‹ Les couventsChapitre 6 sur 22 · V( PRÉFACE · texte numérisé non relu

V( PRÉFACE

trer dans oée tranquilles et saintes solitudes : la politique des rois catholiques se môle à la religion des solitaires chrétiens ; la science du monastère empiète sur le débat des intérêts temporels; la foi ressemble à l'ambition; Thumililé devient orgueilleuse; la contemplation ne s'adresse plus au ciel, la prière n'est qu'un bruit, et l'extase a cessé de donner des visions divines. — Les couvents se transforment.

Les monastères sont riches et puissants : ils ont des trésors, des titres, des serviteurs, des revenus et des esclaves ; la discipline se relâche ; l'étude revêt des formes presque mondaines; le scandale remplace la piété sous le froc; la table du réfectoire est somptueuse; la cellule n'est plus attristée par la grande image de la mort; l'amour de Dieu n'embrasse plus tous les amours de ce monde; le ciiice est émoussé par des fleurs, et saint Antoine ne sait plus résister à la tentation. — Les couvents finissent.

Certes ! c'est là un beau sujet, un beau souvenir, une belle etdiflicile étude : c'est le voyage de l'historien, du philosophe, du chroniqueur et du poëte, à travers le mondé monastique. Avec l'histoire, le récit des merveilles opérées par l'Église au fond des couvents; avec la philosophie, l'ap* prédation des hommes et des choses qui ont figuré dans les cloîtres; avec la chronique, des mystères, des légendes et des traditions; avec la poésie, les faiblesses du cœur et de l'esprit, les chants qui ont à la fois quelque chose de sacré et de profane, les larmes qui cachent un baiser, les soupirs

PRÉFACE. vil

qui cachent une douleur^ les Carmélites qui cachent des pécheresses!

La Thébaïde, avec les sublimes efforts et les miracles de la perfection chrétienne; le Mont-Cassin, où vientretentirrécho des grandes luttes du monde; Tabbaye de Chelles, éclairée tour à tour par Tesprit de Dieu et par Tesprit de Thomme, par range et par le démon; les solennités sévères de la Grande* Chartreuse; les mystérieuses vicissitudes des Carmes et des Carmélites j les soldats religieux du Temple, armés de la croix et de Tépée; le silence éloquent des frères de La Trappe ; Tunion de la vie active et de la vie contemplative, chez les Bénédictins; le couvent de Jésus, d'où un général tonsuré s'efforce d'étendre sur toute la terre l'immense robe des Jésuites ; la pauvreté et l'humilité équivoques des moines mendiants; les harmonies mystiques et mondaines des religieuses de Montmartre et de Fontevrault ; les inquisiteurs du saint-office, qui étouffent dans le sang la grande Espagne de Charles-Quint et de Philippe II; enfin, le souvenir de la grandeur et de la décadence des couvents, voilà tout notre liyre.

L'histoire ne nous empêchera pas d'être indulgents; la philosophie ne fera pas la guerre à la religion, et nous n'emprunterons à la poésie que ce qu'elle a de charmant.

LA THÉBAlDE.

ouT ce qui a été grand dans le monde a voulu se grandir encore par Timmensité d une magnifique origine. Les religions, les i^euples, les conquérants , les souverains , ont doimé à leur berceau le piédestal d'une éblouissante et bienheureuse grandeur. 11 y a des religions qui se vantent d'un commencement aussi beau que le plus beau conte de fées ; il y a des peuples dont le premier homme a été un Dieu ; des villes qui ont été fondées par une déesse ; des ambitieux qui descendent de l'Olympe, comme Jules César; des princes qui se glorifient de représenter le ciel sur la terre, comme les rois lëf^itimes.

i LES COUVENTS.

Il n'en est pas ainsi de la grandeur du christianisme et de l'Église catholique : Jésus-Christ est né dans une étable; TÉglise universelle est sortie des catacombes; la puissance des congrégations religieuses a commencé dans les déserts de la Thébaïde.

La Thébaïde , c'est l'Egypte sans le Nil ! c*est la solitude , c'est une terre brûlée , désolée par le soleil , abandonnée par Dieu et par les hommes. Tout à coup, le désert s'anime par enchantement : la solitude se peuple; la désolation se poétise; l'esprit divin jette , dans ce coin de terre dédaigné par les faux dieux , par les faux prêtres et par les tyrans , des extases sublimes , des douceurs ineffables , des joies infinies ; Dieu va descendre dans la Thébaïde chrétienne , et des hommes inspirés s'agenouillent pour le recevoir, pour l'entendre, pour l'adorer ! Dans ces grottes , dans ces cavernes , au fond de ces rochers où nulle voix encore n'a prié le ciel jusqu'à ce jour, nous allons entendre des voix humaines , qui prient et chantent le Seigneur; là, où nulle croyance vraiment divine n'a passé, vont apparaître des créatures d'élite qui croient en Dieu; là, où il n'y a rien , l'enthousiasme ascétique va faire quelque chose d'immense : la foi métamorphosera le désert , et chaque grain de sable de la Thébaïde fournira une pierre à l'édifice universel des congrégations religieuses.

Le christianisme, qui a déjà conquis l'Italie et la Grèce par la morale , qui a subjugué les Barbares de la Gaule et de la Germanie par la charité , le christianisme va conquérir les temples d'Isis et d'Âmmon , par l'austérité de sa vie extérieure , par sa vertu pratique, par la pénitence, par l'expiation , par les miracles et par le martyre ! Oui, voilà bien le christianisme dans cette Egypte, qui a vu Homère, Lycurgue, Pythagore, Jacob, Joseph et Jésus-Christ; dans cet Orient , où sont nées toutes les religions , toutes les fables , toutes les sciences et toutes les révolutions du monde ; sur cette terre , qui a entendu marcher les soldats de Sésostris, de Cambyse, d'Alexandre et de César : le christianisme y vient, à son tour, réaliser de grandes

choses, comme si toutes les grandeurs humaines devaient commencer ou finir dans ce merveilleux berceau de la lumière.

C'est donc l'histoire de l'Église monastique , — avec la prière , avec la foi, avec la résignation , avec le travail, avec Textase, avec la science, avec la contemplation, avec l'humilité, avec l'éloquence, avec la gloire du martyre , — qui commence dans les déserts de TEgypte, dans cette Thébaïde éclairée par des illuminations célestes, dont parle Bossuet , et qui font rayonner dans les âmes des solitaires toutes les clartés divines du sacrifice chrétien. Les orages, les guerres, les persécutions, le vent, le sable et les siècles n'auront jamais assez de force , dans leurs ravages , pour effacer les traces du chemin des Anges, du chemin des pères du désert'; mais, un jour peut-être, les cellules, les grottes, les cavernes des soHtaires, disparaîtront sous des fleurs tombées de Tarbre du bien et du mal; une marotte remplacera la discipline; la poésie étouffera la voix de la religion; les femmes chasseront les vierges; l'amour viendra jouer avec les versets de la Bible ; les splendeurs du monde éclipseront les terribles solitudes de la Thébaïde ; saint Antoine sera vaincu par le démon ; saint Jérôme ira recommencer sa jeunesse dans les corruptions d*une nouvelle Rome impériale , et saint Augustin ne sera plus le Platon du christianisme.

