LES ABBESSES DE FONTEVKAULT
sa personne; quoiqu'elle fût admirablement faite et jolie, elle déplaisait aux religieux les plus intrépides... Aime-t-on la femme que l'on craint ? L'abbesse aurait frappé cent fois la terre, du ï>out de son petit pied, qu*elle n'en aurait pas fait sortir un seul Amour! Aussi^ nous semble-t-il impossible, sœur Thérèse, que Ton ait jamais songé a lui dire ce que le chevalier de Chauvelin disait à une grande dame de la cour :
Sans vous défendre la colère.
Je voue obligerai bientôt d'y renoncer :
Il ne vous est permis de l'exercer Que contre ceux à qui vous n'avez pas ru plaire.
« En revanche, sœur Thérèse, nous vous présentons une abbesse, Marie de Bretagne, qui est toute indulgence et toute douceur. Marie est si indulgente, qu'elle ne sait que pardonner; elle est si douce, qu'elle pardonne, bouclie close, de peur sans doute que le son de sa voix ne fasse le bruit d'un reproche ; elle est si bonne, si faible, ^i dévouée, qu'elle craint en marchant de réveiller des moines qui donneu t au soleil, ou d'effrayer des religieuses qui rêvent tout éveillées... Allons! sœur Thérèse, daignez venir saluer avec nous sa majesté la paresse!
« Marie de Bretagne ne sortait jamais du couvent; mais elle recevait de nombreuses visites dans sa cellule. Elle raffolait des leciuri s édifiantes; mais elle avait une lectrice qui lui épargnait la peiue horrible de feuilleter un livre. Elle adorait la promenade; mais die se faisait porter par des moines, sur une façon de palanquin, à travers les poétiques ombrages de Tabbaye. Elle s'inquiétait bien souvent des intérêts religieux qui lui étaient confiés; mais elle ignorait presque toujours ce qui se passait dans le spirituel et dans le temporel de son ordre. Parfois elle prêchait Tamour du travail ; mais elle aidait habituellemeut les religieuses à ne rien faire. Enfin , si Marie de Bretagne n'aima jamais, ce fut assurément par paresse.
« Il n'en était pas ainsi des moines et des uonnettes ; nous voulons
dire, sœui- Théièse, qu'ils surent trouver le plaisir du repos dans le repos du plaisir : ils se prirent a dormir du matin jusqu'au soir, sauf a veiller du soir jus(]u'au matin.
« N'est-il pas bien triste, sœur Thérèse, que Marie de Bretagne, une jeune femme qui dormait si longtemps, dans la nuit et dans le jour, n'ait point voulu donner a sa paresse les beaux rêves que le dieu des amours donnait peut-être a son sommeil ? Ce n'est pas nous, sœur Thérèse, qui lerons grâce à un pareil péché, en répétant a Tabbesse de Fontevrault ce que le chevalier de Chauvelin disait trop aisément a une belle paresseuse :
A la paresse, on peut quelquefois s'exposer t Quand on est sûr de toujours plaire, On fait bien de se reposer...
l\ Dc reste plus rien à faire.
c Nous avons encore a saluer trois péchés capitaux, dansTabbaye du docteur Robert : nous retrouverons un peu plus tard l'orgueil, l'envie et la luxure. D'ici-la, permettez-nous de vous raconter une douce aventure, dont l'héroïne mourut a FontevraiJt sous le règne de Marie-la-Paresse.
€ N'êtes-vous pas de notre avis, sœur Thérèse?... Ce pauvre diable de roi René a été bien méconnu, bien calomnié par le préjugé populaire. René fut un prince malheureux, et c'est la un titre k la sympathie des âmes sensibles de tous les temps; il fut un vaillant soldat, sinon un très habile capitaine ; il adora les chansons, la bonne chère et les jolies femmes ; il protégea les beaux-arts, la science et la poésie : sa mémoire ne devrait-elle pas rayonner du plus doux éclat de Timmortalité historique?
« incroyable sacrilège ! la tradition locale n'a seulement pas respecté le souvenir de la cheminée du roi René : l'on a prétendu que le royal joueur de viole s'en allait, tous les matins, dans la campagne, pour se réchauffer à la flamme d'un foyer qui n'était rien moins que le soleil; il s'agissait bien, vraiment, pour l'auguste promeneur, dc la lumière et de la chaletir bienfaisant« du soleil ! ...
