LES TROIS MANIÈRES DE PRIER
- La première manière se prend de la considération des Commandements de Dieu , des sept péchés mortels , des trois puissances de Tâme et des cinq sens.
« Avant que de prier sur ce thème , — dit Ignace de Loyola, — on s'assied ou Ton se promène en pensant à la localité où l'on placera son action et ses personnages.
" La seconde manière se fait en pesant la signification de chaque parole d'une oraison. L'on s'agenouille ou Ton s'assied, selon la disposition du corps ou la dévotion de l'esprit, — les yeux ouverts ou fermés , ou reposés sur un lieu sans les tourner ni d'un côté ni de l'autre. On s'arrête à chaque mot , et l'on médite sur ce met , sur ses diverses significations, sur ses similitudes avec d'autres mots et sur les sentiments de dévotion qu'il vous inspire.
X La troisième manière se fait en égalant les mots qu'on prononce aux respirations qu'on fait : chaque fois qu'on respire , on songe à la signification de la parole qu'on vient de prononcer, et l'on médite sur cette parole. «
Ouvrons les Constitutions.
Ce livre , c'est le code de la Compagnie de Jésus , c'est la charte d'Ignace de Loyola.
" Le généralat des Jésuites est perpétuel *. Tous les autres supé-
> Bxerc. $pirit., t. il, p. 344. Edit. de 1670.
> Quand il y a lieu de nommer le générait la Société s'assemble en congrégalioru provinciales, c*est-à'dire que, dans chaque province de la Compagnie, les prorès et certains supérieurs sont convoqués et se réunissent. Le père provincial et deux profès élus par la congrégation provinciale se rendent à Rome pour composer la congrégation générale. Celle-ci procède également par voie d'élection ; et c'est ainsi que la Société , représentée par les députés des provinces , choisit son général. (Le R. P. de Ravignan , De V Existence et de V Institut des Jésuites, pages 53 et 64.)
rieurs, quels qu'ils soient, ne sont nommés que pour trois ans; mais ils peuvent être réélus*.
" Vous verrez partout Jésus-Christ dans le général.
" Vous serez en tout obéissant à sa voix. Votre obéissance sera illimitée dans Texécution , dans la volonté et dans Tentendement. Vous vous persuaderez que c'est Dieu qui parle par sa bouche : ce qu'il vous ordonnera sera un précepte divin , et vous l'exécuterez sur-le-champ avec transport et persévérance.
» Vous vous pénétrerez de cette pensée que tout ce qu'il vous ordonnera sera juste , et vous ferez abnégation de votre volonté avec une aveugle obéissancei
» Vous devrez , chaque fois qu'il l'exigera, être prêts à lui ouvrir votre conscience.
» Vous serez sous sa main un cadavre qu'il régira , remuera , placera , déplacera , selon sa volonté. Vous resseinblerez au bâton sur lequel s'appuie un vieillard. »»
Ainsi Dieu , dans sa bonté infinie , a donné à l'homme la liberté , l'intelligence , la volonté ; Ignace de Loyola , sans respect pour Dieu , a dit à l'homme : Tu seras esclave, tu ne penseras pas , et je ferai de toi un cadavre *,
Voici maintenant quelles prérogatives sont attachées au titre de général.
Mais jetons d'abord un coup d'œil rapide dans l'intérieur de la Société de Jésus. Pénétrez avec nous sous ces voûtes sombres, froides, silencieuses, où nul Jie peut pénétrer s'il n'appartient point à la So-
' Le pape Paul in témoigna qu'il trouvait la perpétuité du généralat dasgereuae. Laynez fit décider par un décret de la Congrégation qu'on s'en tiendrait aux Constitutions, et le généralat fat dédaré perpétuel. La lettre qu'on écrivait au Pape pour lui en donner avis avait été souscrite le 13 août 1566, elle porte date du 80 août. On en chargea Laynez. Il ne la donna pas au Pape, pour de bonnes raisons, dit le décret Honestas ob cauêos^ et l'assemblée fut dissoute le 10 septembre. {CompUs-rendus des ComUlutioM des Jésuites^ par M. de La Chalotais, procureur général au parlement de Bretagne.)
* Voir toujours Dieu dans un homme quel qu'il soit, la yolonté.de Jésus-Christ dans la volonté de cet homme, prendre ses ordonnances pour des ordres de Dieu, se soumettre aveuglément à ce qn'il ordonne, tel est le fanatisme. [Comptes -rendus de M. de La Chalotais.)
ciété. Examinons quelles lois régissent ce vaste corps, dont la tête est à Rome , et dont les pieds sont sur le monde * .
La Compagnie de Jésus est divisée en six classes ou catégories :
Les profts,
Les coadjuteurs spirituels,
Les coadjuteurs temporels ou frères-lais,
Les écoliers approuvés,
Les novices.
Les affiliés ou adjoints, ou Jésuites de courte robe.
La classe de ces derniers est nombreuse , immense , infinie. L'affilié tient à tous les états de la société, il prend tous les masques, il se déguise sous tous les costumes; il siège dans les parlements, il tire Tépée dans les batailles , il salue le roi au Louvre à son petit lever; le pape le consulte au Vatican; il est partout; il vous donne la main , il s'assied à votre table , il vous sait par cœur, et il est impénétrable pour vous; c'est votre ami , c'est votre parent , c'est votre frère peut-être.
La Compagnie appelle novice celui qui , après l'épreuve des Exercices spirituels ^ confiant dans ses forces, renonce au monde, et se voue au culte divin. Il passe un mois, dans une profonde retraite, à méditer les règles de la Société , à les aimer, à les graver dans sa mémoire et dans son cœur. II subit un examen, il communie, et , prenant le nom de novice , il entre dans le temps des secondes épreuves *.
Tour à tour humble pénitent , apôtre infatigable , le Twvice n'est lié encore par aucun engagement. 11 se fait le serviteur de tous. Il s'éclaire dans la contemplation des mystères de sa foi. Deux années se sont écoulées, il va prononcer ses vœux*. Une nouvelle carrière s'ouvre devant lui.
