ROME
A France veut reprendre , en 1521 , la Navarre à l'Espagne. Lea deux nations tirent l'épée. Un ancien page de Ferdinand V, un gentilhomme biscayen , dont la jeunesse a été dissipée et toute mondaine , combat vaillamment au siège de Pampelune, sous les ordres du duc de Najara. Un éclat d*obus lui casse la jambe droite. Pendant sa longue maladie, il lit par hasard la Vie des Sainis; cette lecture l'échauffé, le transporte, Texalte. Les ténèbres qui couvrent ses yeux se dissipent soudain ; la lumière se fait devant lui ; la grandeur de Dieu lui est révélée.
A peine rétabli , il jette loin de lui son casque , son armure . son épée ; il prend la robe et les sandales du pèlerin , il s*en va à Manrèze, et sa vie d'expiation commence.
L'hôpital de la ville est encombré de mendiants et de malades ; toutes les misères , toutes les souffrances s'y donnent la main ; Tair qu'on y respire est im poison ; mais rien ne le rebutera, et il entre à l'hôpital. Là, il se revêt d'un cilice , une chaîne de fer pèse sur ses reins , il ne vit que de pain et d'eau , il se macère le corps et il passe une partie de ses journées et de ses nuits dans le repentir et dans la prière.
Quelquefois on le rencontre dans Manrèze , courbé sur un bâton , pâle , couvert de haillons , s'arrêtant à chaque porte et sollicitant de la charité publique un morceau de pain noir qu'il partagera avec ses Trères en douleur
Rarement on l'accueille, souvent on le chasse, les enfants se le montrent au doigt, le poursuivent dans les rues, lui jettent des pierres, et pas une plainte ne sort de sa bouche ; il bénit Dieu dans son cœur et il" continue son chemin.
Cependant le bruit se répand dans la ville que l'humble mendiant cache un gentilhomme. Aussitôt il quitte Manrèze sans savoir où il ira. Une caverne creusée sous une montagne s'offre à lui; il s'y arrête; c'est là qu il veut achever son œuvre de pénitence. Ses forces s'épuisent , sa santé s'altère , mais le courage ne lui fait point défaut . 11 redouble de jeûnes , il multiplie ses macérations. Un jour enfin , on le trouve évanoui dans sa retraite ; et quand il reprend ses sens , il se voit étendu de nouveau sur un mauvais grabat de l'hôpital de Manrèze.
Alors , et pour la première fois , il se prend à regretter les bon • heurs auxquels il a dit adieu , — le château de son père , où régnent le luxe et la richesse , — les verts sentiers où jadis il promenait ses rêves d'or, — ses amours à la cour d'Espagne — et ses projets de gloire et d'ambition. Puis, descendant en lui-même , il s'interroge ,
il se demande si la tâche qu'il a entreprise n'est point trop lourde pour lui , et le couvent des Dominicains , où il court se réfugier, lui répond que non.
Le vieil homme en lui pourtant n'est pas encore vaincu. Quelque puissante que soit son énergie , l'homme ne se dépouille pas si rapidement de son individualité. Le cœur, comme le peuple, a ses révolutions ; mais , comme le peuple , il ne triomphe qu'après bien des crises mj^térieuses, bien des luttes désespérées.
Depuis trois mois les portes des Dominicains de Manrèze se sont fermées sur le gentilhomme de Biscaye. Bientôt il tombe dans une noire mélancolie ; le doute assiège son âme , sa foi chancelle , et un jour il conçoit la criminelle pensée d'xm suicide. Effrayé de luimême , il se prosterne devant la sainte image du Christ ; et , quand il se relève , il se sent fort , il se sent invincible 1 A partir de ce moment, plus de combats, plus de défaites; le cœur pour la seconde fois lui a failli : — ce sera la dernière .
Deux année» se sont écoulées. Il quitte les Dominicains, il se met en route pour Jérusalem
Enfin il touche la Terre-Sainte. 11 l'embrasse avec transport. 11 voit le Jourdain , il gravit la montagne des Oliviers , il donne aux Sarrasins son manteau pour acheter le droit d'adorer le saint Sépulcre. Là , en présence de ce tombeau , il a une vision , et le Christ, — dans toute sa gloire , — lui désigne du doigt l'Orient, et lui dit : Ceci est à toi !
Maintenant sa vie a un but : il se fera soldat du Fils de Dieu ; mais son arme ne sera point l'épée , ce sera la parole ; et avec elle il conquerra au profit du ciel , dans xme immense croisade intellectuelle , tous les peuples d'Orient.
Le pénitent finit , l'apôtre commence.
Mais c'est à peine s'il lit couramment , à peine s'il peut signer son nom ; et pour enseigner, il faut savoir. Eh bien ! il retournera en Europe.
Pendant quatre ans il court les Universités d'Espagne. 11 étudie la langue latine, Téloquence, la physique, la métaphysique; il pâlit sur des in-folios ; il se rompt à la didactique ; il s*assouplit à la controverse. Mais l'Inquisition prend ombrage d'on ne sait quelle doctrine religieuse qu'il se met à enseigner. L'Inquisition lui fait entrevoir ses cachots et ses bûchers , et , en 1528 , l'écolier de trente sept ans quitte de nouveau son pays , et s'en vient à Paris , à pied , mendiant le long de sa route , couchant sur la terre , mais soutenu par sa foi dans la grandeur de sa mission. Arrivé à Paris, il recommence ses humanités au collège de Montaigu , fait sa philosophie à Sainte-Barbe et sa théologie aux Dominicains.