Nous avons sous les yeux une carte de la Thébaïde chrétienne : nous avons embrassé, d'un seul regard, l'Egypte que le Nil féconde , et l'Egypte que le Nil délaisse ; d'un côté, la fertilité , l'abondance; de l'autre, la stérilité, la misère. En gravissant par la pensée les roches du mont Colzim , nous avons aperçu , dans le cercle lumineux d'un horizon immense, la cime d'Horeb et lamer.Rouge, le Sinaï qui se souvient de Moïse , et le désert qui se souvient de la fuite des Hébreux. En regardant plus loin encore , nous avons vu

' M Nous travenâmes le Chemin de» Anges; c*est aini»i que les chrétieus appellent une longue traînée de petits monceaux de pierres , dans l'espace de plusieurs journées de chemin. Cet ouvrage servait autrefois pour diriger les pas des anachorètes. »» f Le père Sicaro, Lettres édifiantes. )

deux pyramides qui dominent la vallée du Nil , et il nous a semblé que le peuple des Pharaons était là tout entier dans ces deux vastes cercueils. Les saintes demeures des solitaires chrétiens sont représentées , sur cette carte , par des croix plantées sur de petites éminences ; les anachorètes y figurent eux-mêmes", çà et là, dans Thumble attitude de la prière et de la pénitence. En voyant ces petites croix, ces petites images , qui donnent une sorte de mouvement , une vie mystérieuse à un vieux parchemin topographique , Ton croit assister au spectacle de la vie chrétienne dans la Thébaïde : les solitaires ressuscitent devant nous ; ils tressent des nattes et des corbeilles de feuilles de palmier; ils prient, ils étudient, ils méditent; ils se nourrissent avec du pain et des racines ; ils se reposent sur le sable ou sur la cendre ; ils se mortifient sous le cilice ; ils triomphent dans le martyre ! En écoutant de certains bruits , des sons plaintifs que l'imagination arrache à cette carte précieuse, l'on croit entendre le tintement de toutes les clochettes de la Thébaïde , agitées le matin et le soir par la main tremblante des anachorètes : ces bruits ressemblent aux sons d'une prière chantée ; la cloche de chaque cellule , de chaque grotte, de chaque caverne, jette à travers le désert l'écho d'une harmonie mystique , brisée de loin à loin par les rugissements des lions ; on se hasarde jusqu'au bout de ces saintes solitudes ; on tremble , et ce n'est point de peur ; les bruits harmonieux se rapprochent , et Ton aperçoit enfin la triste demeure d'un solitaire : on se hâte , on s'arrête sur le seuil d'une grotte , on appelle au nom de Jésus-Christ , et c'est la voix du premier ermite en perfection , c'est la voix de saint Paul qui va nous répondre... dans le livre immortel d'un poète chrétien.

- A l'instant même , je vis paraître un homme cassé de vieillesse , ^ et qui semblait réunir sur sa tête autant d'années que Jacob ; il »• était vêtu d'une robe de feuilles de palmier :

•» — Étranger, me dit-il , soyez le bienvenu ! vous voyez un homme - qui est sur le point d'être réduit en poussière. L'heure de mon

LA THÉBAJDE. 5

- aommeil est arrivée; mais je puis encore vous donner i*hospitalité. " Entrez, mon frère, dans la grotte de Paul.

- Je suivis, en tremblant de respect , ce fondateur du christianisme ♦» dans les sables de la Thébaïde.

»» Au fond de la grotte , un palmier, étendant et entrelaçant ses " branches de toutes parts, formait une espèce de vestibule; une " fontaine très-claire coulait auprès; de cette fontaine sortïdt xxn petit " ruisseau qui , à peine échappé de sa source, rentrait dans le sein " de la terre. Paul s'assit avec moi au bord de Teau , et un lion se •» vint coucher à nos pieds.

»» — Etranger, me dit l'anachorète, avec une bienheureuse simpli- ♦» cité , comment vont les choses du monde? bâtit-on encore des villes! ^ quel est le maître qui règne aujourd'hui ? 11 y a cent treize ans que

- j'habite cette grotte ; depuis cent ans , je n'ai vu que deux hommes, " vous aujourd'hui, et Antoine, l'héritier de mon désert, qui vint -* frapper hier à ma porte , et qui reviendra demain pour m'ensevelir.

" L'anachorète m'entretint long-temps de la beauté de la religion.

- Le vieillard présentait dans ses discours un contraste extraordi- " naire : aussi naïf qu'un enfant quand il était abandonné à sa seule " nature , il semblait avoir tout oublié , ou ne rien connaître du • monde , de ses grandeurs , de ses peines , de ses plaisirs ; mais ,

- quand Dieu descendait dans son âme , Paul devenait un génie in-

- spire , rempli de l'expérience du présent et des visions de l'avenir. •• Deux hommes se trouvaient ainsi réunis dans le même homme : on " ne pouvait dire lequel était le plus admirable, ou de Paul l'igno-

- rant, ou de Paul le prophète.

»» — Contemplez, reprit le solitaire, les deux religions qui vont " lutter ici corps à corps , jusqu'à ce que Tune ait terrassé l'autre.

- Le culte d'Osiris , fier de ses traditions , de ses mystères , de ses •» pompes, se croit sûr de la victoire. Le grand dragon d'Egypte se " couche au milieu des eaux et dit : Le fleuve est à moi ! . . . Il croit » que le crocodile recevra toujours l'encens des mortels; que le bœuf

" qu'on assomme à la crèche sera toujours le plus grand des dieux. " Non , mon fils , une armée va se former dans le désert et mar- •' cher à la vérité ; elle s'avance de la Thébaïde et de la solitude de " Scété. Le ciel vient au secours de ses enfants; il prodigue en leur

- faveur les miracles. Qui pourrait dire les noms de tant d'illustres " solitaires : les Antoine , les Sérapion , les Macaire , les Pacome ! ' La victoire se déclare pour eux : le Seigneur se revêt de l'Egypte , " comme un berger de son manteau. Partout où l'erreur avait parlé,

- la vérité s'est fait entendre ; partout où les faux dieux avaient

- placé im mystère, Jésus-Christ a placé un saint ! Les grottes de la •• Thébaïde sont envahies ; les catacombes des morts sont occupées " par les vivants , morts aux passions de la terre ; les dieux , forcés

- dans leurs temples , retournent au fleuve ou à la charrue !

— - 11 faut nous séparer, me dit-il ; je ne dois plus descendre de H la montagne. Celui qui me doit ensevelir approche. Il vient cou- " vrir ce pauvre corps et le rendre à la terre. Vous le trouverez au •» bas de ce rocher. Vous attendrez son retour. Il vous montrera le

- chemin.

n Je m'éloignai en silence. J'entendais la voix de Paul qui chan- ♦« tait son dernier cantique. Prêt à se brûler sur l'autel, le vieux f phénix saluait par des concerts sa jeunesse renaissante. Au bas de •» la montagne, je rencontrai un autre vieillard qui hâtait ses pas. Il n tenait à la main la tunique d'Athanase . que Paul lui avait den mandée pour lui servir de linceul. C'était le grand Antoine, éprouvé

- par tant de combats contre l'enfer. Je voulus lui parler; mais lui, » marchant toujours , s'écriait :

— » J'ai vu Élie . j'ai vu Jean dans le désert; j'ai vu Paul dans H un paradis*. »»

Certes ! le grand Antoine , comme dit le poète , l'illustre solitaire éprouvé par tant de combats contre l'enfer, était bien cligne d'hériter du désert de saint Paul ! Vous jugerez de tout ce qu'il mérite , de

» Chateaubriand : — le* Martyrs.

LA THÊBAIDE. 7

tout ce qu*il a fait , en écoutant Técho bien affaibli de l'éloquente voix de saint Athanase.