■ C'est une ëpée nue donHa poignée est à Rome. ( D'âlembbkt.) » BxatMn, ch. i, § 9. — Intlit. Sodet., t. i, p. 317. 3 Jbid.
Vécolie?' approuvé est celui qui , après deux ans de noviciat et plusieurs examens subis, vient de promettre de rester pauvre , de rester chaste et d*obéir. Ses vœux sont absolus de son côté , mais conditionnels ^xAerneiii du coté de l'Ordre.
L'ancien solitaire des Exercices ne parvient au grade de coadjuteur spirituel qu'après quinze ou seize ans de travaux et d'épreuves, et seulement lorsqu'il a atteint l'âge de trente-deux ou trente-trois ans. Il n'a pas encore prononcé le vœu d'obéissance an pape. Il peut prétendre à la dignité de supérieur.
Les profès , qui forment le corps de réserve de la Société , après avoir passé par tous les degrés que prescrit Loyola dans ses Constitutions, prononcent , outre les trois vœux solennels de pauvreté , de chasteté et d'obéissance, la promesse d'obéir aveuglément au pape — en ce qui concerne les missions. On les appelle profès des qvuire vcBux, Le Jésuite admis à la profession ne s'appartient plus : il appartient au général ; en devenant profès , il s'est condamné à abdiquer toute volonté. Hier encore il était libre , aujourd'hui il n'est plus qu'un esclave. L'épée de Damoclès est incessamment sur sa tête , suspendue par un fil que peut trancher Ignace de Loyola.
L'administration de cette milice , que Benoît XIV nommait fort spirituellement les janissaires du Saint-Siège , est divisée en assistances y les assistances se divisent en provinces, les provinces en maisons.
Au-dessous des provinciaux se groupent les procureurs , qui sont chargés des intérêts matériels de la maison; les ministres , qui pèsent les actes des sujets de cette vaste monarchie , et , selon qu'ils le jugent à propos , distribuent le châtiment ou la récompense ; — enfin , plus puissant que les autres et plus redouté , se dresse aux côtés du provincial un admoniteur ou inquisiteur, dont l'apparition inattendue est pour lui une menace , et la parole un reproche ou une condamnation.
Revenons aux privilèges conférés au général.
5i LES COUVENTS.
Le général des Jésuites a le droit de tout voir, de tout savoir et de tout avoir. Il agit, il décide, il contracte à son gré. Les admissions, les grâces, les offices, les collèges, les missions, les .corrections, les legs, les indulgences, les vœux, les dispenses, les plus grands et les plus petits intérêts, spirituels ou temporels, relèvent de la seule autorité du général.
Le général tient dans ses mains les fils de la police de la société : il Couche à la fois à toutes les consciences, à tous les esprits, à tous les cœurs ; il peut connaître, du soir au lendemain, l'état des maisons et des collèges jésuitiques ; il a les noms de tous les disciples ; il sait à quoi s'en tenir sur leur âge , leur pays , leur piété , leur caractère , leur intelligence , leur tempérament , leurs défauts , leurs qualités et leurs vices ; tous ces esclaves, toutes ces marionnettes religieuses, ne se meuvent qu'avec la permission de leur maître. L'espionnage est un des meilleurs ressorts de la police des Jésuites : il est enjoint à tous les membres de la société de s'espionner et surtout de se dénoncer. — Les jésuites-espions ont abusé des lettres en chiffres.
Et maintenant qu'est-ce qu'un Jésuite ? — Est-ce un prêtre séculier! est-ce un prêtre régulier? est-ce un laïque! est-ce un religieux? est-ce un homme de communauté ? est-ce un moine ? c'est quelque chose de tout cela, mais ce n'est point cela. — Le Jésuite, dit M. Michelet , ce n'est pas un homme , cesi plusieurs ; c'est une légion , un bataillon , une armée.
Et nous n'avons parlé ni de la grande scolastique morale ou casuistique des successeurs de Loyola, ni du livre scandaleux intitulé : Monita sécréta, attribué à Laynez, et qui est du Jésuite Jérôme Zarowich ; ni de leurs excommunications qui s'attaquent aux peuples, aux princes, aux têtes couronnées; ni de la déposition des rois , ni du régicide qu'autorisent et prêchent Salmeron , Bécan , Suarez, ToUet, Bellarmin', Molina, Mariana, le fanatique Emmanuel de Sa.
•' Le livre des Constitutions, a dit un auteur, attaque les principes
LE COUVENT DE JÉSUS. n:\
« les plus sacrés; il tend à détruire la loi naturelle, à rendre la foi « humaine douteuse , à rompre tous les liens de la société civile en » autorisant l'infraction de ses lois , à étouffer tout sentiment d'huit manité parmi les hommes , à anéantir l'autorité royale, à porter le » trouble , la révolte et la désolation dans les empires par Tenseigne- » ment du régicide, et à faire du monde un vaste débris. «
L'arrêt du Parlement de Bretagne du 27 mai 1762 . qui fut suivi en 1764 de Tédit qui ordonna en France la suppression des Jésuites, déclara les Constitutions injurieuses à la majesté divine , en transférant à un homme Thonneur qui n'est dû qu'à Dieu , en égalant les ordres d'un supérieur aux préceptes de Dieu et de Jésus-Christ, et en exigeant le sacrifice de sa raison et de son jugement ; injurieuses à l'Église , aux conciles , aux papes , aux évêques , au second ordre de l'Eglise et à tous les corps de l'État ; destructives de la liberté des esprits et des consciences ; contraires au droit naturel et au droit divin , au droit des gens et au droit des nations , au bien et à la paix des royaumes , à la sûreté des contrats et des conventions des particuliers. Cet arrêt ajoute qu'il y a abus dans les prérogatives du général de la compagnie; puis il fait défense à tous sujets du roi de prononcer aucun vœu simple ou solennel d'obéissance audit régime, d'eu observer la règle et d'en occuper les maisons ; il ordonne ensuite aux membres de la Société de Jésus d'avoir à quitter leurs maisons et leurs collèges , et à se retirer en tel lieu que bon leur semblera dîms le royaume ( autres néanmoins que collèges , séminaires et maisons professes) pour y vivre sous l'autorité du roi et des lois, sans pouvoir se réunir en congrégations entre eux ; et enfin , il déclare que jamais ils ne pourront être admis à aucun bénéfice à charge d'âmes , à aucun vicariat , à aucune chaire d'enseignement public et à aucune charge civile ou municipale.
