BUCHON
no LES COUVENTS.
furent logés dans notre abbaye , sans que les religieux fussent forcés de quitter leurs cellules, leurs salles , leur réfectoire , un seul des bâtiments qui servaient à leurs exercices habituels. Tous les maîtres de la terre nous traitent de puissance à puissance ; nous rivalisons avec la noblesse féodale , et nous finissons par l'emporter sur elle , grâce à notre fortune territoriale d'abord , grâce à notre caractère , grâce à notre science. Notre place s'élève au-dessus de tous, dans le conseil des rois , dans les conciles , et jusque dans les assemblées du peuple. Véritables seigneurs féodaux , nous avons le droit , dès ce moment, de nous livrer à toutes les préoccupations de la vie séculière , à toutes les intrigues du monde , à toutes les querelles de l'ambition. Oui , à cette glorieuse époque, nous pouvions lutter avçc les princes, avec les pontifes, avec les cardinaux, par la richesse, par le luxe, par la magnificence, par le plaisir, par le pouvoir, par la victoire , par la grandeur. . . ad majorem Dei gloriam * .'
« Ce fut un Bénédictin , un moine cassiniste , qui fut choisi par Dieu pour punir, humilier, écraser la haine orgueilleuse de l'empereur Barberousse : c'est là une histoire bien digne de la puissance de notre abbaye ; n'oubliez jamais ce que je vais vous dire , mes frères . en vous parlant du pape Alexandre III et de l'empereur Frédéric Barberousse.
» La minorité d'un concile , aidée par une faction populaire , s'avisa, après la mort d'Adrien IV, de créer un anti-pape, qui chassa de Rome le souverain légitime de TÉglise, Alexandre III. Le pontife élu par la majorité du concile fut repoussé par la politique antispirituelle de l'empereur. U dut passer dix-huit ans à promener de pays en pays, de ville en ville, de village en village, d'exil en exil, les clefs de saint Pierre , qui ne lui ouvrirent à grand'peine que les portes hospitalières de Venise. Les Vénitiens prirent une noble pitié de ce moine couronné , dont la tiare avait souffert, sans se briser, tous les orages
• Un concile , en 1212, condamna la dissipation luxueuse des moines, qui avaient pris i'iiabi tudc de quitter le cloître pour courir le monde en habits de/êU.
L'ABBAYE DU MONT-CASSIN. Hi
de la politique impériale. Venise commença par supplier Barberousse, dans rintérêt d'Alexandre III : Barberousse menaça Venise. La République lui répondit en détruisant , à forces bien inégales , la flotte du puissant empereur. Barberousse comprit à la fin qu'un petit intérêt d'orgueil ne valait pas une seconde bataille , et peut^tre une seconde défaite : il consentit à reconnaître , à légitimer le pape qu'il avait haï, qu'il avait combattu , qu'il avait persécuté; il promit de se soumettre au pouvoir spirituel de l'Église, et il daigna venir s'humilier en personne aux pieds d'Alexandre III.
n Frédéric Barberousse se hâta de tenir sa promesse : il se rendit à Venise, où le Saint-Père l'attendait devant la basilique, à l'issue d une pompeuse cérémonie présidée par le doge , par les dignitaires de l'État et par des cardinaux. L'empereur, dépouillé de son manteau impérial , s'avança vers le nouveau pontife , et s'agenouilla pour baiser la main d'Alexandre III ; en ce moment-là , mes frères , le pape r^arda son ancien ennemi fièrement , dédaigneusement , et il osa poser le pied sur la tête de l'empereur !
« — Je marcherai sur Taspic et le basilic , s'écria le SaintnPère en répétant une parole des Psaumes , et je foulerai le lion et le dragon I . . .
" — Je m'agenouille , s'écria à son tour Barberousse , aux pieds du pape Alexandre III, et non pas aux pieds du cardinal Roland Bandinelli de Sienne ! . . .
" — A mes pieds , comme aux pieds du Saint-Père ! répondit le pape, et il fit de nouveau peser son pied sur la tête de l'empereur.
« C'était là un Bénédictin ! c'était là un vrai pape !
t L'élévation matérielle de notre abbaye , sur le sommet d'une haute montagne, nous a valu plus d'\me fois d'être frappés de quelque éclat de foudre : l'élévation spirituelle de notre ordre, au faîte de l'Église latine, nous a valu bien souvent d'être maltraités par les orages de l'opinion , de la critique , de la philosophie. Les tempêtes du ciel
essayaient d'humilier la hardiesse de notre édifice ; les tempêtes de la terre essayaient d'humilier l'orgueil de notre puissance.
•' On nous a reproché bien des fautes , bien des vices , bien des crimes ; les conteurs , les philosophes , les sceptiques ont accusé les moines noirs * de toutes sortes de vilaines choses ; les Nouvelles de Boccace, l'Heptameron français, les livres d'un païen du catholicisme nommé Rabelais , ont infligé à nos religieux des quinzième et seizième siècles une physionomie déplorable, stupide, honteuse ; le réquisitoire anti'cénobitique des poètes , des écrivains , des gens du monde , a pris la peine de soulever dans l'abbaye du Mont-Cassin le voile qui déguisait bien ou mal des fautes puériles , des erreurs tout à fait vénielles. Vous en jugerez , mes frères.
" Nous étions pauvres : nous avons voulu être riches. — Le grand crime , n'est-il pas vrai , de recevoir ce que Ton vous donne. . . ou de prendre ce que l'on ne vous oflre pas %
" Nous devions être humbles : nous avons été orgueilleux. — L'horrible péché , mes frères, que de ressembler quelquefois, à notre cœur défendant , au démon qui est , après tout , un ange. . . déchu !
»' On nous accuse d'avoir donné , il y a long-temps de cela , le nom de Sainte-Chapelle à la cuisine de notre couvent. — Belle faute , en vérité , que de négliger par mégarde la nourriture de l'âme pour sanctifier la nourriture du corps ! L'esprit et la chair nous viennent de Dieu.
" On nous a reproché d'avoir donné à des flacons, remplis d'excellent vin, la forme d'un livre de prières. — Où est le mal? Qu'importe la forme d'un Bréviaire? Quant au vin théologal, ne sert-il pas encore au sacrifice de la messe ?
» On nous a chansonnés, sur tous les tons de la calomnie mondaine ; je me souviens, à mon grand regret, d'une vieille chanson que je commenterai tout à l'heure. Le chansonnier qui a rimé ces méchants
' Les Bénédictins.
vers célèbre lui-même, sans le vouloir, sans le savoir, la sublimité de la vie monastique :
u Bien loger sans danger,
» Dormir sans peur, sans coust boire et manger,
n Ne faire rien , aucun roestier n'apprendre , •
n Rien ne donner , et le bien d'aultruy prendre ,
n Gras et puissant, bien nourry, bien vestu,
n C'est , selon eulx, povreté et rertu ! ' «
" Ah ! mes frères, quels pécheurs, quels abominables pécheurs, que ces moines d'autrefois ! mais, voyez im peu : s'ils logent sans danger, c'est qu'apparemment ils sont les maîtres chez eux.. . et quelquefois chez les autres. — S'ils dorment sans peur, c'est qu'ils ont un bon estomac et une bonne conscience. — S'ils boivent et mangent sans coust, c'est qu'au besoin ils savent vivre à bon marché. — S'ils ne font rien , c'est qu'on ne peut pas faire deux choses à la fois. — S'ils n'apprennent avxmn mestier, c'est qu'ils ne doivent être que les serviteurs de Dieu. — S'ils ne donnent rien , c'est par prudence. — S'ils prennent le bien d'aultruy, c'est par précaution. — S'ils sont gras , c'est par tempérament. — S'ils sont bien nourrys, c'est par un miracle. — S'ils so-nt bien vestics, c'est par pudeur. — D n'y a pas dans tout cela, ce me semble, de quoi défroquer le plus petit Bénédictin I
»♦ L'abbaye du Mont-Cassin a eu à repousser des attaques plus sérieuses que celles de la chanson. L'impiété du monde nous a fait cruellement expier, par ses outrages , par son envie , par sa colère , notre ambition qui était noble, notre richesse qui était bien acquise, notre puissance qui était légitime. Les hommes ont le droit de se dévouer à la gloire d'un maître ; on nous a contesté le droit de nous dévouer à la gloire d'un Dieu qui est le m^tre du monde. Les hommes ont le droit de songer à la richesse de leurs familles ; on nous a contesté le droit d'enrichir notre religion , qui est la grande famille chrétienne. Les princes ont le droit de ruiner les nations,
' Ma ROT.
sous le prétexte qu'ils représentent Dieu sur un trône ; on nous a contesté le droit d'en appeler à la munificence des peuples , nous qui représentons Dieu sur un autel. La royauté conserve toujours , en dépit des révolutions, le droit d'acquérir, de prendre, de conserver; la royauté spirituelle des congrégations religieuses a perdu pour jamais le droit de recevoir et de posséder.
- C'est donc le souvenir de tout ce que nous avons perdu, — l'ambition, le pouvoir, la richesse, — qui doit figurer au premier rang de nos travaux dans l'histoire de l'abbaye du Mont-Cassin. H faut que nous donnions à la grandeur temporelle de notre ordre la couronne d'une royauté; il faut que Tombre de saint Benoît ressemble en même temps à un empereur et à un pape , à un conquérant et à un prêtre ; le Bénédictin des meilleurs siècles de notre abbaye a porté un sceptre dans une main et ime crosse dans l'autre; enfin , je veux voir briller sur le front de nos anciens abbés un attribut souverain qui soit à la fois un diadème et une tiare ! "
La Guerre se leva pour répondre à Y Orgueil :
— « En nous rappelant à grands traits l'histoire de nos conquêtes féodales dans le domaine de la chrétienté , vous n'avez oublié que de rendre hommage au dévouement , à la résolution , à l'audace de certains moines cassinistes. Les Bénédictins dont il s'agit étaient les chevaliers du Mont-Cassin : ils protégeaient , ils défendaient sur les champs de bataille notre ambition, notre pouvoir, notre indépendance et nos richesses. Voilà , mon père , le temps le plus glorieux et le plus difficile de notre histoire religieuse : un monastère qui se cache prudemment sous les apparences d'une forteresse ; des abbés qui deviennent tout à coup des capitaines intrépides ; de pauvres moines qui se métamorphosent en vaillants soldats I des armes dans nos cellules, dans nos salles, dans nos chapelles, jusque sur les marches de nos autels ; des religieux qui s'agenouillent pour demander à Dieu une victoire sanglante ; des novices qui veulent apprendre à combattre les ennemis, au lieu d'apprendre à les convertir ;
des moines assiégés qui repoussent les assiégeants , et qui les poursuivent au delà de San-Gfermano ; des hommes d'église qui cherchent à imaginer des stratagèmes de guerre ; des généraux tonsurés qui prêchent l'obéissance bénédictine en brandissant une épée ; saint Benoît qui ressuscite pour revêtir Tarmure d un soudard ; des morts, des blessés, des vainqueurs ou des vaincus, des arquebuses , du feu et du sang vous avez oublié tout cela , mon frère , dans la grandeur temporelle du Mont-Cassin !
" Il me semble que nous devons être bien fiers et bien heureux de pouvoir assister de loin , du fond de nos cellules, aux luttes de ces prélats guerriers qui jettent , dans la balance politique de Tltalie , un crucifix et une épée ! Voici , dans le milieu du onzième siècle , des aventuriers normands qui accourent à notre défense , contre les attaques du comte d'Aquin ; mais , au lieu de nous défendre , les Normands s'avisent de nous chasser de notre abbaye , en se préparant à la conquête des plus belles possessions du monastère. Dieu merci ! nous avions un abbé qui se souvenait d'avoir guerroyé dans sa jeunesse : il improvisa des armes et des soldats ; les moines attaquèrent les Normands, et le sang de ces alliés infidèles engraissa la terre du Mont-Cassin.
" Les Normands ne sont pas les seuls ennemis de notre puissance féodale : nos sujets, nos serfs, nos esclaves, s'avisent à leur tour de frapper à la porte de notre abbaye , avec des marteaux qui cherchent nos têtes; mais, cette fois encore, les traîtres ont compté sans le Dieu des batailles , qui inspire les disciples de saint Benoît. Les religieux se décident à châtier ces misérables rebelles, qui osent parler d'égalité , de liberté ; on les frappe , on les poursuit , on les tue ; et , si quelques-uns d'entre eux survivent au châtiment de leur défaite , on les rançonne , on les ruine , et on les maudit pardessus le marché.
" Les querelles violentes , interminables , de l'empire avec la papauté , obUgèrent les moines de notre abbaye à reprendre chaque
jour les armes , à fortifier le monastère et ses dépendances , pour lutter contre des seigneurs féodaux , qui faisaient la guerre au profit de leur convoitise , sous le prétexte de soutenir la cause du pape ou de l'empereur. — Dans cette longue lutte de l'empire contre la papauté, la neutralité était impossible pour les moines du Mont-Cassiii ; il leur fallait donc, à chaque instant, endosser la cuirasse, enrôler des soldats , entretenir des condottieri , attendre l'ennemi de pied ferme, et lui disputer, dans le sang , le glorieux patrimoine des disciples de saint Benoît.
- A la fin du douzième siècle, l'empereur Henri s'avance à travers la Campanie , pour aller conquérir le royaume de Naples : les moines du Mont-Cassin , en dépit de la cour de Rome , quittèrent leur abbaye pour chevaucher à l'ombre des bannières de l'empereur. Certes ! notre auguste allié n'eut pas trop^à se plaindre de ses moines-soldats : nous ravageons la ville de San-Germano , qui s'est donnée au roi de Naples ; nous prenons cinq ou six châteaux , de véritables nids de rebelles ; nous traversons la Campanie en la dévastant ; nous brûlons, nous tuons, nous pillons à plaisir, pour le compte de l'empereur, et si , plus tard , sous le règne de Frédéric , le roi de Naples assiège notre monj^tère , nous lui prêtons la terre du Mont-Cassin pour y ensevelir la moitié de son armée !
•• Du reste , mes frères , les chefs de l'Église , dans tous les pays, donnaient aux prêtres et aux moines l'exemple du courage guerrier : des évêques, des cardinaux, faisaient entendre le signal du combat; un prélat, Philippe de Dreux, épouvantait l'armée anglaise*; un prélat de Leyde s'honorait , au milieu de ses sanglants exploits , du surnom de Jean-sans-Pitié ; un prêtre du diocèse de Sens tombait , au premier rang de ses soldats , enseveli dans son armure , à la bataille d'AzincQurt. — Chose étrange , mes frères ! c'est du fond d'une
I Philippe de Dreux finit par tomber aux mains des Anglais. Le pape ayant réclamé de l'Angleterre la déliTraace de cet enfant de l'Église , Edouard envoya au ponUfe la cuirasse de son prisonnier arec ces mots : m Voyez , mon père , si c'est bien là la tunique de votre fils ; vous réclamez un évéque , et Je n'ai trouvé que des soldats parmi les capUfs. »
L'ABBAYE DU MONT-CASSIN. Hl
cellule que sont sorties la Poudre et la Réforme , ces deux torches incendiaires , inventées au profit de la force et de l'impiété ; Berthold Schwartz et Martin Luther étaient de simples moines : Tun a ravagé les empires; Tautre a dévasté les consciences.
- L'histoire de Tltalie religieuse est toute remplie d'héroïques épisodes , qui témoignent du courage des Bénédictins d'autrefois : il n y a pas , dans le royaume de Naples , dans les États-Romains , dans ritalie tout entière , un seul château , une seule place qui ait eu autant de sièges à subir, autant d* ennemis à repousser, autant de ligues à combattre que Tabbaye du Mont-Cassin ; lorsque je pense à toutes ces luttes , à tous ces combats , à tous ces triomphes , il me semble que je marche dans ce monastère, avec du sang jusqu'à la cheville !
** Si des abbés infidèles ou impuissants n'avaient pas brisé , sur la tombe de saint Benoît, la grande, épée de Tabbé Rofride ; si des moines trop zélés n'avaient point oublié , aux pieds de Dieu , qu'ils vivaient sur la terre et qu'ils avaient affaire à des hommes ; si des religieux, qui avaient plus de science que de courage, ne s'étaient pas avisés de vouloir ressusciter les morts de la littérature et de la poésie, tandis que les vivants frappaient à la porte du monastère; si les abbés du quatorzième siècle n'avaient point abandonné aux commendaiaires^ de la papauté la direction des intérêts matériels du Mont'Cassin ; si les abbés du quinzième siècle n'avaient point renoncé , par faiblesse, aux droits les plus précieux de notre juridiction politique, en faveur des rois, des papes, des barons et des vassaux ; si les abbés des siècles suivants , trop lâches pour revêtir une armure, n'avaient point permis à des ambitieux ou à des rebelles d'eflFeuiller
* La camiiMnde consistait originairement dans T administration temporaire d'un bénéfice. ~ Elle devint plus tard une sorte d'expédient pour lever l'incompatibilité de la personne avec la nature du bien. — Chacun eut le droit de prétendre à la commende. Des hommes mariés, des enfants nobles et même des femmes suspectes obtinrent des bénéfices. — Des biens, des privilèges qui auraient dû être consacrés & la cause spirituelle de la religion ne servirent qu'aux besoins de la débauche, du vice et du scandale. — Louis Barbe , le réformateur do SaintO'JusUue de Padoue , convertit un commendataire qui était en même temps chef de bandits.
la couronne de notre souveraineté indépendante, nous aurions encore , mes frères , des biens , des privilèges , des trésors , des monastères , des évêchés , des soldats , des poètes , des écuyers , des courtisanes et des esclaves ; nous serions encore des seigneurs cassinistes , et nous ne sommes que des moines Bénédictins , de pauvres religieux , réduits à chasser quelquefois pour se distraire , à lire des romans et des journaux pour se divertir, à enseigner le catéchisme pour se mortifier.
" Ah! mes frères , que ne permet-on aux hommes d'église d'aujourd'hui de justifier ces vers, que nos ancêtres en religion inspiraient aux poètes d'autrefois :
u Un prieur devient amiral ; >• Un gros évêque est caporal ; n Un prélat préside aux frontières ; » Un autre a des troupes guerrières ; n Un moine pense à des combats ; M Un cardinal a des soldats ; » Un autre est généralissime...
n O mon Dieu ! connois quMci-bas » Ton Eglise , si magnanime .
*> Milite, et ne t'adore pas! n
La Gloire répondit ainsi à la Guerre :
— « Que le ciel vous pardonne , mon frère , d'avoir ensanglanté l'histoire de Vabbaye du Mont-Cassin! Que le ciel vous pardonne d'avoir prêté à saint Benoît toutes les horribles apparences d'im soudard ; mais , vraiment ! pour un homme d'église qui célèbre , au pied des autels, le génie guerrier d'ime congrégation religieuse, vous avez joué de malheur , dans le souvenir de quelques anciens abbés de guerroyante mémoire : vous avez précisément dédaigné de nous remémorer la seule lutte, la seule guerre qui ait honoré le courage des moines-soldats du Mont-Cassin ; je parle d'une guerre sainte prêchée par Pierre-l'Ermite , pour la conquête de Jérusalem , pour la délivrance du Saiïit-Sépulcre. A cette époque, plus d'un pèlerin, admis à la table de notre réfectoire , nous avait raconté en pleurant les op-
probres que Tislamisme avait infligés à une tombe céleste qui renfermait tous les mystères du christianisme.
«» A la fin du douzième siècle, les traditions romanesques venaient « se mêler aux souvenirs religieux. Les historiens et les poètes des « siècles précédents , par les merveilles qu*ils avaient laissées, exal-
- taient encore les âmes; les peuples s'élançaient en imagination sur '» la route que l'admirable roi de France, Charlemagne, avait ouverte » jusqu'à Constantinople ; les bouches rappelaient que jadis le khalife « Aroun avait envoyé les clefs du Saint-Sépulcre au fils de Pépin.
" Quand la croisade fut résolue, une prophétie, annonçant que Char-'
- lemagne reparaîtrait pour la commander, se répandit partout*. »»
- Aussi , lorsque le pape Urbain eut crié , dans toute l'Italie : Jé^ l'uscJem! Jérusalem! Dieu le veut!.., lorsque Pierre-au-Capuchon , ou Pierre l'Ermite, eut jeté aux échos de la chrétienté le bruit de son éloquente prédication, l'abbé du Mont-Cassin donna des armes à tous c^ux de ses disciples qui se sentaient assez forts pour les porter jusqu'à Jérusalem , assez braves pour ne les déposer que sur le Saint- Sépulcre. Voilà une prise d'armes qui vaut un peu mieux, ce me semble, que toutes vos belliqueuses tentatives contre un pape, contre xm empereur, contre un roi, contre un baron ou contre un vassal ! La gloire chrétienne des croisades illumine l'abbaye du Mont-Cassin.
n Je vous laisse, mon frère, tous les trésors, toutes les conquêtes, toutes les victoires , tous les forfaits heureux , toutes les dépouilles opimes de votre sanglante puissance ; je ne veux emprunter à notre abbaye que le seul honneur, la seule joie de pouvoir saluer, au nombre de nos amis et de nos visiteurs , je ne sais combien de grands hommes qui donnèrent aux Bénédictins d autrefois le spectacle du génie , de la vertu et de la gloire.
• On voyait encore , dans l'abbaye du Mont-Cassin , à la fin du dix-septième siècle , une singulière et admirable merveille. Près de
» État des esprits et de la sociéU en Europe au temps des croisades. — De Vaublanc.
toucher au seuil du temple , on s'arrêtait soudain pour contempler un arbre gigantesque, un arbre planté par la main d'un audacieux artiste, au milieu des ravissantes mosaïques du parvis : cette incroyable boiserie, ce chef-d'œuvre de patience et d'habileté, avait d'immenses rameaux dont le feuillage encadrait les premières ogives du cloître; la tige élancée de cet arbre était un véritable livre écrit avec l'aide de la sculpture , et qui montrait , dans ime série d'images en relief, les scènes les plus dramatiques de notre histoire religieuse ; et puis , chaque feuille de toutes les phalanges supérieures renfermait, comme dans une espèce de médaillon ciselé , un portrait , une figure , qui se rattachait de près ou do loin à la gloire de notre célèbre abbaye. — Par malheur , il y avait sans doute, aux regards de Dieu, trop d'orgueil dans cette merveille imaginée par un artiste de Florence : un soir, l'orage gronda sur la montagne ; la foudre éclata sur le monastère ; le feu du ciel pénétra dans le cloître : il laboura la mosaïque du parvis ; il s'élança jusque sur cet arbre poétique , dont les branches touffues répandaient , au lieu d'ombrage, des flots de lumière qui étaient le rayonnement de la gloire ; la foudre brisa ces rameaux , dont chaque feuille renfermait un souvenir historique; elle défigura, elle brûla toutes les pages animées de ce beau livre, et, le lendemain , il ne restait plus, de ce prodige de l'art florentin, qu'un peu de cendre qui servit, au carême suivant , à marquer le front humilié des pauvres pécheurs de San- Germano.
•• Cet arbre de gloire , si je puis m'exprimer ainsi , cette sorte de nobiliaire du Mont-Cassin , qui avait la forme d'un immense laurier, portait sur une de ses feuilles l'image et le nom de Charlemagne. — Le grand roi de France, le grand empereur d'Occident, vint un jour reposer, dans une cellule du MontrCassin, cette vaste intelligence qui avait renouvelé l'empire des césars; notre abbaye eut l'honneur d'entendre la voix de Charlemagne dictant à d'illustres secrétaires des lois que les législateurs admirent encore aujourd'hui,
et qui devaient être recueillies plus tard par deux savants Bénédictins.
♦• L'artiste avait fait pousser et fleurir, d'un coup de ciseau , au sommet de son merveilleux laurier, le souvenir de saint Thomas d' Aquin , notre élève , notre protecteur et notre ami * . Autour de cet Ange de V école, le magicien de Florence avait jeté, dans le feuillage d'ime glorieuse guirlande , toute la noble et grande famille des Médicis ; les Médicis appartiennent , en effet , à l'histoire du Mont- Cassin.
»» Au quinzième siècle, Cosme-l' Ancien , le vrai roi du peuple, le Père de la patrie , daigna venir préparer dans notre abbaye , avec l'aide de nos plus savants Bénédictins, la fondation de la bibliothèque Laurentiana.
H En 1480, Laurent-le-M agnifique , ce prince élevé par des littérateurs et des philosophes, cet homme d'État, cet éloquent ora-* teur, ce poète d'élite, ce protecteur généreux de Michel-Ange et de ïorregiani , se promena pendant huit jours dans notre cloître . dans nos jardins , bras dessus bras dessous avec im de ses condisciples que l'on nommait Pic de la Mirandole , au milieu d'un cortège de Bénédictins tout à fait dignes de la grandeur du prince et de l'illustration du savant.
»♦ En 1526, nouvelle visite d'un Médicis à l'abbaye du Mont- Cassin. Un grand-duc de Florence amena dans notre monastère, à son retour de Rome , où il avait visité Léon X , une enfant de sept à huit ans, qui était la fille de Laurent II , mort en 1519. Cette petite princesse faisait déjà de la littérature et de la poésie. Elle connaissait l'histoire de son pays. Elle apportait dans les pratiques religieuses un zèle , une conviction apparente, qui ne sont guère habituels à la conscience des enfants. Elle parlait peu; elle pensait peut-être déjà beaucoup. Elle avait l'air de toujours commander, du regard et
< Saint Thomas, d'ane des plus nobles ramilles du royaume de Naples, commença ses études a râgt de cinq ans dans Tabbaye du Mont-Cassin.
du geste. Le soir, debout sur le seuil de lahbaye , elle semblait interroger les étoiles ; et plus d*une fois cette petite fille, une chrétienne , une dévote , demandait aux Bénédictins : •« Croyez-vous à l'influence des astres î »• Un jour, la jeune fille de Laurent II visita la cellule de Carloman : elle aperçut , dans un coin de cette cellule , au pied d'im prie-Dieu, une couronne que le prince converti avait léguée au Mont-Cassin. L'enfant se baissa... Elle prit la couronne de Carloman , et la posa fièrement sur sa tête ! . . . Cette jeune fille était Catherine de Médicis.
» Ne croyez pas, mes frères, que le ciseau de l'artiste eût oublié de faire porter à X arbre de gloire le nom et l'image de deux pontifes illustres , Léon X et Sixte-Quint. Le sculpteur avait ciselé ces deux grands noms , ces deux grandes images , sur la tige même de son chef-d'œuvre, afin de ne pas trop les rapetisser dans la miniature d'une simple feuille de laurier.
» Pendant la dernière année du pontificat de Jules II , un prêtre , un cardinal , vint un jour se dérober, dans notre monastère, aux menaces et à la poursuite de ses nombreux ennemis. Ce prêtre était ambitieux. Il commençait à dédaigner le chapeau et la barrette. Ce cardinal voulait être pape , et il rêvait tout éveillé , parmi nos Bénédictins , de la splendeur et de la gloire de sa future papauté. — •* Si mon règne dure long-temps, s'écriait-il dans ses beaux rêves , je veux qu'il soit le tableau d'un siècle tout entier, d'un siècle auquel j'aurai l'honneur d'imposer mon nom ! »
« L'abbé du Mont-Cassin demandait un jour à notre cardinal ambitieux :
^ — Que faites-vous donc toutes les nuits , monseigneur, dans votre cellule , à la clarté d'une lumière sépulcrale , une plume à la main , les yeux fixés sur des livres , des cartes et des parchemins %
n — J'étudie , je cherche , je m'ingénie. . . . répondit le prêtre ; je me prépare à protéger dans mes États le commerce , les beaux-arts et les sciences. Je prends note des chefs-d'œuvre que je commanderai
à Raphaël, à Michel- Ange et à tous nos célèbres artistes de l'Italie; j'achève la basilique de Saint-Pierre, commencée par mon prédécesseur Jules II ; je choisis mes secrétaires intimes parmi les plus beaux esprits de l'Italie; je songe au rétablissement du Gymnase de TUniversité de Rome ; je nomme des professeurs de théologie , de droit canon, de droit civil, de philosophie morale, de médecine, de langue grecque et de mathématiques; enfin, je renouvelle les privilèges des étudiants, et je fonde des bibliothèques pour les modèles de la littérature grecque et latine, pour Homère, Platon, Sophocle, Pindare, Tacite, Horace et Virgile. Voilà ce que je fais, mon père, toutes les nuits , dans une cellule de votre abbaye , à la clarté d'une lampe sépulcrale , une plume à la main , les yeux fixés sur des parchemins , des cartes et des livres. «
" Le prêtre, le cardinal qui préparait ainsi, dans le Mont-Cassin, la magnifique organisation d'un royaume, quitta notre monastère en 1513 pour aller remplacer Jules II sur le trône pontifical, avec le nom de Léon X.
»» Quant à Sixte-Quint , il commença dans notre couvent sa fameuse et plaisante comédie , que l'on pourrait intituler : la Béquille de la papauté, A l'époque de son séjour au Mont-Cassin , Sixte- Quint n'était encore qu'un moine cordelier, nommé Félix Peretti. Il s'était rappelé ses anciennes relations d'amitié avec notre abbé , et il vint arranger, dans l'abbaye de saint Benoît, ces apparences de vieillesse et d'infirmité qui devaient tromper les ambitions les plus clairvoyantes du conclave. Il fabriqua, avec du bois de San-Germano, la béquille qui allait le soutenir jusqu'au pied du trône pontifical. — Le souvenir de l'hospitalité bénédictine inspira au pape Sixte-Quint la pieuse pensée de demander aux moines du Mont-Cassin une version de la Bible.
" U arbre de gloire portait une branche luxuriante dont le feuillage signifiait sans doute , dans la pensée de l'artiste , la couronne de laurier des poètes. Il avait couronné des plus jolies merveilles de son ci-
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seau le Dante , le Tasse , Pétrarque , Boccace et 1* Arioste , ces glorieux visiteurs de l'abbaye du Mont-Cassin.
" Certes ! mes frères , c'est un grand honneur et une grande joie j>our les échos de notre sainte maison, que d'avoir entendu et répété les plus beaux vers, les chants les plus admirables, les récits les plus heureux , les inspirations les plus charmantes de ces maîtres de la poésie italienne ! Quand je songe à ces hôtes poétiques du monastère du Mont-Cassin, il me semble que je les vois penser, travailler, s'inspirer, écrire un chef-d'œuvre, à l'ombre de l'hospitalité bénédictine ; je me persuade ce qui flatte mon noble orgueil : Oui , voilà bien le Dante qui improvise , ici même , à la place où nous sommes, cette encyclopédie prodigieuse que l'on appelle la Divine Comédie, — comédie du ciel et de la terre , de la religion et de la politique . des rois et des papes , des nobles et du peuple , du pouvoir et de la liberté ; — comédie énergique, inexorable, de l'histoire tout entière d'un siècle malheureux ; — comédie mystérieuse , qui se joue , entre le passé , le présent et l'avenir, sur le théâtre du moyen âge illuminé par la poésie.
- L'illusion de mon enthousiasme continue , mes frères , et je crois voir, dans la bibliothèque de notre abbaye , le prince des poètes , le Tasse , qui a retrouvé le moule de la poésie épique pour y jeter les merveilles du Christianisme ; Pétrarque , l'amant de la poésie et le poète des amants , qui daigne donner à sa muse le nom d'une femme ; Boccace , le dupeur des chastes oreilles , qui prête à la liberté du langage un goût et un charme inconnus , des grâces et des beautés toutes nouvelles; T Arioste, ce poétique enchanteur, tour à tour sérieux et plaisant , gracieux et terrible , simple et sublime , ange ou démon , qui nous séduit ou nous effraie à son gré , qui nous force de rire et de pleurer à la fois.... Laissez-moi croire, mes frères, que r Arioste le magicien a pressenti , a deviné , a trouvé , au fond de notre monastère , ces personnages si nombreux , ces actions si diverses , ces épisodes si variés , ces descriptions si riches , ces caractères
si vrais , ces mœurs si fidèles , ce mouvement , cette verve , cette fécondité , cette vie , ce style , qui enchantent le monde de son magnifique poème ! . . .
* U arbre de gloire avait aussi des couronnes de laurier pour les grands artistes qui avaient enrichi, en passant, à la hâte, en jouant avec la couleur et la lumière , le musée religieux du Mont-Cassin : poétiques bohémiens , qui prennent une besace , une palette et des pinceaux pour courir, pour voyager, pour s'enthousiasmer à travers le monde.... Et si une femme qui passe les séduit , si un paysage les charme, si un souvenir mystique les inspire, si un brin de soleil les illumine , les voilà qui se reposent sur le bord d'un chemin , les voilà qui se mettent à peindre dans un vaste atelier, qui n'a pour bornes que les horizons ! . . . Nobles pèlerins de Tart , qui marchent à la découverte du vrai beau , comme les pèlerins de l'Eglise s'en vont se prosterner au pied du Saint -Sépulcre, devant l'image du vrai Dieu; illustres voyageurs, qui s'arrêtent au milieu de la route, pour obéir aux caprices de l'imagination et de l'esprit; artistes prodigues, qui répandent çà et là, dans un palais , dans une église, dans une abbaye , les richesses éblouissantes de leurs pinceaux . afin de marquer, par le souvenir d'un chef-d'œuvre, chaque trace de leurs pas , chaque étape de leur sublime voyage !
" U arbre de gloire portait une branche , consacrée au couronnement des papes, des cardinaux et des rois qui avaient été nos visiteurs ou nos amis ; mais , je vous le demande , que peuvent signifier ces pontifes , ces prélats et ces princes , à côté de Charlemagne , de saint Thomas d'Aquin, de Léon X, des Médicis, de Sixte- Quint, des grands poètes et des grands artistes de l'Italie î
" Au dix-septième siècle, la foudre vient briser Y arbre de gloire du Mont-Cassin ; mais le glorieux nobiliaire de notre abbaye se perpétue par la chronique, par le souvenir, par la tradition; le livre d'or des Bénédictins de San -Germano s'illumine, à la distance de dix siècles , sur la première et sur la dernière page , d'un reflet
de la splendeur qui rayonne sur la France , cette fille aînée de l'Église : la première page de ce livre d'or est à peine assez grande pour contenir le nom de Charlemagne ; la dernière page est presque trop petite pour renfermer le nom de Napoléon Bonaparte.
•♦ Ne criez pas , ne vous plaignez pas , mes frères ! Je sais ,
mieux que vous ne le savez peut-être, quelles ruines Tépée de Bonaparte a faites autour de nous ; je sais qu'un général , un consul , un empereur, est venu conquérir et abattre l'Italie tout entière, le trône et l'autel , les rois et les papes, les prêtres, les moines et le peuple ; je sais que nous avons dû tous disparaître, au premier souffle de ce génie de la guerre ; je sais qu'il a brisé les portes du Mont-Cassin , distribué à ses créatures les richesses de notre abbaye , et dérobé aux Bénédictins la succession spirituelle de saint Benoît; mais enfin, je sais aussi , mes frères, que Napoléon Bonaparte permit à cinquante Cassinistes de continuer à vivre dans leur cloître , en ne leur imposant que la simple condition de porter l'habit séculier*.
»• Si vous voulez ne plus maudire la mémoire de Napoléon , notre ennemi et notre maître , essayez de vous rappeler son histoire : efforcez-vous de contempler de loin , à travers les années , un homme presque misérable en naissant , et qui doit vivre sous la pourpre de la plus belle royauté de ce monde ; un lieutenant qui se nomme luimême général , consul , empereur; et puis, cet empereur qui s'en va mourir dans un misérable coin de terre oublié par les tempêtes de l'océan ; regardez-le bien ramasser le sceptre dans le sang, ramasser la croix dans la poussière , ramasser la main de justice dans la boue, et rétablir à la fois le pouvoir, la religion et la société. Eh bien! cet
* u Les moines du Mont-Cassin furent entraînés , par le choc puissant de la révolution française , dans la ruine de toutes les antiques institutions et de toutes les anciennes seigneuries. La République Parthénopécnnc , en 1799, avait supprimé leurs fief» ; Joseph Napoléon , devenu roi de Naples, ferma les couvents, supprima les abbayes, et réunit leurs biens au domidne de la couronne. Plusieurs des moines rentrèrent alors dans la vie séculière; mais quelques autres , habitués à cette studieuse solitude des monastères bénédictins, restèrent, quoique avec Thabit séculier, dans leur antique cloître , l'abbaye du Mont-Ca&sin , et y furent respectés par Joseph Napoléon et par Joachim Murât. » — Buchon.
homme, cette espèce de demi-dieu, cet infatigable coureur d'aventures merveilleuses , ce prodigue distributeur de titres , de trésors , de duchés et de royaumes, Napoléon Bonaparte , a marché , a pensé, a vécu tout un jour dans notre abbaye , et il est impossible , mes frères , que vous n'en tiriez pas quelque sujet de joie et d'orgueil !
« C'est ainsi , avec le nom de Napoléon , que finissent pour le Mont-Cassin les bonnes fortunes du génie et de la gloire. »»
La Science prit à son tour la parole , et répondit en même temps à la Pénitence, à Y Orgueil, à la Guerre et à la Gloire :
— « Grâce à vous, mes frères, je viens de voir dans mi monastère des anachorètes , des moines ambitieux , des moines soldats , de vaniteux enthousiastes Je n'ai pas encore vu les Bénédictins de
notre abbaye ! — Est-ce que les vrais Bénédictins prient tout le jour et toute la nuit sur les ronces et sur les orties de saint Benoît ? — est-ce qu'ils passent leur temps à réaliser les bénéfices d'une seigneurie indépendante? — est-ce qu'ils consentent à se damner en guerroyant contre les papes , les princes et les barons ? — est-ce qu'ils s'amusent à compter les étoiles dans le ciel et les planètes de la gloire sur la terre 1
- Non , non. . . les vrais Bénédictins ne se livrent ni aux pratiques de l'ascétisme , ni aux intrigues de l'ambition , ni aux excès de la guerre , ni aux fantaisies de Tenthousiasme poétique ; ils prient Dieu , parce qu'ils sont des chrétiens ; ils travaillent , parce qu'ils sont des hommes ; ils lisent , ils écrivent , ils étudient , parce qu'ils sont des savants. Tandis que leurs frères de l'abbaye ne s'inquiétaient que des intérêts temporels, les Bénédictins se consacraient déjà à l'étude des belles-lettres : Anastase et Paul Diacre , au huitième siècle , Erchempert et Jean de Capoue , au neuvième et au dixième siècle , ont consacré leurs veilles et leur science à la rédaction des Chroniques du Moni'Cassin; nous devons à un moine de notre abbaye , mort à la fin du onzième siècle , une excellente Chronique des Normands, dont le manuscrit, conservé dans une bibliothèque de Bolo-
gne, vient d'être publié par une société étrangère, par la Société de l'Histoire de France; dès le onzième siècle, l'abbé du Mont-Cassin, destiné à devenir pape sous le nom de Victor III, faisait copier à ses religieux les chefs-d'œuvre d'Homère , de Virgile , d'Horace , de Térence . d'Ovide et de Théocrite ; il appelait de Constantinople des artistes grecs qui devaient décorer notre monastère; il donnait à l'Italie le goût des belles choses de l'art , et il préparait ainsi , par les lettres et par les monuments, la brillante époque de la renaissance; en 1343, les Bénédictins achevaient un exemplaire magnifique de la Divine Comédie ; ils retrouvaient , en les devinant à force de patience , d'admirables sermons de saint Augustin , et ils mêlaient à leur précieuse collection de lois et de diplômes un charmant recueil d'ancienne musique, curieux et rare monument de la composition mélodique dans toute sa naïve originalité.