A vingt ans , Antoine n'avait plus de famille. Un jour il entend ces paroles de TÉvangile : Si vous voulez être pai^ait , vendez tout ce que vous avez , donnez-Ie aux pauvres , et suivez-moi : vous avez un trésor dans le ciel * .

Antoine était riche : il distribue aux indigents toutes ses richesses; il dit adieu à sa sœur, et il se fait ermite.

Le monde est encore trop près de son ermitage : Antoine s'éloigne des villes , et il pénètre dans le désert.

Il, est écrit : Celui qui ne travaille pas ne mangera pas ! — Antoine travaille de ses mains pour manger ; quand il lui reste un peu de pain , il le donne aux pauvres.

Antoine était heureux par la prière , par la charité , par la pénitence : l'ennemi du genre humain vient le tenter.

Le démon lui parle d'abord de son ancienne Xortuhe , de la noblesse de sa race, de la gloire qui lui était réservée dans le monde : Antoine se prend à prier, et il ne songe ni à Ma gloire , ni à la noblesse , ni à la fortune.

Le démon essaye de l'effrayer par l'apparition d'une armée d'esprits infernaux : Antoine prie , et il n'a point peur.

Antoine se réfugie dans les tombeaux : le démon assiège sa nouvelle retraite , et il le menace en prenant tour à tour la forme terrible d'un lion , d'un taureau , d'un aspic , d'un ours et d'un serpent ; mais le pieux solitaire se frappe de sa discipline , il fait un signe de croix , et il, est sauvé.

Un jour, Antoine entendit sous ses pieds un bruit épouvantable : la terre trembla; les tombeaux disparurent en un clin d'œil ; le sépulcre qui lui servait de retraite se métamorphosa en une somptueuse demeure, que le démon venait de bâtir pour le tenter : cette

• Matthieu.

fois , Antoine se crut tout à fait perdu , et il se laissa choir à deux genoux , avec toutes les apparences de la terreur. . .

La chambre où il se trouvait , par un prodige de Tenfer, n*avait pourtant rien de bien triste ni de bien effrayant pour un homme qui avait passé par les séductions du monde : c'était une salle coquette , parfumée, riante, amoureuse, où le goût, l'esprit et la passion du paganisme avaient imaginé des merveilles et des chefs-d'œuvre.

Les parois de cet oratoire de l'amour étaient cachées sous une tenture blanche , coupée çà et là par des draperies flottantes d'un bleu céleste.

Des peaux de tigre et de panthère , travaillées avec un art infini , laissaient voir au milieu de la chambre les couleurs , les dessins , les fantaisies bizarres d'une superbe mosaïque.

Les meubles, légers, capricieux et engageants, étaient enrichis d'incrustations magnifiques, de perles et de dorures.

L'odeur de la myrrhe, de l'ambre, du bisam, de l'aloès, s'échappait du fond de petites urnes d'or ou de petits vases en marbre du Liban.

Le lit , blanc et doré , ressemblait à une longue corbeille ovale que l'on aurait suspendue à des branches d'arbre, avec des flots de rubans ; la mante qui le recouvrait était un drap de soi» à broderies pleines et éclatantes , semé de figures mythologiques : au lieu de fruits dans la corbeille , c'étaient des amours.

Le plafond , nous allions dire le ciel de cet Éden mystérieux , était jonché , avec un bonheur et une illusion adorables , d'un immense bouquet de fleurs épanouies; la tige mobile d'mie rose balançait négligemment une lampe bleue et transpeirente, qui avait la forme d'un papillon aux ailes éployées , et il s'en échappait un doux parfum et une douce lumière.

Enfin , dans im coin de cette thébaïde du plaisir, de l'opulence , de la volupté , il y avait sur un piédestal en marbre une admirable allégorie du Silence, et de l'autre côté de la chambre une délicieuse allégorie du Baiser.

Antoine, qui continuait à rester à genoux, immobile, les yeux fermés, les hras croisés sur sa poitrine, essaya de relever la tête, hésita encore, et regarda tristement autour de lui...

Cette lumière pâle et tremblante , ce luxe ignoré , ces suaves émanations, jetèrent l'innocent chrétien dans une surprise d esprit et de cœur qu'il n'avait point encore connue , et qu'il n'avait jamais peut-être devinée.

En ce moment, il crut voir des ombres indécises qui se glissaient derrière les meubles , et qui frôlaient de leurs ailes les plis des tentures et des draperies.

Le solitaire avait bien vu : les bouquets épars çà et là , les statues, les peintures , prirent tout à coup à ses yeux le mouvement et la vie ; chaque fleur se balança mollement sur sa tige ; les oiseaux s'envolèrent en gazouillant sur sa tête ; les nymphes endormies se réveillèrent au milieu des chants et des danses ; la statue du Silence se mit à le poursuivre , et le Baiser fit mine de vouloir l'étreindre dans le réseau diaphane de ses voiles.

Le malheureux Antoine aurait voulu momrir. . .

Son imagination , affaiblie par la contemplation intérieure , essaya vainement de lutter contre le magique spectacle qui éblouissait son esprit et ses regards. Il voulut marcher, et la force lui manqua ; il voulut parler au démon , et la parole expira sur ses lèvres ; il voulut prier Dieu , et la prière expira dans son cœur.

Alors, il lui sembla que toutes les joies, tous les plaisirs, toutes les séductions de la terre passaient gaiement devant lui , et vencdent le provoquer à la fois.

Une femme , dont les yeux étaient couvei-ts d'un bandeau , répandit, en marchant, des flots de sable d'or qui s'échappaient de sa main comme d'une source jaillissante.

Une jeune fille , qui se nommait peut-être Hébé , lui offrit à boire, dans une coupe d'onyx , un vin qui pétillait d'impatience , et qui était sans doute le nectar des faux dieux.

L'Orgueil étala sous ses yeux tous les biens, tous les trésors, toutes les gloires, toutes les grandeurs de ce monde.

La Luxure vint nonchalamment s'asseoir à ses pieds, en tournant vers lui des regards humides, à demi voilés. . .

Enfin , que dirons-nous î ce fut là peut-être la tentation la plus païenne, la plus charmante, la plus diabolique, et aussi la plus dangereuse que le démon eût infligée à la raison et à la vertu de saint Antoine.

Presque vaincu par Témotion et la fatigue , le solitaire tenta un dernier effort de volonté et de courage : il regarda le ciel ; il recueillit toute l'inspiration de son âme chrétienne ; il murmura avec un accent plaintif, comme un homme désespéré qui succombe et qui lutte encore : Mon Dieu ! mon Dieu ! ayez pitié de moi !

Dieu n'eut pas encore pitié de lui.

Antoine se leva; il défia le mal une croix à la main : il frappa de son bâton blanc toutes ces figures radieuses , qui voulaient le tenter et le perdre ; il s'écria avec Ézéchiel : 0 démon ! Dieu te punira bientôt de ton orgueil , de ton luxe et de tes voluptés !

Dieu eut pitié d'Antoine, et le mirage diabolique s'évanouit. Le solitaire se prosterna dans la poussière de sa sainte solitude , et le démon vint se rouler à ses pieds , en lui disant : Tu m'as vaincu !

Jusqu'à ce jour, Antoine a vécu de la vie d'un ascète : sa destinée va grandir ; il deviendra le père de la vie monastique et cénobitique.