Enfin il possède à fond toute la science des docteurs : il n'a plus rien à apprendre, il va se mettre à l'œuvre.
A Sainte-Barbe il a rencontré six hommes , six cœurs enthousiastes , — les six colonnes sur lesquelles il asseoira Tédifice de sa doctrine nouvelle : Pierre Leffevre , dont les frères sont de pauvres paysans de la Savoie, et qui , dans son enfance, a gardé des bœufs; Jacques Laynez, dont le pays natal est Almazan, dans lévêché de Siguença; il n'a pas vingt-deux ans, et déjà, du haut d'une chaire de philosophie , sa parole éloquente enseigne , éclaire , entraîne la jeunesse des écoles ; Alphonse Salméron , né dans les environs de Tolède , âgé de dix-huit ans à peine et qui parle le latin , le grec et l'hébreu aussi purement que l'espagnol ; Rodriguez Azevédo , un gentilhomme portugais; Nicolas Alphonse, surnommé par ses camarades de classe Bobadilla, du nom d'un petit bourg situé à deux lieues de Valence, où il naquit; et François-Xavier de Navarre, qui descend, par sa mère, de l'ancienne maison des Alpiliqueta, par son père, de l'illustre race des Giaffi ; François-Xavier, l'un des beauxesprits de l'académie, hardi, entreprenant, ambitieux, qui ne voit rien dans l'Église où il ne puisse atteindre, François-Xavier qui rêve un chapeau de cardinal et qui sera plus tard le grand apôtre des Indes. Ignace de Loyola les prend à part, et il leur lit ses Erercicea
spirituels qu'il vient d'achever. La lecture de ce livre étrange les émeut, les enflamme, les étonne : ils s'inclinent devant cet homme, tout à l'heure encore leur égal .
Ce n'est point assez pour lui.
Le lendemain il les emmène hors de la ville, sur les hauteurs de Montnmrtre. Il fait nuit; l'église n'est pas encore fermée : il les y conduit. Us se glissent silencieusement et mystérieusement le long des piliers, à la lueur d'une lampe suspendue à la voûte. Ils s'approchent de l'autel , ils en montent les marches. Les voilà devant le tabernacle. Le maître alors fait un geste , et François Xavier, Pierre Lefèvre , Jacques Laynez , Alphonse Salmeron , Nicolas Ëobadilla et Rodriguez Azevédo étendent solennellement les mains sur un Christ , puis, les regards levés au del , le visage inspiré , ils jurent à celui qu'ils viennent de proclamer leur chef, dévoûment et obéissance.
Et lui, pendant cette scène, il demeure calme, froid; pas un éclair dans ses yeux , pas une parole dans sa bouche , son cœur ne bat pas plus vite*. Il regarde , il écoute , il pense.
Ils sortent de l'église , ils vont se séparer.
— Dans deux ans, jour pour jour, à Venise ! leur dit le maître.
— Dans deux ans, jour pour jour, à Venise! lui répondent ses disciples.
Us s'inclinent , lui baisent respectueusement la main , et chacun rentre isolément dans la ville
Deux années se sont écoulées.
Nous sommes à Venise , sur la place Saint-Marc.
Ce n'est pas encore le jour, mais ce n'est plus la nuit. La lune s'éteint par degrés dans le ciel ; les étoiles pâlissent : la place s'éclaire. L'imposante basilique apparaît. Cinq heures du matin sonnent au haut du Campanile. Le soleil s'étemce dti Lido : les dômes étincellent , les flèches rayonnent , les minarets s'embrasent , les lagunes sont en feu : c'est le jour.
Venise sommeille encore.
Écoutez ! C'est le bruit d'une barque. La barque approche. Un honrime en descend. Le voilà sur la place. Que cherche- 141 du regard! qu'allend-il à cette heure? 11 va s'asseoir sur le degré le plus élevé de la basilique , son œil plonge sur la ville qui s'éveille.
Quel vague sentiment de curiosité, de stupeur, vous saisit doi.c à la vue de cet homme? Vous voulez ne plus le voir, et vous le regardez toujours.
Son large front est labouré de rides , ses joues sont maigres , sa tête est chauve. 11 a quarante-cinq ans peut-être, et il ressemble à un vieillard usé dans l'austérité des cloîtres; mais, s'il vous regarde, son regard est un éclair qui vous aveugle : vous baisserez les yeux devant lui.
Cependant Venise s'est levée. Des gondoles glissent sous l'arche sombre du pont des Soupirs, des étrangers montent l'escalier de marbre de la Piazzetta , de nobles vénitiens longent la colonnade mauresque du palais ducal, la tour de T Horloge a marqué sept heures. Indifférent à tout ce bruit, à tout ce mouvement qui se fait autour de lui , Thomme est encore assis à la même place , attendant et méditant.
Tout à coup il relève la tête Un pèlerin est devant lui.
— Jacques Laynez ! dit-il.