- Ce n'est véritablement que du fond de la poussière de notre grandeur féodale que s'élève , pour éclairer le monde , la science bénédictine. Au seizième siècle , les monastères bénédictins de l'Italie formèrent , à la voix de Louis Barbo , abbé de Sainte-Justine de Padoue , une espèce de fédération dont les lois principales impliquaient une grande et utile réforme : dès ce moment, il y eut dans l'abbaye du Mont-Cassin plus de moines que de prêtres, plus de laboureurs du champ intellectuel que de conquérants du domaine séculier, plus d'écrivains que de soldats , plus de savants que d'ambitieux.
" Le noble exemple d'une célèbre abbaye de France , la congrégation de Saint-Maur, éclaira Tintelligence et le zèle de nos Bénédictins : les Cassinistes firent une rude guerre à la paresse , à l'ignorance et à la barbarie des religieux. Ils arrachèrent à la poussière et à la fange de poétiques trésors que des moines indignes avaient éparpillés dans les greniers , dans les cachots et dans les ruines : les poètes et les historiens, les orateurs de l'antiquité et les Pères de l'Eglise , la poésie païenne et la prose des chrétiens , la littérature inspirée par
les faux dieux et l'éloquence inspirée par la vraie foi , trouvèrent enfin un abri littéraire dans labbaye du Mont-Cassin. S*il fût revenu parmi nous à cette époque , Boccace n'aurait pas eu le droit de dire pour la seconde fois , en parlant de notre bibliothèque : •• Je
montai par une échelle dans une salle qui avait une porte mais
cette porte n'avait ni clef ni serrure. L'herbe grimpait presque sur l'appui des fenêtres de cette salle ouverte à tous les vents. J'aperçus à travers un gros linceul de poussière quelque chose qui essayait de ressembler à des livres, à des manuscrits. Je m'avisai de me salir en feuilletant ces livres, qui avaient perdu leurs pages les plus précieuses par la main du temps et par la main des hommes : des moines , des disciples de saint Benoît , avaient abandonné ou mutilé des merveilles de l'esprit humain ! Je rentrai dans le cloître , et j'appris de la bouche d'un novice que les religieux effeuillaient chaque jour les livres de leur bibliothèque , pour en faire de petits ouvrages à l'usage des enfants ! ... «
»♦ Attentive à l'exemple que lui donnait la congrégation de Saint- Maur, l'abbaye du Mont-Cassin commença par lutter contre l'oisiveté du cloître. Elle réveilla l'intelligence de ses plus jeunes moines, par d'éloquentes leçons qui comprenaient l'étude du latin , du grec et de l'hébreu, de l'histoire et delà philosophie. Elle chercha, elle recueillit des matériaux historiques, au point de vue de l'Église et de la société. Elle résolut de faire disparaître du texte des Pères les fautes et les altérations commises par l'ignorance des copistes du moyen âge. Elle appela à son aide, en même temps que la congrégation de Saint- Maur, des écrivains distingués dans tous les genres de littérature , des éditeurs habiles, des traducteurs éclairés, des dissertateurs clairvoyants , des compilateurs laborieux et des interprètes des langues savantes. Des moines, des serviteurs de Dieu , se mirent à enseigner aux hommes les sciences divines et humaines.
» Mabillon et Montfaucon , ces deux illustres propagateurs de l'érudition bénédictine , visitèrent , au dix-septième siècle , l'abbaye du
Mont-Cassin. Peut-être croyaient-ils y trouver des moines paresseux , oisifs et tout à fait ignorants ; ils y furent reçus par un archiviste-bibliothécaire qui se nommait Gathola , c'est-à-dire par un Bénédictin d'élite. Ils surprirent, dans la bibliothèque de notre couvent , des religieux qui cherchaient à jeter la lumière d'une histoire impartiale dans les chaos de nos annales ecclésiastiques et civiles. Les deux savants visiteurs nous virent donner à l'étude le temps que notre conscience nous permettait de dérober à la prière. Mabillon et Montfaucon daignèrent accepter en nous quittant , comme un souvenir précieux de leur visite au Mont-Cassin , le seul exemplaire complet des œuvres de Quintilien que le monde lettré possédât encore à cette époque * ..
»• Grâce à notre ancien archiviste , Érasme de Gathola , et à ses dignes successeurs , l'abbaye du Mont-Cassin possède une bibliothèque de dix-huit mille volumes. Nos archives sont devenues célèbres; nos manuscrits sont d'une importance inestimable. Nous avons d'admirables lettres de Montfaucon , de Mabillon , de Ruinart et des plus illustres Bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Notre collection de diplômes originaux est indispensable à l'histoire des dynastes lombards, normands, souabes et angevins. Science oblige , mes frères : les Bénédictins d'aujourd'hui s'efforcent de continuer l'œuvre scientifique des Bénédictins d'autrefois. Ce qu'ils ont appris, ce qu'ils apprennent à chaque instant , ils veulent l'enseigner à leur tour, en cherchant à élever leur intelligence à la hauteur de toutes les études modernes *.
»• Après avoir eu la gloire de ressusciter dans l'Occident le génie des sciences et des belles-lettres , le Mont-Cassin peut se glorifier d'avoir rendu à l'Orient quelques rayons de la lumière qu'il nous a prêtée : le couvent des Arméniens de Venise appartient à l'ordre de
' Ce précieux manuscrit avait été découvert par le Pogge dans l'abbaye de Saint-Gall.
> «Pendant que quelques-uns des moines se consacrent i Texcrcicc obligé du chœur, d'autres sont chargés des archives et de la bibliothèque , et les esprits les plus actifs se consacrent &u professorat. » — Buchon.
Saint-Benoît. Ce monastère de savants se nomme Saint- Lazare : il a pris son nom au pauvre lépreux de l'Évangile. — ^ C'est là qu'on « peut voir une réunion de religieux qui , comme les Bénédictins , à " Tordre desquels ils appartiennent , se consacrent à des recherches " de la plus haute érudition. On doit des découvertes très-précieuses •» à leur infatigable patience à fouiller dans des collections sur les- " quelles des moines seuls peuvent avoir le courage de fixer leur •• attention. Ils ont une imprimerie destinée à la publication des ou- » vrages arméniens , une bibliothèque bien choisie , et un collège où •• des jeunes gens de leur nation reçoivent une éducation savante. " Saint- Lazare est pour l'Orient ce que le Mont-Cassin a été pour " l'Europe : c'est là que se conserve , pour cette partie du monde , le « feu sacré des sciences ; c'est de là qu'elles reprendront leur vol " vers ces contrées qu'elles ont abandonnées pour se répandre dans " celles que nous habitons * . »
»» Qui donc a osé reprocher à l'Église l'inutilité dangereuse de la vie monastique , en oubliant à dessein les moines qui ont prié Dieu sans négliger l'avenir et le bonheur de l'homme î... Des religieux s'élancent du Mont-Cassin, comme du fond d'une ruche sainte, pour édifier les chrétiens par la piété et la science : voilà des moines dangereux ! Ils prêchent et ils donnent l'exemple du travail , du dévouement, à un monde à demi-barbare qui n'estime que la guerre : voilà des moines inutiles ! Les vrais Bénédictins commencent par contribuer au rétablissement de la culture et à la conservation de la société ; ils rattachent ensuite leurs travaux , et d'une façon éclatante , à l'histoire de la renaissance des lettres ; ils condamnent la fainéantise et ils flétrissent les ordres fainéants ; ils détestent le fanatisme , l'ambition, la convoitise et la vanité; lorsqu'un célèbre Trappiste de France, dom Bouthillier de Rancé, essaye de proscrire publiquement , dans la vie monastique , le goût des sciences et des -belles-
l'oyages d*un Exilé ^ le baron d'Haiisspz.
lettres , les Bi^nédictins de notre abbaye lui répondent, avec Mabillon, que le goût des belles-lettres et des sciences appartient au patrimoine spirituel des congrégations vraiment religieuses !
•' Les Bénédictins auraient pu ajouter, dans leur réponse au réformateur de la Trappe : Tétude rapproche la créature du Créateur, en lui donnant de nouveaux moyens de le comprendre; »• une intelli- " gence supérieure est saisie , à proportion de sa supériorité même , " des beautés de la création ; c'est l'intelligence qui découvre l'intel- •' ligence dans l'univers , et un grand" esprit est plus capable qu'un ' petit de voir Dieu à travers ses œuvres * . «
- Le souvenir du travail et de l'érudition des Cassinistes, voilà quelle doit être, mes frères, la plus belle page, la leçon la plus édifiante de l'histoire du Mont-Cassin. ••
Le Monde quitta la place qu'il avait prise , à l'écart, dans un coin de la cellule ; il commença par répondre , bouche close , avec toute Texpression de son plus triste sourire, aux moines qui venaient de parler ; il leur dit enfin , en se souvenant, peut-être d'une femme qu'il pleurait encore :
Qu'avcz-vous fait du cgeur de l'homme chez les moines du
Mont-Cassin (. . . Qu'avez-vous fait de tous les horribles mystères qui ont dû se passer dans leur imagination et dans leur conscience?... Qu'avez-vous fait de ces regrets, d^ ces douleurs, de ces désirs, qui ont abîmé l'abnégation chrétienne de la vie monastique dans le gouffre de l'humanité ?... Mes frères, qu'avez-vous fait des passions mondaines dans le cloître (... Croyez-vous donc que le monde ait respecté , durant des siècles , les grilles de votre couvent , la porte de vos cellules et la cuirasse religieuse de vos pécheurs convertis î. . .
" Le monde est comme le temps : il ne respecte que ce que l'on fait avec lui et pour lui ; l'histoire des tentations diaboliques ne cache qu'un seul démon tentateur : le monde ! . . . C'est le monde qui envoie
' Thieks.
déjà dans le désert de Sublac, au fond de la grotte de Saint-Benoît, une jeune fille que le divin solitaire a connue à Rome , qu'il a aimée, qu'il aime toujours.
•' Des chrétiens , dans un jour de fatigue , de découragement , de désespoir, se dévouent à la cause du ciel ; comme un pareil dévouement leur paraît impossible au milieu des intérêts profanes de la terre , ils se dépouillent avec im secret orgueil de toutes leurs affections terrestres , et ils s'ensevelissent vivants dans les ténébreuses solitudes que visite le Dieu du Christianisme; mais, encore une fois, mes frères , ces chrétiens , ces naïfs pénitents , ont compté sans le monde, qui murmure en les voyant partir : La Divinité nous les enlève ; l'humanité nous les rendra !
" Bientôt , ces crédules solitaires ne se trouvent plus seuls avec Dieu ; ils ont renoncé à tout ce qui préoccupe , à tout ce qui agite ,
à tout ce qui charme les hommes Mais , est-ce que l'on renonce ,
du soir au lendemain, à la pensée, aux rêves, à Timagination?... Adieu la pénitence dans une sainte solitude ! adieu le repos dans la contemplation divine I Le monde a inondé la cellule dans un souvenir : le moine, qui escaladait le ciel, retombe sur la terre, et, bon gré mal gré , il faut que le pécheur se résigne à vivre de nouveau avec le monde ! . . . Pour lui , la perfection spirituelle n'était qu'un beau rêve, dans cette vie qui n'est qu'un vilain songe !
»♦ Il vous plaît de venir dans un couvent, pour n'y être que de pauvres et humbles chrétiens?... Le monde, sous le prétexte de vous adorer, vous enrichira : luttez contre le prestige de la richesse !
" D vous plaît de ne lire , de ne commenter que la Bible et les Pères de l'Église ? . . . le monde , sous le prétexte de rendre hommage à votre science , vous enverra des poètes : luttez contre les pièges charmants de la poésie !
" Il vous plaît de condamner les plus douces, les plus tendres, les plus légitimes feiblesses t . . . le monde, sous le prétexte d'en appeler
à votre chaste sagesse , vous enverra des pénitentes jeunes et belles : luttez contre la jeunesse et contre la beauté !
•• Il vous plaît de vous mortifier, de vous macérer et de souflBrir?. . . le monde , sous le prétexte d'admirer votre sublime vertu , vous enverra des visiteurs brillants , illustres et heureux : luttez contre la gloire et contre le bonheur !
" C'est pour avoir succombé à toutes ces tentations mondaines , que les Bénédictins, les moines noirs, ont eu à subir tant de fois les remontrances de l'Eglise , les condamnations des conciles et l'impitoyable justice des réformateurs religieux. Je vous en avertis, mes fières : je ne vous ferai grâce, dans ma part de collaboration à l'histoire du Mont-Cassin , ni de la chronique scandaleuse de notre abbaye, qui est celle de la plupart de nos monastères ; ni des fabliaux des poètes, ni des nouvelles des conteurs qui ont scandalisé le monde au récit de nos impiétés secrètes; ni des imprécations de Poggio Bracciolini contre les vices qui se cachent sous le capuchon; ni d'un immense procès- verbal des fautes , des faiblesses et des hontes des cloîtres , dressé par Ambroise , général de l'ordre des Camaldules; enfin, je consulterai, pour mieux vous édifier encore, les gazettes anonymes de Rome, et j'emprunterai, à mon grand regret , à tous ces écrits licencieux le spectacle des mœurs déplorables des cardinaux à Rome, et des moines dans toute Tltalie.
" Le souvenir des cardinaux païens , qui déshonorent le christianisme , me rappelle un cardinal qui touche de près à ma famille. Cette équivoque éminence d'aujourd'hui portait autrefois la robe des disciples de saint Benoît. Mon parent , le cardinal , était , il y a plus de quarante ans , un pieux Bénédictin de notre abbaye : il se nommait Léonard; il faisait, à force de piété, l'étonnement, la joie et Torgueil de tout le monastère. Le monde, qui sait tout, qui voit tout, qui entend tout, lui envoya, pour le tenter, \m visiteur, im ancien ami, qui était jeune , beau , élégant , spirituel , charmant : le démon , sous les traits d'un homme du monde, vint frapper à la porte du Mont-Cassin.
" Le premier aspect du religieux épouvanta le visiteur ; il reconnaissait à peine , ou plutôt il cherchait à reconnaître son ami d'autrefois, dans ce solitaire vêtu de noir, pâle, blême, maigre, triste, silencieux. Le moine parut se recueillir un instant; il hasarda quelques pas bien timides; il poussa un cri à demi étouffé par le dédain des affections terrestres ; enfin , il essuya furtivement une larme . . et les deux amis s'embrassèrent !
^ — Léonard , lui dit tristement l'homme du monde , que fais-tu donc ici, dans ce monastère, dans cette affreuse solitude?
•• — Je ne suis pas seul ! répondit le moine.
„ — Qu'est-ce donc que tu fais dans cette noire cellule qui ressemble à un cabanon , dans ce cloître qui ressemble à une nécropole , dans ce jardin qui ressemble à un cimetière ?
» — Je souffre , je pleure , je me mortifie , je me prépare au triomphe de la vie étemelle !
„ — Et tes amis , ta patrie , ta famille ? . . .
" — Mes amis sont les anges qui intercèdent pour moi ; ma patrie , c'est le ciel ; ma famille , c'est Dieu !
» A ces mots , le pénitent releva la tête , hésita encore , regarda bien doucement autour de lui, et aperçut l'homme du monde qui lui souriait avec une pitié presque dédaigneuse, et qui lui montrait de loin un livre relié de velours rouge, et garni de belles agrafes d'argent...
„ — Qu'est-ce que ce livre ? demanda le Bénédictin , d'une voix tremblante.
- — Devhie !
" — Les chefs-d'œuvre sacrés de saint Jérôme ?
" — Non.
» — Le céleste chef-d'œuvre de la Bible?
" — Pas davantage ; ce livre , que j'ai pris dans mon boudoir pour te l'offrir et pour te distraire , c'est un album , dont chaque feuille viendra rappeler à ton cœur infidèle ce que tu as perdu , ce que tu <is abandonné , ce que tu as trahi : une terre admirable, des monu-
ments magnifiques , des promenades embaumées , des merveilles délicieuses, des femmes ravissantes... Ouvre tes yeux, ouvre ton cœur, Léonard , regarde bien, et remercie-moi !
" — Oui, je te remercie, s'écria le moine, d'avoir tenté ma faiblesse, au dangereux souvenir de tout ce que j'admirais autrefois ! oui, j'accepte ce livre frivole, cet album, ce terrible mémento , qui va servir de nouvelle épreuve à ma ferveur chancelante ! oui, j'irai me promener encore , par la grâce de l'imagination , dans cette patrie que j'avais oubliée, du fond de ma cellule, je retrouverai mes amis , j'embrasserai ma famille , je rêverai sur les bords de la mer, au bruit des vagues et au chant des oiseaux; je m'extasierai devant la beauté des femmes... et, s'il pleut au ciel, je triompherai de la tentation !.. . Adieu!
» Le cénobite ne voulut point tarder à se mortifier : il examina une à une les femlles de cet album , qui était ime charmante collection de dessins, de vers et de peintures, un pêle-mêle profane de mots , de pensées et de souvenirs tracés au crayon , au pinceau et à la plume. .. Tout à coup le livre s'échappa de ses mains, et le moine se releva de son siège , à la façon d'un homme que l'on a réveillé en sursaut : il se prit à écouter avec une attention extrême , et il n'entendit rien ; il se prit à regarder autour de sa cellule , avec une inquiétude étrange , et il ne vit personne ; alors . il s'agenouilla , les yeux fixés sur l'album, qui s'était entr'ouvert en tombant et qui laissait voir l'image d'une femme, une femme toute jeune, toute blanche, toute rose , qu'il lui semblait avoir contemplée déjà dans le mirage éblouissant de ses rêves !
" Le soir, le moine s'endormit en songeant à cette femme.
^ Le lendemain, au lieu de prier, le moine se plaça, en souriant, tout près de cette belle Madone peinte , qui avait l'air de lui rendre son sourire ; il se prosterna devant elle ; il lui parla sans mot dire ; il lui adressa les plus jolies choses du monde, avec l'esprit, avec l'imagination , avec le cœur !
♦' Pour perdre tout à fait, ou pour sauver ce moine amoureux d'une image , le génie du mal le rendit faible et malade. Les savants de l'abbaye lui ordonnèrent de voyager, de revoir sa famille, de se distraire. Léonard se mit en route : il oublia d'emporter la Bible et les Lettres de saint Jérôme; mais il emportait un album, qui renfermait la douce beauté d*une femme.
•' Léonard ne quitta plus le monde pour rentrer dans un monastère, et il eut raison. II devint ambitieux, et il est aujourd'hui cardinal... La métamorphose du chrétien ou la chute de l'ange fut complète.
♦♦ Je me souviens d'avoir vu , à mon dernier voyage à Rome , chez mon parent le cardinal , le mitsée (Tamour d'une Éminence : c'est ainsi que l'ancien moine bénédictin appelle une petite collection de petits sachets entr'ouverts, qui ont la forme d'un bénitier, avec une fleur artificielle pour goupillon ; au lieu de quelques gouttes d'eau bénite, le prélat a jeté, dans ces bénitiers d'une nouvelle espèce, des lettres galantes, des tresses de cheveux, des portraits, des bagues, des riens mystérieux, qu'il a recueillis dans les oratoires du monde !
•« C'est aussi chez mon parent le cardinal, que j'ai lu le livre d'un philosophe étranger, sur la vie monastique. Ce livre contient les tristes vérités que vous allez entendre :
« Dieu , qui a créé l'homme sociable , approuve-t-il qu'il se ren- " ferme 1 Dieu , qui l'a créé si inconstant, si fragile, peut-il autoriser »» la témérité de ses vœux \ Ces vœux , qui heurtent la pente géné- '• raie de la nature , peuvent-ils jamais être bien observés , sinon par " quelques créatures mal organisées , en qui les germes des passions ^ sont détruits, et qu'on rangerait à bon droit parmi les monstres, " si nos lumières nous permettaient de connaître aussi facilement et " aussi bien la structure intérieure de l'homme que sa forme exté- » rieure 1 Toutes ces cérémonies lugubres qu'on observe à la prise ♦* d'habit et à la profession , quand on consacre un homme ou une « femme à la vie monastique et au malheur , suspendent-elles les
♦» fonctions matérielles? au contraire, ne se réveillent-elles pas, dans le H silence , la contrainte et l'oisiveté , avec une violence inconnue aux »• gens du monde , qu*une foule de distractions emporte ?
H Où est-ce qu'on voit des têtes obsédées par des spectres impurs •' qui les suivent et les agitent ? où est-ce qu'on voit cet ennui pro- •• fond , cette pâleur, cette maigreur, tous les symptômes de la na- •' turc qui languit et se consume? où les nuits sont-elles troublées par " des gémissements , les jours trempés de larmes versées sans " cause et précédées d'une mélancolie qu'on ne sait à quoi attribuer? " où est-ce que la nature , révoltée d'une contrainte pour laquelle •• elle n'est point faite , brise les obstacles qu'on lui oppose , devient " furieuse , et se jette dans un désordre auquel il n y a plus de re- " mède^ où est-ce qu'il n'y a ni père, ni frère, ni sœur, ni parents, « ni amis? où est le séjour de la haine et du dégoût? où est le lieu " de la servitude et du despotisme ? où sont les haines qui ne s'étei- " gnent point ? où sont les passions couvées dans le silence ? où est H le séjour de la cruauté et de la curiosité? On ne sait pas assez l'his- " toire de ces asiles * . »
- Je crois avoir lu tout ce que les religieux ont écrit, en faveur de la solitude qu'ils détestent sans le dire , contre le monde qu'ils regrettent sans l'avouer; et je suis tout à fait de l'avis du philosophe : Les couvents sont-ils essentiels à la constitution d'un État? Non. Jésus-Christ a-t-il institué des moines et des religieuses? Non ! ••
Le Monde allait peut-être commencer, pour son auditoire attentif, la justification de ses sentiments et de ses idées sur l'institution de la vie monastique. . . Par malheur ou par bonheur, un enfant , un novice entra tout à coup dans la cellule : il portait des fleurs dans une main , et un journal dans l'autre. . .
— Mes révérends, s'écria le novice , voici le Diario rît Borna , qui annonce une bien triste nouvelle : la cantatrice à la mode a cessé de chanter... La dira Marie est morte!
' DinER<*T.
Ce nom de Marie fit tressaillir le jeune moine que nous avons surnommé le Monde; il se laissa choir sur un banc avec toutes les apparences de la douleur ; il resta long-temps immobile , les yeux fermés , les bras croisés sur sa poitrine. Enfin il regarda le novice , et lui dit d'une voix tremblante :
— Lisez ! . . .
L'enfant déplia le Diario di Borna , et il se mit à lire d'une voix qui tremblait aussi :
** La charmante compagne d'un de nos meilleurs poètes, une femme du monde qui avait consenti à charmer le public de nos premiers théâtres lyriques , Marie Bengali vient de mourir. »»
» Marie , la grande chanteuse, la délicieuse comédienne, la tragédienne sublime; Marie, qui a inspiré à Donizetti ses créations les plus passionnées , à Bellini ses soupirs les plus suaves , à tous les maîtres contemporains leurs mélodies les plus douces et les plus touchantes ; Marie , qui a fait mourir de désespoir les plus nobles seigneurs de Naples , de Milan et de Rome ; eh bien I cette brillante jeunesse, cette beauté presque divine, tous ces attraits, tout ce talent, tout ce génie , cette royauté sans sceptre et sans couronne qui commandait au cœur, au goût et à l'esprit. . . Marie Bengali est morte! -
— Marie est morte ! balbutia le Monde en pleurant. Le novice continua de lire :
" Hier au soir, après la représentation de Norma , Marie fiit rappelée à grands cris par la salle tout entière. La scène fut jonchée de fleurs, de sonnets et de couronnes. On la salua de nouveau d un tonnerre d'applaudissements , et Marie tomba évanouie , presque mourante , à force de fatigue et de joie.
» Quand elle revint à elle , dans la nuit , pâle , méconnaissable , Marie voulut voir les bouquets , les couronnes dont le public avait inondé la scène ce soir-là. Elle prit toutes ces fleurs, qui respiraient encore; elle les effeuilla une à une; elle les sema lentement sur son lit; elle jeta bien loin les branches et les tiges dépouillées; puis,
montrant à son mari cette belle nappe de fleurs qu'elle venait de faire , elle murmura avec une douce tristesse : — Ami , voilà mon linceul !
»» Enfin , après quelques minutes de rêverie , elle regarda longtemps autour de sa chambre. Elle indiqua à son mari un cahier de musique placé sur le pupitre de son piano , et ses yeux semblèrent lui dire : — Chante! chante pour moi ! — Le malheureux obéit à cette prière : il commença donc à chanter la romance du Saule , cette élégie notée que Rossini a dû surprendre à l'agonie d'une jeune fille amoureuse. . . . Mais au même instant Marie , ou plutôt Desdemcma, se prit à chanter elle-même avec une passion déchirante, jusqu'au moment où sa voix inspirée alla se perdre , sans achever le chant du cygne , dans un murmure qui était encore de la mélodie.
H Après tout , ne plaignons pas trop cette pauvre Marie : n'est-il pas beau de mourir ainsi, d'expirer au milieu des fleurs, près de son mari , au bruit cadencé d'un hymne mélodieux , saluée à la fois par la Poésie, par l'Amour et par la Musique? »»
— La voilà ! la voilà I . . . . c'est bien elle. . . . c'est Marie ! s'écria le Monde en sanglotant. . . Et il pressa contre ses lèvres un médaillon , un portrait , qu'il avait sans doute la coutume de porter en guise de relique.
La Pénitence s'approcha du moine amoureux , et lui dit à voix basse :
— Mon frère , condamnez-vous encore l'institution de la vie monastique?
— Non. . . Aux cœurs blessés l'ombre et le silence !
— Hélas ! reprit le vieillard , Dieu permet donc à un Bénédictin de pleurer, de sangloter, au souvenir d'une femme ! Que sont devenues les ronces et les orties de saint Benoît?
— Des roses ! répondit en souriant le novice. . .
Et l'enfant jeta aux pieds de la Pénitence les plus belles fleurs de San Germano.
ORIENT commençait à se teindre des pre- ^ mières lueurs du jour. Le 8 septembre de l'année 1185, dans une des gorges les plus profondes de la Calabre, terre aride et sauvage, dont l'énergique pinceau de Salvator Rosa nous a si bien rendu les sites désolés ^ et les sombres perspectives, quatre hommes
tout à coup parurent, regardant devant eux et silencieux comme des ombres.
— C'est ici , cria bientôt , en se retournant vers ses compagnons ,
\li LES COUVENTS.
•l'un de ces quatre hommes qui les avait devancés d'une centaine de pas.
Les trois autres continuèrent à marcher encore pendant une ou deux minutes, puis, Tayant rejoint, s'arrêtèrent.
De ces quatre hommes, trois étaient vêtus avec une élégante simplicité. Une sorte de béret de velours noir couvrait leur tête, et leur taille était serrée dans une tunique de même étoffe et de même couleur. A leur flanc battait , dans son fourreau de fer poli , une longue rapière , fixée par un large ceinturon de buffle à boucle d'or.
La mise du quatrième formait par sa richesse le plus singulier contraste avec le costume des autres. Sur sa tunique de velours écarlate . qu'ombrageait une plume blanche , étincelait une agrafe de diamants. De son cou ruisselait sur sa poitrine, plein d'éclairs, un collier de pierres précieuses. Court et rejeté en arrière, son manteau, de velours écarlate aussi , laissait à découvert son justaucorps de damas bleu tendre tailladé avec crevées de dentelle, et dans le nœud de Técharpe brodée roulée autour de ses reins était retenue une épée dont la poignée était d'or et le fourreau d'argent fin. Des hauts-dechausses pareils à son pourpoint et des bottines de chamois à éperons d'or complétaient ce brillant costume de cour, qu'il portait avec une dignité et une grâce remarquables.
A voir ce personnage , qui était de haute stature, et dont tous les traits respiraient l'orgueil et l'audace , on l'eût pris pour un roi ou tout au moins pour un prince. Il n'était cependant ni prince ni roi : ce n'était qu'un chevalier; mais la noblesse napolitaine n'en comptait aucun dans ses rangs qui fut de lignée plus illustre , d'un courage plus éprouvé , d'une plus fastueuse magnificence. Avide de plaisir et de bruit , c'était en même temps l'un des plus hardis coureurs d'aventures qui , sur cette terre de brûlant soleil et de passions plus brûlantes encore, eussent jamais, par la témérité de leurs entreprises , éveillé la vigilance et troublé le sommeil des maris et des pères : c'était quelque chose comme un aïeul de don Juan , moins
rincrédulité . fruit amer qui n'avait pas encore eu le temps de mûrir. Sa noblesse n'avait rien à envier à celle de ses souverains ; sa valeur avait éclaté dans mainte expédition périlleuse , et plus encore dans maint combat singulier, desquels il était toujours sorti vain-^ queur, car il n'était pas moins habile à diriger une épée ou une lance droit au défaut de la cuirasse de son ennemi qu'à manier le coursier le plus fougueux. Quant à sa fortune» elle se composait de tant de châteaux, de palais et de domaines, qu'il n'avait jamais compté avec elle . et que ses prodigalités , pour ruineuses qu'elles eussent été , n'étaient jamais venues à bout même de l'entamer. Sa vie avait été une fête perpétuelle. Dès sa jeunesse il s'était dit que , hors le plaisir et la folie , tout est mensonge et vanité dans ce monde ; et il avait réglé son existence sur cette pensée. Combien n'avait-il pas fait , entre un baiser surpris et un flacon vidé , de veuves et d'orphelins ! combien , séduites , puis délaissées par lui , d'épouses et de vierges n'avaient point été chercher dans la solitude et l'ombre d'un cloître un baume pour les blessures toujours saignantes de leur cœur, un refuge contre les désenchantements d'un amour, paradis si vite changé pour elles , par son abandon , en purgatoire ou en enfer ! Mais lui , il n'avait jamais senti germer dans son âme cette fleur du ciel qui a nom le repentir sur la terre. Il continuait à jeter à tous les vents de ses caprices son existence et sa fortune. Si vous le voyez à cette heure dans ce désert , paré avec tant de recherche et de luxe , soyez sûr qu'il vient d'un galant rendez- vous , qu'il sort d'une orgie ou d'un bal. Sa figure est un peu fatiguée et pâle; mais quelle distinction dans ses traits ! quelle fière élégance dans sa tournure ! Les roses de son printemps se sont fanées sur son front; huit lustres ont passé sur sa tête et mêlé de quelques fils argentés la trame bleuâtre et touffue de sa longue barbe , qui encadre d'une façon si superbe son visage; mais il est loin encore d'être arrivé au terme de sa course. Que de belles années ne peut-il pas encore se promettre ! à moins que la mort , cette sombre visiteuse qui de son pied silencieux
m LES COUVENTS.
franchit parfois , sans se faire annoncer, le seuil de nos maisons, ne vienne un de ces jours déposer sa carte dans un de ses palais et lui dire de sa voix creuse et toujours obéie : Il est temps ! Mais il pense Jbien à la mort, vraiment ! Est-ce qu'on peut mourir quand on est si jeune encore , si beau , si heureux . si envié et si digne d'envie ?
A quelques pas de l'endroit où s'étaient arrêtés ces quatre personnages, un torrent., bondissant de rocher en rocher, précipitait à grand bruit , dans un abîme hérissé et sans fond , ses ondes bouillonnantes.
A un signal donné , deux d'entre eux marchèrent d'un pas ferme vers cet abîme , tirèrent leur épée , puis retendirent au-dessus des eaux du torrent en élevant un doigt vers le ciel , comme pour le prendre à tétnoin du serment tacite qu'ils échangeaient.
L'un de ces hommes était celui dont nous venons de crayonner la physionomie, le caractère et le costume. Le plus jeune des autres était un charmant cavalier de vingt-six à trente ans.
A un nouveau signal , tous deux se retournèrent , et vinrent se placer en face l'un de l'autre , l'épée nue à la main.
Un dernier signal se fit entendre, et les deux épées se cherchèrent, se croisèrent.
Alors commença une lutte terrible . qui long-temps laissa la victoire incertaine.
Les deux adversaires étaient de taille à se mesurer. L'un était plus robuste et plus calme. Le ressentiment , la fureur, la vengeance conduisaient le bras de l'autre, qui était plus souple et plus agile.
Enfin l'un d'eux tomba.
C'était le plus jeune.
Le vainqueur essuya sans rien dire son épée dans les mousses , et alla s'asseoir sur une pierre. 11 était très-pâle, et il passa à plusieurs reprises sa main sur son front.
Les deux témoins s'étaient agenouillés près du blessé. Le premier posa la main sur son cœur, d'où le sang s'échappait par une large et
profonde blessure. Le second colla ses lèvres sur ses lèvres pour s'assurer s'il respirait encore; et , se redressant, il secoua la tête d'un air triste, comme pour dire à son compagnon : Tout est fini.
Puis , après avoir fait le signe de la croix sur le mort et s'être signés eux-mêmes, ils le prirent, l'un par les pieds , l'autre par les épaules, le balancèrent une minute au-dessus de Tabîme , et Ty lancèrent en détournant les yeux. Us se rapprochèrent ensuite du vainc|ueur, dont les regards étaient baissés vers la terre avec une singulière expression , le saluèrent courtoisement , et s'éloignèrent chacun par un sentier différent , se dirigeant vers Cosenza.
Deux heures plus tard le meurtrier était encore assis sur la pierre où il s'était laissé tomber après sa sanglante victoire.
Pour la première fois de sa vie il avait pleuré.
Huit jours après la scène que nous venons de raconter, un homme haletait , étendu au bord de la route qui mène de Cosenza à la mer, sous le maigre et poudreux feuillage d'un olivier.
Cet homme était de haute stature , et une épaisse barbe noire . argentée par places, encadrait son visage fatigué et pâle. Empreinte d'une rare distinction , sa physionomie était en complet désaccord avec les misérables haillons qui le couvraient. Un sayon de grosse toile l'enveloppait tout entier. De son cou , qu'elle entourait . à ses talons, tombait une corde. Ses pieds étaient nus comme sa tête. Près de lui , sur une besace vide, était posé un long bâton.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmurait-il de temps en temps ; puis ses yeux se fermaient comme s'il eût voulu essayer de s'endormir; et, consumé par la soif, il promenait sans cesse avec désespoir sa langue sèche et brûlante sur ses lèvres brûlées comme la campagne qui l'environnait.
Tout à coup il se leva , vaincu par la douleur, et se prit à courir, ainsi qu'un fou , devant lui , derrière lui , à gauche, à droite , partout,
interrogeant l'étendue d'un regard fiévreux, désolé, avide; mais il n'aperçut sur sa tête qu'un soleil de feu nageant dans une mer d'azur, à ses pieds et autour de lui qu'une poussière fine et cuisante, que balayait le souffle dévorant du midi , et dont les imperceptibles atomes pénétraient dans son épiderme comme autant de pointes d'aiguilles chauffées à l'ardeur d'un brasier.
Alors , à bout de forces , de résignation et de courage , il poussa vers Dieu un de ces cris dans lesquels se trahissent toutes les angoisses d'une âme qui s'abandonne ; mais presque aussitôt , tombant à genoux et levant au ciel ses mains jointes , il s'écria avec une contrition profonde :
— Oui , oui , vous êtes juste , ô mon Dieu , et que votre saint nom soit béni là-haut comme sur la terre !
A plusieurs jours de là le même homme, assis sur le rivage de Messine , contemplait , comme Ariane à Naxos , d'un regard baigné de larmes , la mer limpide et calme qui déroulait devant lui , à perte de vue , ses belles nappes azurées.
Les vergues en panne , un navire se balançait mollement sur ses deux ancres à environ trois cents brasses de la plage.
Une barque déborda bientôt , cinglant vers la côte , et vint s'abriter entre deux rochers sous la garde d'un matelot.
Trois autres matelots et un homme qui paraissait être leur chef, sautèrent sur la grève à queljues pas du mendiant à la longue barbe noire et à la besace.
— Capitaine , dit l'un d'eux en regardant les petits nuages blancs qui floconnaient dans le ciel , chassés par une brise légère , voilà le vent qui se fixe décidément à l'est.
— Alors , répondit celui-ci , à ce soir l'appareillage.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! dit le mendiant , qui s'était jeté à genoux , cette mer, cette mer !
— Eh bien ! que lui veux-tu , à cette mer ? repartit avec surprise l'homme qui avait été appelé capitaine.
— Ah ! que ne puis-je avoir pour la franchir les ailes rapides de rhirondelle ou les voiles de ce beau navire que j'aperçois là-bas !
— Ce navire est le mien. Et tu voudrais aller ?. . .
— Là où le soleil se lève, dit le mendiant en étendant la main vers rOrient.
— C'est la route que je dois suivre. Mais qui t'appelle dans ce pays , où le tombeau de notre Seigneur Jésus-Christ est profané par les infidèles î
— La voix de l'un des hommes qui ont annoncé sa venue à la terre , la voix d'un homme qui est aujourd'hui un saint dans le ciel.