Antoine a trente-cinq ans. Il abandonne le voisinage de Coma , sa patrie. Il franchit le passage oriental du Nil. Il trouve des monceaux d'or, et il les dédaigne. 11 gravit une haute montagne; il se cache au milieu des ruines ; il y passe vingt années , et il ne quitte cette affreuse solitude, que pour aller fonder le monastère de Phaium dans le désert d'Arsinoé.

Si de nombreux disciples viennent suivre la direction spirituelle

d'Antoine , il leur donne l'exemple de la prière , de l'abstinence, de la mortification.

Si Maximin persécute le christianisme , Antoine prend la route d'Alexandrie, pour y encourager publiquement les chrétiens et pour y chercher lui-même le martyre.

Si la persécution se fatigue, Antoine retourne à son monastère , ou plutôt à ses monastères de Memphis , d'Arsinoé , de Babylone , d'Aphrodite; et il n'adresse un nouvel adieu à ses disciples, que pour aller gagner la perfection chrétienne dans une solitude complète , au pied du mont Colzim , dans le creux d'un rocher.

Seul , plus loin du monde et plus près de Dieu , Antoine prit une bêche, une cognée, et il sema du blé dans les environs de sa cellule afin de n'avoir besoin de personne.

Antoine avait quitté ses disciples ; mais ses disciples ne tardèrent pas à frapper à la porte du saint homme , et ce fut ainsi que l'illustre solitaire présida sur la montagne à la fondation d'un nouveau monastère , le monastère de Pispir.

Quelque chose manquait encore à la science chrétienne d'Antoine : chez lui , quelquefois , le travail nuit à la piété ; il cesse de prier, de contempler, quand il tresse des nattes, quand il cultive son petit jardin , et il se désespère de cette victoire de la matière sur l'esprit. Un ange lui apparaît : Tange s'assied dans la cellule ; il commence à faire une natte avec des feuilles de palmier ; de temps en temps , il laisse là cette besogne terrestre pour contempler le ciel et pour l'adorer; il prie en travaillant; il travaille, les mains et les yeux sur la terre, l'esprit et le cœur dans le ciel. Il dit à Antoine : Fais comme moi ; c'est l'union de la vie active à la vie contemplative !

En se souvenant peut-être de ses sublimes efforts , Antoine eut une pensée d'orgueil ; Dieu , pour l'humilier, lui montra dans une vision un anachorète qui avait atteint la perfection chrétienne : il se nommait Paul.

AntŒne prend aussitôt son bâton de voyage, et il se met en route. Il marche au hasard pendant trois jours, et il découvre enfin la caverne où se mortifie un chrétien parfait.

Paul reconnut Antoine, sans l'avoir jamais vu; il l'appela par son nom , et les deux anachorètes se donnèrent le baiser de paix. Après avoir passé la nuit en prière avec son hôte , Paul dit à Antoine : « Je touche à la fin de ma vie ; je vais être réuni au Christ : je vais recevoir la couronne de justice ! tu es envoyé par le Seigneur, pour ensevelir mon corps et rendre la terre à la terre. -

I^e lendemain , lorsque Antoine entra dans la grotte de Paul , de retour de son monastère où il était allé prendre le manteau d'Athanase , il trouva le pauvre anachorète agenouillé , la tête levée et les mains étendues vers le ciel ; il crut d'abord qu'il était vivant et qu'il priait : Paul était mort ; saint Paul était au ciel ! Antoine vit son âme qui s'en allait à Dieu, au milieu d'un chœur d'anges, parmi les prophètes et les apôtres.

Quand il fallut enterrer le plus saint , le plus parfait des solitaires, Antoine ne trouva dans la caverne aucun instrument pour creuser la fosse mortuaire. Tout à coup , deux lions accourent du fond du désert ; ils s'arrêtent aux pieds d'Antoine ; ils s'approchent de la dépouille mortelle de Paul ; ils se mettent à creuser la terre. . . et ce fut ainsi , avec l'aide de deux lions, qu'Antoine enterra son ami.

L'Italie et la Hongrie , Venise et Bude , se glorifient à la fois de la possession du corps de saint Paul. L'abbaye de Cluny, en France , s'est glorifiée long-temps de posséder quelques-unes de ses reliques.

A la mort de Paul, Antoine avait quatre-vingt-dix ans ; il lui restait encore quinze ans à vivre. — Près de mourir, il légua tout ce qu'il possédait à trois de ses amis : un manteau à l'évêque Athanase, une peau de brebis à l'évêque Sérapion , son bâton et son cilice à saint Macaire.

Il y a loin des thérapeutes de Saint-Marc aux nombreux disciples

de saint Antoine; les premiers solitaires du lac Mœris ne seraient* ils pas bien surpris et bien heureux , de voir cette armée de chrétiens qui vient peupler tout l'Orient , à la voix de saint Antoine, de saint Pacome , de saint Macaire ! Les déserts ressembleront bientôt à des villes ssdntes , où les maisons seront des monastères , où tous les habitants seront des moines. Le monde monastique et cénobitique va s'emparer des deux Thébaïdes , du mont de Nitrie , du désert de Scétis, de la Palestine, de la Syrie, de T Arménie, en attendant que l'Afrique et la Perse aient aussi leurs cénobites et leurs anachorètes.

Dans les déserts , aussi bien que dans les villes , dans la Thébaïde comme dans la campagne de Rome , le christianisme attend la persécution , en bravant les persécuteurs : les moines sont aussi grands que les prêtres ; tous les chrétiens se font égaux devant le martyre !

- Il n'y a point de paroles , a dit Eusèbe , pour exprimer la vio- »» lence des douleurs et la cruauté des suppUces que les martyrs

- souffrirent dans la Thébaïde. Quelques-uns furent déchirés par tout y le corps avec des ongles de fer ; des hommes furent attachés par n les jambes à des branches d'arbres, que l'on avait courbées avec « des machines, et écartelés lorsque les branches reprirent leur place »• naturelle. Durant plusieurs années , on fit mourir des chrétiens " chaque jour : les uns avaient la tête tranchée , les autres étaient

- brûlés vifs. La pointe des épées s'émoussait à force de tuer, et les " bourreaux, las de tourmenter les martyrs, se relevaient tour à tour. « Les chrétiens eurent les membres brisés avec des haches , comme " en Arabie; on leur coupait aussi les cuisses, comme en Cappa- " doce ; il y en eut qui furent pendus par les pieds et étouffés à petit n feu , comme en Mésopotamie ; d'autres eurent le nez , les oreilles •♦ et les mains coupés , comme à Alexandrie. «

Le sang du Christ n'avait point effrayé les apôtres , et le christiar nisme fut prêché par les disciples de Jésus : le sang des martyrs n'effraye pas davantage les solitaires de la Thébaïde; ils sont pa-

tients, parce qu'ils savent que leur Dieu est éternel ! Le dernier soupir des chrétiens qui tombent enfante de nouveaux chrétiens : les heureux du monde abandonnent tout ce qu'ils possèdent ; ils viennent apprendre , au désert , l'humilité , la patience , la résignation ; ils y viennent travailler de leurs mains, vivre dans Tobéissance, prier, réciter l'office divin , composer des psaumes , se mortifier dans la poussière, et contempler Dieu dans toute sa gloire. S'ils ont été riches , ils oublient les joies de l'opulence; s'ils ont aimé, ils se souviennent de la vie de saint Antoine , et ils défient le démon ; s'ils ont porté de beaux vêtements pour se parer, ils portent de méchants habits pour se couvrir; s'ils ont eu de l'orgueil, ils s'humilient; s'ils ont eu de la science , ils deviennent ignorants , afin de remplir leur esprit de la grande image de Dieu. Les voilà maintenant , tous ces heureux de la terre , qui marchent pieds nus , la tête couverte d'un capuchon , un bâton de voyage à la main , parce qu'ils ne sont que les voyageurs de la vie, et on les entend chaque jour s'écrier, dans les solitudes de laThébaïde, sur la cendre, sous le cilice, au milieu des plus cruelles délices de l'ascétisme : « Mon Dieu ! si vous ne modérez ma joie , je mourrai à force de douceur ! ••

