LES ABBESSES DE FONTBVRAULT
t -^ D ailleurs, si j etaiii oapable d'^oublier un honnête homniç qui m'aime, j'aurais mieux a choisir qu'un petit page, un petit inconstant, un papillon qui butine toutes lea fleurs... excepté Timmortelle.
c — Moi?... quelle calomnie !... Moi, qui suis la fidélité même 1 les dames de la cour n'ont seulement pas eiïïeuré mon cœur... Et depuis que je t'ai vue pour la première fois, je n'ai rien senti, rien aimé, rien adoré que toi, Marguerite 1
€ —Vraiment?...
« -^ Foi de page !
c — Âh!... vous ne voulez donc pas me rassurer?
t — Entre nous, chère Marguerite, exprimer a une jeune fille qu'on l'aime est plus difficile que de lui prouver qu'on l'adore!...
« Nous ne savons pas trop, sœur Thérèse, de quelle aimable façon le page voulait s'y prendre, ponr donner a Marguerite une preuve de son amour; mais, enfin, au moment de lui prouver, sans doute, qu'il était l'amoureux le plus tendre et le plus sincère de ce monde, Olivier se prit à pâlir et à trembler : il ramassa bien vite sa viole d'amour, et il montra du doigt a la jeune fille deux pron^eneurs dont il redoutait peut-être l'importune présence; Marguerite pàiit à son tour, et sa main tremblante se réfugia tout doucement dans la main du page : la vierge aux fleurs d'oranger venait de reconnaître, dans le fond du jardin, Richard Palris et le roi René.
« — Quel malheur I s'écria ia jeune fille, j'aperçois deux grands dangers qui s'approchent de nous, sous les apparences de mes deux meilleurs amis : voila mon fiancé qui a déjà bien de la jalousie, et mon royal protecteur qui ne demande pas mieux que d'être jaloux ! . . . Où donc me cacherai-je, monsieur Olivier?
« — Ecoute-moi, Marguerite, lui répondit le page : en nous cachant, séparés l'un de l'autre, nous tiendrions beaucoup de place;, en nous cachant ensemble, nous en tiendrons à peine autant que
deux oiseaux dnns un nid. Il ne s'agit plus que de l'envoler avec moi, Marguerite!,..
« — El comment cela?
« — Eu le laissant aller dans mes bras.
« — Où irai-je?
« -^ Dans une cachette impénétrable... dans un véritable nuage de verdure... sur les branches de cet oranger!...
c Aussiitôt dit, aussitôt fait : Olivier et Marguerite s*envo1èrent le plus légèrement qu'il leur fut possible. — Le roi et son barbier vinrent s'asseoir au pied de cet arbre qui cachait, a leurs regards, les deux oiseaux amoureux .
« — Toujours de la folie, roattre Richard ! disait le roi René en souriant à son fidèle serviteur, qui venait de dire une sottise.
« — Ah! sire, lui répondit le barbier, ne faut-ij pas être bien fou pour se résigner a devenir ridicule?.,.
« — Comment vas- tu le devenir?
« — Je me marie !
« — Ton mariage avec Marguerite est-il un si grand malheur?
« — Je suis sûr que mes amis supporteront très courageusement... mon infortune.
« — C'est toi qui Ta voulu, Richard : j'ai fait loul ce qu'il fallait pour t'einpêcher de finir ce mariage, . .
« -» Il est certain que je ne le finirais pas, s'il vous avait plu de le commencer !
« — De quoi te plains- tu, Richard? oses-tu bien reprocher quelque chose à Marguerite?
« — Oui... je lui reproche des caprices, de Timperlineuce, de la coquetterie, tout ce qui peut faire, d'une jeune fille, nue femme ravissante aux yeux du monde et affreuse aux yeux de son mari.
« — C'est bon a savoir! pensa Marguerite, en jetant une fleur d'oranger sur le front de Richard.