— Et, si je t'emmène, quels services pourras-tu me rendre pendant la traversée î
— Capitaine , fit le mendiant en relevant la tête avec une sorte d'orgueil, j'ai deux bras robustes encore et un courage qui n'a jamais failli devant un danger, si grand qu'il fut. Puis il ajouta avec humilité, comme honteux de ce qu'il venait de dire : Je serai le serviteur du dernier de vos serviteurs.
— Ton nom î
— Je ne m'appelle aujourd'hui que VExpiatitm.
— Ta conscience est donc chargée d'un crime î
— D'un crime ! oh ! s'il n'y en avait qu'un ! mais j'en ai commis tant et de si grands que j*ai besoin de croire à l'infinie miséricorde de Dieu pour ne point désespérer de mon salut.
— Décidément, dit le capitaine en lui tournant le dos, cet homme est un fou. Allons-nous-en.
— Ou un saint homme , fit un vieux matelot en se découvrant avec respect, non devant son chef, mais devant le mendiant.
— Tu penses donc , mon brave Tobie ? . .
— Que la Méditerranée , calme et douce aujourd'hui comme un ange du bon Dieu , sera peut-être méchante demain comme un diable , et que les saints hommes ne sont de trop nuDe part , surtout entre le ciel qui tonne , le vent qui souffle et la mer qui entre en fureur.
— C'est vrai , dirent les deux autres matelots, il a raison ; qui sait si ses prières...
— Moi un saint homme ! repartit le mendiant en courbant la tête ; je suis, mes frères, le plus grand des pécheurs.
— N'importe, répliqua le capitaine. Tu veux partir, n'est-ce pas? eh bien ! attends-nous ici ; nous revenons.
— Oh ! merci , merci ! et que Dieu répande sur vous ses bénédictions ! poursuivit le mendiant en se prosternant à ses pieds , qu'il embrassa.
Deux heures ne s'étaient point écoulées que le capitaine et les trois matelots qui l'accompagnaient reparurent.
— Viens, dit le capitaine au mendiant.
Le mendiant les suivit.
Tous cinq montèrent dans une barque, et elle prit aussitôt le large, le cap sur le navire, qui commençait à rouler sur ses ancres, impatient de gagner la pleine mer, car la brise avait fraîchi , une bonne brise !
Dans la nuit on appareilla.
Trois jours se passèrent , et , favorisé par le temps , l'équipage n'eut qu'à s'abandonner, les bras croisés, au vent qui gonflait les voiles du navire , et le poussait sans effort et sans secousse vers le but qu'il se proposait d'atteindre. .
Pendant ces trois jours le mendiant était resté en prière.
Le quatrième jour, — c'était un soir, — il était à genoux sur le pont.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! se disait-il , se confessant tout bas , me pardonnez-vous t Grande est votre miséricorde , mais mes péchés sont si grands !
Une femme s'est rencontrée , chaste et belle , qui répandait le bonheur sur son époux et ses enfants ; et cette femme, je l'ai séduite , puis abandonnée ; et elle est morte de son déshonneur et de mon abandon !
Une jeune fille , belle et chaste comme cette femme , qui faisait la joie et Torgueil de sa famille, a répondu à mes sourires par des sourires , à mes caresses par des caresses ; et son père Ta tuée !
Une autre jeune fille , belle et chaste comme la première , s*est fiée à mes paroles, a cru à mes promesses; et j'ai tué son frère!
Alors il lui sembla entendre une voix qui veîiait d'en haut et lui disait:
— Console-toi , et espère si tu te repens ; car Dieu a dit : Celui-là sera assis plus près de moi dans le ciel , qui se sera repenti du fond du cœur, que celui-là qui n'aura jamais violé mes commandements.
A cette voix, le mendiant s'était couché le front dans la poussière, achevant tout bas sa confession et priant.
Bientôt im nuage apparut à l'orient , noir au centre , frangé de gris sur ses bords , et à l'extrémité de ses bords d'une couleur cuivrée.
— Voilà un grain qui se prépare , dit le vieux Tobie.
— Carguez les bonnettes et les huniers, dit le capitaine.
La pluie commença à tomber, une pluie d'orage; la mer à mugir sourdement et à s'enfler. Un éclair jaillit de la nue, suivi d'un effroyable coup de tonnerre.
— C'est une tempête , repartit le vieux Tobie.
— Serrez toutes leà voiles , répondit le capitaine.
— Sainte Mère de Dieu ! intercédez pour nous, fit l'équipage , les voiles carguées.
La pluie redoubla de violence , la mer devint furieuse , un second coup de tonnerre retentit ; et , secoué sur l'abîme comme une coque de noix , le navire tourna sur lui-même , près de sombrer à chaque minute so\is l'effort des flots et des vents.
Le mendiant , le front dans la poussière , priait toujours.
— Saint homme, dit le vieux Tobie en s'approchant du mendiant, j'ai là-bas , là-bas où je suis né . des enfants qui n'ont de pain que celui que je leur gagne.
— Saint homme , dit un autre , j'ai là-bas une femme que j'aime , et qui m'aime.
— Saint homme, dit un troisième, j'ai là-bas une vieille mère qui mourrait si je mourais.
— Dieu est juste, Dieu est grand, Dieu sait ce qu'il fait, répondit le mendiant.
— Saint homme, priez pour nous, dit l'équipage d'une même voix.
— Je prie, mes frères , je prie; mais, tout couvert que je suis d'iniquités, Dieu daignera-t-il entendre ma prière?
Dieu entendit sa prière.
Le vent, comme par enchantement, cessa de mugir, la mer de se soulever, et le ciel éteignit ses éclairs et ses tonnerres. L'espoir rentra dans tous les cœurs.
— Eh bien ! capitaine , dit le vieux Tobie , qu'est-ce que je vous disais?
Puis, se tournant vers le mendiant , il ajouta :
— Et vous, saint homme, qui avez intercédé pour nous près du Seigneur, merci , merci !
— Dieu est juste , mon frère , Dieu est grand , Dieu sait ce qu'il fait , répondit le mendiant , qui chanta au Seigneur dans son âme , avec une ferveur nouvelle , un cantique d'actions de grâces.
Le beau temps étaif revenu ; et, constamment heureuse, la traversée se passa pour l'équipage à dormir, à chanter, à boire, à ne rien faire; pour le mendiant, à jeûner, à prier, à se souvenir, à espérer.
On jeta Tancre dans la rade d'une ville de la côte de Syrie , de Sour, l'ancienne Tyr. Une embarcation déposa le mendiant sur le rivage. Il marcha long-temps , long- temps, à travers un pays inconnu, au milieu d'une population ennemie du nom chrétien , insulté , battu . menacé de mort chaque jour, à chaque heure , mais pardonnant , priant toujours , plein de confiance dans l'infinie miséricorde de
Dieu , se désaltérant à l'eau des torrents et des fontaines , vivant de racines , et , comme les Hébreux dans le désert , par la colonne de feu, dirigé dans sa marche par une figure lumineuse, visible pour lui seul et planant devant lui sur ses ailes d or déployées dans le bleu du firmament.
Cette figure se perdit tout à coup dans l'espace.
11 s'arrêta.
Il était épuisé de lassitude, mais une joie céleste inondait son cœur.
Le lieu où , pour reposer un instant ses membres poudreux et fatigués , il déposa sa besace et son bâton, lui rappela le pays oîi son vieux père était mort en le bénissant, où sa mère lavait tant de fois endormi , tout petit , dans ses bras , en lui chantant im de ces airs monotones et doux dont on se souvient du berceau à la tombe. Quelques larmes glissèrent silencieuses le long de ses joues basanées et amaigries ; mais il les essuya bien vite , honteux de sa faiblesse.
Il n'était plus de ce monde.
Il se trouvait au sommet d'une montagne nue , pelée , rocailleuse , brûlée par le soleil , écorchée par les vents, qui descendait de colline en colline , de monticule en monticule , jusqu'à la lisière d'une vallée dépouillée d'arbres et baignée par les eaux claires , mais sans profondeur, d'im ruisseau à moitié tari dans son lit de gravier et de mousse. Au-dessous de lui s'élevaient çà et là, clair-semés et d'une verdure grise et tenie, quelques bouquets d'oliviers sans sève et à demi desséchés , quelques platanes , quelques sycomores , quelques cèdres et quelques arbres de Judée , aux longues grappes jaunes et pendantes , comme des branches de saules-pleureurs. Il contempla pendant plusieurs instants ce paysage aride et désolé ; et , dans la fièvre de pénitence qui le dévorait , il le trouva trop paré encore pour l'expiation de ses fautes, pour la rédemption de ses crimes.
11 était sur le mont Carmel.
A environ une centaine de pas derrière lui , gisaient à terre , parmi
18i LES COUVENTS.
quelques i)ans de muraille et quelques colonnes restés debout , les débris d'un vaste édifice qui avait été , disait-on dans le pays, autrefois un monastère. Tout près de là, dans l'épaisseur d'un rocher noirci par les ans , s'ouvrait , béante et tapissée dans son pourtour d'une mousse jaunâtre , la gueule d'une caverne qu'avait , d'après la tradition , long-temps habitée le prophète Elie avec son cher disciple Elisée.
C'est cette caverne qu'il était venu chercher, celte caverne qui devait être désormais sa demeure.
Quelle inspiration d'en haut l'avait conduit à travers les mers vers ce lieu, dont il n'avait jamais entendu parler au milieu des saturnales de sa vie licencieuse et folle ? Quelle était cette figure lumineuse qui, depuis son débarquement sur les côtes de Syrie, avait constamment plané devant lui dans l'espace pour le diriger vers le but si ardemment sollicité par son repentir ?
Quelques jours après son duel , le dernier défi qu'il eût jeté à Dieu, une nuit qu'il se tournait et se retournait dans son lit sans que le sommeil fermât ses paupières , et qu'il se frappait avec contrition la poitrine, s'accusant d'une voix entrecoupée de sanglots du meurtre de ce jeune et brave cavalier dont il avait déshonoré la sœur, de ce beau gentilhomme qui avait été son ami, et qu'il avait tué si impitoyablement , une main avait doucement écarté ses rideaux , et un homme , qui semblait ne point appartenir à la terre , tant il y avait de majesté et de sérénité sur son visage, s'était posé devant lui. Une grande robe brune le couvrait ; une longue barbe , blanche comme la neige , tombait sur sa poitrine. Sa tête chauve et nue éttût entourée d'un cercle de feu.
Effrayé , le meurtrier avait reculé ; mais, penchant vers lui sa tête vénérable , cet homme lui dit d'une voix onctueuse comme un cantique :
— Mon fils, les temps sont venus. Comme dans le cœur de saint Paul , qui venait d'aider à lapider saint Etienne , que la grâce des-
cende dans ton cœur et le purifie ! Là-bas, là-bas, mon fils, près de la terre trois fois sainte et bénie où le Christ est mort pour nos péchés sur la croix, est une grotte où j'ai long-temps jeûné , prié , vécu dans la crainte et dans l'amour de Dieu. C'est là que tu dois souffrir pour l'expiation de tes fautes, là que tu dois t'endormir de ton dernier sommeil pour te réveiller dans la béatitude étemelle. Pars , je serai ton guide.
Et, à ces mots, il avait disparu.
Et dès le lendemain le meurtrier avait fait donation de tous ses palais , de tous ses châteaux , de tous ses domaines , de tous ses trésors, aux pauvres, aux églises , aux couvents de sa terre natale , et il s était mis en route.
Et , fidèle à sa promesse , le prophète Élie lui avait servi de guide ; car cette radieuse figure qu'il avait aperçue dans le ciel , c'était la sienne.
Les jours succédèrent aux jours , les mois aux mois , sans que notre solitaire eût eu de communication avec d'autres qu'avec Dieu , dont il ne se lassait d'implorer la miséricorde et de bénir le saint nom.
Un soir, — le soleil s'éteignait à l'occident dans sa gloire, — il était à genoux à l'entrée de sa caverne , et , les yeux fixés sur les nuages de pourpre et d'or, éblouissant linceul de l'astre-roi, il priait.
Deux hommes tout à coup parurent à quelque distance, l'aperçurent, se regardèrent , échangèrent tout bas quelques paroles , tirèrent leurs ciangars, et marchèrent vers lui.
C'étaient deux maraudeurs charkiines *.
• Il les vit, mais il n'interrompit point sa prière.
Ils se précipitèrent sur lui pour le tuer.
Il courba la tête avec une résignation sublime; mais ses mains restèrent jointes, mais il ne cessa point de prier.
* En arabe, orientaux : d'où les mots latins charchenus, characenus , que l'on trouve dans 1«s historiens contemporains des croisades, et dont on a fait par corruption le mot français sarrasin.
Us s*arrêtèrent , stupéfaits , se regardèrent encore comme pour se communiquer leurs impressions, échangèrent de nouveau dans leur langue quelques paroles , remirent au fourreau leurs ciangars , tirèrent de leurs sacs de peau de chameau , pendus à leur ceinture , des olives , des dattes et des figues sèches , et , s'inclinant avec un profond respect, comme ils l'eussent fait devant un descendant du Prophète , les déposèrent à ses pieds.
Le saint homme les remercia d'un mouvement de tête; puis , leur faisant signe d'une main qu'il ne pouvait toucher à leur offrande , il leur montra de l'autre des racines , sa seule nourriture depuis qu'il avait rompu avec le monde.
Les Charkiines le contemplèrent un moment avec une religieuse admiration, s'inclinèrent profondément une seconde fois, et poursuivirent leur route , murmurant : La Allah al-la Alla 8 akbar Allah * !
Racontée par eux , cette étrange rencontre fit du bruit dans le pays d'alentour.
Touché de Dieu, un homme — un grand pécheur aussi — accourut bientôt , demandant à notre solitaire de l'admettre à partager sa vie et sa pénitence.
Cet homme fut, à quelque intervalle, suivi de deux autres, que l'ancien mendiant accueillit avec la même douceur de parole et la même bonté de cœur.
Au bout d'im an dix frères s'étaient rangés sous sa discipline.
Par son ordre ils se construisirent dix cellules avec les débris du monastère détruit , et ils s'y établirent.
Enfin , après six années de macérations , le saint homme sentit approcher l'heure où la mort allait briser les liens de chair qui retenaient son âme captive, et il se réjouit à cette pensée.
Sa dernière volonté fut qu'on le couchât sur un lit de cendre , et qu'on entourât son firont d'une couronne d'épines , en mémoire des
> n n'y a de Dieu que Dieu, et Dieu est trèa-grnnd.
souffrances de notre divin Rédempteur. On plaça sur sa poitrine , entre ses mains jointes , une croix de bois. Les dix religieux \inrent se ranger à genoux autour de son lit mortuaire , et commencèrent à réciter à voix haute, au milieu de leurs larmes, les prières des agonisants.
Ils n'avaient point fini qu'il y avait un juste de plus dans le ciel , un saint de moins sur la terre.
On creusa une fosse dans la caverne d'^Élie, et l'on y déposa son corps.
L'expiation était complète.
On pourrait comparer certaines institutions religieuses à ces fleuves dont les sources sont demeurées inconnues. Texte inépuisable de conjectures , leur origine ne saurait être nettement établie.
Quelques auteurs font descendre les Carmes des prophètes Êlie et Elisée , dont le Carmel , montagne de Phénicie , fut , pendant de longues années de persécution , la retraite et le refuge.
D'autres leur assignent pour fondateur Jésus-Christ.
Ceux-ci veulent que Pythagore ait été l'un des supérieurs des Carmes; ceux-là se sont ingéniés à prouver que les druides des Gaules étaient des rejetons de cet ordre célèbre.
Ces singulières prétentions amenèrent , dans le dernier siècle , entre les Jésuites et les Carmes , une guerre aussi acharnée que ridicule. Ce qui se dépensa d'encre , — nous ne parlons pas du fiel , — dans ce tournoi à plume émoulue , ne saurait se raconter. Ce fut tout un Pélion d'in-folios , tout un Ossa d'in-quartos et d'in-douze , imprimés à Se ville , à Lyon , à Rome , à Paris , à La Haye , partout. L'Achille de cette interminable querelle fut le révérend Père Paderbrock. Jésuite hollandais. Les Acia Sanctorvm en avaient été le prétexte. Il ne fallut, pour clore , nous ne dirons pas pour trancher,
ce plaisant débat , nœud gordien qu'aurait pu à peine couper i'opée d'un nouvel Alexandre, rien moins que l'active intervention d'un empereur, d'un pape et de l'inquisition d'Espagne. Défense fut faite, de par le saint père , aux combattants , de traiter à l'avenir cette question , dont la solution fut renvoyée à des temps plus calmes. Les plumes s'arrêtèrent ; mais les langues ! . . . arrêtez donc la langue d'un Jésuite !
Si nous avons pris pour guide , au milieu de ce dédale de suppositions , le moine grec Phocas , contemporain des faits qu'il nous a transmis , c'est que son récit nous a paru réunir à peu près tous les caractères de la vérité. Nous ferons seulement ici une réserve : ce riche seigneur calabrois , ramené tout à coup à Dieu après les longues dissipations d'une vie toute mondaine , il nous le présente moins comme le fondateur que comme le restaurateur de l'ordre des Carmes. Quel était son nom? c'est ce que notre historien a oublié de nous apprendre.
Quoi qu'il en soit de ces diverses origines, nous poursuivrons notre route, et , le pied maintenant posé sur un terrain moins mouvant , nous allons marcher vers notre but d'un pas plus dégagé et plus sûr.
En 1209, Albert, patriarche de Jérusalem, donna une règle aux dix moines qui étaient successivement accourus se ranger sous la discipline du sublime pénitent dont nous avons dit la vie et la mort. Cette règle fut approuvée , dans la même année , par le pape Honoré III. Ces religieux se trouvèrent bientôt inquiétés dans leur pauvre monastère. Soutenues d'abord avec courage, les persécutions exercées contre eux devinrent tellement violentes , à l'annonce du prochain débarquement de saint Louis, qui venait à son tour essayer d'enlever par les armes aux infidèles le tombeau si vivement disputé du Christ , que la peur commença à s'emparer de leurs âmes. S'ils ne demandaient pas mieux que de rester Carmes , ils se sentaient peu la vocation du martyre. Ils députèrent donc secrètement , pour im-
plorer son appui , un des leurs vers le monarque très-chrétien , dès qu'il eut touché du pied ces rivages , où ses armes devaient être si malheureuses. Le saint roi leur donna asile dans son camp, et les ramena en France avec lui en 1238. Ils furent , à leur arrivée à Paris, installés, par ses soins, dans le local occupé plus tard par les Célestins*. Leur institution fit de rapides progrès. Un siècle ne s'était point écoulé, qu'ils comptaient plus de cent maisons de leur règle. Les papes Innocent IV et Eugène IV les divisèrent en deux branches. Les uns , qui prirent le nom de Carmes miligés , furent placés sous Tobéissance d'un général et d'un vicaire-général , qui commandaient à quarante provinces et à la congrégation spéciale de Mantoue ; les autres furent mis sous les ordres de deux généraux , résidant, l'un en Espagne, et dirigeant huit provinces, l'autre en Italie , et en dirigeant douze , réparties sur différents points de l'Europe.
Les Cannes étaient un des quatre ordres mendiants agrégés à l'Université de Paris. Leur costume se composait d'une robe noire , d'un scapulaire et d'un capuce de même couleur. Ils portaient pardessus une ample chape et un camail de couleur blanche. Leur règle était , par son austérité , en complète harmonie avec la pittoresque sévérité de leur costume.
Leurs cellules avaient pour tout ornement une croix de papier et une tête de mort. Us couchaient sur la paille , et ne mangeaient de viande qu'zn extremis. Partagée entre le jeûne et la prière, leur vie, incessante aspiration vers le ciel , était une pénitence de toutes les heures, une expiation de toutes les miiiutes.
Mais , tenez , entendez-vous la cloche du couvent qui sonne t c'est l'heure du souper. Entrez avec moi dans cette salle froide et nue qui sert de réfectoire à nos saints mendiants. Une lampe de fer, fixée par une triple chaînette à l'une des poutres massives et noires du
' On les appelait Frères barrée , à cause de leur vêtement de deux couleurs : radiali vel Oi~ rntli. Ce vêtement devint d'étoffe brune en 1*279. — Ducance , Gloss..., t. i et v.
plafond, y répand sa sombre clarté. On dirait d'une lampe àépulci-ale. Ils sont debout, et se signent. On récite à voix haute le Benedicite. Qu'apercevez -vous devant eux? quelques maigres légumes nageant dans une eau roussâtre. Et là, au beau milieu de la table?... une tête de mort ! Ils mangent. Parmi eux un seul ne mange pas. Que fait-il ? Nu jusqu'à la ceinture , les cheveux couverts de cendres, le front couronné d'épines, et une lourde croix de bois sur le bras gauche , il se promène autour de la table en se fla-' gellant et en psalmodiant sur le ton le plus lugubre les prières des trépassés. Aujourd'hui c'est son tour, demain ce sera le tour d'un autre. Mais le repas est terminé. Un des convives se lève , — le plus vieux, les yeux les plus caves, la barbe la plus blanche. 11 prend la tête de mort posée sur la table , et , la présentant à chacun des moines, qui s'incline dévotement , les mains jointes et les lèvres collées sur son scapulaire •
— Voyez , mon frère , lui dit-il , c'est ainsi que vous serez après la mort. Penserez-vous encore à boire et à vous récréer?
Cette complète renonciation aux vanités et aux joies de ce monde explique l'ardent fanatisme dont se montrèrent animés , aux époques de ferveur religieuse, ces hommes qui n'avaient qu'une pensée , la mort , parce que la tombe vers laquelle ils tournaient sans cesse les yeux dans leurs pieuses méditations était , pour leur foi de martyrs , le vestibule du paradis. Ils avaient beau pourtant murer leur cœur, de peur qu'il ne leur échappât , ils ne réussissaient pas toujours à en étouffer les battements; car, si avancés qu'ils soient dans le chemin de la perfection , les hommes sont toujours hommes par quelque côté, et la cuirasse de leur vertu n'est jamais partout si solide que le malin esprit , quœrens queni dévore t , ne parvienne à en découvrir l'endroit faible , et n'y fasse son trou. Cette réflexion , dont nous empruntons textuellement la dernière partie à un lambeau de vieille chronique espagnole , sert comme de prologue à un petit drame raconté tout au long dans cette chronique , et que nous essaierons de*
vous raconter à notre tour, en l'abrégeant , sans toutefois lui enlever, autant qu'il nous sera possible , son caractère de naïve simplicité.
La scène se passe à Valladolid, en 1530. Dans le couvent des Cannes de cette ville vivait un moine grand , bien fait , de bonne mine et de tournure avenante , et qui avait à peine vu vingt-cinq fois le printemps succéder à l'hiver et l'hiver remplacer l'automne. Sa figure qui était fort attirante et sa voix qui avait des notes douces comme les sons d'un théorbe sous les doigts d'un ange, l'avaient fait choisir entre tous les religieux , par son supérieur, pour remplir l'important oiEce de frère quêteur, car l'aumône est plus abondante quand celui qui demande agrée à celui qui donne, et une figure gracieuse et une voix musicale sont choses qui agréent à tout le monde,
— surtout aux dames. Tous les jours on le voyait donc parcourir, sa bourse de cuir de Cordoue à la main, tantôt un quartier de la ville , tantôt un autre , et chacun de déposer son offrande dans sa bourse, qui n'était jamais tendue en vain à la charité des fidèles. Or, un jour il arriva que , passant par la rue de Burgos, il releva la tête par hasard , — car il marchait toujours les paupières baissées ,
— et qu'il aperçut , derrière ime jalousie , deux grands yeux noirs , qui reluisaient comme deux escarboucles , et qui le regardaient d'une manière étrange.
Il sentit battre son cœur sous le feu de ce regard; il pressa le pas \x)\XT s'éloigner, et le soir sa place au réfectoire demeura vide ; il jeûna — par esprit de contrition.
Huit jours plus tard, il advint qu'il repassa par cette même rue de Burgos , Tune des plus peuplées et des plus riches de la ville , et les deux grands yeux noirs reluisaient encore derrière la jalousie , et une petite main blanche se glissa timidement en dehors de la fenêtre, et jeta dans sa bourse de cuir de Cordoue une belle pièce d'or toute neuve , qui chatoyait comme une étoile.
Et , ainsi que la première fois , il sentit battre vivement son cœur; et ainsi que la première fois, il pressa le pas pour s'éloigner; puis ,
rentré dans son couvent , sa place demeura vide encore au réfectoire , et toute sa nuit ne fut qu'une prière.
Quinze nouveaux jours s'écoulèrent pendant lesquels il ne cessa de jeûner et de prier, pendant lesquels aussi il ne cessa de voir et ces deux grands yeux noirs dont la flamme avait allumé un volcan dans son cœur, et cette petite main blanche qui lui avait jeté une belle pièce d'or.
Pour la troisième fois il repassa dans la rue de Burgos , et la jalousie, ce jour-là, s'ouvrit toute grande, lui laissant voir la plus adorable femme dont le soleil de l'Espagne eût jamais doré le teint : et la petite main blanche de cette femme jeta encore dans sa bourse une belle pièce d'or, enveloppée, ce jour-là aussi, dans un papier parfumé.
Un nuage s'étendit devant ses paupières, il crut qu'il allait tomber ; il voulut fuir, mais c'est à peine si ses jambes pouvaient soutenir son corps ployé en deux par l'émotion.
Et l'adorable femme aux grands yeux noirs le regardait toujours.
Les doigts crispés du jeune religieux chiffonnaient le petit papier, qui tout à coup se déplia. Poussé par le démon , il y jeta les yeux. Un cri étouffé sortit de sa poitrine. Était-ce de la surprise? était-ce de la joie ?
Sur ce papier il venait de lire :
— Viens !
Une porte au même instant s'ouvrit sur la rue ; il s'y procipitîi. Une duègne l'attendait. 11 la suivit. Arrivée au premier étage de la maison, elle poussa une seconde porte; elle nût un doigt sur sa bouche et disparut.
Le soir, sa place demeura vide encore au réfectoire , et vers le milieu de la nuit il faisait appeler dans sa cellule le prieur du couvent.
— Mon Père , dit-il d'une voix sourde en se jetant à ses pieds. . . . Il éteiit d'mie pâleur de spectre ; mais , allumés par la fièvre , ses
yeux brillaient comme deux charbons ardents.
— Mon père , reprit-il avec un désespoir sans cris et sans lannes , je suis un bien grand pécheur.
— Nous sommes tous de grands pécheurs , mon fils , repartit le prieur en le regardant d'un air étonné ; mais quel crime avez-vous donc commis T
— J'ai osé , mon père , dire aujourd'hui même à une femme que je l'aimais , j'ai baisé sa main avec des transports dignes des flammes de l'enfer ; et cette femme. . . c'est une juive.
— Une juive ! interrompit le prieur qui recula ; mais vous n'aimez plus cette femme , n'est-ce pas ?
— Je l'aime toujours, mon père , et je l'aimerai tant qu'il y aura une goutte de sang dans mes veines ; car mon sang n'est plus du sang, c'est du feu !
— Anathème alors sur toi ! s'écria le prieur qui s'enfuit en se signant ; sois maudit par Dieu comme je te maudis.
Deux heures après . un moine reparut dans sa cellule ; c'était le plus vieux de la communauté , — un saint homme qui eût souffert le martyre avec joie.
— Mon frère , dit-il au maudit qui s'était laissé tomber sur son lit de paille , c'est la fièvre qui vous a fait parler ; prenez ce breuvage que je vous apporte , il calmera votre pauvre tête malade et votre cœur endolori.
Le maudit but , et bientôt un profond sommeil s'empara de lui.
Le moine était sorti.
Aux premières clartés du matin , il rentra accompagné d'un autre religieux et du prieur.
Le maudit dormait toujours.
Ils l'enlevèrent doucement de sa couche , le posèrent , sans échanger une parole , sur un brancard , et ils se retirèrent tous trois en silence , — l'emportant.
Le lendemain , la chapelle du couvent était tendue de noir; une châsse , recouverte d'un drap funéraire , sur lequel se détachait une
grande croix blanche, était placée sur une estrade, entre douze cierges allumés au milieu de la nef. Le prieur monta à l'autel, et l'oflRce des morts commença devant toute la communauté assemblée. L'office fini , on descendit , dans le caveau réservé à la sépulture des frères , la châsse... Elle était vide!
Le prieur et les deux moines qui l'avaient assisté étaient seuls dans le secret de ce drame effroyable.
L'honneur du couvent était sauvé.
Vers la fin du jour de son entei^rement , le maudit s'éveilla dans un sombre et froid cachot où on Tavait enfermé pendant son sommeil.
Autour de lui, il n'aperçut, à la faible lueur d'une lampe funèbre, que des dalles humides et glaciales; — pour tout vêtement il n'avait qu'un linceul.
Il comprit tout , et il donna une larme au souvenir de l'ange d'amour dont le souffle brûlait encore ses lèvres.
Tout à coup il prêta l'oreille.
Un gémissement sourd venait d'arriver jusqu'à lui , et il lui sembla (jue ce gémissement partait d'un cachot voisin .
Une seconde plainte se fit entendre encore.
Un sinistre pressentiment traversa sa pensée.
Il saisit le crucifix de fer qu'on avait posé par terre près d'un morceau de pain noir et d'une écuelle remplie d'eau , et , après quelques heures d'un travail fiévreux, une des pierres de son cachot tombait.
Une troisième plainte étouffée le cloua à sa place.
Revenu de son effroi , il se pencha , et , regardant dans le cachot voisin , il poussa un cri terrible.
Couchée sur quelques brassées de paille , une femme , enveloppée dans un linceul, était étendue sur le sol, pâle et inanimée.
Et, dans cette femme, il venait de reconnaître Sarah.
Il descella une autre pierre , — et , ce travail achevé , il s'élança près de sa bien-aimée.
Elle rouvrit enfin les yeux.
Elle était dans les bras de l'homme qu'elle aimait.
Trois jours après , lorsque le prieur descendit dans le cachot du maudit , il ne Y y trouva point.
Sarah et le jeune moine étaient morts , — morts de faim , — et sans repentir ,. — étroitement enlacés dans un embrassement suprême.
Deux fosses furent creusées la nuit , et on y jeta Sarah et le maudit. Pas une prière ne fut récitée sur leurs corps. Tout était dit pour eux dans ce monde. Restait l'autre.
Nous raconterons plus tard de quelle mort mourut le prieur. La justice céleste a parfois des balances d'une effrayante justesse.
Mais renouons les fils de notre récit , un moment interrompus par cet épisode, auquel nous aurons bientôt l'occasion de donner un pendant.
En 1542, le bienheureux Jean Sorath, moine normand, général des Carmes , entreprit d'établir des maisons de femmes , soumises à la règle de son ordre. Il commença par fonder cinq couvents dont les religieuses prirent le nom de Carmélites. Le plus considérable était celui de Liège, qui fut dans la suite transféré à Huy. C'est de cette maison que Françoise d'Amboise , femme de Pierre II , duc de Bretagne, tira les religieuses avec lesquelles elle alla s'enfermer, en 1477, à Rennes. L'année suivante, elle se fixa avec ses sœurs à Coëtz , près de Nantes. Les couvents des Carmélites devinrent , en peu d'années, aussi nombreux que ceux des Carmes. Une grande coiffe blanche et une robe de grosse serge noire à capuce , composaient le costume de ces nouvelles épouses du Christ.
L'histoire cependant date bientôt ses annales d'une ère nouvelle. Le moyen âge , frappé mortellement par Louis XI , — cette cruelle et sombre incarnation de l'idée civilisatrice , — vient expirer au milieu des magnificences de la cour de Rome sous Léon X , des impériales grandeurs de la cour d'Espagne sous Charles-Quint et des galanteries, des intrigues et des fêtes de la cour de France sous
François I". La renaissance lui succède. Luther paraît : l'unité de l'Église est détruite , l'unité politique nienacée. L'Europe se divise. On tire l'épée. La guerre éclate de toutes parts , — la guerre la plus effroyable. — Elle dure tout un siècle. Bien des consciences chancèlent. Le doute entre dans bien des âmes où la foi avait jusquelà régné en souveraine. Cette crise , ainsi que toutes les crises , amène sa réaction. Le fanatisme redresse la tête, mais un fanatisme sans conviction, sans austérité, un fanatisme plus préoccupé des intérêts de ce monde que des intérêts du ciel , chaud de bouche , froid de cœur, bon encore à faire des soldats, impuissant à faire des martyrs.
En ces temps de lutte ardente et de combat sans merci , les maisons religieuses, — chose facile à comprendre, — se multiplièrent. Hommes et femmes , beaucoup parmi les plus riches et les plus nobles, allèrent, pendant les horreurs de la guerre civile et étrangère, chercher un refuge dans ces pieuses retraites. Plus opulents et plus nombreux , les couvents mirent peu à peu en oubli la règle qu'ils tenaient de leurs fondateurs. Le relâchement enfanta la licence , la licence engendra la corruption.
Les Carmes et les Carmélites ne restèrent pas en arrière des autres maisons religieuses soit en accroissement de fortune , soit par le sacrifice qu'ils firent des austérités de leur discipline aux joies , aux vanités, aux passions les plus désordonnées de ce monde. Une anecdote , que nous choisissons entre mille , prouvera , mieux que toutes les paroles , ce que nous venons de dire. Les anecdotes sont l'histoire en déshabillé , — ou, si vous l'aimez mieux, la menue monnaie de l'histoire. Le fait que nous allons raconter sera le pendant que nous avons promis à la tragique aventure de Sarah la juive et du moine de Valladolid. 11 se passa, comme cette aventure , au seizième siècle , mais sur une terre moins accessible que l'Espagne de Philippe II aux emportements du fanatisme , — en France.
A Béziers , ville célèbre dans Tordre des Cannes par les thèses que plusieurs d'entre eux y soutinrent pour prouver que Pythagore et les Druides suivaient l'observance de leur règle , existait une maison de Carmélites. La supérieure de ce couvent s'appelait dona Laetitia. D'origine italienne , comme l'indique son nom , sa famille était venue en France à la suite de Catherine de Médicis , et elle y avait fait fortune. Dona Lœtitia était ime femme d'une rare beauté. Figurez-vous une vierge de Murillo se détachant de son cadre , et venant poser devant vous avec ses longs cheveux noirs lissés en bandeaux sur son front de marbre , ses yeux noirs pleins d'éclairs , l'incarnat velouté et doré de ses joues et la voluptueuse suavité de ses formes. Elle avait beaucoup aimé. Son amant, un des raffinés de la cour de Charles IX , avait été tué en duel. Pour le mieux pleurer, dona Lœtitia s'était retirée dans ce couvent. Mais rien ne dure en ce monde , la douleur surtout. L'herbe pousse moins vite sur les tombes des morts que l'oubli dans le cœur des vivants. Le temps est un si grand médecin !
Le sourire reparut bientôt sur ses lèvres , la joie sur son front. Pouvait-elle condamner à des larmes étemelles d'aussi beaux yeux que les siens? L'amour avait fait couler ses pleurs, l'amour les essuya.
A Béziers vivait im jeune seigneur beau comme Antinous, pauvre comme Job. Sa mère était morte en lui donnant le jour. Son père , brave capitaine qui n'avait que la cape et l'épée, avait été arquebuse , à la bataille de Saint-Quentin , avant d'avoir pu embrasser son fils. Orphelin de naissance, il avait été recueilli par un frère de son père. Il avait vmgt ans alors. Dona Laetitia en comptait trente.
Un jour elle l'aperçut dévotement agenouillé dans la chapelle du couvent, et elle le contempla long-temps, long-temps, toute rêveuse, dans une sorte d'extase.
Une autre fois elle le vit comme il passait sous la fenêtre de son oratoire, l'œil fier et la tête haute, monté sur un cheval fringant ,
qu'il maniait avec une dextérité et une grâce incomparables ; et elle se pencha à sa croisée , toute frémissante , pour le regarder.
Une autre fois enfin il sortait d'un hôtel vaste comme un palais , avec un vieux seigneur à barbe blanche , — Toncle qui l'avait élevé , — et une ravissante jeune fille , — sa cousine , — la plus riche héritière de la ville. Cette jeune fille , qui avait nom Béatrix, lui souriait. S'aimaient-ils?
Le serpent de la jalousie mordit dona Lœtitia au cœur. Elle n'était point femme à se payer long-temps, — si enchantés qu'ils fussent , — des rêves de félicité qu'avait éveillés dans son imagination la miraculeuse beauté du jeune Philippe de Montsurray. 11 lui fallait mieux que des rêves. Son caractère était comme sa physionomie , — tout italien : singulier mélange d'astuce et d'audace , de dissimulation poussée jusqu'à l'hypocrisie la plus profonde , de passion capable de s'emporter jusqu'au crime. Elle aimait , elle voulut être aimée : elle le fut.
Nos deux amants étaient au septième ciel !
Mais est-il un ciel qui n'ait ses nuages 1 Le père de Béatrix mourut, après avoir, sur son lit de mort , fiancé à son neveu si pauvre sa fille si riche , deux adorables enfants ! Dona Lœtitia l'apprit, et tout son bonheur se trouva empoisonné.
Elle avait une rivale !
Cette pensée était comme un poignard que la jalousie tournait et retournait dans son cœur. Et quel moyen pourtant de lutter contre une rivale qui était belle comme une Péri, noble comme une reine et jeune comme une rose de mai! Mais se venger!.... Oh ! elle n'était pas de Florence pour rien !
Six semaines environ après la mort de son père , un soir que Béatrix sortait d'une des églises de la ville , où elle s'était attardée au pied d'une image de la Vierge, en compagnie de sa gouvernante , et qu'elle venait , pour regagner son hôtel , de s'engager dans une rue étroite et sombre , — éclairée dans sa marche par un laquais
qui la précédait , une torche de résine à la main , — des hommes masqués se précipitèrent tout à coup sur le valet , qu'ils tuèrent ; sur la gouvernante , qui s'évanouit ; sur Béatrix , qu'ils bâillonnèrent avec xm mouchoir pour étouffer ses cris. Ds la jetèrent dans une chaise à porteurs qui attendait à quelques pas de là, et ils s'éloignèrent avec cette chaise.
Une demi-heure après Béatrix était couchée sur la terre visqueuse d'un caveau dont les murs suintaient l'humidité. Elle était sans connaissance , — froide et pâle comme une trépassée dans son suaire. Devant elle se tenait , une joie sauvage sur le front et un aflBreux sourire sur les lèvres , une femme qui la regardait.
Cette femme sortit bientôt.