" Qui ne serait touché de voir des enfants de grande naissance , « sortis des races patriciennes et descendus de princes et de rois , •» emportés par le Saint-Esprit dans le désert * , regarder avec mé- »» pris les anciens objets de leurs espérances , de leur ambition , de » leurs désirs ; passer des maisons magnifiques à des cavernes ; ou- « blier leurs parents, leurs amis, la cour, les palais, le monde, eux- " mêmes , pour n'avoir plus que le désert et le ciel devant les yeux, •• les louanges de Dieu dans la bouche, ses grâces ineffables dans •• l'esprit et son amour dans le cœur ' ! »»

Les grottes , les forêts , les cavernes , les montagnes de la Thébaïde sont toutes remplies de grands hommes et de grandes choses. Voilà saint Pacôme qui complète , du fond de sa cellule , l'œuvre

■ Mattiiibu. — ' Arnauld, Discoun tur la m de* Pèrei du déterl.

LA THÈBAIDE. 45

immense de saint Antoine : un ange lui apporte la règle qui doit diriger la vie des solitaires , et saint Pacome devient le fondateur de la première congrégation religieuse , celle de Tabenne.

«« Le travail était la condition première de Tadmission dans la » communauté. Prenons pour exemple Tordre le plus nombreux de « l'EgjTpte , et dont les constitutions servirent de modèle à la plu- ^ part des monastères : la congrégation de Tabenne.

^ Habile ou non, chaque religieux devait , pour sa tâche, fournir « une natte par jour; et quand, par quelque circonstance fortuite,

- le débit de ces produits n avait pu s*opérer, ils défaisaient leur " travail pour le recommencer, afin que loisiveté leur restât in- «* connue. De plus , ô admirable pénétration de Thomme intérieur ! « d après l'article 88 de la discipline , le manque de travail était la »• punition expressém«)t réservée aux paresseux.

" La règle de Tabenne classait les religieux selon leurs aptitudes , » les associait pour les. travaux selon les facultés acquises; elle di- " visait les hommes par groupes , portant chacun le nom d une lettre « de Talphabet. Il y avait là des vanniers , des tanneurs , des for-

- gérons , des foulons , des jardiniers , des cordonniers , des menui- " siers , des copistes ; le prêtre Apelle , ancien serrurier, travaillait » à la forge : la dignité du sacerdoce n'autorisait pas le désœu-

- vrement.

» Comme l'exemple des faiblesses mondaines aurait été dangereux " dans cette communauté, toute de dévouement, on n'y était admis •♦ qu'après une double initiation. Dans la première, on soumettait " l'orgueil et l'on éprouvait la charité ; sénateur, charbonnier ou

- comte, le prétendant devenait d'abord le serviteur du serviteur de ** tous , le portier : sous sa direction , pendant un an , il soignait les H voyageurs, les pauvres , les étrangers; au bout de ce temps, l'on *• s'assurait que la patience , la soumission , l'amour de la paix et du « travail du récipiendaire lui permettraient cette vie de famille * . «

' Ro«Ef.i.V DB LoRGUBft, Ui Croix t/an$ les dettx mondex.

Que diraient les moines de Tabenne , s'ils pouvaient entrevoir, à travers Timmensité du temps et de la distance, la grandeur presque suzeraine des abbayes du moyen âge et la décadence impie des couvents du dix-huitième siècle ? Mais les solitaires de la Thébaïde ne devinent rien des choses futures de la terre : ils travaillent et ils prient, dans ces tristes solitudes où la piété donne du génie au christianisme; pour eux, le désert n'est que Tobservatoire des splendeurs célestes.

Cet homme , ce géant , que vous voyez passer à travers la Thébaïde pour aller mourir en Libye , c'est un chrétien qui se nomme Christophe : il se nommait Offerus, quand il n'était qu'un païen. La vieille légende de saint Christophe est partout ; nous n'avons qu'à la prendre.

Offerus s'était avisé de se mettre en voyage , pour aller servir quelque grand monarque , pourvu que ce monarque fut le plus grand roi du monde ; à la fin , il trouve le puissant maître qu'il cherche , et il le sert à merveille. Un jour, le roi entend prononcer le nom du diable ; il fait le signe de la croix , et il se prend à trembler : — Pourquoi trembles-tu 1 lui demande Offerus. -r- Parce que je crains le diable ! répond le roi. — Si tu le crains , tu n'es donc pas au-dessus de lui ? Alors , je veux servir le diable

Offerus quitte son maître; il marche, il marche, il marche, et il rencontre des cavaliers noirs; l'un d'eux l'aborde et lui dit : — Que cherches-tu? — Je cherche le diable, pour le servir. — Je suis le diable; sers-moi!

Le diable , suivi d'Offenis , aperçoit une croix sur le bord du chemin; il a peur, et il s'arrête. — Pourquoi cette peur! demande Offerus. — Parce que l'image du Christ m'effraye. — Si tu crains l'image du Christ , tu es donc moins puissant que le Christ 1 Alors , je veux servir le Christ.

Une fois seul , le païen rencontre un ermite , et lui demande : — Où est le Christ ! — Partout. — Je ne vous comprends pas; mais.

s'il en est ainsi , que puis-je faire pour le servir ? — On prie , on jeûne , on veille. — Je ne sais ni prier, ni jeûner, ni veiller ; enseignezmoi donc une autre manière de le servir !

L* ermite conduit Offerus tout près d'un torrent et lui dit : — Les voyageurs qui ont voulu traverser ce torrent se sont tous noyés ; s'il te plaît d'être le serviteur du Christ , reste ici , bâtis une cabane sur ce rivage : quand il se présentera un voyageur, tu le porteras jusqu'à l'autre bord. — C'est bien.

Une nuit , Offerus s'endormit dans sa cabane : il fut réveillé en sursaut par un enfant , qui l'appela trois fois ; il se leva . prit l'enfant sur ses épaules , et se mit à traverser le torrent. L'enfant lui parut aussi lourd que le plus pesant fardeau , et il fut forcé de recueillir toutes ses forces. L'enfant pesait toujours sur ses épaules, et Offerus craignit de le noyer ; il lui demanda , au milieu du torrent : — Pourquoi te fais-tu si lourd ? Il me semble que je porte le monde ! — Tu ne portes pas le monde , répondit l'enfant, mais tu portes celui qui a fait le monde : Je suis le Christ , ton maître et ton Dieu ! je te baptise, et désormais tu te nommeras Christophe *!

Voilà saint Macaire l'Égyptien : comme Paul , comme Pacôme . il est né dans la Thébaïde. Saint Macaire l'Égyptien n'a rien à oublier du monde , ni ses plaisirs , ni ses trésors , ni ses vices. Dans sa jeunesse il a gardé les troupeaux : il est grossier, naïf, ignorant; il a l'esprit et le cœur vides : la place de Dieu est toute faite.

Saint Macaire a d'abord travaillé dans une cellule : le christianisme commence son salut par le travail. Il a prié ensuite , il a prêché , il a converti , il a baptisé , et ce misérable pâtre d'autrefois préside à la fondation de cinq églises dans le désert.