— Et les autres , maître ?
— Le soleil n'est pas couché , répond-il. Et il retombe dans sa rêverie.
Jacques I^ynez est allé s'asseoir à quelques pas , — au-dessous de lui.
11 est midi.
Un mendiant traverse la place, franchit les degrés de l'église , s'approche du mystérieux personnage
— Me voici , maître , lui dit-il.
Et Alphonse Salmeron rejoint bientôt Jacques Laynez.
Quatre heures du soir ont sonné. L'homme est toujours assis au
même endi*oit. A quelques pas de lui , — et au-dessous , — cinq hommes, moitié pèlerins, moitié mendiants, se parlent et discutent , mais à voix basse , de peur sans doute d'interrompre la profonde méditation du rêveur solitaire.
Le soleil a disparu : la nuit arrive. L'homme se lève. Les cinq autres se lèvent aussi Ils descendent sur la place , ils vont s'éloigner Harassé , haletant , couvert de haillons, se traînant plutôt qu'il ne marche, un voyageur se dresse devant eux : ils s'arrêtent.
— François-Xavier, dit le chef , sois le bienvenu !
Et tous les sept , sans prononcer un mot , par un mouvement si • multané , tombent à genoux au milieu de la place Saint-Marc , et remercient, dans leur cœur, le ciel qui les a réunis au jour solennel du rendez- vous.
Un an s'e^it encore passé. Ils ne sont plus à Venise qui les a ordonnés prêtres ; ils arrivent à Rome , et présentent au pape le projet de leur institut ; et Paul III , le 27 septembre 1540, approuve et confirme, par la bulle Regimini militaniis Erc/esiœ, sous le titre de Compagnie de Jésus, — du nom de l'église qu'il lui donne à Rome, — le nouvel ordre religieux; et le 22 avril 1541 l'ancien page de Ferdinand V, l'ancien capitaine de la citadelle de Pampelune, l'ancien mendiant de Manrèze, l'ancien pèlerin des solitudes de Judée, l'ancien écolier de Salamanque et de Sainte-Barbe, Ignace de Loyola est proclamé général de Tordre des Jésuites qu'il vient de fonder.
Nous voici arrivés à la troisième transformation d'Ignace de Loyola. L'enthousiaste, à trente ans, a remplacé en lui le soldat ; à cinquante ans le politique va remplacer l'enthousiaste. Plus de macérations , plus de jeunes , plus de saints pèlerinages , plus d'ardentes extases : cherchez ailleurs Tascète de la grotte de Manrèze , il n'est plus ici. L'ancien débauché de la cour de Ferdinand V n'a-t-il pas , après tout , suffisamment expié par une longue et austère pénitence les coupables entraînements de sa jeunesse î Le pèlerin de Jérusalem
est mort , et il vient de ressusciter dans Rome , chef souverain du couvent de Jésus, en vertu d'une bulle de Paul III.
Autrefois, au milieu de ses rêves de gloire et d'avenir, Ignace de Loyola aspirait au commandement d'une armée. — Eh bien ! aujourd'hui le voilà général. Général ! mais où sont ses soldats? où est son armée ? car est-ce une armée que les soixante religieux que le pape lui a permis d'enrôler sous ses drapeaux!
Attendez ! Voici un second bref de Paul III qui autorise à faire partie de la Compagnie de Jésus tous ceux qui voudront y entrer.
Ignace de Loyola frappe alors la terre* du pied, et de l'Italie, de l'Allemagne, de la France, du Portugal , de l'Espagne, s'élancent des hommes ténébreux qui accourent près de lui , l'entourent et lui disent : Qu'attends-tu de nous ?
11 a voulu une aimée, il en a une ; qu'en fera-t-il?. . .
Pendant un mois Ignace de Loyola demeure enfermé dans sa cellule. Laynez, Salraeron, Xavier, Azevédo ont frappé à sa porte, et sa porte ne s'est point ouverte devant eux. Ils se regardent avec anxiété , et ils se demandent quelle nouvelle pénitence s'est imposée le maître.
Pénétrons ensemble dans cette pièce étroite , sombre , froide. Un tabouret de bois, une table, une couchette, un crucifix en composent tout l'ameublement. Près de la fenêtre un homme se tient debout , immobile, les bras croisés sur sa poitrine. C'est Ignace de Loyola ! Mille pensées l'agitent. Son pâle visage s'éclaire tout à coup, sous l'influence de quelque inspiration intérieure. Il fait un pas, il prend un papier, — c'est une carte qui représente la terre , — et il s'assied. Une heure s'est écoulée , et il est encore courbé sur cette carte , sur ce monde contenu dans un si petit espace. Sa pensée ne peut s'en détacher, son regard le dévore. Devant lui se dressent les Indes, où Vasco de Gama, qui a doublé le cap de Bonne-Espérance, vient de se frayer un chemin par l'Afrique; l'Amérique, qu'a dé-
couverte Christophe Colomb ; l'Allemagne , où Martin Luther, qui a fait brûler la bulle du pape , prêche audacieusement la Réforme ; la Suisse , d'où Calvin demande l'abolition des vœux monastiques , la suppression des indulgences, de la messe et de tout culte extérieur. Dans Tancien monde il voit la religion qui s'écroule , et qu'il faut reconstruire ; dans le monde nouveau l'idolâtrie qui règne , et qu'il faut anéantir ; — de tous côtés la parole de Dieu à enseigner. Meus quel homme, quel géant, quel apôtre osera tenter cette œuvre de régénération universelle? Ce sera lui ! A lui seul, il se sent assez fort pour faire face à tout, pour lutter contre tous, et souder TOrient à rOccident par le christianisme.