— Faites ! dit-elle , en passant entre eux , à deux hommes qui , debout près de la porte, s'y tenaient silencieux comme deux spectres.
Deux heures plus tard la porte du caveau était murée.
Le lendemain ces deux hommes étaient sur la route de Marseille * ils allaient s'embarquer, et de là regagner Gênes, leur patrie.
Autour de leurs reins était bouclée , sous leur pourpoint , une large ceinture pleine de pistoles et de ducats : c'était le prix de leur crime.
Le lendemain , dona Laetitia , les mains jointe;^, les yeux baissés, la figure recueillie et calme , s'approcha de la sainte table.
Le lendemain aussi, Béatrix, qui avait repris un moment ses sens, s'était endormie pour ne plus se réveiller.
Pendant toute une semaine il fut question à Béziers de la disparition de la pauvre jeune fille. Le Parlement de Toulouse informa ; puis vint l'oubli. On n'avait rien découvert.
Dona Laetitia était heureuse.
Son amour était devenu du délire.
Mais il est là-haut un juge à l'œil duquel rien n'échappe , et dont les arrêts sont sans appel.
Inconsolable de la perte de Béatrix , Philippe se lassa bientôt
d'aimer et d'être aimé. Un matin il partit : il allait chercher fortune à Paris.
Mais ce ne fut point la fortune qui le prit sur son aile, ce fut la mort qui le reçut sous la sienne.
Il fut tué , — comme l'avait été son père , — d'une arquebusade . à l'attaque de La Rochelle , peu de temps après la grande tuerie catholique du 24 août 1572.
Dona Laetitia Tavait précédé de quelques jours dans la tombe.
Elle était morte subitement.
Le bruit courut qu'elle's'élait empoisonnée.
Cette corruption , dont la plupart des maisons religieuses de l'époque portaient au front les déshonorants stigmates, appelait une prompte réforme : Dieu suscita aux Carmes un réformateur.
Ce réformateur fut une femme.
Par un riant après-midi d'automne de l'année 1527, deux enfants, — une fille et un garçon , — après avoir marché pendant environ une heure , s'arrêtèrent à trois quarts de lieue de la ville d' Avila , dans la Vieille -Castille , et allèrent s'asseoir au bord de la route , sous un arbre , pour se reposer un moment. La jeune fille, qui pouvait avoir douze ans , tira , à peine assise , de la poche de son casaquin de fine laine orange , un petit livre à chemise de velours cramoisi et à fermoir de vermeil , l'ouvrit en se signant à l'endroit indiqué par le sinet , et en lut tout haut quelques pages à l'enfant couché à ses pieds , qui avait dix ans , et qu'elle appelait du doux nom de frère.
— Oh ! oui, s'écria-t-elle avec un religieux enthousiasme en refermant sa Vie des Sain/s sur le martyre de nous ne savons jilus quel bienheureux, ils ont, tous les élus de Dieu, gagné le paradis à bien bon marché !
Et son frère de lui faire écho , les traits rayonnants aussi d'une sainte exaltation .
Ils se levèrent, et ils se disposèrent à poursuivre leur route.
Où allaient-ils ?
Le galop d'un cheval se fit tout à coup entendre , et , au tournant du chemin, un cavalier bientôt parut. A la vue des deux enfants, il poussa un cri d'étonnement. Un cri d'étonnement échappa aussi aux deux fugitifs, qui rougirent et se troublèrent comme s'ils venaient de commettre une mauvaise action. Le cavalier leur adressa quelques questions dont les réponses le firent plus d'une fois sourire. Puis il sauta lestement à terre , prit dans ses bras la jeune fille . hissa son frère sur la croupe de sa monture , se remit en selle, piqua des deux avec les deux enfants vers la ville , où ils retrouvèrent un père qui les gronda bien fort , une mère qui les embrassa bien tendrement.
Ces deux enfants , au moment où ils avaient été rencontrés par ce cavalier, qui était leur oncle, allaient.... Nous vous le donnons en mille ! ... Ils allaient cueillir chez les Maures la palme du martyre !
A une année de là cette même jeune fille, — vous saurez son nom tout à l'heure . — était assise sui: un pliant dans la chambre de sa mère , qui , à demi couchée dans un grand fauteuil à bras , tenait à la main un livre dont la lecture paraissait singulièrement l'intéresser, car elle en tournait les feuillets avec une précipitation fiévreuse , et pleurait, souriait, soupirait en les parcourant.
La jeune fille lisait aussi ; mais son livre , qui paraissait également l'absorber tout entière , ne produisait plus sur son imagination , à ce qu'il semblait , une impression de même nature; car elle ne souriait ni ne soupirait ; mais ses yeux se levaient à chaque instant vers le ciel , pleins d'une ferveur d'apôtre ou mouillés de larmes.
Ce livre était encore la Vie des Saints.
Tout à coup on heurta légèrement à la porte , qui s'ouvrit presque aussitôt, et un homme, grand, sec, jaune, au costume sévère, à la démarche grave , à la figure ascétique , entra.
En entendant frapper à la porte , la mère de la jeune fille avait vivement jeté sous son fauteuil le livre qui l'occupait si fort , et
porté ses mains à ses yeux , comme une femme qui achève de se réveiller.
Ce mouvement n'avait point échappé à la jeune fille , et sur son ardente physionomie s'était peint un vif sentiment de surprise.
L'homme jaune et sec cependant s*était avancé lentement vers sa femme , l'avait saluée avec une courtoisie sérieuse , lui avait dit quelques mots , et celle-ci s'était levée de dessus son siège , et tous deux étaient sortis.
Courir vers la porte pour écouter s'ils s'éloignaient , puis s'élancer vers le fauteuil de sa mère , fut pour la jeune fille , possédée par le démon de la curiosité, l'aflFaire d'un moment.
Le livre mystérieux était dans ses mains.
C'était un roman de chevalerie.
Elle en dévora à la hâte quelques pages, et , tremblant d'être surprise , elle s'empressa, au premier bruit qui frappa son oreille , de le replacer à l'endroit où elle l'avait ramassé , et vint , tout émue , se rasseoir à sa place.
Bien lui en prit; sa mère rentrait.
— Mon enfant, lui dit-elle, va rejoindre au jardin ton frère, qui t'attend.
La jeune fille ne se le fit pas dire deux fois.
Toute la nuit elle rêva des belles choses qu'elle avait lues.
La Vj'e des Saints fut oubliée.
Elle savait maintenant ce que c'était que Tamour. • Cette jeune fille, — il est temps de l'apprendre à nos lecteurs, — s'appelait Thérèse. Elle était née à Avila le 28 mars 1516, et devait le jour à noble homme Alphonse Sanchez de Cépède et à noble dame Béatrix d'Haumade.
Son père était un homme bon et généreux, d'une extrême sévérité de mœurs : c'était moins im chevalier qu'un moine.
Femme passionnée et tendre , la mère de Thérèse subissait avec une résignation angélique , sans se plaindre tout haut , mais non
sans pleurer tout bas, souvent , quand elle était seule , le joug de fer de cet homme qui , au lieu d une parole affectueuse , lui eût dit volontiers à chaque heure de la journée, comme les Trappistes entre eux : — Ma sœur, il faut mourir.
Aussi , pour échapper aux rudes étreintes de cette réalité glaçante , s'était-elle sauvée , comme dans sa patrie véritable , dans le monde enchanté de ses rêves.
Elle lisait sans cesse des romans; — mais comme elle se cachait pour les lire !
Thérèse était bien , moralement parlant , le produit de la double aspiration de ces deux natures. Chez elle la foi était ardente jusqu'à l'abnégation la plus absolue , jusqu'au plus entier sacrifice , jusqu'au martyre ; mais sa foi , pour elle , — c'était encore l'amour.
Le seigneur Alphonse de Cépède menait , pour ainsi dire , une vie claustrale , et voulait , par préoccupation de leur salut , que sa femme et ses enfants se soumissent à cette sorte d'incarcération au milieu du monde brillant qui s'agitait autour d'eux , et où leur naissance et leur fortune les appelaient à jouer un rôle.
Les deux fils de son frère , qui était mort , — deux orphelins, — la cousine de sa femme et une amie intime de cette cousine étaient les seules personnes qui eussent accès dans sa maison.
Ses deux neveux avaient, l'un dix-sept ans, l'autre dix-neuf. Ils étaient de bonne mine et d'humeur fort galante. Quant à sa parente et à son amie , elles étaient loin d'être avancées dans la voie de perfection chrétienne. Elles tenaient très-fort au monde par la légèreté de leur caractère et les mille caprices de leur imagination ; et le monde ne tenait pas moins fort à elles , car, très-jolies, elles ne passaient point pour être très-sévères.
Le seigneur Alphonse eût bien voulu que leurs visites dans sa maison fussent moins firéquentes, et cessassent même tout à fait; mais à quel moyen recourir pour les en écarterî Comme tout Espagnol de haut lieu, il était esclave des convenances; et d'ailleurs tous
quatre composaient si bien devant lui leur visage , leur maintien , leurs discours , que son rigorisme n'avait aucun prétexte d'éclater. Leurs entretiens secrets exercèrent sur l'active et brûlante imagination de Thérèse la plus dangereuse influence. Ils éveillèrent dans son esprit la vanité et le désir de plaire. Le plus jeune de ses cousins la regardait quelquefois d'un air si tendre ! Leurs mains se cherchaient si souvent , et , quand elles s'étaient rencontrées , elles demeuraient si long-temps enlacées l'une dans l'autre , sans qu'il leur vînt une seule parole sur les lèvres pour se dire toutes les nouvelles et ravissantes choses que leur racontait leur cœur au milieu de ces moments de voluptueux silence ! Mourut la mère de Thérèse sur ces entrefaites , — pauvre femme dont la vie avait été une longue contrainte , presque un martyre. Les alarmes de son père devinrent plus vives , plus pressantes. Il l'engagea à se retirer au couvent des Dames Augustines à Avila. Après quelques hésitations , Thérèse céda à ses prières. Les pieux exemples qu'elle eut sous les yeux dans cette sainte maison la ramenèrent à Dieu. Il s'opéra dans ses idées im si grand changement , qu'elle résolut bientôt d'embrasser la vie religieuse. Son père s'opposa à son projet. Elle ne tint aucun compte de la résistance de son père. Une nuit elle s'évada de sa cellule, et se rendit au couvent des Carmélites de l'Incarnation d'Avila, où le lendemain elle fut reçue novice. Au mois de septembre de l'année 1534 elle y prononça ses vœux. Elle était âgée de dix-neuf ans.
Les rigueurs du cloître la fatiguèrent. Sa santé ne tarda pas à éprouver un profond ébranlement. Son père demanda avec instance qu'elle fut ramenée chez lui , pour recevoir sous ses yeux les soins que commandait son état. La supérieure la lui rendit; mais, quatre mois s'étaient à peine écoulés , que Thérèse exigea qu'on la reconduisît dans son couvent. Elle était cependant bien souffrante encore. Pendant trois années , elle ne put faire aucun usage de ses membres immobilisés par la paralysie. Condamnée à ne plus quitter son lit
que pour le fauteuil, dans lequel on l'asseyait chaque jour pendant quelques heures , elle se replia sur elle-même , sonda et resonda jusqu'en leurs profondeurs les plus cachées les plis et les replis de son cœur, et s'énamoura de la solitude. Son âme edmante, enthousiaste , s'exalta dans la contemplation de son divin époux jusqu'au plus enivrant délice. L'usage fréquer.t des sacrements lui donna des transports dont aucune plume humaine ne saurait rendre l'extatique et souveraine douceur. Enfin , sa santé se rétablit; elle put marcher, elle put agir.
La maison des Carmélites de l'Incarnation n'était point tenue à la clôture. Le parloir de cette maison était comme une sorte de pays neutre , où , à cert€Ûnes heures de la journée , se rencontraient en toute liberté, l'esprit du. cloître et l'esprit du monde. Thérèse y parut. Elle en devint la reine. Les agréments de son visage, si passionné sous sa pâleur, et les charmes de sa conversation, lui y formèrent une cour. Quelques paroles , qui ne venaient point du ciel, furent prononcées tout bas à son oreille. La vanité et la coquetterie se glissèrent de nouveau dans son cœur.
Dieu l'abandonna.
La mort de son père , qu'elle pleura amèrement , fut pour elle comme un solennel avertissement de changer de vie. Elle essaya, mais tous ses efforts n'aboutirent qu'à des demi-victoires, suivies d'entières défaites. Le voile s'épaississait de plus en plus sur ses yeux, qui lui dérobait la lumière céleste. Saint Augustin fut son sauveiur, ses Confessions furent l'instrument de son salut. A partir de cette nouvelle renonciation au monde , son existence , pour nous servir de l'expression d'un de ses biographes , ne nous apparaît plus que comme vrœ chaîne solide de vertus et de sacrifices.
En 1562 , Thérèse entreprit la réforme de son Ordre , pour se prémunir contre les séductions du Luthéranisme. Ce fut à Avila même qu'elle fonda son premier monastère. Quatre sœurs du couvent qu'elle quittait en prirent possession avec elle. Commandement leur fut
signifié par leur ancienne supérieure de rentrer au couvent des Carmélites de rincamation.
Elles refusèrent.
Après deux années de négociations, la réformatrice triompha. Simple religieuse d'abord , elle dut prendre alors , sur l'injonction expresse de son évêque , le titre do supérieure de la maison qu'elle avait créée. L'esprit s'épouvante en songeant aux rigueurs de la règle qu'elle y établit. Des feuilles de vigne, des glands et quelquefois un œuf, composaient toute sa nourriture et celle de ses religieuses. Parfois aussi , — on le raconte , — on les voyait paître avec le mulet du couvent , ayant comme lui autour de leur cou délicat. . . un licou. Leurs pieds étaient nus dans une sandale de bois. Elles avaient pour lit une botte de paille , — sans couverture , même par les froids les plus rigoureux.
En 1566, le supérieur-général des Carmes rendit visite à Thérèse dans son couvent d'Avila , et l'autorisa à instituer d'autres maisons sur le même plan. Deux nouvelles maisons réformées s'élevèrent bientôt par ses soins à Médina-del-Campo et à Tolède. Infatigable dans son zèle , elle conçut l'idée d'étendre sa réforme aux Carmes eux-mêmes , et devint la conductrice de cette difficile entreprise dans laquelle l'assista le Père Jean de la Croix. Les villes de Durville et de Pastrane possédèrent les premiers couvents de Carmes Réformés, qui furent appelés deschaux ou déchaussés.
La réforme introduite par Thérèse avait jeté un grand éclat en Europe , et suscité , contre elle et ceux qui l'avedent secondée, beaucoup de jalousies et de haines. Les Carmes mitigés ^ c'est-à-dire de l'ancienne observance dont ils avaient laissé tomber en désuétude les principales prescriptions , poussèrent les hauts cris et se liguèrent contre les réformateurs assez osés pour venir les troubler dans leur douce quiétude. Us étaient puissants. Arrêté par eux , le Père Jean de la Croix fut enfermé dans un sombre cachot de leur couvent de Burgos. De là, après l'avoir abreuvé d'outrages et accablé de mau-
vais traitements , ils renvoyèrent mourir dans un cachot plus sombre encore d'un de leurs monastères d'Andalousie , — mourir de cette mort lente et terrible qu'il avait lui-même , quelques années auparavant , infligée, dans Tardeur de son fanatisme , à Tamant de Sarah la juive , le frère quêteur de Valladolid. De ce martyr, l'Église fit dans la suite un saint.
Thérèse n'échappa pas elle-même à la persécution. Elle fut, par ordre de ses supérieurs , étroitement retenue pendant plusieurs mois dans un monastère. Mais cet orage, la grande autorité que lui donnaient ses vertus et son génie suffit pour le calmer. I^ supérieurgénéral des Carmes plaça sous le gouvernement d'un Provincial de son Ordre les trente maisons qui avaient reçu la réforme de Thérèse.
Tapt de travaux et de privations avaient détruit sa santé. Elle fut prise d'un flux de sang à son ptissage à Médina, et rendit son âme à Dieu le 30 septembre 1582 , entre les bras de la duchesse d'Albe. La nuit de sa mort est remarquable par l'introduction du calendrier grégorien.
On l'enterra dans l'église des Carmélites d'Albe, où elle resta jusqu'en 1585. En cette année, sur la réclamation des religieuses d'Avila, elle fut transportée dans leur couvent. Mais le duc d'Albe protesta, et la cour de Rome ordoima que le corps de la mère Thérèse serait retourné à Albe, où on lui éleva un riche mausolée.
Thérèse fut canonisée en 1620 , sous le pontificat de Grégoire XV. C'était justice.
Le même pape et Urbain XIII l'ont honorée du titre de docteur de V Église. C'était justice encore. Ce titre, elle l'avait glorieusement conquis par les nombreux écrits sortis de son cœur, — tombés de sa plume.
Bossuet, le grand Bossuet, qui professait une vive admiration pour quelques-uns de ces ouvrages : le Chemin de la Perfection ;
iOG LES COUVENTS.
ses Pensées sur l'Amour de Dieu ; l Histoire de sa Vie écrite par elle-même, appelle sa doctrine une doctrine céleste.
Voyez ce tendre cœur qui , prêt à s'enflammer. Voit Tcnrer dans une âme incapable d'aimer.
S'est écrié , dans son poème de l' Imagination , l'abbé Delille. A ce concetti , joli petit fruit coquet et musqué , qui sent si bien le terroir où il est éclos , combien nous préférons cette expression si simple et si vraie de Diderot : " La vie de sainte Thérèse se trouve résumée tout entière dans ce mot : amour ! »•
Mais, quittons l'Espagne. Nous voici à Paris. Quel tumulte dans les rues ! quel bruit d'armes sur le pavé ! quel feu nourri dans Tair d'imprécations, de menaces et d'anathèmes! Ici, un groupe au milieu duquel pérore , en brandissant son épée rouge encore du sang des Calvinistes, quelque ligueur à toque empanachée, à corselet d'acier; là, un autre rassemblement qui catéchise, l'image du Christ d'une main , dans lautre un poignard ; quelque moine barbu , grossier et pâle, tout bardé de textes empruntés aux Ecritures, tout hérissé de jurons ramassés dans les ruisseaux. Plus loin , des hommes qui courent, la surprise et la joie peintes sur le visage, et qui échangent rapidement , quand ils se croisent , ces paroles :
— Vous savez la nouvelle \
— Oui, il est mort.
- A Satan , ton âme.
— Et son âme ?
— Nous verrons ! . . .
Mais un homme vient de s'engager dans les rues tortueuses et boueuses de la Cité. Cet honmie , tout Paris le connaît. Pour quelques-uns c*est un diable, c'est un saint pour tous les autres. La foule se précipite sur ses pas , et lui fait cortège. W traverse le parvis de Notre-Dame , et vient se planter fièrement sur le dernier degré de l'antique cathédrale. Il est de haute taille et n'est plus jeune. Ses
yeux sont plombés et caves, ses joues décharnées. Plissé et jaune , son front ressemble à un lambeau de vieux parchemin. Il est enveloppé d'une grande robe noire à capuce, recouverte d'une ample chape et d'un camail de couleur blanche. Un scapulaire noir pend sur sa poitrine. La cordelière de laine , qui lui ceint les reins , retient près d'un chapelet un long poignard sans fourreau. Il lève son poignard , l'agite au-dessus de sa tête , et d'une voix d'inspiré :
— Mes frères ! s'écria-t-il. . .
A ce geste , à cet accent , à cet appel , la foule se serre autour de lui , puis fait silence.
— Mes frères , reprend-il , rendez tous grâces avec moi au Dieu jaloux et fort , au Dieu de vos pères , qui vient de frapper au milieu de son armée , comme un autre Holopheme , le plus redoutable ennemi qu'eût votre cause , qui est celle de l'Église.
Et alors il leur raconte, en commentant chaque détail, l'assassinat d'Henri III à Saint-Cloud, par Jacques Clément, - — un saint martjrr, dit-il, à qui sont dues toutes les bénédictions de la terre, toutes les joies du ciel ; » puis , il les excite à mourir tous plutôt que de pactiser jamais avec l'hérésie , représentée par lui sous les traits d'Henri de Béam, qui vient leur disputer, par les armes , un trône sur lequel Dieu ne veut pas qu'il s'asseye.
Et la foule d'applaudir, comme elle sait applaudir. . .
Ses rugissements n'empêchèrent pas le Béarnais de monter sur le trône , et de devenir im des plus grands rois de notre histoire.
L'homme au crucifix et au poignard n'était rien moins que le prieur des Carmes de Paris , qui fut , comme l'on sait , le principal agent des Seize pendant les troubles de la Ligue. Son nom est venu jusqu'à nous 11 s'appelait le révérend Père Le Huel.
Henri IV l'exila; puis, au bout de quatre mois, il l'autorisa à rentrer dans son couvent.
Ce prince sut toujours mieux pardonner que récompenser. Ingrat, il fut clément. Moins prodigue d'avances et de caresses à ceux qui
avaient été ses ennemis , peut-être ne fût-il pas tombé sous le couteau de Ravaillac.
En 1604 , il avait sollicité et obtenu , de la mère Thérèse d'Avila, l'envoi à Paris de ses Carmélites réformées. Ces six Carmélites fondèrent la maison , depuis si célèbre , de la rue Saint-Jacques.
Un soir de l'année 1674, dans une cellule de cette maison, une femme, agenouillée devant une image de la Vierge, priait et pleurait.
Ce soir-là , il y avait fête à Versailles , et madame de Montespan était l'héroïne de cette fête.
Elle avait été , elle aussi , la reine de bien des fêtes , cette femme qui paraissait avoir maintenant au cœur une si profonde blessure.
Mais l'amour du roi s'était retiré d'elle , et elle ne voulait pas être consolée. Noluit coTisolari.
Combien elle était gracieuse encore malgré la pâleur qui couvrait son visage , dont les roses s'étaient fanées sous ses larmes ! Combien ravissante dans sa mélancolie! C'était la divine expression de ses traits , le charme angélique répandu sur toute sa personne , qui avait inspiré à La Fontaine ce vers si connu :
Et la gr&ce plus belle encor que la beauté.
Le 30 juin de l'année suivante, il y avait grande solennité dans la chapelle du couvent. L'élite de la cour y était réunie. Louise- Françoise de La Baume-le-Blanc , duchesse de La Vallière, allait prononcer ses vœux. Elle reçut le voile des mains de la reine. Bossuet fit le sermon.
" Elle fit cette action (sa profession), cette belle et courageuse •' personne , écrivait le lendemain madame de Sévigné à sa fille , " comme toutes les autres de sa vie , d'une manière noble et char- » mante. Elle étedt d'une beauté qui surprit tout le monde. -
Entre la sœur Marie de la Miséricorde et le monde , il existait désormais une barrière infranchissable.
Quelques années plus tard , madame de Sévigné , qui était allée la voir en compagnie de la reine , à qui elle avait fait de si touchants adieux , écrivait encore à sa fille :
« Ce fut à mes'yeux tous les charmes que nous avons vus autre-
- fois. Je ne la trouvai ni bouflBe ni jaune. Elle est moins maigre et »• plus contente; elle a ses mêmes yeux et ses mêmes regards. L'aus- " térité , la mauvaise nourriture et le manque de sommeil ne les " ont ni creusés ni battus. Cet habit si étrange n'ôte rien à la bonne
- grâce ni au bon air. Pour sa modestie, elle n'est pas plus grande " que lorsqu'elle donnait au monde une princesse de Conti ; mais , " c'est assez pour une Carmélite. En vérité , cet habit et cette re- » traite sont une grande dignité pour elle. »»
Trente-six ans après son entrée aux Carmélites de la rue Saint- Jacques , la sœur Louise de la Miséricorde , en proie depuis longtemps à de cruelles souffrances , était étendue sur son lit , — mourante.
La porte de sa cellule s'ouvrit tout à coup, et, précédée d'une novice qui s'éloigna aussitôt, une dame entra. Elle était grande, et avait dû être remarquablement belle. Les années avaient passé sur sa tête, sans la faire fléchir. C'était la même démarche de reine qu'on lui avait connue aux jours de ses triomphes , le même œil noir , brûlant et fier, le même visage hautain et dédaigneux , avec un sombre vernis, sur tout cela, de femme jalouse, de haineuse tristesse, d'ambition trompée.
Elle s'avança doucement vers le lit de la malade.
Celle-ci, qui s'était assoupie, ne l'entendit point. Ses paupières demeurèrent fermées.
Elle contempla pendant plusieurs minutes , avec un sentiment de douloureuse pitié , ce front décoloré et terni comme s'il eût déjà été voilé des ombres du trépas ; ces yeux qui , après avoir lancé tant de doux éclairs , avaient répandu tant de larmes de sang ; ces joues maintenant si jaunes et si creuses , et qui avaient été autrefois si
pleines et si roses ; cette bouche dont les sourires l'avaient tant de fois inquiétée sur la durée de son règne , car ils avaient un charme magique , une irrésistible puissance ; cette bouche dont le fastueux Fouquet eût payé les baisers de tous ses millions.
La malade n'avait point bougé.
Une de ses mains pendait hors de son lit.
Elle se laissa tomber à genoux devant cette main, la prit dans les siennes , l'approcha de sa bouche et y colla ses lèvres.
La malade se réveilla.
— Ah ! fit-elle, comme eflfirayée.
— Ah! fit de son côté la visiteuse. Et elle fondit en larmes.
— Vous ici, madame! murmura bientôt la malade en attachant, sur l'inconnue qui pleurait toujours , deux yeux agrandis par la surprise et par la maigreur de ses joues.
— Oui , moi , Louise , moi , ma sœur , qui viens vous demander pardon , à genoux , de tout le mal que je vous ai fait ; moi, qui ai souffert comme vous , plus que vous peut-être; moi qu'il a repoussée, humiliée, chassée, abreuvée de toutes les amertumes !
— Oh ! oui , je vous pardonne , madame , car je ne me souviens plus de tous les chagrins qu'il m'a causés ; je ne me souviens que de son amour. Dix ans de bonheur! dix ans pendant lesquels il ne m'a laissé former aucun désir! pendant lesquels j'ai été la souveraine adorée de son cœur. Oh ! oui , je vous pardonne , madame !
— Oh ! oui , vous pouvez pardonner , vous , ma sœur , car vous aviez , pour vous consoler de son abandon , les deux beaux enfants qu'il vous avait donnés et qu'il avait publiquement reconnus pour siens ; mais, moi, la mort m'a pris mes enfants, ou ils sont sans nom sur la terre. . . des bâtards !
Elle cacha son visage dans ses mains.
— Mes enfants? reprit la malade ; avez-vous oublié que l'un d'eux, mon fils, m'a été enlevé devant Courtenay, à sa première campagne, quand il avait seize ans à peine?
Et une larme coula le long de sa joue.
— Mais non, reprit-elle en Tessuyant, plus de larmes, ô mon Dieu ! Je n'ai que trop pleuré la mort d'un fils dont je n avais pas assez pleuré la naissance.
— Mais la religion, qui vous a détachée de toutes les choses de ce monde, vous a sans doute détachée aussi du souvenir de cet homme que j'aime toujours , moi ! Vous ne l'aimez plus?
— Je ne l'aime plus? s'écria la malade en se dressant sur son séant ; je ne l'aime phisî Mais attendez donc, madame, que je sois morte . .
Elle retomba sur son lit, épuisée.
Madame de Montespan, après Tavoir remise aux mains d'une sœur , déposa un baiser sur son front , et sortit.
Le lendemain, la sœur Louise de la Miséricorde était morte.
Tout le monde la pleura , madame de Montespan et madame de Maintenon elles-mên)€s.
Le roi seul ne la pleura point.
Les établissements des Carmes et des Carmélites s'étaient cependant considérablement multipliés à Paris et en France. U existait à Paris trois espèces de religieux de cet ordre : les Carmes proprement dits , qui avaient leur maison place Maubert ; on en a fait , pendant la Révolution , un marché et une caserne. Les Carmes Billettes, dont le couvent était situé rue des Billettes. 11 avait été bâti sur l'emplacement de la maison du juif Jonathas, brûlé vif sous le règne de Philippe- Auguste , sur l'accusation portée contre lui d'avoir profané une hostie consacrée. Les Carmes déchaussés ou déchaxix , qui avaient leur couvent rue de Vaugirard. Ces derniers , qui ne dataient en France que de l'année 1605, comptaient alors dans le royaume quarante-cinq établissements placés sous le gouvernement du général de la congrégation dite d'Italie. Ce général avait la haute main sur toutes les maisons de son ordre qui ne relevaient pas , en Europe , du général de la congrégation d'Espagne , lequel commandait à six provinces.
Les Carmes ne restèrent point étrangers au violent mouvement qui s*opéra dans les mœurs après la mort de Louis XIV. Us échappèrent de nouveau par tous les bouts au frein salutaire de la règle , pour se précipiter dans tous les excès. L'élégante corruption de la cour du Régent et de Louis XV déteignit sur eux. Sous le bélier de l'Encyclopédie, toutes les saintes croyances du passé, muraille déjà battue en brèche par Luther, s'écroulèrent. La Foi devint un ridicule. Il fut de bon ton de se proclamer déiste ou athée. Et chacun , pour s'enhardir dans la voie où il marchait les yeux fermés , de se dire, comme le roi du Parc aux-Cerfs : •* Tout cela durera bien autant que moi ! «
Une nuit de carême de l'année 1758, deux hommes se rencontrèrent dans un des corridors du For-l'Évêque, — alors prison ordinaire du clergé et des comédiens.
— Tiens! s'écria l'un.
— Tiens, c'est toi! repartit l'autre.
Et ils s'embrassèrent.
— Oh ! que je suis heureux de te revoir ! reprit le premier qui avait parlé.
— Heureux ! moi aussi, mais plus encore étonné.
— De quoi, de notre rencontre?
— Eh ! non , de ton costume.
— Et que dirai-je donc du tien ?
— Voilà dix ans , tu n'avais qu'un désir : monter sur les planches sous la livrée de Frontin.
— Voilà dix ans , tu n'avais qu'une ambition : chanter matines sous une robe de moine.
— Oh ! cela est vrai ; mais, que veux-tu ! la destinée nous mène.
— Laissons-nous mener. Mais , quel crime t'a donc conduit ici î conte-moi ça.
— On prétend que j'ai manqué de respect à ces messieurs du parterre, qui m'ont témoigné, hier au soir, leur estime en me sifflant.
Oh ! quels sifSets ! les trompettes qui firent crouler Jéricho n'étaient pas plus perçantes. Et toi!
— Moi , j'ai voulu festoyer cette nuit.
— Une nuit de carême !
— Où serait le mérite , si ce n'était pas une nuit de carême ?
— Seul?
— Eh! non, sacreb... Nous étions douze, — tous coffrés, à l'heure qu'il est , par l'ordre du roi.
— C'était donc une partie en règle, une orgie dans le grand style?
— Oh ! les maudits archers, qui nous ont arrêtés ! Quand j'y songe, je les donne à tous les diables. Figure-toi, mon cher, qu'on a saisi , dans nos cellules, vingt-deux perdreaux, douze bécassines, des jambons, des pâtés et quarante bouteilles de vins des meilleurs crus, sans compter les liqueurs.
— Oh ! tais-toi ! tais-toi I Le fumet de tous ces mets et de tous ces vins me monte au nez, rien qu'à t'entendre. Mais, bonsoir. Je joue demain dans une nouvelle pièce , et , jusqu'à présent , il n'y a que le souffleur qui sache mon rôle. Gare les sifflets!
— Bonne nuit! Fais de jolis rêves.
— Merci. Je vais rêver de Marton.
Tous deux se séparèrent.
Mais sur les murs de la salle de cette grande orgie du dix-huitième siècle , apparaissent tout à coup , avec le doigt de Dieu , les terribles caractères qui annoncent que l'heure est arrivée de l'expiation. N'importe! les coupes sont pleines, il faut les vider, puis les remplir encore. Le volcan déjà fume; on sent sourdement travailler sous ses pieds le sol où l'on marche , mais quelle issue pour reculer ou pour fuir?
89 se lève sur la France , — radieuse aurore que doit suivre un jour si sombre. La Constituante abolit les vœux, supprime toutes les corporations religieuses. C'est à peine si quelques moines , blanchis sous le froc, obtiennent d'achever de mourir loin d'un monde au-
quel nul lien ne les attache. Sonne 92 à Thorloge de la Révolution. On démuselé le peuple, et on le lâche, — comme un lion dans le cirque, — sur tout ce qu'il avait été dressé à craindre et à respecter : le clergé, la noblesse, la royauté! Le trône s*abîme dans le sang du 10 août. Sur la place Louis XV, quelque chose de rouge apparaît en face de quelque autre chose de rouge aussi. Ce sont la guillotine et la statue de la Liberté qui se regardent. Sur cette guillotine, Louis XVI laissera sa tête. Mais la coalition a couru aux armes. Nos frontières sont envahies ; Longwy capitule; les Prussiens sont à Verdun. Paris s'émeut, Paris tremble. L'assemblée parle de mettre entre les baïonnettes ennemies et ses délibérations - — la Loire. Une idée formidable entra alors dans la tête formidable d'un homme qui fut l'inspirateur de toutes les grandes mesures révolutionnaires. La conviction vient à Danton que la patrie ne peut être sauvée qu'au moyen d'une crise provoquée par une terreur salutaire , et il décide les massacres de septembre.
Le 2 septembre , entre trois et quatre heures de l'après-midi , les massacres commencent à l'entrée de la rue de Bussy. Dix prêtres sont égorgés , chemin faisant , dans les voitures qui les menaient à l'Abbaye.
A six heures , tout était calme encore dans la rue de Vaugirard , aux abords de la maison des Carmes , convertie depuis peu en prison, et gorgée alors de tous les religieux de cet ordre qui n'avaient point voulu rompre leurs vœux et d'ecclésiastiques de tout rang. Mais un coup de fusil retentit bientôt dans l'intérieur du couvent, puis un second, puis un troisième , suivis de cris de douleur, de gémissements, de plaintes étouffées. Le sang coule; mais le jour baisse. Il faut se hâter. Tous les survivants sont poussés à coups de plat de sabre dans l'église , et on les fait descendre ensuite dans le jardin , l'un après l'autre , par un escalier dérobé , au bas duquel on les égorge à mesure qu'ils se présentent.
A huit heures , tout était consommé.
Un nommé Cérat avait dirigé le massacre des Carmes, opéré à huis-clos.
Il avait sous ses ordres une centaine de jeunes gens à peine échappés des bancs du collège, et tous uniformément vêtus du bonnet rouge, d'une cravate, d'une ceinture et dun gilet de cette couleur.
C'étaient des hommes d'élite : les Frères rouges de Danton.
C'est au désert que prend naissance et grandit l'ordre des Carmes ; les premiers jours de sa vie sont consacrés aux jeûnes, aux veilles, à la retraite , à la prière. Il ne connaît rien de cç monde , le bruit des cités vient mourir au pied de la montagne où il a bâti ses austères cellules. Les premiers Carmes sont humbles, pieux et saints, comme les anciens solitaires de la Thébaïde. Us étanchent leur soif à l'eau des sources; des herbes et des racines , voilà leur repas; — leur vie est une incessante aspiration vers le ciel.
Peu à peu cependant ils se relâchent de leur règle ; cette existence rigide et cachée leur pèse ; la corruption et la cupidité pénètrent dans le monastère.
L'ange protecteur du mont Carmel détourne la tête, verse des larmes, déploie ses ailes et remonte vers Dieu.
Le premier pas fait , les Carmes marchent vite dans le chemin de perdition qui s'ouvre devant eux. Bientôt ils demandent et obtiennent des adoucissements à leur règle et des dispenses. Le schisme qui divisa si long-temps l'Église d'Occident éclate ; tout prend parti dans cette lutte spirituelle; les Carmélites s'y jettent tête baissée. Les discordes civiles succèdent au schisme , et l'hérésie remplace la guerre.
Le travail et la pauvreté sont méconnus dans les couvents ; l'oisiveté et les richesses y font irruption ; une curiosité profane détrône l'ancienne simplicité monastique ; la dissolution et l'impiété trouvent des asiles et des protecteurs. Renfermé dans l'enceinte des monastères d'abord , peu à peu le désordre s'épand au dehors , et bientôt la
voix publique , dans son indignation , demande la suppression des monastères.
Les Carmes ne voulurent point demeurer en arrière des autres ordres religieux ; — par la porte où ils chassèrent le recueillement et la prière , ils firent entrer l'orgie et Timpudicité. Leurs cellules, autrefois le séjour de l'extase et de la pénitence, se changèrent en lupanar, et à leur nom s'attacha , châtiment éternel , l'illustration de la honte.
Celui qui frappe de l'épée mourra par l'épée, a dit l'Évangile. Cette prophétie s'est réalisée pour Tordre du mont Carmel. Le coup d'épée d'un gentilhomme — donna naissance aux Carmes; — ils moururent du grand coup d'épée que leur donna, en 1792, la Révolution française.
E monastère de Saint -Just, situé dans un petit vallon de l'Estramadure, sur les limites qui séparent la Castille du Portugal , appartient à l'ordre de Saint-François : il ne brille ni dans le présent ni dans le passé; il n'est célèbre ni dans l'Eglise de l'Espagne révolutionnaire , ni dans l'Église de TEIspagne monarchique : le couvent de Saint-Just par^t avoir réalisé , dans tous les temps, le doux mystère du bonheur ignoré, et l'on a dit avec raison que le bonheur n'a point d'histoire.
Il y a pourtant , dans ce pauvre , modeste et bienheureux monastère , des souvenirs qui ne manquent pas de grandeur , d'intérêt et de poésie ; nous avons trouvé , dans la vie secrète et publique du couvent de Saint-Just , des hommes et des choses qui se recommandent à la curiosité et à l'attention de tout le monde : un empereur, une statue , un soldat , une femme , un amant d'une reine , et un archevêque. L empereur, c'est Charles-Quint; la statue, c'est une Vierge à la cruche ; le soldat , c'est un héroïque brigand * de la guerre de l'indépendance ; la femme , c'est une danseuse du nom de Mata- Florida; l'amant d'une reine, c'est Joseph de Mallo; l'archevêque, c'est le Père Cyrille de Alamèda.
A tout seigneur, tout honneur : voici d'abord l'empereur Charles- Quint!