Ignace de Loyola s'est vanté d'avoir écrit la charte des Jésuites sous la dictée de la Vierge. Bonne sainte Vierge! Ignace n'est plus de ce monde. . . . ayez pitié de lui î
o{i LES COUVENTS.
Huit années se sont écoulées depuis que les chefs du nouveau général, obscurs encore, se sont partagé le monde... en effigie; et déjà la Compagnie de Jésus, à peine naissante, s'est débarrassée de ses langes. Elle a marché, elle a grandi. En 1540, elle n*a que dix affiliés; en 1543, elle en compte quatre-vingts au plus; en 1545, elle possède dix maisons; en 1549, elle commande à deux provinces. Tune en Espagne, l'autre en Portugal , et à vingt-deux maisons professes; en 1551, elle est maîtresse de douze vsLsies provinces ! mais elle veut davantage. Elle s'insinue dans les cours , elle prend part à tous les grands événements politiques de la chrétienté ; elle négocie, par l'entremise de Laynez, le mariage de Philippe II avec la fille du roi de Portugal ; elle trône en Portugal avec Rodriguez Azevédo , qui se fait nommer précepteur du prince Don Juan ; donne à la reine, pour confesseur et directeur, le père Michel de Torres, chasse l'Université du collège des arts et la remplace par le père Jacques Miraô ; force les villes de Porto , d'Évora et de Coïmbre à ployer le dos, et marche sur la tête de l'Inquisition, dans la personne du grand inquisiteur, le cardinal-infant Don Henri.
En France , Pasquier-Brouet met le temps à profit.
Il s'insinue dans les bonnes grâces des cardinaux de Lorraine et de Guise , obtient , par leur entremise , de Henri II la permission de bâtir un collège et une chapelle à Paris : quelques années plus tard, l'évêque de Clermont donne à la Compagnie de Jésus le collège de Clermont (de Paris) , et lui lègue 36,000 écus pour établir des maisons d'enseignement à Billom et à Mauriac.
En Allemagne , la nouvelle Société fait retentir sa parole au sein même du schisme et de l'hérésie.
Lltalie lui appartient; Ignace de Loyola fait construire, avec l'appui de Léonora Osaria , femme de Jean de Véga , ambassadeur d'Espagne à Rome , le monastère de Sainte-Marte ; la fille de Charles- Quint , la princesse Marguerite , veuve du duc de Florence , le choisit pour directeur et le comble de présents. Mais aussi , Loyola n'est
LE COUVENT DE JftSUS. 57
plus rhomme que vous connaissez. Sa voix sévère s'est adoucie; son austère maintien s'est modifié; il a éteint la flamme de son regard ; il ne prêche plus, il conseille; il fait pour ainsi dire l'anatomie de Tâme de tous ceux qu'il approche ; il étudie avec soin leur caractère , leurs penchants , leurs passions , et il accommode son langage à leur tempérament. Des grands seigneurs veulent-ils se mortifier ? il les blâme, et il leur dit « qu'il n'y a pas qu'un chemin qui conduise au ciel, et que plusieurs pierres précieuses , quoique différentes, ont formé la céleste Jérusalem. » Il parle de la guerre à un capitaine, de la cour à un courtisan , du négoce à un marchand , à un homme de robe , il parle de la justice , à un artisan de son gain ; il séduit tous les cœurs, il est riche^, il est puissant, il est révéré. L'ambassadeur d'Espagne sollicite des audiences de lui , et l'ambassadeur de France s'incline quand Loyola passe. ]Les prélats italiens le flattent; les cardinaux le caressent, le pape en a peur. L'ancien mendiant de Manrèze est roi de l'Italie, et il se fait humble, il se fait petit, pour mettre plus sûrement la main sur le monde, et le pied ensuite.
La Société de Jésus est reçue déjà dans plus de cent villes d'Europe ; elle traverse l'Asie ; la voilà aux Indes !
Onze heures du matin viennent de sonner. Ignace de Loyola est rêveur dans sa cellule ; ses disciples , — lisez ses sujets , — depuis plusieurs jours, ont remarqué le profond abattement qu'il veut en vain déguiser, et qui imprime à sa physionomie , habituellement calme et souriante , une expression de sombre tristesse dont ils ignorent la cause; mais aucun d'eux n'a osé l'interroger. Le soleil inonde de lumière la ville étemelle. Retiré au fond de sa chambre froide, humide et ténébreuse, il pense, car sa vie, depuis dix ans, n'est qu'une longue méditation. Il se reporte en arrière; il aperçoit, comme à travers un nuage obscur, l'humble point d'où il est parti ; — puis , écartant le voile qui lui cache l'avenir, il entrevoit, dans un horizon lumineux, le but qu'il s'est proposé d'atteindre, — et qu'il atteindra. Mais que d'obstacles l'attendent encore ! Quels chemins semés d'em-
bûches il lui faudra parcourir ! S'il allait mourir avant d'avoir touché de sa main le but, décevant mirage qui fuit à mesure qu'il 8*en rapproche? Le découragement entre dans son âme.
Des pas ont retenti dans les corridors du couvent. On s'arrête près de sa cellule. Qui donc, sans respect pour ses ordres, vient troubler le silence de sa solitude î que lui veut-on ? Ses yeux ont retrouvé leurs éclairs d'autrefois ; mais ce n'est plus l'extase qui les allume, c'est la colère.