« — Eh! mon Dieu, reprit le roi, il me semble que ma protégée
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ircst encore qu'une aiipabieenfaut, remplie de bcaulé) de franchise, d'espièglerie et d'innocence. . .
€ — Ah ! sire, comme c'est joué !
€ — Je commence a croire, mon pauvre Richard, que toutes les filles a marier excellent a porter un masque gracieux qui les déguise a merveille; le mariage une Fois conclu, le déguisement disparaît en un clin d'œil, en un baiser, et là jeune femme, qui était belle avec son masque, est presque laide avec son visage!.*. Tu aimes donc bien cette petite Marguerite?
€ — Que voulez-vous!... elle m'a ensorcelé.
t — T'aime-t-elle?
€ — Elle m'adore!
€ — Comment le $ais-tu ?
c — Je le sais... parce qu'elle me l'a dit.
c En ce moment, Marguerite adressa de loin a Richard, qui ne s*en doutait guère, un petit geste en guise de dénenti, un mouvement capricieux qui signifiait sans doute: Non, non, je ne vous aime pas I
€ — Richard, continua le roi René, tu raffoles d'une jeune fille, et tu vas l'épouser par-dessus le marché... voilà deux sottises pour une seule femme !
€ — Il faut me pardonner, sire ; il n'y a que les gens d'esprit qui soient capables de faire deux sottises a la fois !
« Au grand plaisir d'Olivier et de Marguerite, René fit quelques pas dans le jardin pour gagner un sentier qui conduisait a la maisonnette ; par malheur pour les deux amoureux qui s'étaient {arches sur un arbre, des courtisans de village, des manants indiscrets, s'avisèrent d'aborder le roi en le saluant jusqu'à terre, en lui criant tour a tour :
€ — Sire, protégez-moi !
€ — Sire, vengez-moi !
€ — Sire, rendez-nous justice I
€ — Justice ! justice ! murmura le roi, eu s'ndressaut à Richard ; est-ce que tous ces braves gens me prennent pour un juge?...
« — Remerciez-les, sire : cela prouve que ces braves gens oui la bonté de vous croire juste !
€ Le roi René reprit sa place à l'ombre des orangers ; Richard Patris se prépara, le plus gaiement du monde, à jouer le rôle d'un héraut dans cette nouvelle cour de justice; et nous vous laissons à deviner l'inquiétude, la frayeur d'Olivier et de Marguerite, qui connaissaient peut-être les justiciables de l'audience.
€ — Sire, s'écria un gros paysan, ce qui m'arrive n'est-il pas indigne I
« — De quoi s'agit-il ?
« — J'ai une fille qui travaille dans votre orangerie ; je lui ai dit, ce matin : Laurette, va nous cueillir les plus beaux fruits du verger; nous les porterons ensemble aux nobles dames qui nous protègent. Ma fille me quitte... je lattends... je l'appelle... pas plus de Laurette dans le verger que de diable dans le bénitier de notre église ! Comme je sais qu'elle ne tarde jamais autant que lorsqu'elle s'amuse besiUcoup, je m'avise d'aller a sa rencontre : je la cherche dans toutes les cachettes du jai>din, et. Dieu merci ! je la retrouve; j'ignore ce qu'elle cueillait depuis une heure... Mais il était là, sire, le traitre, le séducteur, qui batifolait autour d'elle, derrière un buisson d'aubépine ! il faut que vous lui défendiez absolument de courir après les jeunes filles ; il faut aussi que vous me permettiez d'assomîner ce vilain page qui se nomme, je crois, Olivier !
« — Je te permets de le châtier, de le battre au nom du roi, s'il lui prend encore fantaisie de cueillir quelque chose derrière les buissons de ton jardin !
€ Un léger bruit, une sorte de tressaillement se fit entendre dans le feuillage d'un oranger : Marguerite, qui avait posé sa jolie tête sur l'épaule du page amoureux, ne put s'empêcher de repousser un vaurien, un infidèle, qui commençait à lui paraître bien coupable.