Après avoir guerroyé ou intrigué pendant quarante ans; après avoir été brave sur les champs de bataille, habile et trop délié peutêtre dans sa politique , simple et familier dans sa vie privée, sérieux et digne sur le trône d'Espagne , superbe et arrogant avec l'empire , bon avec le peuple , excellent avec les soldats , froid et poli avec la noblesse , aimable et généreux avec les hommes d'esprit , galant et empressé avec les femmes, charitable avec les pauvres; après avoir eu l'honneur de vaincre François I*' à Pavie, et la douleur d'être vaincu par la France au siège de Metz ; après avoir supporté glorieusement le poids de ses succès et de ses défaites ; après avoir essayé de tous les masques, pour mieux tromper ou séduire le monde, Charles-Quint déposa sa double couronne en s'écriant : La fortune est une femme qui pré/ère les jeunes gens aux vieillards ! 11 donna l'empire à Ferdinand , son frère , et TEspagne à Philippe , son fils. 11 disait, en couronnant Philippe II : « Je fais une chose dont « l'antiquité fournit peu d'exemples , et qui n'aura pas beaucoup - d'imitateurs dans la postérité. . . Mon fils , si vous fussiez entré par
' Les Afrancaadoi appelaient ainsi tous les Espagnols qui se battaient en partisans contre l'armée française.
t ma mort en possession de tant de provinces , j'aurais eu sans doute »• quelque mérite à vous laisser un si vaste héritage ; mais , puisque " je vous en fais jouir d'avance , je vous demande que vous donniez " au soin des affaires et à Tamour de vos peuples ce que vous devez »» à un père qui vous chérit. ••
Ce fut ainsi , par une espèce de voie d'hoirie souveraine , que Philippe 1[ p ce futur apôtœ urmé du entholinisnie , hci'ita de la plus vaste couronne de la chrétienté- Nous savons tous ce que devait être ce puissant héritifr de Charles-Quint : pendant on règne de quarante années, Philippe II poursuit, avec une obstination qui a pris les apparences de la grandeur chez quelques historiens, une conquête tout à fait impossible, la chimère d'une monarchie universelle, au profit du ciel et de T Espagne; il s'efforce d^imposer au monde, par la violence et par Tintrigue , par îa colère et par la rase , lunité de la foi religieuse et l'unité de la puissance espagnole, Philippe II ne réussit ni dans l'une ni dans l'autre de ces deux gigantesques entreprises : il ne triompha complètement ni de la conscience chez les hommes ni de la liberté chez les peuples ; il ne vint à bout, comme la dit M. Mignet^ qtie à^ètrehidre la royauté : il la senties h*a dans une soHhide abnif manie ; il la rendit imjnUssaitte , mmbrû, hébétée ; il ne lui fit connaiire les événements qi^ par des rapports, les pm*-sonnés que par des défiances.
Charles-Quint n avait pas seulement résolu de rencmcer à la politique , à la puissance ^ à la gloire : il s'était promis aussi de quitter le monde , et bientôt , en effet , peu de temps après sa double abdication , il se prépara hutnblement à mourir en chrétien dans la solitude d'un monastère . Le souverain ambitieux qui était hier encore un roi en Espagne et un empereur en Allemagne ; celui qui commandait à Napies, en Sicile, en Sardaigne, dans le Roussillon, dans la Franche-Comté , dans les Pays-Bas ; celui qui avait une flotte considérable, une année dévouée, des généraux triomphants, pour faire la guerre où bon lui semblait; celui qui avait les trésors de l'Afrique
et de TAmérique , pour acheter l'Europe lorsqu'il ne pourrait pas la vaincre; celui qui faisait dire aux peuples de son vaste empire :
Au moindre de ses mouvements , la terre tremble Charies-Quint
va s'ensevelir dans le monastère de Saint-Just !
L'empereur s'embarqua dans un port de la Zélande ; il fit voile vers l'Espagne, escorté par une flotte magnifique : il aborda Laredo en Biscaye, où l'attendait le grand connétable de la province, à la tête d'une députation qui représentait le roi d'Espagne. Charles- Quint s'agenouilla sur le rivage , à la grande surprise des seigneurs de la cour de Madrid ; il se prosterna la face contre terre en s'écriant : '« Je baise avec respect cette mère commune de tous les hommes ! « Il se releva pour prendre le chemin du monastère.
Comme il touchait déjà au seuil du couvent de Saint-Just , on lui annonça que sa flotte avait été dispersée par la tempête...
— Et le vaisseau impérial? demanda l'empereur.
On lui répondit que le vaisseau impérial venait de se briser et de disparaître dans l'abîme.
— Eh bien ! répliqua Charles-Quint , je vais faire comme lui.. . Et le moine-empereur se précipita dans le cloître.
L'année suivante, le cardinal de Granvelle disait à Philippe II : — Il y a aujourd'hui un an que votre auguste père s'est démis de tous ses États. — Le monarque répondit au cardinal : Il y a aujourd'hui aussi un an que mon père se repent de ce qu'il a fait.
Quelques historiens ont partagé l'opinion de Philippe II ; ils n'ont pas voulu se persuader que l'empereur se fiit résigné à mourir longtemps dans un monastère , dans une misérable cellule. Brantôme n'a pas craint de prêter à Charles-Quint le singulier projet de briser la pierre de son sépulcre , de ressusciter au milieu des moines de Saint- Just , d'apparaître de nouveau sur la scène du monde , sur le théâtre de son ancienne gloire , et d'aller s'asseoir sur le trône de la papauté, afin de défendre le christianisme contre l'ambition catholique de Philippe II.
Nous ignorons ce que pensait Tempereur à Saint-Just ; mais voici l'emploi du temps de ce pauvre moine qui avait été le maître de son siècle : il se promenait solitairement dans le cloître ou dans les jardins du monastère ; il cultivait des fleurs ; il assistait à tous les offices religieux; il pratiquait, avec une exactitude exemplaire, les exercices les plus rigoureux de la vie cënobitique; il se donnait la discipline , comme le dernier pécheur du couvent ; il ne semblait s'inquiéter que de son salut devant Dieu , et , lorsqu'il lui était possible de dérober un peu de temps à cette pieuse inquiétude , il se prenait à fabriquer, de ses mains naguère impériales , de petites horloges qu'il rangeait autour de sa cellule. Ces horloges, qui allaient toujours assez mal, lui rappelaient à chaque instant le divin horloger de ce monde , de ce monde qui marche toujours ; et alors il s'inclinait , il se prosternait , il s'humiliait devant la royauté divine !
L'empereur avait accepté le vulgaire devoir de réveiller à son tour les religieux du couvent ; un matin , il secoua un novice qui dormait profondément. . . il commençait peut-être un beau rêve qu'il tenait beaucoup à finir sans doute; le jeune homme , réveillé en sursaut , se prit à dire à Charles-Quint :
— Ne vous suffit-il pas d'avoir troublé le monde , et vous faut-il encore troubler les malheureux qui en sont sortis?. . .
L'empereur salua le novice. . .
— Pourquoi me saluez-vous? lui demanda le moinillon.
— Parce que je n'ai plus rien à te donner, répondit le moine, sinon cette marque de courtoisie... et d'humilité.
Charles-Quint , qui n'avait jamais aimé à être flatté , eut besoin de se tenir en garde contre la flatterie , même dans un monastère. Des moines ayant un jour exalté , en sa présence , le mérite et la gloire de l'ancien empereur, il leur dit en souriant :
— Je vois bien que vous pensez à moi. . . dans vos songes ; réveillez-vous , mes frères , pour me dire la vérité !
Charles-Quint s'avisa , dans les derniers jours de sa vie , de donner
au couvent de Saint- Just le spectacle d'une singulière comédie : il se mit à faire le mort , au fond d'un cercueil, pour assister, encore vivant, à la célébration de ses funérailles ; il voulut voir passer, dans le cloître, le convoi d'une majesté ensevelie dans une robe de moine. Les religieux obéirent à cet étrange caprice : ils jetèrent de l'eau bénite sur la bière où s'agitait encore un chrétien ; ils prièrent Dieu pour le repos de son âme , qui n'avait pas encore quitté la terre; un prédicateur prononça l'oraison funèbre du grand empereur : le moine-courtisan , qui entendait le mouvement de la vie dans le linceul impérial , se hâta de comparer Charles-Quint à Salomon pour la sagesse, à César pour le courage , à Auguste pour le bonheur. . . .
En ce moment, un jeune moine se leva; il osa interrompre ce panégyriste qui jetait les plus -brillantes grandeurs de l'histoire dans la bière entr' ouverte d'un vivant; il s'écria, d'une voix qui dut faire tressaillir le comédien de la mort :
— Mon frère , vous avez oublié de comparer la droiture et la franchise de Charles-Quint à la bonne foi proverbiale d'Annibal !
A ces mots, l'empereur souleva lentement le couvercle de son cercueil ; il regarda fièrement autour de lui , en ayant Tair de chercher le moine audacieux qui jugeait, avec le souvenir d'Annibal, l'honneur de la politique impériale ; il menaça , des yeux, le couvent tout entier; enfin, il se redressa dans sa bière, fier et superbe, comme il l'était autrefois sur un trône; il sembla se draper dans son linceul , comme dans un manteau d'empereur, et, au même instant, le soleil laissa tomber sur son front une éblouissante auréole , une couronne de lumière
Le moine qui venait , avec im seul mot , avec un seul nom , de ressusciter l'empereur, ne fut point effrayé par cette espèce de résurrection d'une majesté ; il s'approcha de la bière. . . il prit un goupillon, et il jeta de l'eau bénite sur le cercueil de Charles-Quint , en murmurant : " On ne doit que la vérité aux morts ! •»
L'empereur finit par croire, sans doute, que ce moine avait raison :
il baissa humblement la tête; il s'agenouilla, et il disparut de nouveau dans son linceul.
Charles-Quint ne survécut pas long-temps à cette comédie funéraire : il avait touché la mort en jouant, et la mort ne voulut point permettre, même à un empereur, déjouer impunément avec elle; il rentra dans sa cellule en chancelant; il se coucha, et il eut la fièvre tout le jour et toute la nuit : la fièvre l'eniporta. Il mourut le 21 septembre 1568 , en balbutiant les cinq voyelles qui cachaier»t le sens de sa devise : A , E , 1 , 0 , U , c'est-à-dire Austriacorum Est Imper are Orbi Universo,
On voyait encore, il y a peu d'années, dans la chapelle cfe l'Eynpereur , au couvent de Saint-Just, une statue qui était tout simplement un chef-d'œuvre, une charmante Jeune fille portant une cruche. Cette petite merveille avait été faite , sculptée , créée par un gentilhomme de vingt ans , dans des circonstances plus intéressantes, selon nous , que tous les détails qui se rattachent au séjour de Charles- Quint dans un monastère. La statue dont nous parlons fut donnée au couvent de Saint-Just, à la fin du dix-huitième siècle, par l'artiste amoureux dont nous allons parler , et qui mourut dans la robe d'un Franciscain : c'est là un drame pastoral , que la main de Dieu dénoua dans une cellule.
En 1780 , un peu plus tôt , un peu plus tard , il y avait . dans les environs du monastère de Saint-Just , — assez près l'un de l'autre , un château qui ne manquait pas de richesse , et une cabane qui ne manquait pas d'élégance. Ce que l'on trouvait de plus remarquable dans le château , c'était un beau jeune homme qui se nommait don Manuel , et qui venait de terminer de brillantes études à l'université de Salamanque ; ce que l'on trouvait de plus attrayant dans la cabane, c'était une jeune fille qui se nommait Marica, et qui venait de terminer l'œuvre de sa beauté, avec l'aide de Dieu qu'elle suppliait tous les jours de la rendre belle.
Don Manuel était à la fois un gentilhomme, un artiste et un i-a-
vant, ce qui est fort rare en Espagne... et ailleurs; Manuel raffolait de la musique, de la peinture, et surtout de la statuaire : son ciseau commençait à tailler de petits prodiges. S'il avait connu Marica, il en aurait fait le ravissant modèle d'une Vierge de la Pitié , qui était la patronne du village.
Un soir , Marica eut le malheur de s'attarder sur le bord d'une jolie petite rivière , où elle était venue puiser de Teau , selon sa coutume de chaque jour; Marica reprit enfin sa cruche qu'elle avait remplie lentement, goutte à goutte; elle la posa sur sa tête, d'une main tremblante; elle se mit en marche, à petits pas bien comptés, en fredonnant une romance que toutes les paysannes de la Castille savent chanter à ravir :
Petit oiseau de mon cœur, Tu ne bats plus que d'une aile , Blessé par la main cruelle D'un mystérieux chasseur.
Vole , et demande Justice Au ciel qui voit ta douleur !
Vole , et que le ciel guérisse Le mal qu'a fait l'oiseleur!
Le proverbe espagnol nous enseigne que partout où une jeune fille soupire , un jeune homme paraît soudain , à ses yeux , pour la consoler. Les proverbes espagnols ne mentent jamais : Marica s'avisa de soupirer si bien et si haut , en portant sa petite cruche , que don Manuel s'avisa tout à coup de paraître devant elle!... La jeune fille s'arrêta soudain : la pauvre enfant se sentit défaillir. . . Elle tomba sur l'herbe, et la cruche qu'elle portait sur sa tête roula dans le sable et se brisa...
Trois mois après cette rencontre, Manuel osa présenter la belle Marica à son père et à toute sa famille , en leur disant : — Voici ma femme! — Le grand d'Espagne se mit à rire.
Manuel supplia son père de consentir à son mariage avec une jolie villageoise. — Le grand d'EIspagne lui tourna le dos en haussant les épaules.
Manuel menaça son père de sacrifier à la main d'une petite paysanne ses honneurs , sa fortune , son avenir. — Le grand d'Espagne lui répondit en ordonnant à un laquais de jeter cette petite paysanne à la porte.
Manuel suivit sa maîtresse , et les deux amants éplorés résolurent d'aller frapper à une autre porte, sur le seuil d'une chaumière qui appartenait à la famille de Marica.
— Mon père , s'écria la jeune fille , en s'adressant à un vieillard qui fumait sa cigarette au soleil , je te présente mon mari !
Le vieillard reconnut aisément le gentilhomme, et il se leva de son siège en bondissant comme un tigre. ...
— Vous mentez tous les deux ! répondit le paysan : l'opulence ne s'allie point à la misère; la grandesse espagnole n'épouse point la roture ! Tu me parles d'un mari, ma pauvre enfant?... Monseigneur veut te séduire , à moins qu'il ne t'ait déjà séduite!... Allez, don Manuel , allez ; soyez toujours ce que vous êtes par la grâce de Dieu : un gentilhomme! Et toi, mon enfant, reste toujours comme ta bonne mère : une honnête femme et une paysanne !
Dès ce moment , la probité d'un villageois et l'orgueil d'un grand d'Espagne s'entendirent à merveille pour désoler , pour tuer deux beaux enfants qui ne demandaient qu'à rire , à chanter, à vivre et à s'adorer toute la vie. L'autorité paternelle est une puissance absolue en Espagne : l'humble paysan condamna sa fille à pleurer et à se plaindre dans l'étroite enceinte d'une chaumière; le fier seigneur du village condamna son fils à regretter et à souf&ir dans les salles et dans les jardins du château.
Un jour , don Manuel se prit à balbutier des paroles confuses; il regarda autour de lui , et il ne reconnut personne ; il repoussa la main de sa mère; il blasphéma contre son père, contre Dieu, et même contre le roi des Espagnes , qui n'en pouvait mais ; il extravagua de telle sorte, que les gens du château lui demandèrent à l'envi : Êtesvous fou, monseigneur?
Manuel ne répondit rien de raisonnable à cette impertinente question : il baissa tristement la tête ; il se mit à marcher , au hasard , en chancelant comme un aveugle... Et, en effet, Manuel avait perdu en un instant les yeux de la raison... il avait cessé d'appartenir au monde, par l'esprit... hélas I oui, Manuel était aveugle... Manuel était fou.
A compter de ce jour, et pour céder à la pieuse prière d'une noble famille qui l'avait tant méprisée autrefois , Marica consentit à vivre au château , où elle devint la compagne inséparable , l'amie, le guide, l'ange gardien de l'infortuné Manuel.
Dans sa folie , une folie horrible et muette , Manuel ne savait plus rien ni des mots ni des choses ; un seul mot le faisait tressaillir, et il le prononçait toujours : Mon père ! Un seul nom le charmait encore , et il le prononçait sans cesse : Marica !
Hors de là , Manuel avait tout oublié ; cependant , au bout d'une année , il eut l'air de se souvenir de ses travaux ; il sembla se prendre, — le pauvre insensé ! — d'une nouvelle passion pour la peinture et la statuaire; il passait des journées entières dans son atelier : chaque matin , en y entrant , il refermait la porte avec une précaution minutieuse, et le malheureux travaillait sans but, sans idée et sans espérance.
Cet isolement singulier, cette application incessante et inutile, éveillèrent la curiosité de Marica; elle résolut de surprendre l'artiste dans le secret de son travail équivoque et de ses bizarres inspirations • un matin , elle se glissa dans l'atelier avec le père de Manuel ; ils se cachèrent dans les draperies d'une vieille tenture, et Manuel ne tarda point à parmtre.
Le fou vint s'asseoir tout près d'une statue, qu'il dépouilla lentement d'une grossière enveloppe , et il la contempla avec une attention qui tenait de l'enthousiasme et de l'extase. Au risque de se trahir avec un pas , avec un mouvement , avec un geste , les deux témoins invisibles s'avancèrent sur la pointe du pied : ils regardèrent cette
statue mystérieuse qu'ils n'avaient point aperçue jusque-là , et leurs yeux se mouillèrent de larmes à Taspect de ce chef-d'œuvre , qui était un prodige de grâce , de sentiment et de poésie !
La statue représentait une jeune fille , et cette jeune fille ressemblait, à s'y méprendre, à la jolie Marica. Rien n'avait échappé aux souvenirs de l'artiste : ni l'élégance naturelle de la paysanne , ni la finesse de ses traits , ni les touffes de ses longs cheveux , ni ses petites mains, ni ses petits pieds, ni les moindres détails de son gracieux costume, ni.la cruche qu'elle portait sur sa tête , le soir de leur première entrevue.
Marica n'eut pas la force de se contenir et de se taire ; elle frappa légèrement sur l'épaule de Manuel , et lui dit en pleurant :
— Que faites-vous, avec un ciseau , devant cette statue?
— Je travaille !
— Quelle est cette femme!
— La vierge à la cruche I
— N'est-ce point là votre maîtresse bien-aimée. . . en marbre ?
— En marbre?. . . répondit sourdement l'artiste ; elle a des regards dans les yeux... elle a du sang dans les veines!... Mais je ne suis pas content de moi; j'ai beau faire... elle est toujours immobile... elle ne vit pas encore. . . j'attendrai !
Le lendemain , grâce à une inspiration bien amoureuse , Marica pénétra seule dans l'atelier de Manuel : elle avait fait disparaître la charmante statue , et la jeune fille prit sa place , en essayant de reproduire , dans le mensonge de son usurpation , la pose , le geste , le regard, toutes les apparences de la Vierge à la cruche. Bientôt Manuel entra dans la salle, et il s'approcha de cette merveille qu'il s'était promis d'animer, au souffle de son amour et de sa vie.
Manuel saisit im ciseau pour corriger, sur la statue , un grain de marbre qui était à ses yeux un défaut , une tache sans doute ; il leva la main pour frapper, du bout de son outil , le sein charmant de son admirable vierge, et la vierge épouvantée arrêta la main de l'artiste. . .
— Quel bonheur ! s'écria Manuel. . . elle a remué. . . elle est finie ! La statue descendit de son piédestal. . .
— Elle marche! reprit l'insensé.
La statue le regarda en lui souriant
— Elle me voit ! elle me sourit ! elle me reconnaît ! continua le fou. La statue lui dit à voix basse : — Manuel ! Manuel ! . . .
— Mon Dieu ! murmura en tremblant le bienheureux artiste , elle parle, elle m'appelle, elle m'aime!
La statue poursuivit sa marche , et Manuel recula devant elle jusqu'au fond de son atelier; il se prosterna aux genoux de la vierge , et l'on eût dit que la terreur donnait à ce pauvre fou le délire d'une seconde folie : sa figure devint effrayante ; la sueur coulait sur son front ; ses yeux se fermaient et se rouvraient sans cesse ; ses lèvres se contractaient par des mouvements horribles ; enfin , la statue vivante pencha sur lui sa jolie tête ; elle posa sa bouche sur le front de son amant... et soudain, au feu de ce baiser. Manuel, éperdu, furieux à force de joie et de crainte , appela d'une voix retentissante : Marica ! Marica ! . . . Ensuite , il s'élança sur la Vierge à la cfuche ; il l'étreignit dans ses bras amoureux , pour mieux garder son trésor, et il tomba évanoui sur le parquet de la chambre !
On s'imagina un instant que Manuel allait succomber à tant d'émotion , de folie et de bonheur; mais, le même jour, à l'issue de cet évanouissement, de cette crise. Manuel, redevenu calme, raisonnable, amoureux comme autrefois .reconnut son père , et il lui baisa la main ; il reconnut Marica, et il la pressa sur son cœur.
Cette miraculeuse guérison fit grand bruit dans tout le royaume de Castille ; les dévots du village attribuèrent un pareil miracle à l'intervention de la sainte Vierge de la Pitié, qui avait soufflé, disaient-ils, dans le marbre immobile de l'artiste.
Quelques années plus tard , la Vierge-à-la-Cruche devint la propriété du couvent de Saint- Just ; voici comment : Marica était morte; Manuel se retira , pour la pleurer, dans le célèbre monastère ; il y fit
porter le chef-d'œuvre que lui avait inspiré une sublime folie , et de cette façon il eut le droit de s'agenouiller, chaque jour, aux pieds d'une statue qui était pour lui l'image la plus religieuse , la plus sainte , la plus divine.
Nous avons tort peut-être. . . mais , nous préférons cette simple histoire à toute la glorieuse grandeur , à tout le poème épique de la vie de l'empereur Charles-Quint.
Les prêtres et les moines espagnols ont joué un grand rôle pendant la guerre de l'indépendance ; le premier signal de la lutte contre Napoléon éclata sur. le seuil des églises et des monastères. Le sang versé à Madrid , dans l'épouvantable émeute du 2 mai 1808 , fut une rosée qui rejaillit sur l'Espagne tout entière, et chaque goutte de ce sang alla raviver dans tous les cœurs l'amour de la liberté et la haine des étrangers; les représailles furent affreuses, et tout le monde sait comme la religion vint se mêler activement , les armes à la main , aux péripéties de cette tragédie nationale ! Les moines parcouraient les villes et les campagnes , en faisant réciter aux petites filles et aux petits garçons le catéchisme suivant , le catéchisme de l'indépendance espagnole :
— Dis-moi , mon enfant , qui es-tu t
— Espagnol , par la grâce de Dieu !
— Quel est le véritable ennemi de la religion , du pays et du roi?
— L'empereur des Français.
— Combien a-t-il de natures ?
— Deux : la nature humaine et la nature diabolique.
— Combien y a-t-il d'empereurs des Français?
— Un seul en trois personnes.
— Comment les nomme-t-on ?
— Napoléon, Murât, et Manuel Godoï.
— Lequel des trois est le plus méchant?
— Ils sont également mauvais tous les trois.
— De qui dérive Napoléon?
— Du péché.
— Et Murât?
— De Napoléon.
— Et Godoï?
— Des deux autres.
— Que sont les Français l
— D'anciens chrétiens devenus hérétiques.
— Est-ce un grand mal que de mettre les Français à mort ?
— Non , mon Père : on gagne le ciel en les tuant !
— Quelle peine mérite un Espagnol qui trahit ses promesses et ses devoirs?
— Le supplice et l'infamie des traîtres.
— Qui nous délivrera de nos ennemis?
— Dieu !
— Par quels moyens ?
— Par la prière, par les armes , par la vengeance.
— Allez donc, enfants; priez, vengez -vous et tuez!...
Quand il n'y avait plus dans une ville , dans un village , dans une maison, quelque moine fanatique pour enseigner un pareil catéchisme, les femmes elles-mêmes se chargeaient de l'apprendre à leurs enfants. — Encore une fois , les moines jouèrent un grand rôle dans cette guerre d'extermination , que l'on appelle la guerre d'Espagne.
A Tarragone , bien avant l'entrée du maréchal Suchet , il se passa une scène étrange , horrible , et dont le triste souvenir se lie , de près ou de loin , à l'histoire des moines de Seùnt-Just.
Il y avait donc , à Tarragone , au moment où fut jeté le premier cri de guerre, une centaine de Français, braves gens inoffensifs, qui s'effrayèrent un peu trop tard du tumulte insurrectionnel de la populace , et qui résolurent enfin d'aller chercher un abri dans l'enceinte du château-fort de la ville.
Un soir, presque à l'entrée de la nuit, des malfaiteurs enrégi-
mentes , payés et dirigés par un religieux, par un Franciscain nommé Calvo, attaquèrent la citadelle, et dispersèrent la garde sans coup férir : chaque Français fut conduit à son tour dans une chambre isolée , confessé par un moine , absous au nom de Dieu , et tué de par la religion et l'indépendance ; le confesseur et le juge, c'était Calvo; la place publique tout entière servit d'échafaud , et la populace se fit l'exécuteur infatigable de ces hautes-œuvres.
Au bruit de cette hache qui se relevait et retombait sans cesse, on vit accourir de tous les côtés de la ville des prêtres , des moines et des femmes qui s'avançaient comme une procession sur le théâtre du carnage : lugubre cortège qui marchait précédé du saint-sacrement , illuminé par l'éclat des torches et des cierges , et qui chantait dans un chœur immense les dernières prières des agonisants! Et, à l'aspect de cet appareil religieux , de ce deuil solennel , de ces adieux publics qui allaient faire un martyr de chaque victime, la hache s'arrêta tout à coup : les assassins tombèrent à deux genoux , les mains jointes , et se mirent à prier le ciel dans le sang !
Quelques Français vivaient encore : on leur cria de fuir, de se sauver; et comme un de ces pauvres diables chancelait de joie, de peur ou de faiblesse, un homme terrible le saisit à bras-le-corps, traversala foule, et le ix)rta jusque dans la maison du consul anglais. . .
— Adieu! lui dit-il en le déposant sur le seuil de la porte; adieu, et bonne chance! Je ne sais pas si le démon s'en mêle... mais je ne puis pas te tuer !
Cet Espagnol redoutable , qui reprochait au génie infernal l'inspiration d'une pensée humaine, se nommait Balthazar : c'était un simple artisan, bien connu dans la ville pour sa résolution , son courage et son influence populaire. Balthazar haïssait à la fois les Anglais et les Français , par une raison bien simple : c'est que l'Espagne avait eu naguère à lutter contre l'Angleterre, comme elle avait alors à se défendre contre la France. Pour Balthazar, l'Espagne ressemblait à une ravissante maîtresse , adorab'e et adorée : toucher à
l'Espagne , la regarder en face, se jouer d'elle ou la frapper, c'était l'insulter aussi , le railler et le blesser au cœur ; enfin , il aimait jusqu'à l'exaltation, jusqu'au délire, les trois plus belles choses du monde suivant lui : le ciel , l'Espagne et sa femme !
De ces trois merveilles qu'il idolâtrait , nulle n'était la préférée , et Balthazar en était également jaloux : jaloux dans sa dévotion , qui était du fanatisme ; jaloux dans son patriotisme , qui était de l'enthousiasme; jaloux dans son amour, qui était de la frénésie.
La piété de ses amis lui faisait ombrage : il avait peur d'être surpassé dans l'élan de ses contemplations religieuses ; l'expression du sentiment patriotique chez les autres lui donnait la fièvre : il craignait déjà d'être égalé dans les efforts de son dévouement populaire ; un regard équivoque , une parole leste , un compliment hasardé à l'adresse de sa femme, le faisaient soudain pâlir et trembler; en pareil cas , point de cris , point de plaintes , point de menaces : Balthazar éclatait comme la foudre , mais sans bruit et sans éclairs. La guerre de l'indépendance devait ouvrir à cet Espagnol , à ce chrétien , à ce fanatique , les portes du couvent de Saint-Just ; nous allons voir par quel chemin détourné Dieu conduira cet homme, jusque dans la cellule de Charles-Quint.
Un matin , peu de jours après l'entrée du maréchal Suchet à Tarragone, au détour d'une rue qui faisait l'angle de la grande place , Balthazar aperçut trois Français plantés sur le seuil de sa porte, et qui cherchaient à voir, à distinguer quelqu'un ou quelque chose dans l'intérieur de la boutique, à travers les fentes indiscrètes de la devanture : il regarda long-temps ces trois hommes, comme pour bien s'en souvenir un jour, pour les bien reconnaître tôt ou tard ; il devina sans peine , dans ces jeunes officiers , trois de ces coureurs intrépides qui , pendant toute la guerre d'Espagne , dans l'intervalle des combats, faisaient la chasse à deux sortes de madones : les madones peintes et les madones vivantes. Or, Balthazar n'avait point au logis quelque vierge de Velasquez ou de Murillo...
mais il possédait sa femme , une sainte femme , tout aussi belle, tout aussi divine que les chastes et sublimes créations de la peinture espagnole.
Le lendemain , un lieutenant du 6* de ligne frappait militairement, c'est-à-dire bien fort, à la porte de Balthazar : il était porteur d'un billet de logement en bonne forme. Le maître de la maison vint ouvrir lui-même , et il reconnut bien vite dans ce visiteur incommode un des trois officiers de la veille ! L'ordre était précis : Balthazar obéit sans sourciller.
Durant trois jours , tout se passa le mieux du monde : Balthazar était grave, sévère, mais poli; le lieutenant se montra cérémonieux, empressé avec le mari , léger, bavard, spirituel avec la femme... et même, il eut la galante hardiesse de lui baiser la main ! . . . — Un soir, le lieutenant disparut pour toujours ; les questions et les recherches furent inutiles : où il était allé , ce qu'il était devenu , Dieu et Balthazar le savaient !
Environ une semaine après cette disparition mystérieuse, im capitaine du même régiment , du 6* de ligne , vint frapper à la même porte, avec un nouveau billet de logement : Balthazar reconnut encore un des trois officiers qu'il avait maudits , et il se résigna à subir cette nouvelle épreuve.
Le capitaine usa et abusa , tout à son aise , des droits de l'hospitalité : il trouva plaisant de se donner des airs de tapageur , de querelleur et de bravache ; il se grisa, tempêta , jura comme un vrai diable , et il osa effleurer de ses lèvres profanes la joue si blanche et si pure de la jeune femme!... — Un soir, le capitaine disparut comme le lieutenant , et il en fut de son absence comme de celle de son pauvre camarade : éternelle !
Le maréchal Suchet ordonna des perquisitions et des interrogatoires dans toute la ville ; mais les pierres et les bouches furent muettes; l'on passa outre, et tout fut dit. A cette époque, dans le tumulte de cette guerre affreuse , on oubliait aisément les tr^-
234 LKS COUVENTS.
nards et les victimes : les vivants et les morts allaient si vite!
Un matin , le colonel lui-même, le colonel de ce malheureux 6* de ligne, fit porter ses armes et ses effets chez Balthazar, en lui enjoignant à son tour de tenir à sa disposition , pour la nuit prochaine, un bon lit et un bon souper. La nuit venue , la plus belle chambre de la maison se trouva prête , et le repas fut servi : comme il allait se mettre à table , le colonel appela son hôte pour lui demander raison de quelques rasades de vin rancio ; Balthazar accourut en chantant. . . et il reconnut encore un des trois officiers , le seul qui fut vivant peut-être , et que le démon sans doute lui envoyait !
Celui-là, du moins, était charmant : un colonel de vingt-cinq ans, un de ces colonels que faisait éclore à chaque pas , à chaque victoire, un rayon du soleil de TEmpire , et que TEurope tout entière poursuivait de sa haine et de son amour; ajoutez à ce beau titre dans Tarmée , et à ces vingt-cinq ans qui sont un beau titre dans toutes les carrières , l'esprit et le langage d'un homme du monde , la beauté d'une femme , toute la douceur apparente d'une jeune fille et le courage modeste d'un lion au repos.
Pour la première fois , Balthazar eut pitié d'un étranger, d'un ennemi ; il s'étonna , chaque jour davantage , de découvrir dans ce Français une politesse exquise, des propos sévères, des regards, des sentiments et des pensées qui avaient toujours de la discrétion. Le colonel, à force d'esprit de conduite, avait dissipé les rancunes de son hôte , et Balthazar sembla se reposer de toute sa haine ; il se surprit à écouter, sans rugir, la voix d'un ennemi qui lui parlait de la France, de la France!... de toutes ses gloires, de son grand Empire et de son grand Empereur ; pour tout dire enfin , le farouche Espagnol que vous savez en fut réduit un jour à ne plus tressaillir, à ne plus bondir de rage, en entendant le colonel qui disait langoureusement à sa femme : »• Marthe, vous êtes bien belle en Espagne ! . . . mais , en France , vous seriez la plus belle ! «
Le colonel inventa des prodiges d'habileté et de finesse, i)our bien
cacher un secret... secret vulgaire, mais délicieux, et qui est la meilleure histoire de la vie de tout le monde : l'amour! Il s'étudia prudemment à éviter Balthazar, et surtout à éviter cette belle Marthe ; il redoutait la jalousie soupçonneuse du mari , autant que la pénétration instinctive de la femme; il ne voulut plus désormais souper en tiers avec ses hôtes ; il refusa de prendre sa part de la collation habituelle de chaque jour , sous une voûte d'orangers fleuris , sur une nappe de verdure, aux derniers rayons du soleil. Balthazar tenta vainement de ramener le colonel , d'apprendre de sa bouche le vrai motif de ce changement soudain: Balthazar ne put rien savoir, et peut-être fut-il obligé de tout deviner !
Un soir que Balthazar s'était absenté , Marthe proposa au colonel une promenade dans le jardin. Ils marchèrent long-temps sans se parler, sans se regarder. Marthe feignit de composer un bouquet, avec des fleurs qu'elle cueillait en passant , et ce bouquet lui porta malheur : nous ne savons pourquoi ni comment,, elle prit une petite fleur qu'elle toucha de ses lèvres , pour y baiser sans doute une idée, un souvenir, une espérance.. . Et le colonel se mit à regarder la pauvre Marthe en soupirant, et il lui arracha la petite fleur qu'elle avait caressée de ses lèvres ! . . .
Au même instant, une explosion se fit entendre, et une balle siffla sur la tête du colonel ; Marthe poussa un cri à demi étouffe par la terreur...
Deux coups de feu retentirent encore dans le jardin ; cette fois , les balles touchèrent au but , sans se tromper d'une ligne : Marthe et le colonel , frappés à mort, tombèrent en même temps.
Et, comme ils allaient mourir, un homme armé d'un fusil marcha dans l'ombre et s'approcha lentement ; il s'agenouilla, et, se penchant sur les deux victimes qui s'agitaient encore à ses pieds, il leur adressa quelques mots qui signifiaient l'histoire de toute sa vie : aimer, souff'rir, attendre et se venger!... 11 tourna ensuite vers le ciel ses yeux mouillés de larmes , et il ajouta à voix basse : ** De mes
236 LES COUVKNTS.
trois amours , un seul m'a trahi , et je l'ai tué; il m'en reste encore deux qui ne me trahiront pas : Dieu et la patrie ! •»
Balthazar se releva calme et résigné ; à l'aide de ses doigts col lés sur sa bouche, il fit bruire un sifflement aigu, et à cet appel, à ce signal , un enfant , chargé d'une énorme escopette , s'élança du fond d'un massif de verdure et accourut auprès de Bathazar, dont il était le filleul ; ce patriote de neuf à dix ans venait de jouer son rôle dans le dénoûment affreux de cette histoire : l'homme avait visé le cœur de la pauvre Marthe ; l'enfant avait ajusté la tête du colonel français.
Quelques heures plus tard, grâce à l'obscurité profonde d'une vilaine nuit , les deux meurtriers , le mdtre et l'élève , sortirent secrètement de la ville , pour aller se mêler aux partisans résolus qui combattaient sous les ordres du curé Mcrino.
En 1815, après la restauration de la royauté de Ferdinand VII. Balthazar aurait eu le droit de prétendre, en parlant de son dévouement et de son courage, à quelque grade officiel dans la nouvelle armée espagnole; mais Balthazar était déjà bien vieux avant l'âge : le repos l'avait affaibli , abattu du soir au lendemain ; il avait adoré Marthe, et il l'avait tuée; il adorait l'Espagne, et il l'avait défendue ; il adorait Dieu , et il se promit de le servir toute sa vie : il se retira dans le monastère de Saint-Just.
A cette époque , les moines de Saint-Just vivaient en modestes bourgeois, en petits rentiers. Leur pieuse retraite n'était point un abîme religieux : ils renonçaient au monde , sans penser à le maudire ; quand le monde prenait la peine de franchir le seuil de leur monastère , ils le recevaient à merveille. Ces pauvres Franciscains rendaient parfois des visites à leurs amis du voisinage ; souvent des visiteurs frappaient à la porte du couvent : on se hâtait de les introduire dans le réfectoire ; on leur offrait des fruits , des vins et du ta bac; on mangeait, on buvait, on fumait à indiscrétion, et l'on jouait aux cartes sur un tapis qui était d'ordinaire une robe de moine.
Les cénobites de Saint-Just n'avaient peut-être qu'un défaut, ce-
lui de tous les malheureux qui ont déserté la vie réelle du monde, en la regrettant : ils étaient curieux ! . . . Ils avaient besoin de dérober au inonde quelques ombres , quelques fantômes , pour peupler leur vaste solitude. Us n'avaient plus d'ambition ; mais ils voulaient connaître les noms de tous les ambitieux qui devenaient quelque chose par le talent ou par Tintrigue. Ils ne songeaient pas à la politique; mais ils cherchaient à savoir les vicissitudes de l'Europe contemporaine. Ils avaient eu à se plaindre d'un empereur; mais ils s'informaient, avec une secrète sympathie , de la destinée que les rois avait faite à la majesté de la France impériale. La poésie ne leur importait guère; mais ils demandaient si quelque nouvelle étoile était apparue au firmament de la poésie. Il leur convenait peu , assurément, de s'occuper de la danse, delà musique, de la comédie; mais ils se plaisaient à lire tous les journaux , pour admirer, pour applaudir de loin le comédien, le chanteur, et surtout la danseuse à la mode... Oui, une danseuse ! ... A vrai dire , la danse se mêle publiquement , en Espagne , à la célébration des fêtes les plus religieuses.