Il se lève, il va sortir de sa retraite. Il s'arrête tout à coup. Son visage , par un suprême effort de volonté , est redevenu calme. Il s'agenouille devant le Christ , ce divin emblème de l'humilité et de la résignation ; puis , les yeux baissés , il murmure ime prière qui n'a point d'écho dans son cœur, — et il attend.
La porte de sa cellule s'ouvre , deux hommes entrent.
Loyola les a vus, il les a reconnus. Il incline bien humblement son front vers la terre , et il continue de prier.
Les deux hommes ont refermé la porte. Ils se regardent , se désignent du regard Loyola , et ils ne prononcent pas un mot.
Le premier est vêtu d'une robe rouge , sur laquelle il a jeté ime pelisse de soie violette. Un feutre noir, à larges bords cintrés, couvre sa tête. Son visage est austère. Son regard froid semble de plomb lorsqu'il tombe sur vous. Des ndes profondes labourent son front. Sur sa figure osseuse et longue s'étale , comme un linceul , une pâleur de mort plaquée de rouge aux pommettes , dont la saillie fait paraître plus caves ses grands yeux d'un gris fauve. Rome vénère cet homme comme un saint ; sa main est toujours pleine d'aumônes, — sa bouche d'affectueuses consolations. H est riche, il est puissant, et sa vie s'use dans les rigidités du cloître ; mais sa piété n'est qu'un masque et sa charité qu'un calcul. Un homme seul a percé les ténébreuses profondeurs de sa pensée : — Loyola. C'est l'ambition , c'est l'envie, — et non pas le jeûne et les saintes veilles , qui ont prématurément blanchi ses rares cheveux, creusé ses yeux, voûté son
corps. A la mort de Paul III , il convoitait déjà le trône pontifical, — et ce n'est pas lui , mais Jules III , qui s'est assis sur ce trône. Depuis ce moment il n'a plus souri, il n*a plus dormi ; et du fond de la solitude, où ses jours s'écoulent sans repos, sans bonheur et sans soleil , ses regards incessamment se tournent vers la tiare qui lui a glissé entre les doigts, et dont il se saisira un jour.
Couvert d'un costume dabbé , l'autre compte vingt ans au plus. Ses joues ont une fraîcheur charmante. Ses yeux sont vifs et noirs , ses traits d'une pureté exquise. Mais ses lèvres, d'une excessive finesse, gâtent cet ensemble harmonieux, et donnent à sa. physionomie un caractère de ruse et de dissimulation. Il était hier encore valet de chambre du pape Jules III , aujourd'hui le voilà abbé, demain il sera cardinal ! — Et pourquoi cette insigne faveur? parce qu'il possède le rare mérite de divertir le singe de notre saint-père le Pape ! Mais Rome , indignée du choix de Jules III , flétrira la nouvelle Ëminence du burlesque surnom de cardinal Simia^,
L'homme rouge s'est assis sur un escabeau, attendant que Loyola ait achevé sa prière.
Quelques minutes se passent encore.
Loyola se relève enfin et s'incline avec humilité devant ses deux visiteurs.
— Mon père, lui dit le vieillard, je viens vers vous chargé d une mission.
— Vers moi , mon fils ! interrompit Ignace d'irn air surpris.
— Oui , mon père ; et c'est le vicaire de Jésus-Christ sur la terre, Sa Sainteté Jules III , dont IXeu veuille garder les jours, qui m'envoie auprès de vous.
— Et en quoi, mon fils, ai-je pu, moi, indigne pécheur, m'at-
■ Qnand les autres cardinaux se plaignirent au souverain pontife de la promotion de cet homme de néant : « Je ne sais pas aussi moi-même, répondit Julea III, quel mérite yous m'aries trouvé pour me faire chef de l'Eglise. » La vie déréglée de Simia dut faire repentir Jules de ce choix. (CuAUDoil et DcLAïfDiNl, Dtcttonn. hislor.)
tirer l'honneur insigne que daigne me faire aujourd'hui notre saintpère le Pape, dont Dieu veuille prolonger la précieuse vie ?
— Mon père , le Sacré Collège veut appeler au milieu de lui un de vos disciples les plus fervents, François de Borgia, duc deGandie. L'illustre famille des Borgia a donné plus d'un cardinal à la chrétienté. François de Borgia, par ses hautes vertus, a mérité la pourpre : Rome tout entière le désigne à la faveur éclairée de notre saint-père Jules III ; — mais Sa Sainteté Jules III , avant de lui remettre le chapeau , a voulu prendre conseil de votre sagesse.
Ignace de Loyola , à ces mots , devint pensif. D'un coup d'oeil rapide il embrassa l'avenir. Borgia cardinal , le général des Jésuites régnerait au Vatican : c'était beaucoup , et cependant Loyola répondit :
— Mon fils, Borgia a fait vœu d'humilité...
— Mais quel parti prendre alors, mon père ? Loyola ferma les yeux et se recueillit.
— Mon fils, dit-il bientôt, Sa Sainteté Jules III offrira le chapeau à François Borgia , et. . .
— Etî...
— Et Borgia le refusera , reprit Ignace.
— Vous êtes un grand diplomate, mon père, répondit l'homme rouge ; et se tournant vers l'abbé , qui était demeuré muet pendant ce court entretien : — Signor Dominique , lui dit-il , vous venez d'entendre les sages paroles de notre frère ; hâtez-vous de les rapporter à notre saint-père Jules III.
Le jeune abbé salua, ouvrit la porte et sortit. . — Il y a trois ans, mon père, reprit l'homme rouge en s'adressant à Ignace , quelques-uns de vos disciples , après des obstacles sans nombre , formaient à Paris un établissement dont le but était la défense et la propagation de la foi ; — mais le Parlement, la Sorbonne et l'Université se déclarèrent contre vos privilèges et contre vos Constitutions ; vous alliez succomber dans cette lutte lorsque , le
21 juillet 1550, une bulle de Jules III, expédiée en France, mit fin à la guerre, et vous permit de respirer. . .