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c Chaque luatin^ sœur Thérèse, le roi René faisait une pronieuade solitaire, il est vrai; mais, a une petite distance de la ville d'Aix, il prenait secrètement le chemin de traverse qui conduisait à une maisonnette d'assez fraîche apparence : il y avait, dans cette chaumière^ une jeune fille nommée Marguerite, la plus sage, la plus belle et la plus riche villageoise que Ton adorât, à dix lieues à la ronde. Marguerite était la filleule d'une grande dame, d'une princesse; les pages de la cour lui contaient fleurette; René lui-même se plaisait a chanter pour elle, en s'accompagnant de la viole ; quelques méchantes langues, à tort ou a raison, accusaient la bonne Majesté qui régnait en Provence de s'opposer au mariage de Marguerite avec le fameux Richard Patris, le barbier en titre, le favori et le fou du roi; le musicien couronné composa ses romances les plus amoureuses dans la maisonnette de Marguerite : les beaux yeux d'une jeune et jolie filloi voilà, sœur Thérèse, la véritable cheminée du bon roi René.
« Un soir, bien avant l'heure de la visite habituelle de son royal protecteur, Marguerite profita de l'absence d'une parente qui lui seivait de gardienne, d'une vieille femme qui jouait le rôle d'une Marceline de ce temps-la, pour rêver, potur soupirer, pour sentir battre son cœur, tout a son aise, sous les orangers fleuris de son jardin. Près de s'asseoir sur un banc de verdure, les yeux fixés sur la terre, et la pensée tournée vers le ciel, la jolie rêveuse fut saluée par de petites fleurs assez indiscrètes pour se laisser tomber, une a une, sur le sein d'une jeune fille qui n'en pouvait mais; si Marguerite avait daigné prendre garde a ce qui se passait autour d'elle, au Ueu de ramasser les perles blanches qui se détachaient du brillant écrin d'un arbre fleuri, Marguerite aurait aperçu un bel enfant, a demi caché derrière le rideau du feuillage, et qui lui jetait a plaisir, dans sa robe entr 'ouverte, les plus belles fleurs d'un oranger : le page Olivier préparait ainsi, sans le savoir, une des scènes les plus délicieuses des Confessions de Jean-Jacques : la scène de Rousseau qui voudrait bien être cerise pour effleurer le sein des demoiselles Gallais.
c A la fin, poiirianf , Marguerite eut des yeux pour voir et des oreilles pour entendre : elle entendit voler un oiseau qui s'envolait d'une façon tout a fait singulière ; et, presque aussitôt, elle vit s'abattre a ses pieds un oiseau qui avait un plumage de soie et des ailes de velours!...
< Marguerite poussa un petit cri de surprise, de honte et de plaisir, en reconnaissant le plus espiègle, le plus malin et le plus beau des pages du roi : Olivier s'agenouilla devant la jeune fille, il prit sa viole d'amour, et il se mit a chanter, a la mode du temps, une romance langoureuse qui ferait merveille aujourd'hui dans le plus niais de nos opéras-comiqttes.
€ — Bonté du ciel ! s'éciia Marguerite; est-ce bien vous, monsieorle page?..,
t — Oui, je périssais d'ennui et d'amour ; j'ai quitté la ville secrètement pour vous voir, pour vous admirer, et me voicil... Elesvous seule?.
c — Jusqu'au i^tour de mon geôlier, qui ressemble, dit-on, a une femme.. •
t — Je profite de son absence, et je vous embrasse.
< — Ne m'embrassez plus, et babillons un peu...
c — Nous babillerons beaucoup lorsque nous n'aurons rien de mieux a fiiire : je t'ai embrassée. . . et je recommence !
« — Vous oubliez donc que je vais me marier avec Richard Pairis? c — Au contraire... je m'en souviens.
< — Nous sommes fiancés.», je suis presque sa femme... « — Ce n'est pas ma faute I
c — Je le sais bien . . . c'est la mienne ! . . . Mais j'ai de la vertu , je respecte mon futur mari, et je suis sage...
€ — Sage?... quelle sottise!
« — Vous ne croyez pas à la sagesse des jeunes filles?
€ — Qu'est-ce a dire?... J'y croirai toujours, ma jolie Marguerite... absolument comme elles y croient elles-mêmes !