Certes , si jamais projet fut grand , audacieux , sublime , c'est celui-là, — le plus gigantesque qui soit jamais entré dans un cerveau himiain. Mais, pour accompUr cette tâche , il faut la force d'un saint Paul , le génie d'un saint Augustin et cet amour divin de l'humanité qui embi^asa le Christ.
Écrasé sous l'immensité du dessein qu'il vient de rêver, il incline la tête ; ébloui devant la magnificence des résultats qu'il en attend , il ferme les yeux. Mais il ne peut tenir en place : il se lève tout frémissant, il ouvre sa cellule , il trouve à la porte ses disciples qui l'attendent ; il passe au milieu d'eux sans leur adresser la parole , il sort du couvent de Jésus , il marche au hasard dans les rues silen»cieuses de Rome, — il monte au Capitole que César parcourut trois fois sur un char triomphal au milieu des applaudissements de l'Italie : — le voici près de la roche Tarpéienne , d'où fut précipité Manlius Capitolinus.
Ignace de Loyola , un pied sur le Capitole , l'autre sur le mont Tarpéien , s'arrête épouvanté , et il contemple avidement ces deux colosses séculaires qui se dressent l'un à sa gauche, l'autre à sa droite. Pourtant il les a vus vingt fois depuis qu'il est à Rome, et à peine a-t-il laissé tomber sur eux un regard distrait. Oui, mais aujourd'hui il ne les interroge plus avec les yeux du corps, et ces deux
grandes mines lui apparaissent comme le double symbole du triomphe et de la chuté.
Debout entre ces deux monts, entre ces deux abîmes, il n'ose faire un pas ni en avant ni en arrière, et il regarde toujours. L'enthousiaste de Manrèze se serait voilé la face, mais il n'y a plus ici d'enthousiaste ; Ignace de Loyola est redevenu un homme. Toutes les passions mauvaises qui dormaient dans son sein se réveillent en sursaut : — son sang brûle , sa tête fermente. Il essaie de lutter contre cette puissance cachée qui l'assiège : il se débat, il pousse des cris, — il invoque le nom du Seigneur, il veut fiiir; mais il se sent comme cloué au sol.
I^ sueur inonde son front , sa poitrine est haletante. — Il va tenter un dernier effort. — Épuisé , il tombe à terre.
Alors une voix dont le charme est irrésistible lui dit à l'oreille ;
— Regarde !
Soudain Ignace de Loyola entrevoit , comme dans un mirage , échelonnés à ses pieds tous les royaumes de la terre : Tlnde avec ses fleuves qui roulent de l'or, le Portugal avec ses flottes marchandes qui sillonnent les mers, l'Amérique avec ses forêts vierges et ses populations libres, l'Espagne avec ses colonies, l'Allemagne avec ses états divisés , l'Angleterre avec son industrie qui l'enrichit , la France avec ses Universités, l'Italie avec le Pape qui domine le monde chrétien, et la voix lui dit :
— Tout cela est à toi, si tu le veux.
Et une autre voix , dont l'accent est sévère , reprend :
— Qu'en feras-tu ?
Et la première voix cx)ntinue :
— Tu seras riche, tu seras honoré, tu seras puissant, tu seras redouté ; — tu régneras dans les familles , chez la jeunesse , chez le peuple ; — tu t'asseoiras au conseil des ministres ; tu seras maître dans les cours , maître dans les conclaves ; et les archevêques , les cardinaux, les rois, les empereurs et le Pape s'inclineront devant toi.
Et Ija seconde voix reprend :
— Ta mission sur la terre est celle d'un apôtre. Tu seras huinble , tu seras pauvre , tu seras persécuté; tu seras le flambeau de la religion, le drapeau de Jésus-Christ; tu conquerras à son saint Évangile des milliers d'âmes , et tes œuvres te seront comptées dans le ciel .
— Et qu'importe le ciel , interrompt la première voix , lorsque je te donne la terre t Regarde , regarde !
Ignace de Loyola, dont les yeux s'étaient fermés, les entr'ouvrit, et à la place où était Rome il vit l'Europe , l'Asie , l'Afrique et l'Amérique qui se prosternaient à ses pieds.
L'autre voix voulut parler encore. Il ne l'écouta point. Ea un bond il s'élança sur la roche Tarpéienne, et il n'aperçut plus devant lui que l'ancienne ville des Césars qui s'éveillait baignée dans des flots de lumière.
Alors il reprit, tout pensif, le chemin qui conduisait au couvent de Jésus.
De retour dans sa cellule , il fait un geste , et ses disciples l'entourent.