— Pour six mois seulement , mon fils ; car les hostilités recomméhcèrent Tannée suivante plus violentes et plus acharnées.
— C'est vrai ; mais sans cette bulle la^ France vous ét£iit fermée, mon père, et à cette heure vous êtes encore en France.
— Dieu vous entende , mon fils ! répondit sourdement Loyola.
— Oublions le passé pour nous occuper du présent , mon père : il y a trois semaines environ que le cardinal de Sainte-Croix , qui vous aime et nous protège , a sollicité de Sa Sainteté Jules III , en votre nom , l'autorisation d'ouvrir à Rome une école d'Allemands...
— Afin de verser la divine morale du Christ dans de jeunes âmes promises à l'hérésie de Luther, mon fils.
— Et Jules III a rejeté les prières du cardinal de Sainte-Croix. Ignace courba la tête silencieusement.
— Eh bien! ce que Sainte-Croix n'a pu faire, un autre l'a accompli, mon père.
Loyola tressaillit , et pour la première fois il regarda en face l'homme qui était dans sa cellule.
— Vous avez demandé la permission d'ouvrir une école d'Allemands à Rome ; elle vous a été refusée hier, on vous l'accorde aujourd'hui : la voici ! Vous demandiez une école , vous aurez un collège ; et ce collège , Jules III le bâtira avec les deniers de son trésor.
Loyola, dans son étonnement. sembl£dt frappé d'immobilité.
— Voulez -vous savoir à présent quelle voix a dicté au pape Jules III la bulle datée du 21 juillet 1550 et la permission signée du 10 mars 1563 î
— Cette voix, c'est la vôtre, monseigneur, reprit Ignace. A votre tour, daignerez-vous m'^prendre ce que vous attendez de moi î
Le cardinal s'assit sur un escabeau. Loyola , debout, les bras croisés, prêta l'oreille.
Leur entretien fut long.
— Ainsi je puis compter sur vous , mon père ? dit à Loyola rhomme rouge en se levant.
— Tenez votre promesse , je tiendrai la mienne , répondit Ignace en ouvrant la porte de sa cellule.
Le cardinal , sans prononcer un mot , mit sa main dans la main du général des Jésuites ; tous deux échangèrent un regard . et ils se séparèrent.
— Om , Elminence , je ferai de vous le chef de l'Église . pensa Ignace de Loyola en regardant Cervin s'éloigner ; oui, vous régnerez sur la chrétienté, sur le monde, et moi je régnerai sur Marcel II.
L'année suivante , le 9 avril 1555, le cardinal Cervin revêtait la tiare, mais son pontificat devait être de peu de durée, Marcel II , à peine âgé de cinquante-quatre ans , mourut vingt et un jours après son élévation à la papauté. Paul IV lui succéda.
Une heure s'était écoulée depuis le départ du cardinal Cervin. Loyola méditait dans sa cellule.
On frappa à sa porte.
— Elntrez . dit-il.
Un de ses disciples entra.
— Mon père , dit ce dernier en s'inclinant , un mendiant , un moine et un gentilhomme demandent à vous parler.
— Où sont-ils ?
— Au réfectoire.
— Qui est venu le premier!
— Le mendiant.
— Qu'il vienne; les deux autres visiteurs attendront. Le disciple s'éloigna. Le mendiîmt parut.
Il a trente ans environ et il est de haute taille. Ses vêtements tom- "bent en lambeaux. Un cercle bleuâtre entoure ses yeux noirs rougis par les veilles ; mais l'insomnie n'a pu en éteindre le feu. Son visage, brûlé par les ardeurs du soleil, décèle une énergie puissante. A la vue de Loyola , il s'agenouille.
— Qui es-tu î lui demande Ignace.
— Je rae nomme Critton, je suis Écossais, et j'ai fait deux mille lieues pour vous voir, mon père.
— D'où viens-tu î
— J'arrive des Indes.
— Et François-Xaviert
— Mort !
Ignace de Loyola courba la tête , et ses lèvres murmurèrent des paroles qui ne furent entendues que de Dieu. Un quart d*heure s'écoula.
— Quel événement fatal , dit enfin Loyola , a donc interrompu le cours de ses jours glorieux t
— Avant de vous raconter la mort du grand apôtre qui s'appelait François-Xavier, mon père, laissez-moi vous dire les dernières années de sa vie , répondit le mendiant.
n essuya une larme , et il continua.
— Après vous avoir fait ses adieux , qui devaient être étemels , hélas ! Xavier se rendit à Lisbonne , descendit le Tage dans un vaisseau portugais, et débarqua à Mozambique, qu une fièvre ^démique ravageait. Atteint du fléau, il n'y échappa que par un miracle du ciel , se rembarqua , et treize mois après son départ de Lisbonne , il arrivait à Goa. Fidèle à sa sainte mission , le lendemain de son arrivée il commençait son œuvre. Le matin , aux premiers rayons du soleil , il parcourait la ville , un christ dans tme main , dans l'autre une clochette, invitant à la prière les habitants, qu'il éveillait. —Enfants de Dieu , priez ! leur disait-il ; et tous , à sa voix , s'agenouillaient, et il s'en allait plus loin répéter les mêmes paroles. Bientôt il ouvrit une école, enseigna aux hommes, aux femmes, aux enfants, aux vieillards , les divins mystères du christianisme ; et , son œuvre achevée à Goa , il se rendit au Malabar avec sa clochette et son crucifix ; il n'en partit qu'après un séjour de quinze mois , lorsque le Malabar fut converti.