Les miracles sont les anecdotes de la Thébaïde. Un jour, saint Macaire l'Égyptien est accusé d'avoir séduit une fille : on l'oblige à prendre cette femme, qu'il ne connmt pas, à l'emmener et à la

• Porte- Chriêl.

nourrir; il la prend, il l'emmène, il la nourrit, en travaillant la nuit et le jour. Les douleurs de Tenfantement arrivent bientôt pour cette malheureuse; enfin elle est mère..., et au même instant, une voix mystérieuse , la voix d'un ange sans doute , demande à cette fille , à cette femme :

— Le nom de ton séducteur î

Elle montra , du doigt , l'innocent anachorète qui priait.

— Ton fils est mort ! reprit Tange invisible.

L'enfant venait de mourir dans les bras de sa mère : il était froid, roide, inanimé... Oh ! il était bien mort !... Et jugez de la douleur, des larmes, des sanglots, du désespoir de la pauvre femme ! —

L'anachorète priait toujours.

La voix de l'ange demande encore à la fille coupable :

— Le nom de ton séducteur î

Elle ne montra plus l'innocent anachorète qui priait ; elle murmura le nom d'un païen , le nom d'un faux prêtre. . .

— Eh bien ! s'écria l'ange , réjouis-toi ; ton fils est vivant ! . . . Oui , l'enfant venait de renaître dans les bras de sa mère : le

sang coulait dans ses veines , ses petites mains avaient chaud , ses yeux essayaient de s'entrouvrir... Oh ! il était bien vivant !

Les méchants, qui avaient calomnié le solitaire, se mirent à l'applaudir en le menaçant d'un véritable triomphe : l'anachorète continua de prier ; quand il eut fini sa prière , il s'enfuit un peu plus avant dans le désert.

Saint Macaire ne buvait et ne mangeait qu'une fois par semaine ; tous ses disciples devaient l'imiter, avec une rigueur qui n'admettait ni les exceptions ni les excuses. Un jeune moine , dévoré par une soif ardente , lui demande la permission de boire un peu d'eau , un jour où il n'a pas le droit d'avoir soif. — Saint Macaire lui répond : Contente-toi d'être à l'ombre !

U ombre pour une soif qui brûle, qui étouffe , qui tue , en Egypte, dans la Thébaïde , dans le désert ! — V ombre ! quelle immensité

d'abstinence et de mortification ! quelle grandeur surhumaine! quel miraculeux et incroyable sacrifice, que cette onibre du solitaire chrétien !

Il y a dans cet ancien gardien de troupeaux , dans ce moine , dans cet anachorète si simple , si naïf et tout à fait ignorant , des intentions , des pensées , des paroles d'une sublime magnificence , quand il parle à des hommes , à des chrétiens, en pensant à Dieu et à la religion. Des néophytes d'Alexandrie viennent frapper à la porte de saint Macaire : ils veulent être ses disciples, ils veulent pratiquer toutes les saintes austérités de la vie monastique. Le moine du désert emmène tous ces chrétiens au fond d'une caverne , et il leur montre des morts :

— Adressez des injures à ces cadavres ! s'écrie l'anachorète. . . Les chrétiens se mettent à injurier les morts.

— Maintenant , s'écrie le solitaire , adressez-leur des éloges ! Les chrétiens se mettent à louer les morts qu'ils ont injuriés.

— Que vous ont-ils répondu î demande saint Macaire à ses nouveaux disciples.

— Ils n'ont daigné répondre ni à nos injures ni à nos éloges.

— Eh bien ! reprend le moine inspiré , vous qui allez mourir pour le monde afin de revivre en Jésus-Christ , n'oubliez jamais que la poussière ne répond ni aux louanges ni aux insultes. Si la faim et la soif vous tourmentent , soyez des morts ! — Si les hommes vous frappent ou vous caressent , morts ! — Si la fortune vous sourit , et si l'ambition vous flatte, morts ! — Si la foule vous applaudit ou vous lapide , morts ! — Si la persécution vous torture , ou si le triomphe vous couronne , soyez bien morts !

C'est un gardeur de troupeaux qui pense et qui parle ainsi , dans un sépulcre de la Thébaïde ! Mais saint Macaire-l'Égyptien a beau dire à ses disciples ; il a beau s'inspirer, en pariant à des solitaires, à des moines , de la sublimité du sacrifice chrétien ; la poussière des couvents ne dédaignera pas toujours de répondre aux injures et

aux éloges , à la voix du bien et du mal : elle s'agitera , elle se relèvera , elle marchera ; elle aura des passions , des plaisirs , des haines . des amours ; elle voudra tout entendre , tout voir et tout avoir dans le monde ; die cessera de vivre en Jésus-Christ, pour renaître sur la terre ; elle reprendra de la chair, et les solitaires chrétiens ne seront plus que des hommes.

Dans ce temps-là déjà, sous la règle sévère de saint Antoine, de saint Macaire et de saint Pacôme, est-ce que la poussière monastique ne s'anime pas au fond des cellules de la Thébaïde? est-ce que tous les moines, tous les solitaires, tous les anachorètes de TÉgypte sont des morts qui reposent à côté du monde, sans le voir et seins Tentendre ? Le capuchon ne cache-t-il pas bien souvent une riante couronne, qui n'est pas celle du martyre ! La discipline ne frappe-t-elle pas quelquefois dans le videt Des frères mendiants , des frères quêteurs, n'abusentils pas de la charité publique , en confisquant à leur profit des aumônes qui s'adressent aux vrais disciples de saint Paul ! Les rhémobotes ne se livrent-ils pas secrètement à tous les excès qui doivent signaler beaucoup plus tard , dans tout le monde chrétien , la décadence des monastères! Enfin, la vie monastique n'a- t-elle pas besoin déjà de la venue de quelque saint Basile, pour s'illuminer encore aux clartés divines du sépulcre de saint Antoine !

Saint Basile réforma les monastères , en leur imposant une règle uniforme , générale ; il enchaîna les moines par la solennité des vœux étemels; il conquit au christianisme des Pères du désert le Pont et la Cappadoce ; il devint le patriarche des moines d'Orient.

Les femmes avaient joué un rôle assez grand et assez' beau , dans l'histoire divine de Jésus-Christ, pour que des chrétiennes vinssent figurer avec tout l'enthousiasme de la passion ascétique dans les solitudes religieuses de la Thébaïde. Les thérapeutes du lac Mœris admettaient les femmes dans leurs semnées ou monastères : elles lisaient à haute voix les saintes Écritures ; elles chantaient les

louanges du Seigneur, et parfois, suivant une expression qui n'est pas la nôtre , elles entrelaçaient de danses leurs lectures et leurs prières. Ces danses sacrées ressemblaient véritablement à un accès d'enthousiasme, à une sorte de délire religieux... en cadence. A un signal donné , le chant des hommes expirait dans le monastère , et les femmes se prenaient à danser : une guirlande de fleurs vivantes venait se poser, s'arrondir, autour de la croix qui portait un Dieu ; la guirlande s'élevait et s'abaissait tour à tour : l'on eût dit qu'elle voulait rendre hommage au Seigneur. . . C'était un Gloria in excehis! avec des gestes , des élancements , des soupirs et des regards. Tout à coup, la guirlande se rompt brusquement; elle se brise , et chaque fleur ou chaque fille qui la compose se dessine, s'allonge et s'élance vers le Sauveur ! Chaque mouvement de la danseuse devient une parole intelligible , chacun de ses pas est une prière , chacune de ses figures est un acte d'adoration ; elle se courbe , elle chancelle , elle s'agenouille , elle demande une grâce , une bénédiction , une faveur céleste ; enfin les anneaux de cette guirlande mystique se réunissent de nouveau , et Ton danse encore autour de la croix : c'est un lien commun qui confond toutes les âmes dans un même bonheur, dans une même ivresse , dans une même extase ; c'est une chaîne d'affinités chrétiennes et de divines émotions.