D désigne du doigt le Portugal à Rodriguez Azevédo, et Rodriguez Azevédo se dirige vers Lisbonne; il indique l'Espagne à Antoine Araosius, et Antoine Araosius se met en route pour Madrid; il montre la France à Pasquier-Brouet , et Pasquiei-Brouet se rend à Paris ; l'Italie à Laynez et à Salmeron , et Laynez et Salmeron s'élancent au concile de Trente ; l'Orient à François-Xavier, et François-Xavier s'embarque pour les Indes; Spire, Mayence, Cologne, Vienne, Ratisbonne, à Lefevre, à Bobadilla, à Canisius et à Hoffbeus, et Hoifoeus, Canisius , Bobadilla et Lefëvre vont se placer au fo} er du protestantisme * .
Les voilà partis tous les dix pour la conquête des nations , et hii , il reste à Rome , dans son couvent , — et là, les bras croisés, le re-
' Vje tV Ignace de Loyola.
gard attentif , il contemple froidement le vieux corps du monde qui s'agite et chancelle de toutes parts, et il attend.
Laissons-le méditer dans le silence de sa solitude sur les destinées des royaumes et des empires. Nous avons fait voir Thomme, examinons maintenant le législateur.
Ignace de Loyola a composé deux livres , les Exercices spirituels et les Constitutions. Les Exercices sont un manuel de retraite, une méthode de méditation , un recueil de préceptes propres à diriger Tâme dans le travail de la sanctification intérieure. Il n'a pas été écrit pour être lu, mais pour être mis en pratique \ Les Constitua tions sont une théorie de monarchie absolue.
Nous avons étudié le livre des Exercices spiritttefs et les Constitutions. Nous les avons médités dans le silence de la solitude et dans le recueillement de notre pensée. Nous attachant plus au sens qu'à la lettre, nous les avons dépouillés de leur enveloppe chamelle, si nous pouvons nous exprimer ainsi , et nous en avons arraché ce qui était leur esprit, leur âme.
Le but que Loyola s'est proposé dans ses Exercices est simple et grand. Le guerrier de Pampelune s'est fait, dans la caverne de Manrèze, soldat du Christ, et il y écrit son incroyable livre des Exercices, qui doit donner la terre au ciel. Il veut arriver à la perfection par une sorte de mécanique appliquée à la prière , à la méditation et à l'extase. — Il vous retrace ses combats , il vous initie à ses longs repentirs , il vous dévoile ses élans vers Dieu , il vous les conseille, il vous les explique, il vous les ordonne, et le ciel... ou plutôt le jésuitisme compte un élu de plus.
Dans ce livre, — immense défi jeté à l'enfer par un homme, par un pécheur, par un apôtre, — V extase, nous a-t-on dit, est réduite en système, et Y enthousiasme des choses divines changé en mécanisme; il vaudrait mieux, peut-être, attaquer les Constitua
« Voyez le B. P. de Ravignan, dé t'Bzislencêel de rinslilul de» Jésuites;^ la Vère Bouhours et le Père Daniel.
LE COUVENT DE JÉSUS. iH
lions que les Exercices ;\e!& Exercices ne s'attaquent guère qu'à l'esprit , au cœur, à la raison des Jésuites : cela les regarde. Quant aux Constitutions * , le mendiant de Manrèze , le pèlerin de Judée ne les eût point écrites. C'est Loyola général des jésuites , c'est Loyola déchu et rêvant du fond de sa cellule sombre la domination universelle , qui a tracé toutes les pages , toutes les lignes , tous les mots de ce code impérieux. Futur roi de la terre, Ignace de Loyola compose une charte pour ses futurs sujets ; et les Constitutions sont les fourches caudines sous lesquelles il veut faire passer le monde vaincu.
Le livre des Exercices spirituels nous a étonnés, épouvantés. S'il faut en croire les apologistes du jésuitisme , cest là un magnijique cantique de V homme à Dieu; c est un poème épique plus grand à lui seul que le Paradis perdu et la Divine Épopée. Dante et Milton vont à peine à la cheville d'Igfuice de Loyola. — Nous sommes froidement d'un avis contraire : le livre des Eocercices spirituels, c'est Textase humiliée, matérialisée, écrasée par une règle d'arithmétique.
Loyola a divisé son livre en quatre parties , en quatre semaines.
Trente jours pour conquérir une âme ! oui , trente jours seulement, — il n'en demande pas davantage, c'est plus qu'il ne lui en faut pour vaincre. Et il a si bien senti son absorbante puissance , qu'il place à côté du solitaire des Exercices un régulateur intéressé qui le surveille , qui consulte et qui ménage la mesure de ses forces. Sans cette précaution , si vigoureux qu'il fiit , l'athlète succomberait épuisé, au début de cette lutte surhumaine.
La première semcdne est employée à la recherche des péchés qu'on a commis; c'est un examen de conscience.
La seconde est partagée entre l'élection ou choix d'un état de vie , et une méditation sur Jésus-Christ jusqu'à son entrée à Jérusalem.
' Les ConMlilutioju , ouvrage petit d'esprit, subtil, minutieux; mélange de bureaucratie et de scolastique, plus de police que de politique. [Les JémiUiy Michblet.)
La troisième est consacrée à une méditation sur la Passion.
La quatrième est une méditation sur la Bésurrection et Y Ascension.