Nous avons vu , à Madrid , dans les pompeuses solennités de la Fête-Dieu , un groupe de jeunes filles précéder, en dansant , le dais d'or, de pierreries et de soie qui abrite le Saint-Sacrement, et que l'on appelle la cosiodia, — Chaque année , au 24 juin , le soir de la saint Jean-Baptiste, la gravité de l'Église intervient dans les amusements et les réjouissances du peuple, de concert... nous allions dire de complicité avec la danse. Ce jour-là , l'Église s'empare prudemment de ce goût , de ce divertissement , de cette coutume favorite ; elle conduit et dirige la danse, dans tous ses élans, dans tous ses ébats, dans toutes ses folles expressions : l'Église daigne s'en servir comme d'un moyen, comme d'un élément de sa domination... tempérée par des castagnettes. Dans la soirée du 24 juin, dès que le soleil s'est couché dans son beau lit de lumière et d'argent , des feux de joie s'allument dans toutes les rues, sur toutes les places d'une ville; le son des cloches se fait, pour cette fois seulement, une espèce à! Angélus du plaisir;
chaque habitant, jeune ou vieux, pauvre ou riche, descend sur le seuil de sa porte ; les passants prennent place tout le long des devantures de boutiques ; après trente ans , les hommes et les femmes s'asseoient, regardent, battent la mesure et rient; jusqu'à trente ans, on court, on folâtre, on joue, on chante, on s'embrasse et l'on danse : c'est un bal immense qui se prolonge toute la nuit , au milieu des chansons, des cris, des baisers, des oraisons, des moines et des prêtres!... N'est-ce point là une religion bien douce, bien persuasive, bien éloquente, que celle qui permet aux jeunes garçons et aux jeunes filles d'être dévots, en dansant et en s'embrassant? Pourquoi s'étonner encore de la ferveur et de la piété espagnoles? Pour ces bienheureux fervents , croire c'est toujours aimer ! En Espagne , la dévotion mène à l'amour : du Créateur à la créature, il n*y a qu'im soupir!
En France , la danse n'est véritablement qu'une suite de figures froides et monotones ; la danse espagnole a su revêtir une forme particulière , individuelle , originale , s'empreindre d'un caractère et de qualités qui lui sont propres , se donner un langage, des sentiments et des passions ! En Espagne , on naît danseur et danseuse , comme en tous lieux on naît poète ou musicien.
Un beau matin , aux premiers rayons du soleil , une paysanne de seize ans se lève , heureuse d'avoir rêvé ce qu'elle veut réaliser : elle embrasse son père, sa mère, sa jeune sœur, et la voilà en route pour !a grande ville!... Allons, ma belle fille, prends ta robe de serge, ta coifiure du dimanche et ton chapelet; lave tes pieds, tes mains et ta figure au bord de quelque ruisseau; ne crains point les voleurs, mon aventurière : ils ne voudraient pas du seul trésor que tu pourrais leur donner ! . . . Ces bandits dégénérés ont oublié leurs aïeux , les nobles et aventureux bandits du siècle de Gil Blas. Allons ! tu es jeune, fraîche et jolie; tu as la peau blanche, les yeux bleus, les cheveux noirs , et tu sais danser; va donc à la grande ville, ambitieuse : marche , et surtout danse ! . . . ïu deviendras peut-être une Maria-Dolores ou une Mata-Florida.
Le nom de ces deux célèbres danseuses de Madrid s'était glissé jusque dans le monastère de Saint-Just ; plus d'une fois , les moines de ce couvent , curieux des choses les plus profanes , se prenaient à demander au hasard l'insigne faveur de voir danser Mata-Florida la blonde , ou Maria-Dolores la brune. Les Franciscains de Saint-Just avaient une raison , un prétexte pour s'intéresser d'une façon toute particulière à l'une de ces deux charmantes danseuses : Mata-Florida était une ancienne religieuse de la communauté de Hnelgas, une des plus riches communautés de toute l'Espagne. Jeune, belle et précoce, elle avait dit adieu à la solitude du cloître; elle avait quitté le rosaire pour l'éventail , le voile pour la mantille , la cellule d'une religieuse pour le boudoir d'une jolie femme , les grilles d'un couvent pour les coulisses d'un théâtre.
L'Eglise réclama contre cette révolte des sens et de la chair; mais une influence mondaine intervint à propos, dans ce curieux débat de la religion et du plaisir; Mata-Florida était belle, Mata-Florida dansait comme un ange : on lui permit, au nom du roi , de se damner et de faire damner les autres.
Mata-Florida était devenue la providence du théâtre del Principe, à Madrid ; la cour elle-même partagea l'engouement de la ville en tière pour cette danseuse du ciel, suivant une expression du temps; la noblesse convoqua des chanteurs, des poètes et des musiciens, pour célébrer une religieuse qui avait renié son Dieu ; les grands seigneurs et les nobles dames inventèrent les regards les plus doux, la po- Htesse la plus exquise, afin de mieux accueillir et embrasser une baladine; le roi des Espagnes et des Indes daignait lui dire, de sa voix la plus amoureuse : Pinpollo!.,.
Un jour, les moines de Saint-Just apprirent d'un visiteur que la célèbre Mata-Florida devait passer, le lendemain, dans les environs du monastère, pour se rendre à Lisbonne où l'appelait une fantaisie royale; jugez de la galante curiosité de ces religieux, que l'écho des petits pas de Mata-Florida empêchait depuis long-temps de dormir !
Deux Franciscains résolus vinrent au secours de celte curiosité fort équivoque : l'un était le frère Balthazar, cet ancien et terrible bourgeois de Tarragone, que nous avons déjà vu dans ]a. Maison des trois officiers; l'autre se nommait le frère Joseph : nous le retrouverons plus tard sous le nom de Joseph de Mallo. — Balthazar et Joseph promirent donc à tous ces moines curieux le spectacle de la danse magique de Mata-Florida ; pour mieux pouvoir tenir leur promesse, ils demandèrent au supérieur la permission de reprendre, pour un jour seulement, les habits qu'ils portaient autrefois dans le monde : le lendemain, Balthazar se déguisa en guérillero, et Joseph en garde -du-corps de la reine Marie-Louise; ils sortirent ensemble du couvent, pour aller à la rencontre de Mata-Florida.
A deux heures après midi , les deux moines étaient embusqués derrière un massif : ils entendirent le bruit d'une voiture qui roulait sur la grande route... et voilà deux véritables bandits qui montrent à un postillon épouvanté la gueule menaçante d'un irabuco! La résistance était inutile : le postillon , la danseuse et sa duègne ne songèrent point à résister; à cinq heures, la voiture de Mata-Florida s'arrêtait à la porte de Saint-Just : les trois voyageurs furent introduits dans le couvent; ils s'imaginèrent qu'ils allaient descendre dans une caverne... dans la caverne de Gil B/as... et tout à coup, ils aperçurent des moines qui ressemblaient à de bien honnêtes voleurs.
Le frère Balthazar s'approcha de la danseuse , et lui dit en souriant :
— Ma sœur, les moines de Saint-Just n'ont pas le droit d'aller vous voir danser à Madrid ; ils ne sont pas assez riches pour vous disputer au monde , à la noblesse , à la royauté , qui vous adorent ; ils ont donc inventé une petite ruse de guerre bien simple , pour vous connaître, pour vous adorer, pour vous applaudir à leur tour : ils vous ont attaquée, à main armée, sur une grande route , bien décidés à vous voler quelques heures de votre temps , quelques pas de
vos petits pieds, quelques regards de vos beaux yeux... Qui veut la fin, veut les moyens!
— A merveille ! répondit la danseuse ; je danserai pour vous, mes frères. . . et vous prierez pour moi ! aussi bien , n*est-il pas juste que je consente à danser, de mon mieux, sur le théâtre d'un monastère ? . . . Je me souviens d'avoir hasardé mes premiers pas, devant le maîtreautel du couivent de Huelgas; dans ce temps-là, je danois déjà pour lamour de Dieu ! ' '
La cellule du supéiieuT servit de loge à Mata Florida. Elle s'y renferma avec sa duègne; eHe appela à son aide tous les artifices du goût , de la coquetterie et de la mode... et la vieille camériste lui demanda en riant : '• Madame, vous ne voulez donc pas que ces pauvres moines en réchappent t » '
Le spectacle allait commencer... dans le réfectoire du couvent.
Les Franciscains se tenaient assis autour de la salle, sans mot dire, mais non pas sans rêver; ils fumaient, les yeux à demi fermés, en attendant l'apparition tant souhaitée de Mata-Florida ; et Dieu sait quelles idées, quels sentiments, quek songes bienheureux s'en allaient avec la douce fumée de leurs cigarettes !
Enfin, le bruit des castagnettes se fit entendre.... On poussa les deux battants d'une porte , et Mata-Florida ^élança jusqu'au milieu du réfectoire , revêtue de son plus brillant costume de théâtre... .
Quelle joie secrète ! quelle naïve çidmiration ! quelle surprise délicieuse ! quel trouble et quelle ivresse, dans ces cœurs enchantés qui battaient sous des robes de moines ! *. . .
Cette danseuse était si jeune, si jolie, si fraîche, si ravissante pour tout le monde ! JEUe était bien faite et remplie de toutes sortes de grâces : elle était forte , soupte et délicate à la fois ; son corps était mince , élancé , volontaire , capricieux : mi petit corps admirable ! Elle avait des mains fines, grasses et onctueuses, comme en ont seulement les femmes d'éhte et les princesses du sang royal; elle avait des pieds frêles et brisés, comme ceux d'un enfant; elle avait
2i2 LKS COUVENTS.
une chevelure soyeuse et touffiie ; elle avait des yeux lumineux , profonds , tout pleins de tendres désirs et de bonnes choses : c'était une créature adorable !
Mata-Florida rajusta ses castagnettes. Elle regarda, avec une fierté malicieuse, ces moines ébahis, qu'elle allait emporter, jusqu'au septième ciel , dans les plis de sa robe flottante. Elle frappa du pied le parquet de la salle , comme pour en faire sortir un monde enchanté... Et la voilà tout entière à un pas délicieux de sa composition , que personne n'a plus voulu danser après elle !
C'était là une véritable danse parlée , qui avait des signes , des gestes, des enjambements et des bonds pour chaque lettre de l'alphabet; dont la mimique était un langage de galanterie et de volupté ; dont la mutinerie passionnée vous faisait pleurer et rire ; dont la persuasive éloquence vous rendait amoureux , tendre , sensible, colère et jaloux.... Mon Dieu! que de beauté, de grâce, d'abandon , d'amour et de bonheur ! . . . . Comme elle dansait ! . . . . Et puis, quels applaudissements dans la salle ! quel enthousiasme ! quel délire! et quel admirable public, que cette réunion de moines dans le réfectoire de Saint-Just !
Près de quitter Mata-Florida , les Franciscains se cotisèrent à l'envi pour payer, sans argent, les beaux rêves qu'ils venaient de faire tout éveillés : la danseuse trouva sur les coussins de sa voiture des étoffes magnifiques, des joyaux précieux, qui avaient peut-être servi à la parure d'une sainte Vierge.
Nous avons parlé , à propos de cet enlèvement d'une danseuse sur une grande route de TEstramadure , d'un moine qui avait nom Joseph de Mallo ; l'histoire de ce religieux ressemble à un conte féerique , et l'on pourrait intituler une pareille histoire : la Maison du bon Dieu.
Cette maison est un palais , une résidence princière , qui appartient à la couronne d'Espagne : El Pardo est situé à une petite distance de Madrid , sur les bords du Mançanarès , au milieu des om-
brages d'un parc royal dont l'immensité verdoyante est née, nous a-t-on dit, d'un noble caprice de Charles-Quint.
Les rois et surtout les reines d'Espzigne ont raffolé des poétiques solitudes de cette maison de plaisance. La régente Marie Christine y a passé les heures les plus tranquilles de sa régence orageuse. Ses pauvres devancières couronnées , les deux premières femmes de Ferdinand VII, y venaient chaque jour confier au dieu invisible du fleuve le triste secret 4'un mariage sans amour et d'une royauté sans puissance. Bien avant elles, cette folle, spirituelle et coupable souveraine qui paitagea le trône chancelant de Charles IV, se plaisait à oublier, au fond des mystères d*el Pardo , les ennuis de la cour, les exigences de l'étiquette, la morgue de la grandesse , les naïvetés du roi , les souillures un peu trop publiques de la monarchie , les infortunes un peu trop bruyantes du peuple , l'orgueil un peu trop outrageant d'un favori de la veille , Manuel Godoï , prince de la Paix.
Sous le règne de Charles IV, après un beau jour d'été , par une soirée bien douce, bien tiède, bien espagnole , un jeune homme vint s'asseoir sur un banc de pierre , presque sur le seuil du château à!el Pardo, Ce jeune homme avait vingt ans environ. 11 était beau et bien fait. 11 portait un habillement à la manière andalouse : chapeau rond , large et plat; veste en velours , avec des broderies, des olives et des ganses ; pantalon de soie à mi-jambe , avec un double rang de boutons d'argent guilloché ; des bas chinés , des sandales , une ceinture rouge, un manteau couleur de muraille, et une guitare en bandouUère.
— Hélas! murmura ce voyageur en essuyant son front ; pourquoi donc aller à Madrid? pourquoi ai-je quitté mon village si calme , ma maisonnette si jolie, ma maîtresse si amoureuse? pourquoi ai-je. dit adieu à ma mère qui me pleure , à ma fiancée qui m'appelle , à mes oiseaux qui me regrettent , à mes fleurs qui mourront sans moi ? Me voilà sur la route de la grande ville , poussé par le démon de l'or-
Uk LES COUVENTS.
gueil; que ne suis-je encore sur l'herbe de nos campagnes, aux pieds d'une fille bien-aimée , jouant de la guitare pour lui plaire . improvisant une romance pour mieux la charmer !.. .
Le voyageur ferma doucement les yeux , pour contempler à son aise , par le prestige de la pensée , son village , sa maisonnette , son amie , ses fleurs, sa mère et ses oiseaux. 11 prit ensuite sa chère guitare, dont l'âme exhala des notes douloureuses. 11 s'étendit mollement à terre , sur un tapis de gazon , et il se mit à improviser, les regards tournés vers le ciel , une espèce de ionadilla amoureuse , qui s'adressait à une maîtresse absente :
Vois : sans éclater, sur nos têtes La foudre vient de passer ; Le bruit lointain des tempêtt-s A nos pieds vient de glisser.
Vois : la nature est plus belle , Et le vent Aie plus doux...
Sans doute , en battant de l'aile , Les anges soufflent sur nous !
Déjà la lune étincelle Dans son disque de vermeil ; Encore un baiser, ma belle , Aux derniers feux du soleil !.. .
L'improvisateur amoureux en était là de son improvisation sentimentale, lorsqu'il aperçut tout à coup, à sa grande joie, un vieux paysan de Castille qui l'écoutait en silence. Le jeune homme aborda le villageois , en le suppliant de lui indiquer un gîte , quelque méchante auberge, où il lui fut possible de trouver un souper et un lit. . .
— Il n'y a point d'auberge dans ce village , lui répondit le Castillan ; mais, s'il vous plaît de suivre mon conseil , firappez hardiment à cette porte, et la porte s'ouvrira devant vous, j'en suis sûr.
— Quelle est cette maison qui s'ouvre ainsi au premier venu!
— C'est la maison du bon Dieu.
— Du bon Dieu ?
— Oui . . car elle est habitée par des anges qui ont pitié des mal- • heureux , des pauvres , des voyageurs , de tous ceux qui souffrent ou
qui chancellent ; encore une fois , jeune homme , frappez à cette porte en vous écriant : Sainte Marie... sainte Louise , ouvrez !
— Et puis?
— Et puis l'on ouvrira... Adieu !
Le voyageur se hâta de suivre le conseil du vieux paysan : il fit retentir à trois reprises le marteau de la résidence royale ; il implora Thospitalité du bon Dieu, en invoquant la sainteté mystique de r^uise et de Marie...
— Qui êtes-vous! d'où venez-vous î où alle^-votis! lui demanda une espèce de majordome, en rintrodiiîsant dans la première cour du château.
— Je ne suis qu un pauvre diable , et je m'appelle Joseph Mallo. J'arrive de mon village , le village de Yaza, dans le royaume de Grenade. Ma famille est noble, mais elle a plus de noblesse que d argent. Je me suis lassé de vivre k la charge de sa vaillante misère , et je vais à Madrid en courant apri'-s la fortuné. J'apporte dans ta grande ville . pour faire ma cour à la puissante et capricieuse déesse , beaucoup d ardeur et d ambition , des espérances, de ia jeunesse, quelque beauté, une jolie voix et une guitare. N'est-ce point là tout vjB qu'il faut |>our réussir en Espagne !
— C*en est assez , pour deveîiir un grand personnage comme Farinelli , ou un grand ministre Ciimme le prince de la Paix f. . . . Yous êtes jeune , beau et anibiticux. . . suives.- moi.
Joseph sui%it donc le majordome, à travers les détours d un véritable labyrinthe. Ils passèrent devant une petite porte à demi fermée. qui laissait venir jusqu'à eux le bruit des rires, des danses et des chansons. Il pénétra à petits pas , en tremblant , dans la chambre hospitalière qui lui était destinée. Une fois installé dans cette élégante demeure, il essaya d'inten'oger son conducteur officie! , qui lui répondit ainsi :
— Reposez- vous , et prenez toutes vos aises , jeuiie homme : s*il vous sied de lire t voilà des livres; s'il vous sied de faire «le la mu-
2i6 LES COUVENTS.
sique, voilà tout le répertoire de Cimarosa; s'il vous sied de dormir, voilà un bon lit ; s'il vous sied de boire et de manger, un coup de sonnette... et vous serez ser\i. Au revoir !
Joseph Mallo, qui adorait les aventures romanesques et les contes de fées, résolut de se laisser faire , à tout hasard. Pour obéir, pour complaire au très-excellent mnjordome , il commença par agiter la sonnette en question , et il demanda tout simplement à souper.
En attendant l'heureuse venue de la collation, Joseph s'avança jusque sur le balcon doré de sa chambre. Il contempla , il admira les bosquets, les grottes, les statues, toutes les merveilles qui figuraient, à ses pieds , dans les demi-teintes d'une ombre poétique , comme dans les jardins enchantés de la fable. Il lui parut entendre tout près de lui , au-dessous de lui, dans une cachette de feuillage, des voix confuses , des voix si douces , si douces , que Joseph s'imagina que c'étaient là des nymphes de la forêt voisine , des hamadryades sans doute, qui venaient folâtrer et babiller au clair de la lune. L'occasion était belle pour roucouler en cadence , pour soupirer dans une gamme chromatique : Joseph saisit de nouveau sa précieuse guitare; il se mit à sa besogne de troubadour, et il continua, pour une divinité inconnue, l'improvisation qu'il avait naguère commencée pour les beaux yeux de sa maîtresse :
Vois : déjà du sein de ses voile» ,
Au séjour des bienheureux ,
La nuit s^me des étoiles ,
Brillante écharpc des deux !
La nature se repose ,
Fiancée au lendemain ,
Et les lèvres de la rose
Se ferment Jusqu'au matin...
Déjà la lune étincelle
Dans son disque de vermeil ;
Un dernier baiser, ma belle ,
Aux derniers feux du soleil !
Joseph réussit à ravir, au delà de sa secrète espérance. Les nymphes qu'il avait voulu charmer, sans les voir, accoururent bien vite
LE MONASTÈRE DE SAINTJUST. 2i7
aux sons mélodieux de la guitare. Des feiTimes jeunes, jolies et coquettement parées , se montrèrent soudain aux yeux de Joseph , et le pauvre chanteur, honteux de leur subite présence, confus de leurs tendres regards, de leurs œillades indiscrètes, se précipita au fond de sa chambre , comme un timide écolier qui a peur de voir encore ce qu'il aurait tant de plaisir à regarder toujours ! Joseph se crut tout à fait perdu dans un pareil monde , habité par des génies, des sylphes ou des anges.
Joseph se souvint malgré lui du souper qu'il avait demandé, en voyant au milieu de la chambre un guéridon couvert d'une nappe façonnée avec la plus rare guipure de Castille, et que la main prodigue de l'artiste avait parsemée de dessins , de fruits , de gerbes , de papillons et d'oiseaux. La table était servie selon les règles les plus luxueuses de la gastrotiomie : des vins de liqueur et des flacons d'hydromel , les mets les plus variés et les plus galants, d'aimables surprises inventées par le goût espagnol , des chefs-d'œuvre imaginés par h spirituelle gourmandise des moines. Sans doute, il y avait là du nectar et de l'ambroisie pour compléter les trésors étalés sur cette table céleste , pour faire de ce délicieux petit souper un repas digne des élus , des chérubins et des vierges ; eh bien ! ce fui Joseph Mallo tout seul qui prit la p'ace des convives du ciel.
Quelques minutes après son coucher, à une heure véritablement indue , Joseph se persuada qu'il venait de voir de certaines ombres ,
des figures indécises , voltiger tout doucement dans sa chambre
C'est singuher ! Le visionnaire avait raison : des femmes vêtues de blanc , celles peut-être qu'il avait aperçues dans le jardin , s'avancèrent mystérieusement, sur la pointe des pieds; une d'elles souleva de sa petite main le i ideau de l'alcôve ; elle regarda Joseph , qui feignait de dormir à force de frayeur; elle dit à ses compagnes : 11 dort!
Aussitôt, les jolis fantômes déposèrent sur la table une lampe qui jetait une lueur pâle et tremblante. On s'assit en cercle sur le tapis;
on s'empara du porte-manteau de l'infortuné Joseph ; on examina pièce à pièce , en souriant, toute sa misérable garde-robe ; et, lorsque le porte-manteau eut été vidé jusqu'à la dernière guenille , les fantômes s'enfuirent en ayant l'air de s'abîmer dans la muraille, et en emportant toute la petite fortune d'un malheureux jeune homme en voyage.
La nuit fut longue pour Joseph Mallo ! Le matin , à son lever, il trouva sur un meuble un billet qui contenait ces mots :
" Rassurez-vous , et daignez passer encore une journée dans la •• Maison du bon Dieu ; les voleurs vous rendront ce qu'ils vous ont •» volé. -
La nuit suivante , à la même heure , au lieu des cinq ou six fantômes de la veille, Joseph ne vit apparaître dans sa chambre qu'une seule femme , mais la plus belle , la plus élégante , la plus fière de tout ce groupe mystérieux qui était venu lui faire une secrète visite. Elle s'approcha de Joseph , qui dormait , à la manière des trembleurs. Elle le regarda long-temps , si long-temps , que le dormeur éveillé se prit à rougir, à force de crainte et peut-être de joie. Elle devina sans doute le mystère de ce sommeil équivoque ; elle dit tout bas à Joseph : — Dormez ! . . .
Le lendemain, à son réveil, Joseph comprit, à la première vue , que les voleurs avaient tenu leur bienveillante parole : il aperçut dans sa chambre , non plus les humbles vêtements de sa garde-robe de village , mais de superbes vêtements de ville, des velours, des étoffes, du linge d'une finesse extrême , un chapeau à plumage, une épée ciselée et un manteau de cour. En cherchant bien dans les riches détails de cette magnificence inespérée , il découvrit dans des flots de dentelle une bourse pleine d'or, de pièces d'or toutes neuves, frappées à l'effigie du roi Charles IV. Enfin il trouva , — attaché par une épingle au plumet de sa nouvelle coiffure , — un second billet anonyme , que voici :
" Que le gentillâtre finisse , et que le gentilhomme commence !
LE MONASïkKli DE SAINT-JUST. ^49
- Daignez donc revêtir les apparences qui conviennent désormais à
- votre état et à votre fortune. Vous n'êtes encore qu'un simple et « obscur voyageur qui arrive du village de Vaza : vous serez bientôt »» le comte Joseph de Mallo , secrétaire des commandements de la •« reine.
»• A la cour, ou aime la musique et les musiciens. Les revenants " de l'autre nuit vous ont dérobé votre modeste guitare ; ils vous la " rendront la nuit prochaine : attendez I "
La nuit venue, Joseph quitta la promenade du parc pour rentrer au palais , tout entier à ses rêves de bonheur, de noblesse , d'opulence : c'était le cas , ce nous semble , de bâtir des milliers de châteaux en Espagne ! En arrivant au seuil de sa chambre , Joseph aperçut , avec une nouvelle surprise , sur les coussins d'un sofa , deux trésors qui attendaient son retour, et qu'il n'avait point espéré djr trouver; une camériste et une guitare. La camériste était jolie, et la guitare élmt charmante, La guitare fit entendre une douce iriL*lodie, scms les doigts habiles de Joseph Mallo ; à son tour, la cami?risto se mit à parler avec ïme douceur qui était encore de la musique , et Ton eût dit qu elle exprimait en chantant les ordr^ secrets de m înaîtresse, * . .
Joseph se laissa conduire par cette jolie personne , dans une salle trèà-riche, trts- élégante, t^^s-somptue^se, Son guide !e pria de s'asseoir, de patienter encore . et i! patienta sans se plaindre. La patieiiee n'était guère difficile : (Hirtaut du luxe, de l'éclat, de la richesse; des meubles exquis, des bijoux précieux, des fïintaides incomparables, des riens délicieux , qui révélaient l'esprit, le cœur, rimiigination. la coquetterie et la beauté dune femme !
Allons, du courage, monsieur le coureur d'aventures 1 ne tremblez pas ainsi,.. Vous aures: plus de peur que de mal) Tenez, voici déju qu'on ouvre la petite porte de cette salle i une femme, une femme à la mode, s'avança en vous souriant ; elle vous tend sa maÏTi ïi baiser ; elle TOUS parle, rlle \ous questionne.,. Allons^ r^pmide^ vite, mon-
IVJ LES COUVENTS.
sieur le gentillâtre en bonne fortune , et agenouillez-vous aux pieds de votre mystérieuse protectrice ! . . .
A Taspect de l'imposante chMelaine, Joseph Mallo s'inclina respectueusement , humblement , et ce fut avec une plaisante frayeur qu il s* écria devant elle : •
— Madame, daignez me pardonner mon trouble , mon embarras, ma gaucherie.. . Mais, depuis trois jours, je ne sais plus ni ce que je pense, ni ce que je dis, ni ce que je fais !
— Et comment cela , monsieur Joseph \
— Hélas! madame, c'est l'amour, c'est l'orgueil... une véritable folie!
— Et pour qui ce bel amour, monsieur Joseph?
— Pour une femme que j'ai vue trois fois seulement. . . à distance, et toujours pendant la nuit.
— Le nom de cette femme?
— Mon Dieu ! je Tignore , et je vous supplie de me l'apprendre , madame... car, celle que j'aime, c'est vous !
— Ouidà!...
A ces mots, Joseph, pâle, éperdu, hors de hii, s'agenouilla en pleurant comme un pauvre insensé, ou comme un précoce comédien ; oh ! les larmes ! les larmes ! quelle admirable éloquence , aux pieds d'une femme , fit-elle la plus grande , la plus belle et la plus fière dame de ce monde !
Au bout de quelques minutes de cette causerie larmoyante , dont la vive expansion n'était pas sans charme pour la coquette Espagnole , Joseph ne parlait de rien moins que d'épouser sa prolectrice, à la face du ciel et des hommes. Elle se prit à rire en lui disant :
— Par malheur, monsieur, je suis mariée I
Joseph n'était pas homme à se rebuter à la première défaite; il répondit aussitôt :
— Eh bien! madame, qu'à cela ne tienne... Je vous enlèverai, pour peu qu'il vous plaise de me le permettre !
— Par malheur, monsieur, je suis l'unique femme de ce royaume qui n'ait pas la douce liberté de se faire enlever quand bon lui semble...
— Qui donc êtes-vous , madame 1
— Une esclave fort à plaindre ; jugez : Ton me nomme Marie- Louise, et je ne suis que la reine d'Espagne !
— La reine d'EIspagne ! . . .
— Oui, la reine, qui vous ordonne de vous relever, de Tentendre et de lui obéir. . .
— J obéirai,
Joâeph se releva \ il écouta de son mieux les paroles augustes de su capricieuse souveraine, et, le matin, presque avant le jour, il partit, au grand galop, pour Madrid ^ avec un message particulier à l 'adresse du niinistre de la guerre.
Quelque temps après cette aventure, qui témoigne de la générosité hospitalière de la reine d'Espagne, le comte Joseph de Mallo entra dans la célfcbre et galante compagnie des gardes-du-corps de Marie-Louise, La bonne fortune du nouveau favori marcha si bien et si vite, que Godoi lui*même en fut tout à coup effmyé. Certes! le prince de la Paix n'était guère jaloux de la bienveillance ainoui-euae de la reine ; mais il l'était parfois de la distribution de sa puissance royale : Godoï o«m déclarer à Marie- Louise qu'il n'était point disposé à subir la honte publique d'une infidélité sérieuse, La reine baissa honteusement la tête devant cet audacieux accusateur, qui s avisait déjuger et de condamner la femme couronnée de Charles IV. Joseph Mallo fut emprisonné par l'ordre du prince de la Paix; puis il disparut un jour, coinme par un affreux enchantement : Joseph avait été relégué dans le couvent de Saint *Just, oii il fut gardé à vue jusqu'à rentrée des Français en fepagne.
A cette époque, l'ancien visiteur ^el Pardo fit la guerre «tomme tout le inonde; en 1815, iî voulut visiter une fois encore la royale réi^idenco où il avait passé les plus beaux joum de sa vie : la maison
lui sembla toujours magnifique; mais le bon Dieu s'en était allé avec la reine Marie-Louise ! Le comte Joseph de Mallo ne trouva rien de mieux à faire que de rentrer volontairement dans le cloître de Saint- Just, pour y mourir en pensant à la reine d'Espagne.
Le général de l'ordre des Franciscains espagnols, sous le règne de Ferdinand VU, était le fameux père Cyrille de Alamèda.
Le jour où le vent de la guerre civile aura cessé de souffler sur l'Espagne, cette malheureuse patrie des luttes et des dissensions éternelles , la chronique , curieuse devancière de l'histoire , viendra recueillir ça et là les traces des mystères politiques et des grandes capitulations de conscience ; elle viendra fouiller jusque dans le sang, cette poussière des batailles, comme dit un poète espagnol ; elle interrogera les bourreaux et les patients , le glaive et les victimes , les vivants et les morts; elle tâchera d'expliquer, à sa manière, par les détails indiscrets de la biographie , par les accidents à demi voilés de la vie intime, par les petites transactions du cabinet, du boudoir et de l'alcôve , les événements et les persoimes qui tiennent encore du merveilleux , de l'incroyable , de l'impossible.
Dans cette galerie espagnole, où le règne et la mort de Ferdinand VII ont donné place à tant de portraits politiques, à tant de scènes diverses , à tant de péripéties royales ou populaires , l'observation contemporaine s'attachera tout d'abord à une imposante figure, mystique et profane tout à la fois ; à un homme d'église, à un homme du monde, tour à tour moine, archevêque, conspirateur et diplomate: l'amant heureux des plus belles dames de la cour d'Espagne, le conseiller de Ferdinand VII , le dupeur et la dupe de Calomarde , l'ami trop personnel de la duchesse de Beïra, le ministre un peu trop habile de don Carlos, le complice mystérieux de Maroto, et le dernier compagnon d'infortune de Charles V ; ce prélat amoureux, ce courtisan tonsuré, cet archevêque, ce singulier moine franciscain, se nomme le père Cyrille de Alamèda.
F. Cyrille de Alamèda est né quelque part, comme le comte de
Saint-Germain , de fantastique mémoire. — En Espagne , tout le monde se souvient des talents du père Cyrille , de ses services et de rélévation rapide de sa fortune ; mais personne ne sait à quoi s'en tenir sur sa naissance, sur sa jeunesse, sur son éducation. Comme le comte de Saint-Germain , sans doute, le général espagnol de l'ordre de Saint-François n'a jamais été jeune : il a dû naître à trente ans , avec de la beauté , de l'imagination , de l'esprit , de la science , un chapelet et une robe de moine.
Une figure distinguée, des mœurs douces et faciles, une application infatigable , un travail et des lectures de tous les jours , de tous les instants, une instruction immense, des ressources d'esprit inépuisables , ont justifié , aux yeux des juges les plus sévères , l'ambition impatiente du père Cyrille et Tinfluence de son nom et de sa per* sonne. Souple, élastique, et loujounà bondissant comme sur un treinplin, le père Cyrille a trouvé le moyen, impossible avant lui, de diriger en riant les volontés mobiles de la c^>ur, d'itiiijoscr au con&til privé du roi , et de suspendre jusqu'aux décisions de ia haute chambre de Castille. Le père Cyrille a niieax fait que tout cela : il a effrayé et quelquefois vaincu M. de Calornarde lui-même; M, de Calomarde et le père Cyrille ! Il nous semble voir M. de Talleyrand jouant aux échecs politiques avec M. de Nesselrode ou M. de Mettcmicb,
L'habileté du courtisan a su prendre, chez le général de l'ordre de Saint-François , des allures , des façons , des formes si variées , si changeantes et toujours si naturelles, qu'une pareille habileté est devenue proverbiale dans toute l'Espagne. Q,uand on lui demande le secret de son pouvoir et de son crédit , de ses relations intimes avec tous les membres divisés de l'ancienne famille royale, de cette influence mystérieuse et certaine qu'il a fait subir autrefois aux grands de toutes les classes, à toutes les intelligences élevées, à tous les puissants de la veille, du jour et du lendemain , le père Cyrille se recueille., hésite, regarde le ciel^ et vous réjwnd en souriant : - Je t ne suis gouvenié, et j'ai gouverné les autres. "
ioi LES COUVENTS.
L'esprit du père Cyrille est plein de finesse, de promptitude et de pénétration ; sa pensée est toujours sérieuse , comme il convient à un homme d*État et à un homme d'église; sa parole est toujours correcte, suave, brillante, comme il convient à un courtisan et à un homme du monde ; il est fier et hautain avec les grands et les superbes , affable et réservé avec les petits et les humbles ; sa simplicité est si noble , si attrayante et si gracieuse, qu'elle vous touche, vous persuade , vous entraîne , et vous conquiert tout à coup et malgré vous. Sa tolérance, en matière de religion, est admirable; le père Cyrille est l'homme d'Espagne qui a le mieux apprécié le génie étroit, mesquin et tracassier des ordres monastiques; bien souvent, à l'issue de quelque visite officielle dans Tin des couvents de sa juridiction, le père Cyrille s'est écrié, en présence de ses amis : « J'ai consigné le froc sur le seuil de ma porte ; maintenant , fumons ensemble , s'il vous plaît, et parlons en toute liberté; me voilà débarrassé jusqu'à demain de cette affreuse vermine que vous appelez des moines ! »»
L'ordre et l'esprit de conduite n'enlèvent aux idées et aux vues personnelles du père Cyrille ni la dignité, ni la noblesse, ni la grandeur ; généreux, libéral, désintéressé, — s'il étudie les hommes, s'il cherche à les deviner , s'il les utilise , c'est toujours au profit d'un principe et d'une pensée : il les fait valoir pour eux-mêmes et pour tout le monde, mais il ne les exploite jamais.
Au milieu de toutes les préoccupations de sa vie aventureuse et militante , le père Cyrille a dignement usé de son crédit , de sa parole, de sa fortune , de ses bénédictions et même de sa beauté. Parfois, il se plaint, dit-on, des ingrats et des ingrates qui l'ont trahi ; n'est-ce point là une manière fort ingénieuse de parler de tous les heureux qu'il a faits!
En 1825 ou 1826, le père Cyrille fut nommé à l'archevêché de Cuba, poste admirable, envié de tous les dignitaires de l'église espagnole. Un évêque vulgaire y aurait vu, sans doute, au premier coup d'œil, une position magnifique, des revenus considé-
râbles, un avenir somptueux; le père Cyrille reçut une si haute récompense comme l'on reçoit un ordre d'exil et peut-être l'annonce d'une fin équivoque et prématurée : il refusa d'abord ce présent royal que lui apportait M., de Calomarde, son ennemi; mais le ministre insista, en faisant valoir tour à tour les talents du père Cyrille, la cause de la religion et la volonté expresse du roi ; il sut amener l'intti Vuiihiïf) ûv. la niaji ï^U: ^ruLi\ s-ntitic avuc des regrets bi ix-ilitWs, avec des aveux si expressifs, avec des instances si adroites, avec des prières qui ressemblaient tant à des ordres , avec une amitié apparente qui r^semblait tant à la réalité de la haine, que le père Cjrilte dut sortir, bon gré mal gré, du cabinet de M. de Calomarde, avec le titre d'archevêque de Cuba*
Le moine de Saint-François résista courageusement à cette rude épreuve que ki imposait la secrète inimitié du ministre; il piirtit donc pour sa résidence archiépiscopale , qui devait être le lieu de son exil , et le point de départ d'une Tiouvdle phase dans son existence politique.
Dès son arrivée à Cuba , le père Cyrille repoussa les préoccupations habituelles de sa vie passée, et, comme il i avait dit lui-même, il voulut être un bon archevêque , en espérant des temps meilleurs.
L administration religieuse du père Cyrille a laissé à Cuba des souvenirs impérissables de zèle» de tolérance et de charité. Il s efforça d'ensevelir Thomme d'État et Hiomme du monde, dans l'amour divin de la foi évangélique. 11 fut d'abord un archevê[]ue empressé ; il fut ensuite un apôtre infatigable, La juridiction ecclésiastique regorgeait d'énormes abus: les abus furent réprimés; la discipline s était laite, avant lui, dissipée et presque mondaine : la discipline devint rigoureuse, inexorable; le clergé tout entier affichait publiquement des prétentions extravagantes : il confisqua, au profit de l'ordre et de la sainteté de T Eglise , les empiétements excessifs des prêtres et des moines.
En un mot, le pt^re Cyrille osa pratiquer » dans sa sphèi^ reli-
25f) LES COUVENTS.
gieuse, ce que le général Tacon osait faire, dans le même temps, dans l'ordre politique et administratif, chacun de ces deux hommes d'élite aurait mérité le surnom donné autrefois à un roi de Castille : le Justicier.