Sur la côte de Coromandel, près de Méliapour, s'élèvent l'oratoire et le tombeau de saint Thomas , le premier prédicateur chrétien dans les Indes. H y aborde , il y passe sept jours dans le jeûne et dans la prière. Le voici à Malacca. Là , il proclame la grandeur de Dieu , il révèle la sainte parole du Christ. On lui jette des pierres ; mais sa voix passionnée et puissante domine les cris de mort qui le menacent , et Malacca devient chrétienne. Il arrive avec son crucifix et sa clochette à Amboine. Amboine vient de tomber au pouvoir des corsaires espagnols, mais la peste décime l'armée victorieuse. Il n'hésite pas ; tour à tour médecin du corps et médecin de l'âme , il veille les malades , et l'instant d'après il donne le viatique aux mourants. Remplis d'admiration pour ses sublimes vertus , les vainqueurs se laissent fléchir : ils remontent sur leurs vaisseaux , et la ville lui doit son salut.
Le voilà de nouveau sur sa barque , gouvernant vers les îles sauvages de l'Archipel indien. Tremblant pour ses jours , je veux l'engager à revenir sur ses pas, et il me répond :
— Si ces terres renfermaient des bois parfumés et des mines d'or, la crainte du danger, quelque grand qu'il fût, n'arrêterait pas les Européens. S'ils n'ont point pénétré dans cette région, c'est qu'ils savent n'y trouver à conquérir que des âmes d'infidèles ; mais, moi qui vais à la conquête des âmes , mon chemin est par là, et je ne faillirai point , par une honteuse lâcheté , à ma mission.
Je voulus répliquer, il m'interrompit :
— Les Indiens m'einpoisonneront , dites- vous; b'est un honneur auquel, moi , pauvre pécheur, je ne dois peut-être pas aspirer; mais ce que je puis dire, c'est qu'ils n'inventeront aucune torture, aucun supplice que je ne sois prêt à souflFrir pour le salut d'une seule âme.
Quelques jours plus tard il entre-dans Noro , l'unp deé îles Moluques , et il se met aussitôt à enseigner la pa;*ole divine. — Un soir le peuple est rassemblé autour de lui au pied d'un volcan. Le volcan s'entr 'ouvre, des colonnes de feu montent au ciel ; la terre ébranlée
vacille sous ses pieds , et , debout , François-Xavier continue à évangéliser le peuple. Le lendemain avec quatre planches il construit un autel en plein air. Pendant qu'il dit la messe , lautel s'écroule : chacun fuit ; il demeure, lui , et il achève le divin office.
Après avoir parcouru presque tout l'archipel , il retourne à Malacca. Un prince mahométan , Alaradin , assiège la ville avec une armée et ime flotte. Sept mauvaises barques composent les forces réunies des Malaquais et des Portugais. François-Xavier entre dans le port sur sa petite barque effondrée par la tempête. Le sang du gentilhomme bout dans ses veines : il jette un cri de guerre , agite dans l'air son crucifix , se met à la tête des assiégés , les entraîne , s'agenouille un instant , prie avec ferveur le Dieu du ciel de faire triompher ceux qui défendent la cause du ciel ; puis, donnant à sa voix Téclat guerrier de la trompette, il s'écrie: — Le Christ est vainqueur ! A ces mots ; l'enthousiasme enflamme tous les cœurs : les assiégés s'élancent , ils volent au. combat , et les mahométans sont vaincus.
Bientôt des rives de l'Indus aux bords de la mer Jaune , son nom retentit comme un écho immense. Le Japon est livré à l'idolâtrie ; il fait voile vers le Japon. Il s'arrête à Amanguchi. Le peuple le traite d'insensé , garde prisonniers trois de nos compagnons de périls, dépouille François-Xavier, et le jette à demi nu hors de la ville sans autres provisions qu'un sac de riz séché au soleil. Nous étions au fort de l'hiver. François-Xavier traverse des fleuves glacés, d'immenses forêts , de vastes plaines couvertes de neige ; il gravit des montagnes à pic , et après un mois de fatigues , de dangers , de misères, de souffrances, les murs de Méaco se dressent devant lui. Enfin il va recueillir le fruit de tant de travaux ! Non; Méaco est assiégée , et le bruit des armes étouffe la parole de Dieu. Xavier retourne alors sur ses pas, et de nouveau il s'enfonce dans le désert.
Mais le Japon l'empêche de dormir. - Malheur à moi si je ne l'évangélise pas ! »» s'écrie-t-il avec saint Paul.
Et l'année suivante il se remet en route pour conquérir le Japon
Il touche enfin cette terre promise. En trois ans , il la convertit au christianisme. Depuis le moment où le soleil se lève jusqu'à rheure où le soleil se couche, François-Xavier prêche, officie, baptise. Dans une journée seule, il baptise cinq cents idolâtres. — D'autres sont là qui attendent ; ses forces sont épuisées , il se tourne vers moi , je soutiens son bras , et il continue à verser les saintes eaux du baptême sur les nouveaux chrétiens agenouillés autour de lui.
Il quitte le Japon.
La Chine lui apparaît.
Le vaisseau la Sainie-Croix s'apprête à faire voile vers Tîle de Sancian.
îl se rendra à Macao, et il y détruira Tidolâtrie. Si on le jette dans un cachot , eh bien I du fond de ce cachot , il proclamera la puissance et la parole de Dieu, et sa voix fera des chrétiens.
La Sainte-Croix a donné le signal du départ, et lapotre des Indes , suivi d*un cortège immense de fidèles . se rend au rivage. D s'agenouille sur le sable , et, la face contre terre , il invoque le Seigneur ; puis , sa prière achevée , il s'élance sur le navire.
Il débarque à Sancian.
Mais ses labeurs terrestres et ses nobles ambitions s'arrêteront là. Jeté sur la côte de l'île, où souffle un vent glacé , épuisé de fatigue, malade, il essaye de lutter contre la fièvre qui dévore sa vie. 11 se traîne dans une cabane abandonnée ; pâle , amaigri , mourant , il soulève une dernière fois sa main droite , qui a baptisé neuf cent mille idolâtres , et son crucifix , avec lequel il a converti , sur un rayon de trois mille lieues , cinquante-deux royaumes , et ses yeux éteints s'illuminent : Tnle , Domine, speravi, non confundar in miemum; mon Dieu, j'ai mis mon espoir en toi... murmure-t-il , et sa tête retombe * .