Voilà le thème du livre des Exercices; Tascétisme religieux peut le varier à son gré , jusqu'à ce que l'extase amène latonie , la mort de l'esprit , de la volonté , de la conscience.
Onze heures du soir viennent de sonner à la basilique de Saint- Pierre ; — la nuit est sombre , la ville est déserte ; — c'est à peine si, à de longs intervalles , vous entendez le pas rapide d'un chrétien attardé. Pas une lumière aux fenêtres, pas une jalousie entr'ouverte ; au silence qui pèse sur Rome, on la croirait morte.
Écoutez ! c'est le bruit de la porte d'im palais qui vient de s'ouvrir. Regardez ! un homme sort de ce palais qui se referme à l'instant. Il marche enveloppé dans un manteau, son pas est rapide; où vat-il ? Il s'arrête devant ime maison ; il y frappe.
Quelques minutes se sont écoulées , personne ne lui a répondu.
Pendant que cet homme attend , examinons ensemble l'édifice qui se dresse devant nous. Quatre murailles hautes de cinq pieds à peine et crevassées l'entourent. On y pénètre par une seule grosse porte de chêne. Au milieu d'une cour plantée d'arbres , s'élève un bâtiment surmonté d'un toit aigu et couronné par une croix. A côté de ce bâtiment , à gauche et à droite, apercevez-vous ces constructions qui semblent tomber en ruines î Comme l'aspect de cet édifice est sévère et triste !
— Par qui donc est-il habité ?
— Trente solitaires en ont fait leur demeure.
— Quels sont-ils ?
— On ne connaît que le nom de celui qui les gouverne.
— Quelle est leur profession ?
— Ils restent tout le jour enfermés dans des cellules , et ils ne sortent de cette maison que lorsque la nuit est venue.
— Et que font-ils dans leurs cellules?
— On l'ignore.
— Et quand ils sortent , où vont-ils ?
— Nul ne le sait.
— Quel est le nom de leur chef?
— Ignace de Loyola. Et cette maison , cette ruine , ce tombeau , c'est le couvent de Jésus , c'est la maison des Jésuites !
La porte vient de s'ouvrir ; un homme , coiffé d'un bonnet carré et vêtu d'une soutane noire que recouvre une robe de même couleur, s'avance sur le seuil :
— Qui êtes-vous? dit-il à l'étranger.
— Un pécheur.
— Que voulez- vous!
— Me repentir.
— Suivez-moi.
L'étranger entre , la porte se referme sur lui ; il traverse la cour précédé par son mystérieux conducteur.
Le voici dans une cdlule sombre et glacée.
— Qui êtes-vous ?. lui dit à son tour un homme qui s'est levé pour le recevoir.
L'étranger répond ce qu'il a répondu à l'homme qui est venu lui ouvrir.
— Que voulez-vous î
A cette demande , qui déjà lui a été adressée , il fait la réponse qu'il a déjà faite.
— Êtes-vous prêt à renoncer au siècle, à toute possession comme à tout espoir de Uens temporels ?
— Oui.
— Êtes-vous prêt à mendier, s'il le faut, votre pain de porte en porte pour l'amour de Jésus-Christ ?
— Oui'.
— Êtes-vous disposé à vivre en quelque pays du monde et en
• Ezam., ch. iv; — ConsUl., part. M; — Ttulit. Soc., t. I , p. 346. — Le R. P. de Bavignan.
4i LES COUVENTS.
quelque emploi que ce puisse être , où les supérieurs jugeront que vous serez utile à la gloire de Dieu et au salut des âmes ?
— OuiV
— Êtes-vous résolu à obéir aux supérieurs , qui tiennent pour vous la place de Dieu?
— OuiV
— Consentez-vous à vous revêtir de la livrée d'ignominie qu'il a portée ? à souffrir comme lui , par amour et par respect pour lui , les opprobres, \esfatix témoignages et les injures, sans toutefois y avoir donné sujet ?
— Oui'.
Ignace de Loyola lui donne l'accolade; l'étranger s'incline et sort. Le lendemain il établit sa tente dans la solitude pour trente jours. Minuit sonne , et la première épreuve des Exercices commence *. Le pécheur descend en lui-même , il plonge un coup d'oeil scrutateur dans sa vie passée , il soulève les unes après les autres les iniquités qui ont souillé son âme , puis il trace sur un papier sept lignes doubles, qui sont le symbole des sept jours de la première semaine de sa retraite. 11 les espace : la seconde ligne sera moins longue que la première, la troisième moins longue que la seconde, — et toutes les autres suivront cette marche décroissante ^.
« Bxam.t ch. iv, 5 35 ; — Conslit.-, part, m, ch. ii, lett. G.; — Irutit. Soc. y 1. 1, p. 350 et 357. > Bzam.f ch. iv, § 29 ; — Constit., part, m , ch. i , S 23; — Insli'. Soc, 1. 1, p. 373. ^ u Indui eadem veste ac insignibus Domini sui , pro ipsius amore ac reverentia... contumelias, it falua testimonia et injurias pati... rt[Bxam.j ch. iv, S 44, etc., etc.)
* Bxercilium. secundum très anima potentias; — Instit. Sociei., t. ix, p. 396.
* Bxerc. tpirit., 1 kebd.