L'heure de la liberté sonna pour le père Cyrille , un peu plus tard qu'il ne l'avait espéré d'abord; il attendit long-temps, Tœil fixé sur cette couronne royale d'Espagne , trop lourde pour le front d'un enfant, et qu'il se promettait peut-être de placer sur la tête d'un homme.
Bientôt, l'écho des tentatives souvent victorieuses de Zumalacarréguy et de l'entrée presque triomphale de don Carlos en Espagne , alla éveiller l'attention de l'archevêque de Cuba.
Il attendit encore, fatigué sans doute d'entendre le bruit lointain de ces luttes incertaines, de cette guerre civile qui voulait être étemelle, à la façon des guerres séculaires d'autrefois.
Un jour, enfin , le père Cyrille dit adieu au siège et à la mître; il se dépouilla de sa puissance et de son autorité ; il traversa l'Océan avec tout le mystère et dans tout l'appareil d'un coureur d'aventures ; il revit l'Europe, et son premier soin politique fut d'aller visiter et consulter les oracles officiels des principales cours du Nord.
L'on a dit que le père Cyrille s'était fait , de gaieté de cœur, le mendiant breveté de don Carlos, à la porte et dans les antichambres des palais étrangers ; on nous l'a représenté comme un ambassadeur vraiment extraordinaire, chargé de recueillir dans sa besace de frère quêteur l'aumône des gouvernements et des princes : on a méconnu, ce nous semble , le caractère du père Cyrille , en ne devinant pas la part véritable qu'il a voulu prendre dans la politique secrète du Prétendant.
Non, le père Cyrille n'a rien demandé : il a conseillé de près et de loin , voilà tout ; il a conseillé don Carlos et ses amis aveugles de tous les pays. Le parti carliste s'est entouré, contre l'avis du père Cyrille , des influences les plus exagérées , des amitiés les plus im-
prudentes , des faiblesses les plus téméraires , pour arriver à Tiinpuissance , à la défaite , à l'abandon.
Le père Cyrille trouva, dans le conseil de Charles V, tous les amis dangereux qu'il avait dénoncés à la sagesse royale et toutes les turpitudes qu'il y avait devinées ; il eut affaire à cette tourbe fanatique , dont leâprit avait déjà vicié la coui" tout entière, les partisans et lamit^e; il eut affaire à rimmoralité ignorante de Tarchevêque de Léon , aux emportements frénétiques de Arias Tejeîro et du père Larraga , le personnage le plua inepte de toute TEspagne , sans en excepter le duc d'AlcudJa.
C est le père Larraga qui , s adressant un jour au duc (rAlcudia à propos d'un secouiB d'hommes et d argent promis à don Carlos , écrivait ou prononçait ces paroles , dignes du grand inquisiteur Torquèmada ; ^ Je dois prévenir Votre Excellence que le mi. mon maî- "^ tre , n'acceptera le secours de ces soldats qu'à une seule condition, " c'est quih seront tous catholiques ! ■■
Incroyables matamores ! profonds politiques ! hommes d^État fabuleux I qui s*en vont conquérir un royaume avec de Teau bénite et un goupillon t Ne dirait-on pas qu'il s'agit d'une page arrachée à l'histoire édifiante des missions étrangères!
Il ne nous appartient pas de vouloir apprécier la mystérieuse influence du père Cyrille sur les événements qui amenèrent , en 1839, la fuite de don Carlos à travers les bourgades de la Navarre ; mais il ne nous paraît pas inutile de répéter, sur le célèbre général de l'or* dre de Saint^François . oe que l'un des auteurs de ce livre écrivait dans une étude politique , à propos de ce moine FVanciscain ■ « Le père Cyrille et le général Maroto , voilà le marteau et lenclume qui ont servi à battre et à briser le sceptre et la couronne du Prétendant'. -
Le père Cyrille a fini comme il avait commencé, par le silence et par
le mystère , à la façon des grands diplomates de tous les temps ; du reste , c'est là un politique bien connu de tout le monde : en Espagne , il s'est appelé d'abord Ximenës de Cisneros ; plus tard , en France , il a pris le titre de prince de Talleyrand; enfin, le comédien s'est rapetissé avec les proportions du théâtre , et il n'a plus été que le père Cyrille.
Aujourd'hui, les moines sont déjà de retour en Espagne; le glaive religieux effleure et menace de nouveau la couronne de Ferdinand VII : où donc se cache le père Cyrille , ce moine qui savait si bien apprécier le génie étroit , mesquin et tracassier des ordres monastiques? Il y a place pour l'ancien archevêque de Cuba, dans le conseil d'État de la reine d'Espagne; lui seul, peut-être, saurait émousser la pointe de cette épée mystérieuse et toujours menaçante , dont la poignée est à Rome !
L'ABimVIi: DE SAIMT-GERMAIM-DES-PRES.
A cainpfigïie tétait depuis plusieurss heures noyée dans les ombres transparentes d'une nuit tiMe et sereine. Sur Tazur fonce du ciel luisaient, paillettes d'or, des myriades d'étoiles , et dans les eaux bleues et doucement murmurantes de l'Ebre la tune mirait son ^^ disque d'argent.
C'était l'un des derniers jours du mois d'avril de l'année 542.
Sur le fond plus vaporeux que sombre du paysage qui déroule de-
vant vos regards ses champs de luzerne fleurie , ses bois d'oliviers et de chênes , ses massifs d'aloès , ses collines rocheuses , ses vallées verdoyantes, se détachent , baignées par les pâles lueurs de la lune, les murailles noires et à demi démantelées d'une ville que couronnent de hautes tours.
Cette ville est Saragosse, capitale des Visigoths d'Espagne.
Au premier plan vous apercevez , soutenues par des pieux solidement fichés dans le sol , sept à huit cents tentes faites d'étoffes grossières., de peaux de chèvres et de cuirs de bœufs cousus ensemble.
Sous ces tentes veillent ou reposent , près de leurs armes et de leurs chevaux , des hommes que, à leurs yeux bleus et à leur longue chevelure , vous reconnaissez tout de suite pour des soldats gaulois ou francs.
Au milieu de ces tentes , dont les rangs serrés se prolongent , à droite , à gauche , jusqu'aux extrêmes limites de l'horizon, se déploie, terminée en flèche et surmontée dune croix, une tente beaucoup plus grande , de fine laine bleue doublée de fourrures et parsemée d'abeilles d'or.
. Un homme veille sous cette tente , — un seul , — accoudé sur un tapis de peaux de renards. Il est de petite taille ; mais en lui tout respire la force. Sur ses larges épaules, que recouvre une mate tunique bleue, parsemée d'abeilles d'or, comme sa tente, flotte, semblable à une crinière de lion , une chevelure d'un blond ardent. Son visage est farouche , son menton hérissé d'une barbe drue et fauve. A quelques pas de lui piaffe , impatient des liens qui le retiennent captif, un vigoureux coursier.
Cet homme est le premier né de Clotilde et de Clovis, Childebert, roi de Paris.
Tout à coup il se leva, et s'élança hors de sa tente. Il croyait rêver. Il appela : un des serviteurs de sa maison accourut.
— Qu'est cela î demanda-t-il en étendant la main vers les mu-
railles de la ville , où venaient d'apparaître une grande multitude d'hommes et de femmes , que les reflets rougeâtres et bigarrés des torches qui les éclairaient dans leur marche lente et solennelle faisaient ressembler à une procession de spectres, et qui psalmodiaient du ton le plus lamentable les Psaumes de la pénitence , dont l'éloignement ne permettait pas de distinguer les versets.
Le serviteur regarda, poussa un cri de surprise niêlée de terreur, puis sHnclina respectueusement , ne sachant que répondre.
— C'est sans doute , reprit le roi d'une voix sourde et av(?r un geste de menace, quelque maléfice que les assiégés préparent contre nous. Oh ! aUri-s malheur sur eux ! ajouta-t-iL Deinain rasBaut, Point de quartier. La ville à feu et k sang !
11 parlait encore lorsque survinrent deux soldats amenant entre eux, garrotté et recommandant son âme à Dieu , un homme qu'ils venaient d'arrêter.
— Un espion ! s'écria Childebert. A mort l
Un des soldats leva sur le prisonnier, tombé a genoux , sa francisque.
— Attends, repartit brusquement le roi en se retournant. Et toi , que venais-tu faire au milieu de mon camp l
— Je me suis enfui de la ville parce que presque tous ses défenseurs ont péri par les flèches et par les épées de vos soldats, et qu'à cette heure la famine dévore ceux qui survivent.
Un éclair de satisfaction et d orgueil illumina le front du roi trèschrétien.
^ Ah ! je comprends maintenant , pour suivit- il comme se parlant à lui-même, qu'ils fassent, dans leur désespoir, contre mon armée victorieuse» un appel aux puissances ÎJifernaies. Cette foule, ces torches , ces chants. . . Mais Dieu est avec moi,
— C'est du Dieu qui est avec nous , répondit le prisonnier avec une gravité calme , que cette foule , exténuée par la faim , implore en i^Q moment T infinie miséricorde. Leur roi en tête » ces malheureux
promènent en grande pompe sur leurs murs la tunique du glorieux saint Vincent , martyr, pour qu'il intercède en leur faveur auprès de celui qui tient dans sa droite le sort des empires.
— Ce que tu dis là est-il bien vrai? interrompit Childebert.
— Aussi vrai que ma vie est entre vos mains.
Childebert demeura un moment comme absorbé dans les pensées que venait d'éveiller en son esprit cette révélation inattendue. Bientôt il s'approcha de l'ofBcier de sa maison qui avait répondu à son appel , et il lui dit quelques mots à l'oreille.
Celui-ci partit aussitôt avec le prisonnier, qu'on avait débarrassé de ses liens , — se dirigeant vers la ville.
Ce fut le roi Teudis lui-même qui l'y reçut.
Le lendemain Childebert et son armée étaient en route pour la France.
A seize ans de là, jour pour jour, dans un des faubourgs de Paris, en un lieu nommé Lacotier, où l'on voyait encore les restes d'un ancien temple d'Isis, il y avait , par une belle matinée , un grand rassemblement de populaire dévotement agenouillé autour d'une église qu'avait fait élever dans cet endroit le roi Childebert , à la sollicitation de saint Germain , afin que le culte du Dieu du ciel y succédât à celui des fausses divinités de la terre.
Cette église , qui effaçait en magnificence et en richesse toutes les basiliques et les chapelles alors éparses sur le sol de la France , était soutenue par des colonnes de porphyre et de marbre blanc , et percée de grandes fenêtres à vitraux colorés. Les lambris en étaient dorés; des peintures à fond d'or en décoraient les murailles, et son pavé était fait de pièces de marqueterie. Tout l'édifice était couvert de lames de cuivre , ce qui jetait , sous les feux du soleil , un si éblouissant éclat que le peuple ne l'appela plus dans la suite que Saint Germain' le 'Doré,
Pendant que la foule priait à deux genoux au dehors , les hymnes saintes retentissaient dans l'intérieur, où se trouvaient réunis le roi
et la reine , tous les officiers de la cour, tous les chefs de l'armée et tout le clergé de Paris. Au milieu du chœur, où brûlaient mille cierges dans des candélabres d'argent massif, où la myrrhe et l'encens répandaient leurs vapeurs balsamiques , sur une estrade de bois précieux incrustée d'or et de pierreries , s'étalait , exposée à la piété des fidèles , la tunique de saint Vincent martyr, en l'honneur de qui cette royale église avait été érigée. Cette pieuse relique était bien digne de la vénération dont elle était l'objet ; elle avait sauvé toute une grande ville des horreurs de la famine et du pillage ; c'est à ses mérites que Saragosse avait dû sa délivrance ; elle avait payé la rançon de tout im peuple.
Une semaine après, tout le clergé de Paris, tous les chefs de l'armée , tous les officiers de la cour, se trouvaient encore rassemblés dans l'église de Saint- Vincent , dont le populaire encombrait encore les avenues.
Mata ce jour-là ses murailleâ extérieures et intérieures étaient tendues, dans tout leur pourtour, de grandes draperies noires semées de larmes blanches , et sous les voûtes splendides , au lieu des hymnes saintes, c'était la prose terrible de la messe des morts qui retentissait.
Childebert , comme s'il n'eût plus rien eu à faire dans ce monde . était passé de vie à trépas le soir même de rinauguration de ce saint temple.
On y descendit en grande solennité son côrps dans un caveau , où ne tarda pas avenir le rejoindre sainte Ultrogothe, sa femme , qui , durant sa vie, avait été, selon une ancienne chronique, smientalrix Dei servorum afque adjutrix fidelium moimchorum.
L'éghse de Saint-Vincent devint pour les rois de Paris ce que fut l'église de Sarnt-Denïs dans la suite , — un lieu de sépulture royale. Chariberl, fils de Clotaire I^', en 570; Chilpéric en 584, Mérovée et Clovis , ses fils assassinés , en 585 ; Frédégonde , qui avait soldé ces iBsassinats, en 597; Bertrude, femme de CSotaire II. t*n606^et
Clotaire II lui-même en 628 , y vinrent successivement dormir de leur dernier sommeil.
Childebert ne s'était pas contenté d enrichir Saint-Vincent de quantité d'ornements précieux , au premier rang desquels il faut placer la grande croix qu'il avait rapportée de Tolède ; il l'avait dotée encore d'amples revenus pour l'entretien d*un monastère qu'il avait chargé saint Germain d'y établir.
A ce monastère , dont le premier abbé fut saint Droctorée , disciple de saint Germain , il avait donné son fief d'Issy, immense domaine qui s'étendait depuis le Petit-Pont, en contournant les terrains où Ton a construit plus tard la rue de la Huchette , le carrefour du pont Saint-Michel , la rue de la Harpe, la place Saint-Michel , la rue de Vaugirard , jusqu'au-dessus de Meudon , et de là remontait , en passant par Sèvres , jusqu'au pont Notre-Dame. Il y avait joint la Seine et ses pêcheries , les îles et autres appartenances dans toute son étendue , depuis la petite rivière de Sèvres jusqu'au pont de Paris, plus l'oratoire de Saint- Androl ( Sain t-André-des- Arts) et son territoire.
Il avait de plus obtenu de saint Germain , pour le monastère , le privilège de V exemption. Ce privilège, dont les religieux se montrèrent en toute occasion très-jaloux , était des plus importants. Il leur accordait la liberté d'élire leur abbé, ôtait tout droit à Tévêque sur leurs biens temporels , dont la libre disposition leur était laissée sous la protection de l'autorité royale , et enfin interdisait à tous prélats d'entrer sur les terres du ressort de la communauté pour y exercer les fonctions de leur ministère , à moins qu'ils n'y eussent été invités par l'abbé.
L'église et le monastère gardèrent le nom de Saint-Vincent jusqu'en l'année 754 , époque à laquelle les reliques de saint Germain , qui y avait été inhumé, acquirent , par de nombreux miracles, une telle renommée qu'elle détrôna dans l'esprit du peuple celle de la tunique libératrice. A leur nouveau nom de Saint-Germain on joignit
le mot des Prés [Sancitts Germanus à Pratis), parce qu'ils étaient situés au milieu d'une vaste prairie..
Très-riche , grâce aux libéralités de son fondateur et aux dons des rois ses successeurs et de quelques particuliers , Tabbaye de Saint- Germaindes-Prés dut un accroissement de biens considérable au puissant patronage d'Hilduin, déjà abbé de Saint-Denis, de Saint- Médard de Soissons , etc. , etc. , et archi-chapelain de Louis-le-Débonnaire.
Parmi les successeurs de cet ^bbé , qui fut un administrateur habile, plusieurs se firent remarquer au nombre des plus vaillants capitaines de leur temps. Sans parler d'Êbroïn, évêque de Poitiers, qui accompagna, en 844 , à la tête de ses vassaux , Charles-le-Chauve , dont il était archi-chapelain , dans une expédition contre Pépin II , roi d'Aquitaine , et s'y comporta bravement , il est impossible de ne pas accorder un souvenir à Gozlin et à son neveu Èble.
Ce furent les Normands qui leur fournirent l'occasion de se signaler dans le mémorable siège que Paris eut à soutenir contre ces barbares.
Après plusieurs incursions heureuses sur les terres du royaume ^ d'où ils s'étaient toujours retirés chargés d opulentes dépouilles, notamment de celles de l'église et de Tabbaye de Saint* Germain, qu'ils avaient pillées à plusieurs reprises*, et de Tor avec lequel les faibles d^cendants de Charlemagne leur achetaient honteusement la paix , les Normands remontèrent , en 884, la Seine dans leurs longues barques, résolus cette fois de tenter un coup de main sur Paria, dont ils convoitaient ardemment la possession,
A leur approche» l'alarme se répand dans la ville, qui était alors entièrement renfermée dans la Cité. Livré à ses seules ressources , abandonné de son roi , if^ peuple parle de se rendre ; mais quatre
* Don» une âts cbb incuriîoEifl, Vvihhé Goslin fat f«U prtioniilor, L'abb4 i3« Suint -Dinli donnn Awx bariiAffs pour jia rniiçoti ^h IIttl-^^ iVxtt^ 'Sr^i^ livra tl^nrgent , tien c.'îievttutr, Avh UBtiTs r.t piuNiBiiTs srfii artc Itiirs fcjnrne» t\ îrwr* «a («nu.
2(i(i LES COUVENTS.
hommes paraissent et relèvent son courage. Ils s'appellent le comte Eudes, Robert-le-Fort son frère, Gozlin, devenu évêque de Paris, et son neveu Èble , à qui il a cédé le titre d'abbé de Saint-Grermain. Les reliques du saint sont au milieu de ce peuple si épouvanté tout à l'heure, et qui maintenant jure de vaincre ou de mourir. Les religieux deviennent son palladium. On garnit de soldats et de machines de guerre les deux ponts par lesquels la ville communique avec la terre ferme. A l'entrée de l'un de ces ponts , construit à la place qu'occupe aujourd'hui le Pont-au-Change , s'élevait une tour. C'est sur cette tour que se porte tout l'effort des barbares. Pendant deux jours consécutifs ils essaient d'en saper les fondements ; mais sur eux pleuvent, avec une grêle de flèches et de pierres, des torrents d'huile et de poix bouillante; mais Eudes et Èble sont là. Découragés , ils s'éloignent , non pour fuir, mais pour se précipiter sur l'autre pont, que défendent l'évêque Gozlin et Robert-le-Fort: nouvelle défaite. Ils sont repoussés l'épée dans les reins ou noyés dans la Seine. Alors ils se consultent. Remonteront-ils dans leurs barques î tenteront - ils une seconde attaque? C'est à ce dernier parti qu'ils s'arrêtent. Us n'ont pas de machines de guerre , ils en construisent. Ils reviennent à l'assaut de la tour; mais Eudes et Èble mettent dans leurs rangs jonchés de morts un si grand désordre qu'ils se retirent avec des cris de rage. Ce n'est plus un siège, c'est un blocus. Toutes les campagnes voisines sont ravagées. Après avoir pillé pour la quatrième fois l'abbaye de Saint-Germain , ils s'y retranchent. Èble sort de Paris avec un gros de soldats , et les en chasse. Sur ces entrefaites meurt l'évêque Gozlin. Les abords et les rues de la ville sont encombrés de cadavres demeurés sans sépulture. L'air se corrompt : la peste décime les assiégés. Le découragement est dans tous les cœurs. On parle encore tout haut de se rendre. Èble harangue la foule. Il raconte que saint Germain lui est apparu en songe , et lui a montré sur la muraille une armée céleste prête à défendre la ville. A peine a-t-il cessé de parler qu'on voit briller sur
les hauteurs de Montmartre les armures d'ime troupe de cavaliers. C'est Eudes qui amène des secours aux assiégés. Les Normands se portent à sa rencontre, et lui barrent le passage; mais Èble fond sur eux , perce leurs bataillons , joint le comte , et rentre avec lui dans Paris.
Les Normands abandonnent la partie. Us remontent sur leurs barques L'incendie de hi tour i]u ils ont en xiuu essiiye de renverser ou d emporter de vive force est leur adieu aux Parisiens victorieux. Mais là ils échouent encore : un religieux de Saint-Gerraain , portant un morceau de la vraie croix , se jette au milieu des flammes , et les dissipe en un chn d'œiL On crie au miracle. Nul doute que c*^t à l'intercession de saint Germain que la ville doit son salut. Aussi lui fait-on faire une chasse magnifique incrustée de pierreries, et labbaye trouve dans la vénération qu'inspirent ses reliques de quoi largmn^it réparer ses désastres,
Eudes , qui venait de troquer son titre de comte contre celui de roi, ne pouvait oublier la part glorieuse qu'Êble avait prise à la défense de Paria. Pour s'attacher par les liens sacrés de la reconnaissance un si vaillant capitaine, il le fit abbé de Saint-Denis, et le choisit pour son chancelier; mais ses bienfaitd ne tombèrent que sur un ingrat,
Eble était bien l'homme le moins fait de tout le royaume pour porter le froc. L'ambition le dévorait. C'était un soldat qui avait pluÊ de vices que de vertus, plus d*intrépidité que de génie. Peu satisfait de la haute position à laquelle il était parvenu et des opulents loisirs qu'elle lui assurait , il s'engagea témérairement dans une conjuration qui avait pour but avoué de détrôner son roi , et il fut tué d un coup de pierre à Tattaque du château de Beillac , en Poitou, en 892.
Après la mort d'Hucbold , qui lui succéda en qualité d'abbé, et fit peu parler de lui en saint homme qu'il était, labbaye de Saint- Germain commença Et avoir des abbés séimliers. Les abbés, seigneurs
mariés pour la plupart , disposaient de ses revenus en échange de la protection qu'ils lui accordaient » et préposaient au gouvernement intérieur et spirituel du monastère des religieux qui avaient le titre de doyens.
Le premier de ces abbés laïques fut Robert -le -Fort , comte de Paris et frère du roi Eudes. Robert devint à son tour roi de France. A son avènement au trône , Tabbaye passa à son fils Hugues, dit le Grand ou TAbbé. Celui-ci la transmit à Hugues-Capet comme un fief, comme une propriété de famille. Hugues n'eut pas eu plutôt ceint la couronne qu'il se démit de son titre d'abbé , autant par un sentiment de piété que pour rappeler à l'observance de la règle de saint Benoit ses religieux , abandonnés alors à tous les déportements.
•• Quoique imis de corps , ils étaient divisés d'esprit , et n'avaient " rien de commun que le vice. Chacun était propriétaire. Ils ne sa- - vaient plus ce que c'était que l'abstinence; ils ne connaissaient " plus le silence. Ils voulaient tous commander, personne ne voulait M obéir. Leur manière de vivre était absolument semblable à celle des " séculiers. -
Hugues-Capet décida , à force de prières (car personne ne voulait se charger de cette difficile mission), un religieux de la commimauté , nommé Waldon , à en prendre le gouvernement. Waldon ne parvint à y rétablir un semblant de discipline qu'après bien des efforts et en faisant à ses administrés de nombreuses concessions aux dépens de la règle.
Mais le fruit de ses labeurs fut bientôt perdu. Un certain Ingon , neveu du roi Robert et déjà pourvu de deux riches abbayes , étant devenu abbé de Saint-Germain , renversa d'un seul coup cet édifice si péniblement échafaudé. Il abandonna ses moines à eux-mêmes, et le désordre ne connut plus de frein.
Ce gros moine , à triple menton et à face rubiconde , assis entre deux femmes dont les cheveux sont dénoués et les vêtements en
désordre , et qui d'une main assurée porte à ses lèvres , en leur souriant , son gobelet d'argent ciselé , qu'il vient de remplir pour la douzième fois, est un religieux de Saint-Germain.
Ces moines qui , réunis sous divers déguisements au fond d'une taverne de la Cité , autour d'une table chargée de vins , de volailles , de gibier et de pâtisseries , boivent , devisent joyeusement , rient et chantent, tandis que, étendus sur les bancs de chêne qui leur servent de sièges , trois de leurs compagons ronflent en cuvant leur ivresse , ce sont encore des religieux de Saint-Germain.
Mais entendez-vous le cor qui résonne î La forêt de Meudon est ébranlée par les aboiements furieux de cent chiens. Un cerf est lancé, qui fuit comme le vent. Un homme passe , qui s'élance sur sa trace avec la rapidité de l'éclair. Il monte im coursier magnifique , dont ses éperons déchirent les flancs. Allons ! bourgeois , manants et serfs , place à monseigneur Ingon ! place à l'abbé de Saint-Germain !
Mais la nuit étend ses voiles sur la Seine. La lune brille dans le ciel au milieu de sa cour d'étoiles* Les flota sont unis œmme une glace. Pas un souffle de vent dans Tair. Qud est ce bmit d'instm^ mentsî Quelles sont ces voix d'hommes et de femmes qui s éll^vent du mitieti du fleuve î Allons 1 boiirgeois , manants et serfs , place à monseigneur Ingon ! place à Tabbé de Saint-Germain, qui prend le frais avec ses musiciens et son sérail !
Euclon, évêque de Paris, s*alanna, non sans raison, de ce scandaleux état de choses. Au mépris du privilège de V&Tempiion , si imprudemment octi'oyi^ à l'abbaye par saint Germait) , il voulut user de son autorité pour rame lier au bercail toutes ces brebis égarées. Mais nos religieux étaient tout- puissants à la cour de Rome, Plainte fut portée par eux au pape Pascal II , et celui-ci, conlirmant par une bulle ledit privilège » débouta Tévêque de ses prétentions . La victoire resta au scandale; le vice paH'alut sur la veiiu.
Un différend qui éclata , en 1154 , entre Geofroy, abbé de Saint- Germain , et Etienne de Macy. prévenu âe s'être saisi d'un homme
du corps de l'abbaye, nommé Ingebrand d'Antony, sous prétexte que ce serf faisait im fossé sur ses terres , ne put être vidé que par un duel , dont les juges furent , en l'absence du roi , Guillaume de Groumay, Renaud de Beaumont et Baudoin de Flandres.
Ce duel , dont les champions étaient deux serfs à qui il était interdit de se servir, en pareille occasion , d'armes de guerre , eut lieu à coups de poing. Dieu, dont le jugement était invoqué, se prononça pour l'abbé Etienne de Macy.
Toutes couvertes des cicatrices qu'avaient laissées , en se guérissant , les profondes blessures que leur avaient faites les Normands au neuvième siècle , Téglise et Tabbaye de Saint-Germain furent presque entièrement reconstruites deux siècles plus tard par Tabbé Morand. Le pape Alexandre III en fit la dédicace et la consécration en 1163. Disons tout de suite, pour n'y plus revenir, que , sachant par expérience combien les Anglais étaient redoutables en rase campagne, Charles V, qui jouait sagement avec eux le rôle de Fabius Cunctator, ordonna , lorsqu'il fortifia lui-mên)e Paris , à labbé de Saint-Germain , d'entourer son monastère d'une haute et solide muraille , afin de mettre à l'abri d'un coup de main les trésors qu'il renfermait. L'abbaye ressembla bientôt à une citadelle. Couronnées de tours crénelées, ses murailles furent environnées d'un profond fossé . où alla tomber un canal large de quatorze toises , qui commençait à la rivière , et coulait le long du terrain où est maintenant la rue des Petits- Augustins .
Ce canal était appelé la Petite-Seine.
On pénétrait dans l'enclos du couvent par deux entrées principales : l'une, à l'est, était située vers l'emplacement qu'occupe aujourd'hui la prison militaire de l'Abbaye. Un pont jeté dans cet endroit sur le fossé menait à la porte méridionale de l'église. L'autre , à l'ouest , se trouvait dans la rue depuis nommée de Saint-Benoît. Elle était flanquée de deux tours rondes, et appelée Porte Papale. On y arrivait par un pont-levis.
L'ABBAYE DE SAÏNT-GERMAÏN-DES-PRÉS. 274
A l'est et au nord des fossés s'étendaient de vastes prairies, partagées en deux parties d'inégale étendue par la Petite-Seine, et désignées sous le nom de Petit-Pré et de Grand-Pré. Le Petit-Pré comprenait l'espace où sont de nos jours la rue Jacob , la rue des Beaux- Arts et le quai Malaquais; le Grand-Pré partait de la rue des Saints-Pères, et se prolongeait jusqu'à Tesplanade des Invalides.
Les abbés de Saint-Germain figuraient , au douzième siècle , parmi les personnages les plus importants du royaume , autant par Tétendue de leurs revenus que par l'immense pouvoir attaché à leur titre.
Il n'était point rare de voir les rois de France les choisir pour être les parrains de leure fils-
Alexandre III accorda à ceux d'entre eux qui seraient prêtres d'user (les ornements épîsmpaux, de bénir le peuple, etc., etc.
Une bulle du même pape nous fait connaître qu'ils avaient droit de présentation aux bénéfices de sept églises dans le diocèse de Sens, de dix églises dans celui de Paris , de six dans celui de Chartres , de tmis dans udui de Rouen, d^une dans Tth-êché de Soissons, di? quatre dans celui de Meaux , de deux dans c^lui d'Autun , de trois dans celui de Bourges et de deux dans celui de Poitiers r en tout trçnte-huit.
Les hauts dignitaires de TÉglise menaient à cette époque , — mieux qu'un train de prince , — un train de roi. Les évêques et archevêques emmenaient avec eux dans leurs tournées, pour la plupart, des gens à cheval et des gens à pied , des chiens de chasse et des oiseaux de proie en si grand nombre qu*iis dévoraient à eux tous une partie considérable des revenus des églises et des couvents qu'ils visitaient.
En 1177 r archevêque de Sens vint à labbaye de Saint-Germain , et il fut hébergé pendant plusieurs jours , lui et sa suite; mais dès le lendemain de son départ , l'abbé Hugues écrivit au pape pour se plaindre de la brèche énorme que cet hôte exigeant avait faite au
tn LES COUVENTS.
trésor de sa communauté. Par une bulle aussitôt lancée en réponse à cette plainte , Alexandre III autorisa toute église et toute maison religieuse , quelles qu'elles fassent , à se soustraire à l'obligation où elles étaient de défrayer un évêque , un archevêque ou un cardinal , chaque fois qu'ils viendraient les visiter avec une suite de plus de quarante-quatre personnes et de quarante chevaux.
L'archevêque réclama vivement pour qu'il lui fiit permis de continuer à faire ses tournées diocésaines avec son train ordinaire.
Le troisième concile de Latran intervint en 1179 dans ce singulier débat. Le quatrième canon de ce concile décida que , dans leurs visites pastorales, les cardinaux ne pourraient à l'avenir amener avec eux plus de cent vingt-cinq chevaux , les archevêques plus de cinquante , les évêques plus de trente , les archidiacres plus de sept , les doyens plus de deux.
Un an plus tard , il leur fut défendu de se faire accompagner de chiens de chasse et d'oiseaux de proie.
L'archevêque de Sens n'en persista pas moins à traîner avec lui son attirail habituel.
Le pape lui adressa , sur une nouvelle plainte de l'abbé de Saint* Germain , une admonition très-sévère à ce sujet ; mais l'orgueiDeux prélat se moqua du pape comme il s'était moqué du concile , et , bien loin de réduire le nombre des gens de sa suite , il l'augmenta dans les années suivantes , sans que les foudres de l'excommunication tombassent sur sa tête rebelle.
Les abbés de Saint-Germain ne se montraient si chatouilleux à l'endroit du trésor de l'abbaye, que parce qu'ils considéraient ce trésor plus encore comme le leur que comme celui de la communauté. Ils y puisaient à pleines mains sans scrupule, en présence même de leurs moines , à qui tous ces vols n'arrachaient pas une plainte ; car ils savaient trop bien que les oubliettes du couvent eussent imposé silence à leurs murmures.
Un d'entre eux , Jean de Cumnène , ayant été nommé à l'évêché
du Puy, poussa l'impudeur et l'audace jusqu'à s'échapper furtivement du monastère en emmenant avec lui tous les chevaux et en emportant crosses, mîtres, candélabres, croix, vases d'or et d'argent, enfin tout ce qui pouvait se monnayer ou se vendre.
Mais l'abbaye était si riche que le successeur de ce larron mitre en eut , dans l'espace de quelques mois , remis sur un excellent pied les affaires temporelles. Les moines se félicitaient bien haut , oubliant que toute médaille a son revers , ce qu'ils se rappelèrent avec douleur quand le saint homme à qui ils devaient le rétablissement de leur fortune s'avisa de toucher aux affaires spirituelles du couvent » qui étaient dons le plus déplorable désordre. Dès lors ce sauveur, dont ils avaient exalté les mérites, Tie fut plus à leurs yeux qu'un hypocrite, un ambitieux et un brouillon. N'avait-il pas eu auâsi ridée de leur défendre par un règlement, à l'exécution duquel il tint rigoureusement la main ;
De }Xïrter des armes de chasse ou autres :
De concher hors de l'abbaye ;
D'aller à Paris sans être actr^^mpagnés d'un ancien , sâge et de bonnes mœurs , qui pût répondre de leur conduite !
Des deux prairies qui s'étendaient à Test et au nord de l'ablmye, séparées par la Pêtùe-Seine , Tune» — le Peitt-Pré , — dépendait du couvent ; l'autre , — le Grand- Pré , — appartenait à TUnivOTsité. Les écoliers, trouvant le Petit- Pré plus à leur convenance, par la raison qu*il était moins éloigné de la ville, le choisissaient de préférence pour Je but de leurs promenades , pour le théâtre de leurs ébats. Tolérés par les religieux , quoique ceux-ci souffrissent avec peine leur bruyant voisinage , ils avaient fini jmr considérer comme leur propriété ce terrain , qui avait reçu d eux le nom de Pré-aux- Cleres, afin sans doute que nul ne se méprît sur le droit qu'ils prétendaient avoir à sa possession. Les religieux n'avaient poîT>t réclamé. On sait ce qu étaient k eeUe époque les écoliers : hommes fiiits pour la plupart, mai ûmipYmés ^ fœi drs/josh à tu qv^elh et
m LES COUVENTS.
aux batteries, race turbulente, s'il en fut, ils troublaient sans cesse , par leur conduite déréglée, la tranquillité publique. Si longue que fut la patience des moines à l' encontre des dégâts et des désordres de tout genre qu'ils commettaient journellement sur leur domaine, elle devait avoir un terme. Entre deux voisins qui se haïssent il faut de toute nécessité que la guerre éclate tôt ou tard . elle éclata.
Un jour, le vendredi 12 mai de l'année 1278, on apprend dans le quartier des écoles que l'abbé Gérard de Moret a fait élever quelques édifices sur le chemin déjà très-peu large qui conduisait au Pré-aux- Clercs. Cette nouvelle excite un violent tumulte parmi la gent écolière. Les têtes se montent, les imaginations s'échauffent; de tous côtés éclatent des cris de colère , des paroles de menace. Les écoliers se réunissent par bandes nombreuses , et se portent en masse sur le Pré , où en quelques heures ils jettent bas toutes les constructions de l'abbé. Indigné , exaspéré , celui-ci fait sonner le tocsin , et commande de fermer les trois portes de la ville qui donnaient entrée dans le bourg. A l'appel du tocsin , les vassaux accourent. Un moine , Etienne de Pontoise , prévôt du couvent , se met à leur tête , une épée à la main. Leurs mains brandissent aussi des épées et des bâtons. Ils se précipitent sur les démolisseurs. Sans armes pour soutenir ce choc inattendu , les écoliers fuient vers la ville ; mais ordre est donné par l'abbé furieux de leur infliger une correction dont ils puissent se souvenir. On se lance à leur poursuite. Gérard de Dôle , bachelier ès-arts , tombe mortellement frappé d'un coup d'épée ; Jourdain , fils de Pierre Le Scelleur, est tué à coups de bâton ; Adam de Pontoise a un œil arraché d'un coup de masse de fer. Plusieurs sont saisis, garrottés et jetés en prison. Les moines triomphent par la force, mais la, justice sera pour les écoliers. Le sang versé crie vengeance.
Dès le lendemain de cette échauffourée, le cardinal de Sainte-Cécile, légat du pape, est saisi de la plainte de l'Université.
" Si l'on ne nous rend justice dans la quinzaine , disait-elle en
•' terminant , nous serons forcés de suspendre tous nos exercices, seul •• remède que de pauvres étrangers sans armes puissent opposer à •• ceux du pays. »
Le cardinal condamna le prévôt Etienne de Pontoise à être renfermé pendant cinq ans dans un petit monastère de la dépendance de Cluny.
Philippe-le-Bel , de son côté . ayant évoqué cette affaire en son conseil étroit , prononça lui-même I arrêt par lequel les religieux lurent condamnés à fonder deux chapellenies de vinj^t livres parisia chacune : lune dans l'église de Sainte- Catherine- du -Val des Ècnliers pour Gérard de Dôle » qui y fut enterré ; Taiitre dans la chapelle de Saint-Martin-des-Orges, près de l'abbaye, pour le rejjos de lame de Jourdain ; à délruire les jnais<.>ns et portes qui obstruaient le chemin des Écoliers, et de plus k payer deux cents livres pour les ré-" parutions de la chapelle Saint-Martin , propriété de rUniversité ; deux cents livi'fs au recteur de rUniversilé pour être disiribuées aux régents et aux pauvres écolipr.-^; deux cents livres à Pierre Le Scelleur pour le dèdommaijer de la perle de sonjlh, et quatre cents li- \Tes aux parentte de Gt-Tard de Dote , qui était noble. En outre , dix des vassaux de l'abbaye, choisis parmi les plus coupables, furent , par ce même arrêt, exilés hors du royaume ^WyîiVï ce quil plaise au roi de fe rappel a\ ei dix autres hora de Paris jusqu'à la Toussaint.
Deux cent soixante- dix ans plus tard , après bien des démêlés sans consé tjuence , u n e nou v el 1 e q uere lie éc! ate en l re Y {} 1 1 i v ei^i t é et T ab * baye, et le sang coule encore, mais des deux côtés cette fois. Cette îutte , qui fut beaucoup plus acharnée que la première, eut une cause à peu près semblable Les écoliers accusaient les moines d'avoir construit des maisons ayant vue sur le Pré aux Clercs, d'avoir rétréci le chemin qu'ils prenaient pour s'y rendre, et surtout d'avoir, en fermant eoiripléteinent un autre chemin , m\^ les coriducti-um d" immondices dans la nécessité de passer à travei^ le pré.
Le 4 juillet 1548 ils se rassemblent en armes, marchent contre les moines, qu'ils surprennent et qu'ils maltraitent, arrachent leurs vignes , démolissent leurs constructions. Les moines courent aux armes de leur côté , et réclament l'assistance de leurs vassaux.