< Nous arons emprunté ce récit au remar^iuable écrit qu'a publié dans \9, Repué d'Edimbourg M. fiabingtoD Macaulay, et dont la Revue ^ntonni^Ke a reproduit une élégante traduction; t. XI et XII, 6« série, 1842. — Balpeus, Histoire de» Inde», p. 78 et suiv.
— Votre sainte volonté soit faite, Seigneur, dit Ignace de Loyola d'une voix résignée.
— Et maintenant que les Indes pleurent leur grand apôtre, Tidolàtrie va relever le front , renverser nos croix et détruire nos églises , reprit le mendiant.
— Peut-être ! répondit Ignace.
Il s'assit sur son escabeau , et il se prit à réfléchir. Le mendiant se retira en silence.
— Les Indes sont à Dieu ! murmura Loyola : c'est moi qui les garderai.
Bki ce moment la porte de la cellule s'ouvrit.
— Le moine peut-il entrer, mon père î dit xm jeune novice. : — Qu'il entre ! répondit Loyola.
Le novice allait sortir.
— Mon fils, lui dit Ignace, notre frère Alexandre Valignani est-il de retour 1
— Non, mon père.
— Je veux le voir.
Le novice sortit.
Un moine parut sur le seuil de la porte.
— D'où venez-vous, mon frère î lui dit Loyola.
— De France , mon père.
— On vous nomme î
— Joseph Barruel.
— Qui vous envoie î
— Pasquier-Brouet.
— Sa vie , depuis quatre ans , est un combat de chaque jour. Que fait-il à Paris! Le cardinal de Lorraine nous protége-t-il toujours! avons-nous obtenu enfin du roi de France Henri II , notre admission dans son royaume t
— Nous l'avons obtenue, mon père , avec le droit d'y vivre selon les règles de notre Institut , de recevoir des aumônes pour bâtir une
chapelle et lautorisation d'ouvrir des collèges par toute la France.
— Et qu'a décidé le Parlement ?
— Le Parlement a décidé , par décision du 3 août 1554 , que les lettres patentes du roi Henri II et le bref de Jules III seraient communiqués à Tévêque de Paris et à la Faculté de théolo^e.
— Et qu ont-ils arrêté ?
Joseph Barruel remit une lettre à Ignace de Loyola; et voici ce que Loyola lut :
« 1" Attendu que la nouvelle société s^arroge le titre inouï de Compagnie de Jésus ;
— 2° Qu'elle reçoit indifféremment dans son sein toutes sortes de personnes : des bâtards, des scélhats, des infâmes;
» 3° Qu'elle n*a ni règles , ni constitution , ni manière de vivre^ ni aucun des usages qui distinguent les autres religieux des séculiers ;
— 4° Qu'elle a obtenu grand nombre de privilèges , de libertés et d'indemnités, principalement en ce qui concerne l'administration des sacrements . au préjudice des éveques et du clergé, des pnnces, des seigneurs, des citoyens et de l' Université ;
•• La Faculté de théologie, considérant :
••1° Que la société dite de Jésus déshonore l'ordre monastique et religieux, dont elle énerve la discipline par l'absence des pieux exercices , qui entretiennent la ferveur et soutiennent la vertu ;
» 2° Qu'elle donne même occasion d'enfreindre les vœux, qu'elle se soustrait à l'obéissance due sxm prélats, dépouille injustement les seigneurs ecclésiastiques et autres de leurs droits , et introduit dans le gouvernement de l'État et de l'Église le trouble , les plaintes, les dissensions , les procès, les disputes, \ea jalousies , les révoltes et les divisions de toute espèce;
n Déclare, par toutes ces raisons , la susdite Compagnie de Jésus dangereuse à la religion , dangereuse à l'Église où elle jette le trouble, dangereuse à la discipline monastique qu'elle af&iblit, — et plutôt née pour la nàne que pour Yédification des fidèles. **
Ignace de Loyola, pendant la lecture de cette lettre, ne laissa rien échapper qui pût trahir les angoisses dévorantes de son âme. Son visage avait Timmolnlité de la mort, et ses regards semblaient avoir éteint toutes leurs flammes.
— Eh bien ! dit-il froidement en se tournant vers Joseph Barruel , qu*a répondu Brouet î
— Il a courbé la tête en silence , mon père ; mais aujourd'hui il la relève, il engage de nouveau le combat, et demain, avec l'aide des Guise qui gouvernent la France et appuyé par l'éloquente parole de l'avocat Versons , le coDége de Clermont triomphera de l'Université , de Charles Dumoulin et d'Etienne Pasquier ; mais les vainqueurs de la veille peuvent devenir les vaincus du lendemain , mon père , car Brouet s'est épuisé dans la longue lutte qu'il a , pendant quatre ans, soutenue contre la Sorbonne, contre l'Université, contre la Faculté de théologie et contre le peuple réunis , il est à bout de ses forces.
— J'y songerai , répondit Loyola.
Le moine s'agenouilla , baisa la robe d'Ignace et sortit.
La porte de la cellule s'ouvrit pour la troisième fois.
Un homme, vêtu d'un riche costume, qui n'était ni celui des seigneurs italiens ni celui des gentilshommes français, entra; cet homme avait vingt-cinq ans environ. Une veste de soie noire emprisonnait, sans la serrer, sa taille élégante et fine ; une collerette de malines entourait son cou d'où retombait sur sa poitrine, attaché par une chaîne, l'ordre de la Toison-d'Or; ses culottes, taillées à la dernière mode de son pays, étaient de la même couleur que sa veste , et à son côté pendait une épée dont la poignée était incrustée de pierreries; des bas de soie également noire, des souliers enrubannés, un chapeau de feutre gris , surmonté d'une plume fixée par un gros diamant , et un splendide manteau de velours violet broché d'or complétaient son costume.