Ces sept lignes figurent le résultat automatique de son examen de conscience de chaque jour. On croirait que le génie de quelque Vaucanson a passé par là.
D prend ensuite le livre des Exercices,
Il s'agenouille, il fait une oraison préparatoire*, et il passe au premier prélude. Il se représente Tàme enfermée dans son enveloppe mortelle comme dans une prison , et il médite sur ce sujet en lui donnant des proportions gigantesques, efirayantes.
Après le second prélude , qui est une prière extatique , le premier point commence.
n donne, par la pensée, un corps au récit de Raphaël dans le cinquième livre du Paradis perdu de Milton : il le matérialise. Le théâtre de la méditation est l'immensité ; -. — la décoration représente le ciel et Tenfer ; — Dieu , Tarchange Michel , Satan , les anges rebelles sont les acteurs de ce drame inouï. Satan lui apparaît dans sa royale demeure située sur une haute colline ; il appelle les anges placés sous sa domination , il les invite à la révolte , il conduit leurs légions ailées contre l'archange Michel , le prince des armées célestes ; il est vaincu, et l'enfer béant le reçoit avec ses bataillons rebelles.
Dans le second point, la scène change. — C'est un jardin délicieux , arrosé de frais ruisseaux , planté d'arbres , coupé de bocages où mûrissent les plus beaux fruits ; ici , c'est im vallon, où se balancent des fleurs de toutes les formes , de toutes les nuances et de toutes les senteurs. Là, ce sont des grottes ombragées, fraîches retraites que la vigne enveloppe de son manteau de grappes pourprées ; plus loin , des eaux sonores tombent du sommet d'un rocher à pic; plus loin encore , au milieu du jardin , vêtus de leur beauté et de leur innocence, un homme et une femme sont assis : Adam et Eve. A quelques pas d'eux est l'arbre de vie : Adam et Eve regardent l'arbre où fleurit le fniit défendu ; — ils y portent la main , et l'archange Michel . armé de son épée flamboyante , les chasse du paradis.
* Bzerc. spiril. , 1 hebd.
Du fond de sa; cellule silencieuse , le jésuite énumère longuement dans sa pensée les maux terribles qu'a engendrés la désobéissance de nos premiers parents. Et il se signe , il prie , il se mortifie , il pense, il rêve, il s'agite, il se martyrise *.
Enfin , il prend pour sujet du traisième point un péché , — l'orgueil, la colère, la luxure, et il médite de nouveau. Sa méditation finie , il passe au colloque.
Une ville lui apparaît , c'est Jérusalem. Une montagne se dresse devant lui , c'est le Calvaire. On plante sur cette montagne une croix, c'est la croix du Christ. On y attache un homme , c'est le fils de Dieu. Il le regarde, il le contemple; il voit la couronne d'épines qui lui ceint le front ; il compte les gouttes de sang qui coulent sur son visage pâli , et il détourne les yeux de la large blessure que lui a faite la lance d'un soldat — Le Calvaire , voilà le lieu de la scène ; Jésus crucifié ', voilà le sujet. Maintenant il médite ce thème , il le développe, il s'échauffe, il s'exalte, il se transporte, il s'ingénie à se tourmenter, à se torturer, à se passionner. Jérusalem , le Calvaire , la Croix et Jésus crucifié se dressent devant lui ; il les voit , il leur parle, il s'accuse, il serepent, il leur demande assistance, il les entend , il leur répond , et ce combat ne cesse qu'avec les dernières forces du combattant.
Ce serait un singulier pèlerinage que de suivre jour par jour, pas à pas, Ignace de Loyola par les chemins divers et les sentiers non frayés qu'il prend dans ses exercices spirituels pour conduire l'homme par l'abrutissement à la purification et à la sainteté. On verrait le pécheur marcher d'un pied tremblant , mal assuré , dans des régions étranges. Il étend les bras, il cherche un point d'appui, il s'arrête, il ferme les yeux, il a le vertige. Alors une voix qui n'est pas de ce monde lui crie : Voilà ta route ! Le voyageur solitaire rouvre les yeux , il regarde : il entrevoit dans le lointain ,
' ExercU. secundmn très anima polentias. » rtrid.
son but , comme une autre terre promise , et il se remet en marche. Peu à peu son pied se raffermit : il double le pas , il court , il dévore Tespace ; c'est vainement que vous tenteriez de le suivre dans ce voyage de l'exaltation religieuse, de l'extravagance mystique!
Il est arrivé au cinquième jour des Exercices. La Grâce a opéré : il est fort , il est infatigable , il est invincible ; et vous allez voir le sujet de méditation que lui donne Loyola.
Minuit sonne. Le pénitent s'éveille. Il est debout. Un silence profond pèse sur sa cellule, l'obscurité l'environne. 11 s'agenouille.
Il adresse une oraison à Dieu.
•» Ensuite il se représente un lieu profond, immense, infini : — c'est l'enfer.
- Il songe aux châtiments qu'y subissent les damnés, il frissonne, il a peur.
H II voit dévastes embrasements, des lacs de flammes et des âmes brûlées dans des corps de feu d'où elles ne peuvent sortir.
•• Il entend les plaintes de ces âmes, leurs sanglots, leurs cris, leurs hurlements, leurs blasphèmes.