Le combat recommence.
On tira sur les écoliers deux covps de canon et de la dragée. N'importe, les écoliers sont vainqueurs. Mais le lieutenant-criminel et le prévôt , qu'un religieux est allé quérir, arrivent sur le champ de bataille avec leurs archers. Soutenus par ce renfort, les moines reprennent Tavantage. Les écoliers fuient dans toutes les directions , laissant entre les mains de leurs adversaires plusieurs morts et un grand nombre de blessés. L'arquebuse , l'épée, le pistolet, le bâton, avaient aussi occasionné plus d'un vide, dans la petite armée des moines.
L'affaire est portée à la barre du parlement.
Rochefort, avocat de l'abbaye, fait intervenir dans son plaidoyer, lardé de citations grecques et latines , Pline , Linius , et raconte l'apologue des Membres et de l'Estomac.
Royant , avocat de l'Université , se pique d'émulation eu l'écoutant : il commence par citer Juvénal , il s'étaie de l'autorité de Platon.
C'est l'éloquence du temps.
Dans ses conclusions le procureur général dit que /' Université est pleine d'escoliers furiifs et simulés , pltis d'escotes brigveurs et fainéans que escaliers , car ils ne font que , de nuit et de jour, porter épée avec rondelles et autres armes nuisibles ; font querelles, débats et rwises ; détroussent ceux quils rencontrent en leur chemin , n£ bougent des tavernes et jeux de paulmes. A les voir, on les jugera de prisme face estre quelqu aventuriers et soldats Et crois que tout le mal procède de tels mauvais garnements.
Malgré c^tte rude sortie contre les clercs, le Parlement donna
gain de cause à l'Université. Il ordonna le rétablissement des anciens chemins et la clôture des fenêtres ayant vue sur le pré.
Puisqu'il s'agit du Pré -aux- Clercs , finissons-en tout de suite avec les souvenirs qu'il nous rappelle. Sous les règnes dissolus de Charles IX et de Henri III , il s'y trouvait un cabaret en grande renommée, où les muguets de la cour allaient journellement fêter, dans de bruyantes ou fines orgies , le malin Éros ou le joyeux Bacchus,. comme aurait pu dire dans son patois gallo-grec-latin , quelque membre de la pléiade poétique d'alors , — obscures planètes dont Ront^rd était le soleil. C'est aussi sur le Pré-aux -Clercs qutj, pAir un mot, un regard, un sounre, les crocs d'une moustache trop cavalièrement retroussés, la coupe d'un pourpoint, la forme d'une fraise, la couleur d*un m ban , un mouchoir ou un gant tombé d'une* blanche main et ramassé,... pour rien 1 les raffinés d'honneur al^ i aient d'habitude bravement se couper la gorge.
Sauvai , dans ses Anfiquités du Paris ^ nous apprend qu'au cornmencement du quatorzième siècle , il existait , un peu au delà de l'abbaye, un lieu marqué pour les duels. Ce lieu avait ^ en état de permanence , ses barrières et son champ^clos ; autour des lices , au dehors, s en allait, les jours de représentation, le commun des spectateurs; au dedans étaient dressés des échafauds pour le roi, la cour et les juges ; au bas de Téchataud des juges , se tenaient les gardes du champ de bataille; aux deux extrémitL^iB de la lice, étaient des cliaises où deaieuraient assis les combattants, en attendant l'heure du combat.
C'est dans ce lieu que se rencontrèrent , armés de toutes pièces , en 1330, deux vaillants hommes de guerre anglais, très -hauts et très -puissants seigneurs, le duc de Lancastre et le duc de Breswic. Le roi as^^ista à ce duel , et Jean de Meulan, éveque de Paris, se garda bien d'y manquer : de peur de perdre une seule scène de cet émouvant spectacle , qui se termina par la mort du duc de Bre&wiCi il était allé coucher la veille a labbaye*
En 1313 , Edouard d'Angleterre et Isabeau de France, sa femme, étant venus rendre visite à Philippe le-Bel , celui-ci leur donna, dans les jardins de l'abbaye , une fête magnifique, qui mit en grande dépense de métaphores , d'hyperboles et de rimes tous les troubadours de l'époque. Dans cette fête , à l'éclat de laquelle bon nombre de seigneurs anglais, des plus titrés et des plus riches, contribuèrent par leur présence, les trois fils du roi furent armés chevaliers. Le lendemain , ce fut le roi de Navarre qui se chargea de fêter, toujours sur le même emplacement , les hôtes illustres de la cour de France. Une nouvelle fête eut lieu , non moins brillante que la première, et suivie d'une troisième, dont le roi d'Angleterre et sa jeune et belle épouse firent les frais et les honneurs avec une courtoisie charmante et un luxe incomparable.
Toutes les maisons religieuses d'hommes et de femmes étaient en France , au quinzième siècle , dans un état de relâchement qui avait , depuis longues années , acclimaté pour ainsi dire , parmi les nonnes et les moines , la licence la plus scandaleuse Partout dans ces asiles voués par leurs fondateurs au jeûne et à la prière, la Règle , méconnue ou tournée en ridicule , était foulée aux pieds; partout les passions les plus honteuses et les plus brutales , l'intempérance et la luxure , n'étant plus contenues par le frein salutaire de la discipline , se donnaient une libre carrière. C'est à peine si l'on s'y rappelait de temps à autre , quand la mort venait heurter à ces portes si bien fermées au repentir, qu'il y avait un Dieu vengeur et rémunérateur dans le ciel.
- Si Dieu sauva , dit un auteur témoin de ces dérèglements , si " Dieu sauva ceux qui n'ont d'autre mérite que d'aimer la bonne " chère et de faire la cour aux belles; si les moines noirs et les " moines blancs , si les templiers et les hospitaliers gagnent le ciel , •• alors saint Pierre et saint André, étaient bien fous de s'exposer à - tant de tourments pour gagner un paradis qui coûte si peu à • d'autres »•
» Indulgence et pardon, dit un autre poète de ce temps, Dieu et " le diable , les moines font usage de tout. Aux uns ils accordent le •' paradis , ils envoient les autres en enfer. Il n'y a point de crime " dont ils ne puissent obtenir la rémission. Pour de l'argent, ils " accordent à des renégats, à des usiu'iers , une sépulture qu'ils " refusent au pauvre qui n'a rien à leur offrir. Vivre à leur aise , se " procurer ce qu'il y a de plus rare , avoir une table garnie de mets " recherchés et de vins exquis, telle est la plus importante de leurs " occupations. ^
Tant d'abus et de scandales, qui eussent mis le catholicisme en péril si Dieu ne lui avait promis des destinées étemelles, dessillèrent enfin les yeux du jaape. Le cardinal d'Amboise , son légat en France , fut chargé par lui de travailler ù la i"<:*forme des ordres religieux, et il dut s*occuper d abord des quatre ordres mendiants et des religieux de Saint-Benoît» hèqueh, en letir tocafion péniitmtiah pmtr !' octroi dp lîrenre de mal faire mi impunifè tie ne désordounêe ,. pmivoîent iùmhpr m accoutumée dimohitmi et confuméile trrèfpdarité^
Louis XII se montra très-favorable a ces projets d'une réforme devenue de la plus urgente nécessité. Nous lisons dans Claude Seyssel : " Et si ha donné toute aide à monseigneur le c^ardinal d* Amboise pour réformer toutes les reli^ioiis» tant d'hommes que de femmes, dont grand nombre y en a voit bien mal vivants. -
Le même hiatùrien ajoute : - Si elles abondoient autant de bons supi>ots que de revenus, elles seroient grandement riches. »
Le cardinal choisit , pour réformer les Bénédictins , deux religieux de Clony^ Jean Rolin et Philippe Bourgoing , qui commencèrent ptir Saint-Germain .
Prévoyant qu'ils rencontreraient de la résistance, les deux réformateurs prirent leurs mesures; résolus d'avance à ne point reculer, s* il le fallait, devant l'emploi de la foa^e, pour mener à bien leur diHicîle entreprise, ils se présentèrent devant lubbaye avec une
nombreuse escorte de gens armés. Les moines, ne se jugeant pas en position de les repousser, leur en ouvrirent les portes.
Quelques religieux dépossédés firent bientôt de leur conduite une appellation en Cour de Rome , et à Louis XII en son Parlement.
" Frère Jean Rolin , disaient les réclamants , homme inexpert en " discipline , pour ce que peu devant étoit séculier ; et frère Bour- •' going , homme noté de vices et appétant supériorité , lequel met la
- main à l'œuvre pour entrer en la dignité abbatiale , un certain " jour, avec une grosse cohorte de gens armés , approchèrent le mo- " nastère de Saint-Germain , et , en manière hostile , entrèrent de- " dans avec grande impétuosité et clameur tumultuaire.
'• Et là , sans citation ni monition quelconque , nous susdits offrant » de tous points obéir à leurs commandements, par force et misera - " blement chassent et mettent soudainemer»t hors de notredit mo- •« nastère; et , au lieu de nous , introduisent autres moines de l'ordre
- de Cluny, et, sans être appelés ni occis, nous dépouillent de nos " offices et bénéfices. . .
" Et finalement, pauvres et nus , nous envoient en exil. »»
Ils racontent ensuite qu'ils refusèrent toute espèce de secours à un vieillard malade , et éloignèrent de lui les médecins et les gardes, disant : ^ J'ayme mieux que ce mauvais homme , contraire à la ré- " formation , meure que plus il vive... dont advint que celui-ci " mourut piteusement. •»
Ils font aussi remarquer que , suivant la règle de Saint-Benoît , il fallait , pour arriver à être expulsé , passer par sept degrés de correction : 1° monition secrète ; 2° monition publique ; 3** moindre excommunication ; 4° affliction de jeûne ; 5° flagellation ; 6° oraison et prière à Dieu pour lui ; 7** expulsion , s'il est atteint d'incorrigibilité.
Enfin , ils plaidèrent leur cas tellement quils furent réintégrés dans leurs offices, bénéfices , et ledit monastère dûment réformé.
Le trône pontifical était alors occupé par Alexandre VI , de scandaleuse mémoire.
Pendant le règne des deux réformateurs , un religieux , très-jeune encore , fatigué des dures exigences de sa vie nouvelle , imagina de rompre sa chaîne. Il avait résolu d'échanger son froc contre une cuirasse , son rosaire contre une bonne épée , et d'aller chercher fortune dans ce voluptueux royaume de Naples , où bataillait alors le roi Louis XII.
Une nuit , à Theum où tout était siîence et sommeil dans le mo^ nastère, il se glissa hors de sa cellule ^ gagna sur la pcniile du pied le jardin du cloître, en escalada les murs, et bientôt se trouva dans la campagne, respirant Tair frais de l'aube qui commençait à poindre, et de la liberté qui commençait à lui sourire.
Par malheur, il avait été aperçu par un des jardiniers du couvent. Ce jardinier alla aussitôt prévenir le prévôt de l'abbaye. Sans j>erdre une minute , on sella et brida cinq chevaux , et le frère Jean Roîin , Philippe Bourgoing, le prévôt de Tabbaye et deux religieux a leur dévotion s'élancèrent à la poursuite du fugitif. Il fut arrêté et garrotté. On le ramena au monastère, les mains solidement liées derrière le dos.
A peine arrivé, on lui lut sa sentence.
Conduit à la chapelle , il fut dégradé de son titre de religieux , décapuchonné en présence du saint-sacrement et des frères en oraison. On lui arracha sa robe, on le dépouilla jusqu'à ta ceinture. Un linceul fut jeté sur ses épaules; puis frère Jean Roi in monta à Tau tel, et le service des morts commença. Dès que la dernière note du De projundiH se fut éteinte sous les voiites de T église , Tofficiaiit fit an signe, et l'on coucha le condamné dans un cercueil. Alors les religieux , le capuchon rabattu sur les yeux , les cierges éteints et la croix renversée , se rangèrent des deux côtés da cercueil , que deux d'entre eux avaient posé sur une civière , prêts à l'emporter. La procession funèbre se mit eu marche. Les chants lugubres reprirent. On arriva dans une vaste salle tendue de noir, comme une chambre mortuaire K Au milieu de cette chanibre s'ouvraient quatre trous à
rebords de pierres , assez semblables à quatre gueules de puits béantes. Le convoi s'arrêta près de l'un de ces trous.
Le condamné était impassible.
Seulement , sur sa figure était répandue une pâleur de spectre. Un moine lui présenta la patène pour qu'il la baisât ; mais il la repoussa du front , — ses mains étaient liées , — et sur ses lèvres, qui ne laissèrent sortir aucune parole , courut un som*ire sinistre.
— N'importe, dit frère Jean Rolin.
Et il secoua sur le patient un goupillon trempé d'eau bénite.
Tous les assistants l'imitèrent.
Deux moines passèrent chacun sous le cercueil une corde , dont les bouts, roulés sur eux-mêmes, traînaient le long des dalles, et le tinrent suspendu au-dessus du trou.
Une voix sépulcrale cria alors : — Vade in pace !
— Vade in pace ! répétèrent en se signant tous les religieux. Les cordes se roidirent, s'allongèrent; et lentement, bien lentement, le condamné descendit dans l'abîme.
Cet abîme était un caveau de six pieds carrés , creusé à cinquante pieds sous terre.
Trois jours après , frère Vincent-Pierre Pont avait cessé de vivre, en maudissant ses bourreaux.
Peu satisfait de la réforme tentée par le cardinal d'Amboise , Guillaume Briçonnet , évêque de Lodève , à qui son père , cardinal , archevêque de Narbonne , chancelier de France , avait résigné son bénéfice de Saint-Germain , entreprit d'introduire dans l'abbaye la réforme donnée, en 1448 , aux moines de Chazal-Benoît , par Pierre de Mas , leur abbé.
L'abbé de Chazal s'empressa de répondre aux ouvertures qu'il lui fit, et vint à Paris, en 1507, avec l'abbé de Saint-Sulpice de Bourges , dont il avait réclamé l'assistance.
Dès qu'ils parurent devant les murs de l'abbaye, tous les moines se portèrent à leur rencontre, protestant tout haut de leur soumis-
sion , tout bas les donnant au diable. La réforme n'éprouva de leur part aucune résistance , — mais , au bout de quelques mois , il leur parut si dur, après avoir mené une vie toute mondaine, d'être soumis à l'abstinence de la chair et du vin , au jeûne fréquent , au silence, à une dépendance absolue, que, ne pouvant s'assujettir au joug de cette nouvelle règle, ils désertèrent en masse.
On ne les inquiéta pas dans leur fuite.
Une bulle de Léon X réunit , en 1516 , l'abbaye à la congrégation de Chazal-Benoît.
Sur la place t^ituée en face de la porte de Test , qui était la principale enÉrée de labbaye , et où l'on ne voyait que quelques chélives masures, s'élevait une tour ronde, haute de dix mètres, et n aytiiit qu'un seul étage percé de gr^ides fenêti-es.
C'était le pilori.
Le 6 octobre 1557 , par une après-midi nébuleuse et fmîde , cette place était couverte de peuple , et une grande agitât iun régnait parmi cette foule, qui gesticulait, trépignait» murmurait, pémrait , iiii patiente du spectacle qui lui ai' ait été promis.
~ Sera-ce pour aujourd'hui ou pour demain? dit une vieille femme, qui avait au c^u un scapulaire de drap noir, à croix blanche , et à la ceinture un long chapelet à grains d'ébène , auquel était suspendu un petit Christ d'ivoire.
— bNvtv. LiiLiiquille, repartit une espèce de géant, qu'à ses bras nu:5 jusqu'aux coudes et aux deux coutelas passés dans le cordon de son tablier de grosse toile , il était facile de reconnaître pour un garçon boucher.
^-Ce sera, comme il y a trois ans, sur la place Maubert , vous savez, devant Je couvent des Carmes! riposta un basochien, fier dans ses chausses ni loqties et sous son manteau taché , râpé , rapiécé, trouù...
— Otii. oui, nous ne perdrons rien pour attendre, répliqua un prtftre en décochant un regard lul>rique à une belle jeune fille, sa
voisine , qui devint toute rouge sous les éclairs de ce regard de satyre. Puis il ajouta avec orgueil : — Et j'en sais quelque chose , moi qui ai tendu le filet où le gibier a été pris.
— Place ! place ! cria tout à coup d une voix de Stentor un homme qui perça la foule , les voilà ! les voilà !
Cet homme était suivi de quatre archers de la prévôté à cheval ; deux tombereaux suivaient les archers.
Dans chacun de ces tombereaux il y avait deux hommes ; Tun jeune, l'autre vieux; l'un, qui allait mourir et qui levait vers le ciel sa belle tête pâle , où se lisait cette résignation sublime que la foi donne aux martyrs ; — l'autre , qui semblait le préparer à la mort et qu'il n'écoutait pas ; l'un affublé de la robe des Pénitents gris , l'autre du froc des Cordeliers.
Les deux condamnés étaient deux protestants. Dénoncés par un prêtre boursier du collège Duplessis , ils avaient été arrêtés près de ce collège , dans une maison de la rue Saint -Jacques , au moment où ils faisaient la cène avec un grand nombre de leurs coreligionnaires. On leur avait appliqué la torture pour qu'ils abjurassent leurs erreurs ; ils étaient demeurés inébranlables dans leur foi , déclarant qu'ils voulaient vivre et mourir dans la croyance de leurs pères.
Le bourreau venait de leur arracher la langue.
On les hissa aux deux extrémités d'une poutre transversale , fixée au pilori par une barre de fer.
Le peuple battit des mains.
Au-dessous de cette poutre se trouvaient entassés des fagots de bois vert. On y mit le feu.
Le peuple poussa une acclamation frénétique , un rugissement de bête féroce.
Bientôt les corps des deux martyrs ne lurent plus qu'un peu de cendre. . . mais leurs âmes étaient aux pieds de Dieu.
L'histoire nous a conservé leurs noms.
L'un était un médecin de Lisieux, en Normandie, et s'appelait
Le Cène ; l'autre , solliciteur de procès de Saint-Jacques-les-Montagnes, en Poitou, s'appelait Gavart.
Quelques années plus tard , les protestants s'étaient fièrement redressés en face de leurs bourreaux , et dans le Pré-aux-Clercs retentissaient les psaumes de Da\âd, traduits en vers français par Clément Marot , et chantés par une- nombreuse assemblée de gens qui avaient tous l'épée au côté , et à leur tête le roi Antoine de Navarre, sa femme Jeanne d'Albret, le prince de Condé et beaucoup de seigneurs des plus considérables du royaume.
Quelques années plus tard encore , ce furent les persécuteurs qui tremblèrent devant les persécutés , les bourreaux devant les victimes. Les protestants avaient couru aux armes, et leurs armes étaient presque part*>ut victr^rieusea.
Ce fut même parce qu'il croyait ses jours meiiacég qu a son retour de Reims, en 15G1 , Charles IX vint , d après les conseik de Catherine de Médids, sa mère, chercher un refuge derrière les fosijcs et les remparts de rabbiye de Saint-Genriain.
Il y resta cinq jours sous la protection de Tépée du duc de Guise.
Grâce à la politique de Catherine de Médicis, qui ne redoutait pas moins les catholiques , dont le Balap*è était devenu le chef , que les calvinistes qui* depuis l'assassinat de lamiral de Coligny, s'étaienl rangés sous la bannière du Jeune roi de Na\*aïTe, il y eut dans les années suivantes de fréquentes suspensions d* armes entre les deux partis.
Pendant Tune de ces treves , toujours trop courtes au gré de la France, le cardinal de Bourbon, abbé de Saint-Germain, et plus tard roi de laLi^c, donna une grande fête à toute la cour. Le mariage du duc de Joyeuse, favori de Henri IH, avec Maj^uerite, sœur de la reine, en fut l'occasion. Le cardinal avait fait préparer sur la Seine un char de triomphe dans lequel le roi , les princes et princesses devaient passer du Ijouvre au Pru-ntix-Cleics, Ce char, posé sur un bac colossal , devait être tiré par vingt-quatre
chevaux marins, tritons, baleines, etc., etc. Dans les uns devaient être enfermés des musiciens, dans les autres des tireurs de feux d'artifice. Mais l'ordonnateur de la fête avait trop compté sur l'habileté de ses machinistes. Ni chevaux marins, ni tritons, ni baleines, rien ne put marcher; en sorte que le roi, après avoir attendu depuis quatre heures du soir jusqu'à sept , se décida à monter en carrosse pour se rendre à l'abbaye. On lui servit un dîner des plus somptueux. Les illuminations furent féeriques. Ce n'était partout dans les jardins que des gerbes de lumière transparente, verres de couleurs, parfums, guirlandes de fleurs, fontaines jaillissantes. On eût pu se croire emporté par la baguette magique d'un génie dans un des palais enchantés du calife Aroun-al-Raschid.
C'est ce même cardinal-abbé qui fit commencer, en 1586 , la construction d'un palais abbatial , aujourd'hui debout encore dans la me de l'Abbaye.
La foire de Saint-Germain , dont nous trouvons la première mention dans une charte de 1276, avait lieu sur l'emplacement où Ton a construit plus tard le marché de ce nom . Elle commençait quinze jours après Pâques, et durait trois semaines. Le sanglant démêlé de l'Université avec l'Abbaye, en 1278, en amena la suppression. Elle fut transférée aux Halles.
Sur les pressantes sollicitations des religieux ruinés par les guerres civiles de Charles VI et Charles VII , Louis XI . par lettres patentes du 12 mai 1482, leur accorda le droit d'établir dans le faubourg Saint-Germain une foire franche. Elle se tenait sur l'emplacement de l'ancien hôtel de Navarre , et les terrains environnants furent acquis à cet effet par le couvent. Son ouverture avait lieu le 3 février, et sa clôture le dimanche des Rameaux.
Cette foire, qui procurait de gros bénéfices à l'abbaye, était le rendez-vous de tous les gens de plaisir, en même temps que de tous les gens de sac et de corde de la bonne ville de Paris. Mais les bons moines n'y regardaient pas de si près. Courtisans et courtisanes,
saltimbanques et coupeurs de bourses , écoliers et tueurs à gages s*y coudoyaient.
C'est à Catherine de Médicis que revenait l'honneur d'avoir doté la France des industriels de cette dernière espèce , auxquels le peuple avait ironiquement conservé leur nom italien de bravi, parce qu'ils avaient coutume de se mettre toujours cinq ou six pour attaquer un homme.
Le terrain de cette foire était di\^sé en huit mes garnies de cent quarante lof^es ou boutiques en charpente, et de salles de danse.
Henri IH et ses mignons m bien Jrahaés et gaudronnés , y turent plus dune fois, durant leurs promenades , )e sujet des risées des deras de la Basoche, qui prenaient un malin plaisir à s'îitTubler. pour îes contrefaire, de longues finises de papier, et s en allaient, criant : A lafraUe^ on connaît le veau f
Deux années auparavant , le ^I juillet, l'idée vint au cardinal de Bourlion, qui ne savait comment dépenser ses immenses re%^enus, de se signaler par une procession elonl il fût parlé bien lomj-iemjis à la caur et à la ville, A Theure dite, tous les jeunes garçons et toutes les jeunes filles du faubourg^ Saint-Germain vinrent se mnger sur deux files devant l'abbaye. Ils étaient vêtus de blanc, tenaient chacun un cierj^e allumé à la main, et avaient les pieds nus. Les garçons étaient couronnés de fleurs ; suivaient les Augnstins , les Capucins et les Pénitents blancs; puis venaient les prêtres de Saint- Sulpice, les religieux de Saint-Germain et ta musique. Au milieu du cortège figuraient les sept châsses de saint GermîtiTi , ix>rtées par des liommes nus en chemise.
Cette singulière procession se dirigea vers îe faubourg. Tout Paris s'y tHait rendu pour jouir de ce magnifique coup d'œil. Les rues (étaient richement tapissées , et jonchées de verdure et de fleurs, A chaque carrefour s'élevait un reposoir. Toutes les fenêtres ^ tous les toits «étaient garnis de spectateurs. Henri III n'avait pas voulu briller par son absfmcea cette cérémonie; il y assistait en habil de pé!\itent,
Sous le même règne, il se passa dans l'abbaye de Saint-Germain un fait qui mérite d'être raconté , parce qu'il peint merveilleusement les mœurs de cette époque débauchée à la fois et superstitieuse, folle de son corps , soucieuse de son âme.
Parmi les moines du monastère , il s'en trouvait un , jeune encore et de bonne race , ancien cornette au régiment des gardes du roi, qui, dans la nuit de la Saint-Barthélémy, avait tué, beaucoup tué, et qui était entré en religion, non pas par remords du sang qu'il avait versé, mais parce qu'une femme qu'il aimait l'avait trahi.
Le rival qui lui avait ravi le cœur de cette maîtresse adorée était un clerc de bonne race aussi , et très-décidé à défendre , la dague et l'épée au poing . sa très-belle , trcs-noble et très-chère conquête.
Un jour, le vainqueur et le vaincu dans ce duel d'amour, se rencontrèrent et se prirent de querelle. Le clerc proposa aussitôt d'aller, selon l'usage, vider, en compagnie de deux seconds, ce différend sur le Pré. Le moine se récria, disant que l'Eglise a horreur du sang, Ecclesia abhorret a sanguine , et que l'habit religieux dont il était revêtu lui faisait défense d'accepter cette proposition.
— A votre aise, dit le clerc, gardez vos scrupules... je garderai votre belle.
• — Avez- vous du cœurt répondit le moine avec calme.
— Par Bacchus ! fit le clerc en toisant insolemment de la tête aux pieds son interlocuteur, la question est plaisante. . . dans votre bouche surtout.
— Eh bien ! Dieu entre nous décidera !
— Que voulez-vous dire ?
— Ecoutez ; il y a dans mon couvent une vaste salle que l'on appelle la salle des Oubliettes. Jamais un rayon de soleil n'a lui dans cette salle. Tout y est tendu de noir : le plafond, les murs , les dalles , parce que ceux-là seuls y entrent qui vont tuer ou qui vont mourir. Au milieu , sont quatre trous circulaires assez grands pour livrer facilement passage au corps d'un homme. Ce sont les quatre
gueules d'un gouffre d'où ne reviennent plus ceux qu'on y descend ou qui y tombent.
— Où voulez-vous en venir? s'écria le clerc, un peu étourdi de cette description lugubre.
— Avez- vous du cœur? reprit le moine qui releva la tête. Eh bien! ce soir, je vous introduirai dans l'abbaye. A minuit, quand toutes les lumières y seront éteintes , quand tous mes frères dormiront, j'entrerai avec vous dans cette salle. Nous aurons chacun une épée , et nous examinerons un instant cette chambre funèbre , — dont l'un de nous ne repassera plus le seuil, — à la sombre clarté d'une lampe. Nous solderons ensuite sur cette lampe; et chacun de nous, l'épée à la main, gagnera, sous la garde de Dieu , l'une des deux portes qui donnent accès dans cette salle...
Le moine s'arrêta , et jeta im coup d'œil sur son adversaire.
— Et alors? dit brusquement le clerc.
— Alors , répondit le moine , en appuyant sur toutes ses paroles , je frapperai trois coups dans mes mains et nous marcherons l'un contre l'autre au milieu des ténèbres. . . et Dieu décidera !
— J'accepte.
— A ce soir donc , à la pointe Papale.
— A ce soir.
A minuit , chacun d'eux se trouvait à l'une des portes de la salle des Oubliettes.
La lampe fut éteinte.
Les trois coups retentirent.
Le clerc et le moine s'avancèrent l'un vers l'autre, l'épée à la main , au milieu d'une obscurité profonde.
Tout à coup un cri perçant ébranla les voûtes de la salle , et à ce cri succéda un bruit sourd suivi d'un long gémissement. Puis tout rentra dans le silence.
— Mon Dieu ! mon Dieu! fit le moine en tombant à deux genoux près de l'abîme. . . vous m'avez vengé !
Pendant le siège de Paris, une partie de l'armée de Henri IV était campée dans le Pré-aux-Clercs 11 avait enlevé , en moins d'une heure , les retranchements du côté de l'Université. Les religieux de Saint-Germain , que le comte de Brissac avait fait appuyer par cent cinquante arquebusiers, lui opposèrent une plus longue résistance. Mais sur la sommation qu'il leur adressa , avec menace de mettre tout à feu et à sang s'ils ne mettaient bas les armes , ils se hâtèrent de capituler en se recommandant à sa clémence.
C'était le mercredi 1" novembre de l'année 1589. Le Béarnais entra dans l'abbaye avec douze soldats. Voulant voir la ville à découvert , il se fit conduire au haut du clocher par un moine avec qui il demeura seul pendant quelques minutes.
— Une appréhension m'a saisi!... dit-il, lorsqu'il fut descendu, au maréchal de Biron qui était venu à sa rencontre , — étant avec un moine , et me souvenant du couteau de frère Clément.
Sous Louis XIII , une partie des fossés de l'abbaye fut comblée , et la rue des Petits- Augustins remplaça le canal de la Petite Seine.
Les religieux de Chazal-Benoît qui, en 1516 , s'étaient substitués aux religieux de Saint -Germain , s'absorbèrent à leur tour, en 1631, dans la congrégation de Saint-M aur.
L'abbaye devint alors une société savante.
C'est à ses moines , parmi lesquels se firent remarquer dom Hugues Menard et dom Robert Quatremaires , que furent dues , indépendamment d'un grand nombre de curieux travaux sur l'histoire et la littérature, les premières éditions estimables et complètes des œuvres de saint Augustin , de saint Ambroise , de saint Hilaire , de saint Chrysostome , etc. , etc.
L'abbaye de Saint-Germain , qui avait déjà compté plusieurs têtes couronnées parmi ses abbés , eut encore l'honneur de voir, en 1668, par la démission de Henri de Bourbon , évêque de Metz , fils naturel de Henri IV et de Henriette de Balzac , le sceptre abbatial passer dans les mains d'un roi.
L'ABBAYE DE SAINT-GERMAIN-DES-PRES. t9\
Ce monarque était Jean-Casimir, roi de Pologne et de Suède.
Un procès que Tabbaye eut à soutenir contre Péréfixe , archevê- (lue de Paris, se termina en 1669 par une transaction qui restreignit la juridiction spirituelle de Tabbé à l'enceinte du monastère, à la condition que le prieur serait grand- vicaire de l'archevêque.
La suppression de toutes les justices particulières qui furent réunies au Châtelet , en 1674 , en resserra également dans les mêmes limites la justice temporelle.
L'abbaye de Saint-Germain , vacante depuis 1673 , était demeurée en économat , lorsqu'il plut à Louis XIV de lui donner pour abbé le cardinal de Furstemberg, prince-évêque de Strasbourg.
Le roi Casimir eut en lui un digne successeur. Sous son administration , qui dura quatorze ans et qui fut toute paternelle , le palais abbatial fut restauré, et l'on ouvrit plusieurs rues dans l'enclos du monastère.
Le tocsin de 89 fut le glas de mort de toutes les maisons religieuses en France. Les moines de Saint-Germain furent expulsés de leur couvent. Les bâtiments , devenus propriété nationale , furent vendus , et en grande partie démolis pour faire place à des constructions nouvelles.
Trois ans s'écoulèrent, et la révolution qui avait, en passant, brisé le trône de Louis XVI , avait déjà un pied dans le sang de la terreur. La prison de la justice du seigneur abbé de Saint-Germain , aujourd'hui prison militaire , était devenue prison d'État. Elle était , en 1792, remplie de nobles, de prêtres et de Suisses.
Le 2 septembre , au matin , im bruit affreux , propagé par la Commune , se répand dans les faubourgs : mitres de Longwy et de Verdun , les Prussiens marchent sur Paris ; les infâmes ennemis du peuple , dont les prisons regorgent , sont avec eux d'intelligence , et n'attendent qu'un signal pour assassiner tous les patriotes. Si absurde que fut ce bruit, il fut accueilli par le peuple, qui s'indigna et cria vengeance.
2ÎI2 LES COUVENTS.
La pensée des massacres germe dans la tête de Marat. La parole brûlante de Danton, ministre de la justice, lafaitéclore. C'est lui qui sera le régulateur, l'ordonnateur suprême de cette sanglante réaction.
Un semblant de tribunal populaire est installé dans une salle basse de l'abbaye , sous la présidence de Maillard. Jourdan coupeieie est chargé de surveiller et d'activer les opérations de ce tribunal.
Après quelques massacres préparatoires dans la rue de Bussy, la tuerie commence dans la prison .
11 est quatre heures du soir.
A sept heures , les égorgeurs demandent un moment de répit. Maillard et Jourdan le leur accordent; mais Marat, qui est pressé d'en finir, se fâche. Les travailleurs reprennent la hache.
A onze heures du soir tout est consommé.
Les victimes, entassées pêle-mêle dans des tombereaux, furent portées dans la plaine de Mont-Souris. Les carrières de la Tombe înoire leur servirent de dernier asile.
'ÉTAIT le 13 juillet 1121. Vers le soir, le temps qui avait été beau toute la journée devint sombre ; le vent se leva , de larges nuées accourues des profondeurs de l'horizon se pressèrent dans le ciel , et les flots de la Manche firent entendre de longs mugissements. La plage était déserte. Bientôt deux hommes parurent , deux pèlerins, qui paraissaient harassés de fatigue. Ils s'arrêtèrent un instant, s'appuyè-
rent sur leurs bâtons , regardèrent le ciel , puis, s'agenouillant dévotement, ils murmurèrent : -Mon Dieu, prenez sous votre sainte garde les malheureux voyageurs qui naviguent à cette heure sur cette mer en courroux. » Ils se levèrent et continuèrent leur route
Au même instant , une voile sembla sortir du milieu des vagues agitées , puis elle disparut dans la nuit.
La pluie commença de tomber, une pluie brûlante. Les nues se déchirèrent, et mille éclairs se croisèrent dans le ciel. L'atmosphère était lourde; ce n'était point de l'air qu'on respirait, — c'était du feu. Le tonnerre gronda, et ses éclats rougeâtres sillonnèrent les flots. Et, à la clarté de la foudre, on put de nouveau apercevoir la voile , tout à l'heure invisible dans les ténèbres.
A quelle nation appartenait cette voile ! Était-ce un pirate qui parcourait le détroit dans 1 espoir d'une riche capture! ou bien, quelque vaisseau marchand , surpris par l'orage , qui regagnait le port?
Le navire qui essayait de lutter contre la tempête portait les couleurs de la France. Le chef qui le montait s'appelait Rotrou , comte du Perche. La foudre qui venait de tomber avait abattu le grand mât déjà ébranlé par la violence de l'ouragan.
— Monseigneur ! monseigneur ! s'écria un vieux marin en s'élançant sur le pont , le navire fait eau , nous n'avons plus qu'à mourir !
Le comte demeura immobile. Une larme glissa le long de sa joue; il pensait à sa jeune femme que sa mort allait rendre veuve , à son jeime fils, — son orgueil et son espoir, — qu'il ne verrait plus sans doute.
— Nous n'avons plus qu'à mourir ! répétèrent les gens qui montaient le vaisseau du comte Rotrou.
Les regards du comte s'arrêtèrent sur une image de la Vierge qu'un matelot portait sur sa poitrine. A cette vue, l'espérance rentra dans son âme , et , se mettant à genoux sur le pont , il prononça à voix haute ces paroles :
— Sainte Vierge Marie, mère du Rédempteur des hommes, daignez jeter un regard miséricordieux sur nous, et je fais vœu, si j'échappe à la mort, de consacrer une chapelle en votre honneur et en souvenir de votre divine clémence !
— Ainsi soit-il! dirent tous les assistants. Et ils s'agenouillèrent autour du comte.
Ils demeurèrent lor^g-temps à genoux et la tête courbée. Lorsqu'ils se relevèrent , les flots de la Manche ne grondaient plus , l'éclair ne sillonnait plus le ciel , le tonnerre ne faisait plus entendre sa formidable voix, le vent se taisait, une brise tiède avait remplacé la chaleur étouffante de la journée , et le firmament semblait un vaste manteau bleu , tout éclatant de paillettes d'or.
Le comte Rotrou, de retour en France, n'oublia point le vœu qu'il avait fait au milieu de la tempête. On construisit, par son ordre, une chapelle en l'honneur de la sainte Vierge , et, pour perpétuer le souvenir de ce miracle , il donna au toit de cette chapelle la forme d'un vaisseau renversé, — image du danger qu'il avait couru lorsque la bienheureuse intercession de Marie l'avait sauvé d'une mort inévitable.
Quelques années plus tard, plusieurs religieux demandèrent et obtinrent la permission de venir demeurer dans la nouvelle église, qui fut érigée alors en monastère.
Le comte Rotrou II avait commencé des bâtiments attenants à la chapelle; il mourut en laissant à son fils le soin religieux de les achever. Parti pour la première croisade , Rotrou III , à son retour de la Palestine , rapporta de saintes reliques , dont Rotrou IV dota la basilique de son aïeul
La nouvelle abbaye s'agrandit peu à peu , et , sous le règne de Louis VII, Kabbé deSavigny, Serlon IV, la réunit, en 1144, à Tordre de Cîteaux. De nombreuses aumônes l'enrichirent; Richard Hurel et ses fils lui firent don de leur terre de Vastine ; et les papes Alexandre III, Clément III, Innocent lil, Nicolas III, Boni-
face VIII, Jean XXt, Benoît XII, et le roi de France saint Louis se déclarèrent successivement ses prolecteurs.
Le premier abbé de ce monastère fut donc Albode. 11 compta dixsept abbés jusqu'à l'avènement du cardinal du Bellay, premier abbé commendataire sous François P*^, en 1526.
La Trappe est située dans le diocèse de Séez , au milieu d'un immense vallon, sur les frontières du Perche et de la Normandie. Les bois et les collines qui l'environnent semblent vouloir la cacher à tous les yeux. Elle est entourée de marais et d'étangs; ses approches sont si difficiles qu'on ne peut y arriver sans le secours d'un guide. Rien de plus triste que ce vaste désert ; un silence étemel y règne en tous les temps , et rien ne se présente aux sens , dit l'abbé de Marsollier, qui n'inspire la solitude et la retraite. Les murs du monastère sont couverts d'inscriptions latines. Au-dessus de l'entrée, on lit ces paroles du prophète Jérémie :
SEDEBIT SOLITARIUS ET TACEBIT !
Et plus loin , au-dessus de la porte du cloître :