La sœur de saint Antoine et la sœur de saint Pacome fondèrent en Egypte des communautés religieuses; si l'on en croit Arnaud d'Andilly*, les premiers monastères de filles suivirent la règle de sainte Synclétique.

Les femmes et les vierges disent adieu à toutes les joyeuses petitesses de la vie païenne ; elles renoncent au luxe , aux spectacles , aux concerts voluptueux , à la lyre d'Ionie, à la harpe mendésienne, aux idoles, aux esclaves et aux amours. Elles ont besoin de calme, de simplicité , de recueillement et* d'innocence : elles viennent se

• Vie de sainte Synclélique.

repentir, s'agenouiller et prier, sur cette terre qui porte encore l'empreinte des pas équivoques de Cléopâtre.

Les religieuses de la Thébaïde avaient entendu l'histoire touchante de sainte Marie Madeleine : elles se souvenaient , dans toutes leurs prières , de cette grande pécheresse , qui s'était réconciliée avec le ciel aux pieds du Christ , dans la maison de Simon le Pharisien ; qui avait suivi le Fils de Dieu jusqu'au Calvaire; qui avait apporté aux apôtres la première nouvelle de la résurrection du Rédempteur. Les religieuses de la Thébaïde célébraient la conversion de Marie Madeleine, avec ime singulière et magnifique cérémonie; l'Espagne et l'Italie des beaux siècles catholiques n'ont rien imaginé de plus -simple et de plus pompeux à la fois, de plus naïf et de plus admirable que cette espèce de mystère, joué par des chrétiens dans un couvent de l'Église primitive, sur les ruines colossales de la dynastie des Pharaons.

Ce jour -là , — d'après un poète espagnol , un poète chrétien qui a comix)sé , si l'on peut s'exprimer ainsi en un pareil sujet , le Romancero des premiers temps de la vie monastique , — ce jour-là , par un prestige qui était dû au travail et à la patience , le jardin d'un des monastères de la Thébaïde avait pris dès le matin la forme, l'aspect, les accidents de la Terre-Sainte, de ces lieux vénérés où se sont accomplis les plus grands miracles de la foi. Rien ne manquait aux détails de cette bienheureuse métamorphose, opérée avec l'aide de la tradition : cette enceinte toute sablée, coupée çà et là de nopals et de palmiers, représente la vallée de Josaphat, ce théâtre mystique où le pressentiment de trois religions a voulu placer la scène future du jugement dernier. — Cette source jaillissante, que vous entendez murmurer dans un endroit écarté du jardin , se nomme pour un jour le torrent de Cédron. — Les ruines d'une colonnade égyptienne figurent, par extraordinaire, la porte de Bethléem. — Un petit enclos couvert d'arbustes emprunte jusqu'au soir la verdure et les ombrages de Gethsémani-la-Sainte. — Une belle piscine attend sans doute

IQ

que le Christ vienne guérir le paralytique. — Et tout au fond de ce paysage, arrangé, improvisé pour Ja fête, se dessine un sombre massif d'oliviers , mystérieux refuge où le premier martyr viendra cacher les terribles et divines angoisses de THomme-Dieu. — Voilà bien la décoration du théâtre mystique, élevé par des moines et des religieuses, dans un monastère de la Thébaïde ; voici maintenant le mystère qui commence.

La porte de Bethléem s'ouvre , et les passants de Galilée inondent aussitôt la vallée de Josaphat. Les hommes jouent en blasphémant , comme il sied à de misérables païens ; les femmes se couchent autour de la piscine , et se prennent à caqueter, comme les femmes de tous les temps, de toutes les religions et de tous les pays. — Soudain, des cris de joie se font entendre sur les bords du Cédron : les mélodies aiguës de la c)anbale éclatent à travers le feuillage; un cortège de jeunes filles , joyeuses , ardentes , échevelées , folles , se précipite dans la vallée en riant, en chantant, en dansant ; hélas ! ce sont des pécheresses , qui s'en vont adorer le dieu le plus charmant de la fable, sur les pas de Marie Madeleine !

Et , tandis qu'elles rient , qu'elles chantent , qu'elles dansent comme des impies, comme de ravissantes damnées, — des hommes simplement vêtus, graves, tristes, silencieux, s'avancent par un sentier qui fait face à la porte de Bethléem : ce sont les amis , les disciples de Jésus, groupés autour de leur divin maître. — Les deux groupes , les deux cortèges , les chrétiens et les courtisanes , se rencontrent et se heurtent en marchant. Un apôtre s'écrie : Laissez

passer la vraie foi! Madeleine lui répond: Laissez passer le

plaisir ! Au même instant, un regard du Christ plane et tombe

sur elle : les yeux de la pécheresse se ferment à demi , peut-être afin de se dérober à l'éblouissante majesté du Seigneur. Elle pâlit, elle se trouble , elle chancelle. 11 lui semble qu'ime voix secrète parle à ses sens , à son esprit et à son cœur ; il lui semble entendre un avertissement céleste. Elle s'approche de Jésus, elle le regarde

encore, elle l'écoute : elle comprend, à sa voix, une au. vie, une autre gloire , d'autres amours; elle pleure, elle s'agenouilu . elle se confesse , elle se repent. . . elle est sauvée ! . . .

Les femmes de la Thébaïde célébraient ainsi la fête de Marie Madeleine , la fête des filles repenties , dans ce monde voluptueux qui se souvenait encore des séductions de Bérénice.

Puisqu'il s*agit de sainte Marie- Madeleine, n'oublions pas une autre pécheresse du nom de Marie , et que l'on a surnommée l'Égyptienne ; elle n'appartient pas à la vie ascétique de la Thébaïde proprement dite , mais qu'importe ! Tous les ascètes ne se sont-ils pas humiliés! n'ont-ils pas priéî n'ont-ils pas souffert sous le regard du même Dieu ? La science des docteurs de l'Eglise a rejeté la conversion de Marie d'Egypte : elle s*est réfugiée dans la poésie de la tradition chrétienne.

11 n'a manqué à sainte Marie-l'Égyptienne , pour ressembler dans son repentir à sainte Marie-Madeleine , que l'ineffable bonheur d'avoir rencontré le Christ , la grâce bien triste d'avoir recueilli le dernier soupir du Sauveur qui succombe . la gloire bien grande d'avoir entendu le premier souffle du Dieu qui ressuscite.

