernier de ses religieux. D se soumit , dans toute son étendue , à l'obéissance passive que prescrit la règle de saint Benoît. Dans un chapitre assemblé à cet eflFet, Tabbé de Rancé , descendant de la place qu'il avait occupée pendant de si longues années , se prosterna , lui à qui ses infirmités permettaient à peine de se soutenir , aux pieds du nouvel abbé , et lui dit : « Mon père , je viens vous promettre l'obéissance que je vous dois en qualité de mon supérieur et vous supplier de me traiter comme le plus humble de vos religieux. » Dom Zozime fit de vains efforts pour relever son ancien directeur; et, se mettant aussi à genoux, il lui répondit en l'embrassant : « Et moi , mon père, je vous renouvelle celle que je vous ai vouée dès mon entrée dans cette sainte maison, et je vous promets de ne m'en* jamais départir. »

Cependant , quelque résolution qu'eût prise l'abbé de Rancé de ne plus se mêler du gouvernement du monastère , il n'était pas en son pouvoir de l'exécuter .Dans les moindres difficultés on avait recours à lui , et dom Zozime ne faisait rien sans le consulter. Les religieux, ses frères et ses égaux, s'en venaient, comme autrefois, le trouver, et ils lui ouvraient, comme autrefois, leurs cœurs et leur conscience.

Ses ennemis ne manquèrent pas de se déchaîner de nouveau contre lui ; ils publièrent que Rancé n'avait renoncé qu'à ce que son titre d'abbé avait d'onéreux , pour se réserver tous les avantages du pouvoir. " Cet homme, disaient-ils, ne se résoudra-t-il jamais à garder « le silence , après l'avoir exigé des autres avec une sévérité qui n'a ^ point d'exemple? Quand il était supérieur, il prétendait que sa " charge l'en exemptait ; maintenant qu'il n'est plus qu'un simple « religieux soumis à la règle comme les autres, que peut-il dire " pour s'en exempter! »

Ce peu de lignes nous semble la plus juste accusation qu'on puisse adresser à l'abbé de Rancé. Il lui a manqué, selon nous, comme couronnement de son œuvre, — nous n'osons point écrire, comme

dénoûment de la comédie qu*il a jouée pendant vingt-cinq ans avec grand succès , — de mourir dans l'humilité du Trappiste.

Consultez les biographies de l'époque , et vous y trouverez que jamais l'abbé n'a tant parlé et tant écrit que depuis le jour où sa démission lui ordonnait la solitude et le silence. Rancé, simple religieux, c'est en petit Charles-Quint devenu moine. 11 est tracassier , il se remue, il s'agite , il s*efface dans l'ombre pour produire plus d'effet. Il veut que la France, que l'Europe , que le monde ait les yeux sur lui.

Dom Zozime mourut. Une fièvre maligne l'emporta en quelques jours, le 3 mars 1696, à l'âge de 35 ans. Cette mort jeta Rancé dans de nouvelles perplexités. Il redouta que l'abbaye ne retouniât en commende. Que faire? Supplier le roi qu'il voulût bien, pour la troisième fois, la maintenir en règle? Il fit choix, parmi tous les moines , de celui qui lui offrait , pour le savoir et la piété , le plus de garanties, et il pria la duchesse de Guise de mander à Louis XIV s'il lui agréerait qu'on lui présentât un religieux de la Trappe pour succéder à dom Zozime. Le roi ne se rendit pas sans difficulté. Enfin la duchesse obtint ce qu'elle voulait , dom François- Armand Gervais reçut le titre d'abbé de la Trappe, le Pape accorda les bulles , et , le 21 octobre 1696, l'évêque de Séez donna au nouveau supérieur la bénédiction abbatiale.

Dom Armand de Rancé, qui avait gouverné le monastère sous dom Zozime, avait compté régner sous dom François- Armand. Les choses se passèrent autrement. L'abbé voulut être maître et seul maître. Il relégua l'ancien abbé dans sa cellule et dédaigna ses conseils. 11 reçut, malgré les observations de Rancé, un grand nombre de religieux dans sa maison , bouleversa tout ce qu'avait établi le célèbre réformateur, en un mot, il y eut deux royautés dans ce petit royaume. La guerre éclata, incessante, terrible; la victoire demeura àRancé. Dom François-Armand fut obUgé de donner sa démission, et il se résigna, non sans douleur, à se sacrifier. L'ancien abbé la reçut et l'expédia ausr

sitôt à l'archevêque de Paris. Après avoir erré de couvent en couvent, le successeur de dom Zozime fut relégué par le roi à Tabbaye des Reclus , dans le diocèse de Troyes , et il y mourut en 1751. Le roi nomma pour lui succéder Jacques de La Cîourt , né à Soissons, moine du Pin , de Poitiers , qui avait fait sa profession à la Trappe, le 21 janvier 1685, à vingt-huit ans. 11 reçut son brevet de nomination le 17 janvier 1698, ses bulles de provision le 16 février 1699, et la confirmation de ces bulles le 5 avril de la même année. Il prit possession de l'abbaye, le 6 du même mois , et fut béni le 22 juin suivant.

Cependant Rancé approchait du terme de sa vie. Incommodé depuis plusieurs années d'un rhumatisme qui lui couvrait le corps presque en entier, ce rhumatisme se fixa sur le bras et sur la main gauche ; un abcès se forma, et on lui fit une large incision à la main. On le crut guéri. L'humeur se jeta sur le bras droit et ensuite sur la main, lui caria tous les os , attaqua les muscles , les nerfs et les jointures avec des douleurs si vives, que le gros os de la main se débdta et lui causa une tumeur qui rendit cette main trois fois plus grosse que l'autre. Outre ces maux, il était, dit Maupeou, très-souvent tourmenté de coliques très-douloureuses , de maux de dents violents et d'une toux qui lui mettait la poitrine en feu.

Accablé de tant de maux , il était condamné , depuis deux heures du matin jusqu'à sept heures du soir, à se tenir presque immobile sur une chaise de paille.

L*infirmerie de la Trappe est une solitude au milieu de la solitude, une espèce de tombeau où les moines , ensevelis tout vivants , n'ont plus de commerce avec les hommes. Le silence est affreux là , parce qu'il n'est adouci par aucun exercice commim qui remue l'âme. Prier seul , vivre seul , manger seul , travailler seul , souffrir seul, voilà la vie du Trappiste infirme. Ce fut le dernier autel du sacrifice de l'abbé de Rancé. Sa maladie fut une longue agonie. Cependant, malgré son état de faiblesse , il assistait tous les jours à la messe , soutenu

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