" Il aspire les ardentes exhalaisons de la fumée , du bitume et du soufre qui s'échappent de ce gouffre sans- fond et qui montent jusqu'à lui en épais tourbillons.
" Il touche de la main ces flammes étemelles, infranchissables, qui enveloppent , dessèchent et brûlent , comme dans une robe de feu , les âmes emprisonnées, h
Voilà le sujet de cette méditation. Donnez ce thème à développer à l'homme le plus intelligent de ce monde : vous verrez \m peu ce que deviendra son intelligence !
La première semaine est finie, la seconde commence.
Ignace de Loyola vous a appris à reconnaître le bien du mal , à vous repentir ; maintenant il vous montrera quel chemin il faut prendre pour arriver heureusement à la sanctification , les obstacles que vous rencontrerez sur votre route , et comment vous en triom-
pherez. 11 a agi sur vous par l'exercice des trois puissances de l'âme , la mémoire, rintelligence et la volonté ; il va agir par l' action de l'esprit de Dieu. Jésus-Christ vous apparaîtra sous la forme d'une parabole militaire, il vous donnera l'exemple de la lutte; et, si vous reculez , vous êtes un lâche * .
Il a appelé cet exercice la Méditation des deux étendards
La toile se lève. A votre droite s'allonge ime vaste campagne aux environs de Jérusalem ; à votre gauche se déploient de vastes filaines aux environs de Babylone. Dans le fond , aussi loin que le regard peut plonger, s'offrent à vous deux cités, deux mondes, deux symboles : — Jérusalem et Babylone^. Un roi guerrier, revêtu d'armes éclatantes, arrive dans les plaines de Babylone. Une épée flamboie dans sa main droite , dans sa gauche il agite un drapeau où sont gravés en caractères de feu ces mots : Richesse , honneur, orgueil. Ses soldats le suivent au milieu d'im grand tumulte , innombrables, serrés comme les grains de sable dans le désert. II s'arrête , il dresse sa tente, il plante en terre son étendard'.
Dans la campagne de Jérusalem un homme pauvrement vêtu est assis. La résignation et la douceur se peignent sur son visage. Dans sa main il tient une croix , et vous lisez sur son étendard : Pauvreté , opprobres y humilité.
Le roi guerrier fait un geste , et son armée se range autour de lui. Il étend le bras, et les clairons retentissent. Il parle, et sa forte voix, qui domine le bruit des clairons, ordonne à ses soldats de le suivre , et leur promet de riches récompenses s'ils combattent vaillamment , s'ils triomphent * .
Son humble rival appelle alors sous ses drapeaux tous les simples de cœxu*, tous les hommes de bonne volonté ; et , de toutes les parties du monde , accoTU*ent , humbles comme lui , pauvres comme lui , ré-
* IgnavQS miles sstimandus.
> Bxercit. spirit., 2 hebd., 4 exercit., prim. prœlud. 3 Ibid.y 2 hebd., 4 cxcrc , secund. pnelud.
* Ibid., prim. punct.
signés comme lui , des milliers de combattants qui s'enrôlent sous sa bannière. 11 leur montre son étendard , il le déploie dans Vair : les clairons sonnent de nouveau , les deux armées s'ébranlent. Elles sont en présence l'une de l'autre , le combat va s'engager, le combat commence ' .
Ignace de Loyola prononce un mot , et soudain Babylone , Jérusalem , ces vastes campagnes, ces vastes plaines, ces deux tentes, ces deux étendards, ces deux chefs, ces deux rois, ces deux armées disparaissent. Il n y a plus dans la cellule qu'un homme , — transfuge du monde. — qui va choisir entre Jésus-Christ et Satan.
Le dessein de la troisième semaine est de montrer, par l'exemple de Jésus-Christ , le chemin d'obéissance , d'humilité et de pauvreté qu'il faut suivre. Le but de la quatrième est d'embraser le cœur du désir d'atteindre à la perfectibilité la plus accomplie par la révélation des célestes jouissances de la vie parfaite.
Que de mal , que de peine se donne Ignace de Loyola , un homme de génie , pour abîmer le génie de l'homme ! Il vous conduit à Dieu par les chemins les plus détournés , au lieu de vous y mener par la grande route de la vertu , de la piété , de la vérité ! Il s'efforce d'être prudent , habile , profond , pour venir à bout d'une conscience , en la troublant, en l'effrayant, en la torturant! Que lui importe que l'on songe à lui reprocher plus tard d'avoir réduit l'extase en système? Il a fait des Jésuites! il a créé, après Dieu, des hommes, mais des hommes qui ont passé par un épouvantable lit de Procuste , des hommes qui ont laissé sur un lit d'expiation et de douleur le libre arbitre, le jugement, la volonté , leur esprit, et leur cœur, et leur liberté. Les Exercices spirituels sont le programme d'une torture religieuse : ils frappent à la fois sur l'âme et sur le corps; ils confisquent l'homme tout entier.
Des gens de beaucoup d'esprit ont vanté les Exercices spirituels!
Immédiatement après le prélude final du dernier exercice de la
' Tbid.^ «ecand. punct.
dernière semaine, on peut voir un petit chapitre qui porte ce singulier titre * :