La mortification chrétienne de Marie d'Egypte fut immense, comme l'avait été la dépravation de sa vie païenne. A douze ans , elle a déjà quitté sa mère pour se livrer à sept démons , que les docteurs de l'Église ont pris pour les sept péchés capitaux ; mais elle ira mourir long-temps dans le tombeau de la pénitence. Elle a effrayé tour à tour, par son impudique folie , les païens d'Alexandrie et les chrétiens de Jérusalem ; mais elle ira passer quarante années dans une caverne, dans un gouffre, dans un abîme, où elle s'épouvantera ellemême en se souvenant. Elle a raffolé , parmi les hommes , des mets les plus exquis , des vins les plus' délicieux ; mais elle aura faim , elle aura soif dans le désert. Elle a traîné dans la poussière des grandes villes les vêtements les plus splendides ; mais elle ne traînera que sa chair, sur le sable et sur les pierres de la solitude ; et , pour que rien ne manque au martyre volontaire de cette i)écheresse , Dieu la

châtie à chaque instant par où elle a failli , par où elle a péché : si elle s'élance dans lextase vers le ciel des chrétiens, elle retombe dans la boue de ,:îympe, parmi les grossières et ridicules divinités de la fable; si, <3lle supplie la Sainte- Vierge , qui semble lui sourire, elle aperçoit tout à coup une impudique Vénus, qui raille la malheureuse pénitente ; si elle boit un peu d'eau , si elle mange un peu d*herbe , le mirage de la pénitence lui montre les vins exquis et les mets délicieux qu'elle adorait autrefois ; quand elle commence à réciter une prière , le vent du désert lui souffle un blasphème ; quand elle veut chanter un psaume , ses lèvres ne veulent répéter qu'une chanson licencieuse. Marie l'Égyptienne passe ainsi quarante-sept ans à escalader le ciel par lest plus difficiles efforts de l'expiation et du martpe.

La Thébaïde n'est pas tout entière dans les solitudes de l'Egypte : elle s'étend , elle se prolonge , dans tous les coins du monde où se cache un monastère , où se hasarde une église ; elle est dans chaque grotte où l'on trouve un anachorète, dans chaque retraite où l'on entrevoit un cénobite, dans chaque sépulcre qui porte une croix , sur chaque gibet qui porte un martyr. A ne parler que de trois chrétiens, de trois grands solitaires, dont l'éloquente pénitence n'a point retenti dans la vallée des mystères, l'on peut dire que la grotte de saint Jérôme à Bethléem , la caverne de saint Augustin en Afrique , le rocher de saint Benoît dans le désert de Sublac , appartiennent à l^histoire de la Thébaïde chrétienne.

Saint Jérôme , saint Augustin et saint Benoît ! tous les trois , venus à la vie du monde païen , dans le luxe , dans le plaisir, dans la corruption ; tous les trois , spirituels , éloquents , passionnés ; tous les trois partis de Rome , pour donner l'exemple des vertus les plus austères , après avoir failli donner l'exemple de toutes les erreurs et de tous les désordres.

De ces trois demi-dieux du désert , l'im nous donnera des lettres divines qui nous enseigneront ce que doit être le chrétien , comme la

Bible nous enseigne ce que doit être le christianisme ; l'autre écrira , sur son oreiller de pierre , un sublime chef-d'œuvre que ne doivent égaler ni l'éloquence ni la poésie des plus admirables Confessions du génie littéraire ; le troisième enfin , du fond de son rocher du désert de Sublac , opérera des miracles , prédira le sac de Rome par les Barbares , réformera la vie contemplative qui daigne déjà prendre garde au spectacle profane de la terre , et cette réforme présidera à la fondation du monastère du Mont-Cassin. Saint Jérôme est un apôtre, un prédicateur, un prêtre ; saint Augustin est un philosophe, un métaphysicien, un poète; saint Benoît n'est qu'un moine.

Le rocher de Sublac est encore aujourd'hui la sainte-grotte, pour l'Italie tout entière. Seul, dans cette retraite presque inaccessible, saint Benoît recevait chaque soir un morceau de pain que lui apportait une main invisible ; le tintement d'ima clochette , à une certaine heure , annonçait au vieux solitaire que Dieu lui envoyait sa nourriture du lendemain. . . Un soir, la clochette ne se fit plus entendre : le démon l'avait brisée d'un coup de pierre, et durant bien des jours, le pauvre anachorète eut faim.

De nombreux disciples ne tardèrent point à venir s'agenouiller aux pieds de l'illustre solitaire : saint Maur, le grand bénédictin , passa par la grotte de saint Benoît , pour aller donner au monde chrétien une de ses congrégations religieuses les plus sévères , les plus utiles, les plus savantes , les plus célèbres.

Saint Benoît voulut être à la fois un fondateur et un réformateur*, après avoir fondé, avec Taide de saint Maur et de saint Placide, douze monastères dans le désert, il s'efforça de ramener à Dieu des cénobites qui commençaient à s'égarer parmi les hommes ; saint Benoît faillit payer de sa vie la pieuse indignation que lui avait inspirée le dérèglement des mœurs des moines d'Italie ! les moines de Vicouare ne trouvèrent rien de mieux que le poison, pour se dérober à la discipline impitoyable du réformateur; mais, dans ce temps-là, Dieu sauvait ses enfants par des prodiges : le solitaire de Sublac

s'approcha des moines qui lui versaient à boire , et Dieu brisa Ja coupe empoisonnée dans les mains des empoisonneurs. Le poison de Vicouare était peut-être déjà Yaqua toffxma des Jéstdtes.

Toutes les tentations diaboliques de saint Antoine se retrouvent dans la vie ascétique de saint Benoît : dans le désert de Sublac, aussi bien que dans le désert de la Thébaïde , c'est toujours cet infatigable démon qui s'adresse au cœur, à l'esprit et aux sens d'im pauvre chrétien. Saint Benoît avait aimé> comme saint Jérôme, comme saint Augustin : l'amour de Dieu avait absorbé , avait étouffé cet amour profane; le tentateur rendit à l'anachorète la mémoire du monde , et saint Bencfît se souvint encore d'une femme bien-aimée : il la voit en priant et en travaillant , dans le ciel et sur la terre , tout le jour et toute la nuit; il la voit si jolie, si déduisante, si amoureuse , que le solitaire s'enfuit dans le désert , se dépouille de ses vêtements, et se roule sur des ronces, sur des épines, sur des orties : ce fut la douleur qui le préserva du péché.

Dans son voyage au désert de Sublac , saint François voulut toucher à ces ronces , à ces épines , à ces orties sanctifiées par le martyre vdontaire de l'ascétisme ; ce jour-là , Dieu daigna faire im nouveau miracle : la main de saint François fit éclore des roses dans le désert !

Hâtons-nous de saluer encore , de notre plus douce admiration , les chrétiens de la Thébaïde ; aussi bien , la tradition , la loctrine , l'orthodoxie , conservées par les anachorètes et par les moines dans les sohtudes religieuses de l'Orient , ne tarderont pas à s'élancer du désert pour aller gouverner le monde. L'idolâtrie disparaît enfin de l'Egypte; le Nil répète le grand nom du Dieu de Moïse , et la croix , naguère cachée dans les tombeaux, rayonne au-dessus des gigantesques sépulcres des Pharaons. Les solitaires de la Thébaïde vont être rappelés dans le monde par l'Église, par les conciles, per la papauté. Des anachorètes occupent la chaire épiscopale ; les temples des dieux de l'Olympe sont devenuales basiliques d'un Dieu crucifié, et de pauvres religieux, de pauvres moines, s'agenouillent librement dans le palais

des Césars*. Les monastères s'élèvent en Italie, en Allemagne, en Angleterre , en Flandre , en France , en Espagne , dans toute l'Europe, à l'ombre de l'autel et du trône; ce n'est plus de la Thébaïde seulement , mais du monde entier que Dieu va se revêtir, comme un berger de son manteau !

L'histoire des couvents commence. Nous avons admiré les pères du désert : nous allons connaître leurs disciples ; nous avons vu le premier bercail du troupeau monastique : nous allons voir si , en se dispersant au milieu des hommes , les brebis seront toujours attentives à la voix du divin pasteur!

Les Chartreux, dan» les Thermes de Dioclétien.

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