— Mon père , dit le visiteur en s'inclinant avec respect devant
Ignace, j*arrive d'Espagne. Je viens à vous de la part d'Antoine Araosius.
— Je sais tout, reprit Ignace à voix basse, un Dominicain, un docteur de l'Université de Salamanque, Melchior Cano, nous a signalés du haut de sa chaire comme les précurseurs de l'Antéchrist !
— Mon père , Melchior Cano nous a chassés de Salamanque , comme don Martinez Silicco , archevêque de Tolède , nous a chassés d'Ascala; comme le peuple de Sarragosse, qui s'est soulevé contre nous, nous a chassés de cette ville; mais nous sommes rentrés triomphants dans Salamanque , comme nous sommes rentrés dans Ascala, comme nous sommes rentrés dans Sarragosse pour n'en plus sortir *. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. De grands événements se préparent à Madrid. Dona Maria de Portugal vient de mourir; le jeime roi de Naples, de Sicile et des Pays-Bas , par mes conseils , a jeté les yeux sur la fille d'Henri VIII , roi d'Angleterre , et Charles- Quint, que je dirige, est sur le point d'abdiquer; comprenez-vous î L*Espagne , hier, nous chassait , et aujourd'hui nous avons conquis l'Espagne. Roi jmr nous, Philippe II ne gouvernera que par nous, et l'Inquisition sera forcée de courber la tête. Le premier pas est fait, mais il ne suffit point. Demain , je quitte l'Italie ; dans quinze jours je serai à la cour d'Angleterre , et je demanderai à Henri VIII la main de la princesse Marie, au nom du fils de l'empereur Charles- Quint. Du succès de cette ambassade dépend notre avenir en Espagne, et peut-être en Angleterre.
— Attendez, interrompit Loyola.
Il fit quelques pas dans sa cellule , puis s'arrêtant bientôt devant le gentilhomme :
— Mon fils , lui dit-il , vous demeurerez huit jours à Rome , et dans une heure un des nôtres s'embarquera pour l'Angleterre. A votre arrivée à Londres , tous les obstacles seront levés. Adieu.
' Cet éTënement eut lieu , grâce à une bulle qu'Ignace de Loyola obtint du pape. Cette bulle défendait à toui ëréques, etc., etc., d'empêcher, de troubler ou de molester les Jésuites.
Le soir du même jour, trois hommes , — trois ombres , — sur qui venait de s'ouvrir la porte du couvent de Jésus, se glissaient silencieusement au milieu des ténèbres qui enveloppaient Rome , et sortaient de la ville étemelle par trois chemins différents. L un s appelait Edmond Campion , et il se rendait à Londres ; — lautre , Alexandre Valignani, et il se rendait aux Indes ; — le dernier se nommait Claude Le Jay , et il se rendait en France * .
Cependant, Ignace de Loyola allait toucher au terme de sa vie. Épuisé par les veilles et, par la maladie, il voyait, sans pâlir, approcher l'instant où il rendrait à Dieu le souffle puissant qu'il en avait reçu. Dans les derniers jours du mois de juillet 1556, un matin, comme il s'acheminait vers une maison qu'il avait achetée pour la Compagnie, près de Sainte-Balbine et des Thermes d'Antonin, il éprouva un léger malaise. Il continua sa route; mais , à peine arrivé, le frisson le prit, et il se mit au lit. Le lendemain , le mal avait redoublé , et , contre l'avis de ceux qui l'entouraient, il voulut se lever. Il tomba en faiblesse dans la journée , et le soir il communia. Il passa la nuit , vêtu de son habit de moine , étendu sur son ht. Laynez , le père Madrid et Borgia se tenaient debout et silencieux à son chevet. Au-dessus de sa tête était un Christ; à ses pieds était le livre des CoTistitutions entr 'ouvert; sur une table, près de son lit, était un ^obe du Monde. Sentant que le moment suprême était venu, Loyola se souleva à demi sur son séant, — d'un doigt défaillant il indiqua à ses trois disciples les Constitutions, puis , d'une voix que la mort rendait sourde , il murmura, mais si faiblement, qu'on les entendit à peine, ces mots : Je vous lègue le Monde.
Et il s'endormit pour l'éternité * !
■ Edmond Campion, accusé de haute trahison, fut mis i la torture et condamné à mort, i Londres, le 28 norembre 1681. Le Jay fut nommé évêque, mais Ignace fit révoquer sa nomination. Alex. Valignani précéda dans les Indes le père Ricd, le premier Jésuite qui pénétra en Chine.
* Ignace de Loyola mourut d'une maladie de foie. Raynaldus Columbus, qui ouvrit son corps, troura dMis la veine du foie, nommée porte, trois petites pierres.
On Tenterra dans le couvent de Jésus , et l'on inscrivit sur la pierre de son tombeau cette emphatique épitaphe :
« Qui que tu sois qui te représentes dans ton esprit limage du »» grand Pompée , de César ou d'Alexandre , ouvre les yeux , et tu f verras sur ce marbre qu'Ignace a été plus grand que tous ces »• conquérants, »»
Ce fut ainsi que , le 31 juillet 1556 , le fondateur de la Compagnie de Jésus mourut, à Tâge de soixante-cinq ans, dans toute sa gloire, dans toute sa puissance , après avoir vécu tour à tour comme un poète, comme un apôtre, comme un législateur : apôtre, par les combats de sa vie militante ; poète , par les extases de son imagination mystique; législateur, par le règlement absolu d'une monarchie spirituelle.
Certes , il fut donné à bien peu de conquérants et d*évangélistes d'accomplir tant de choses en un si court espace de temps. Embrassez d'un regard tout ce qu'il a fait en quinze années. L'ancien soldat du siège de Pampelune entraîne, en 1541, à sa suite, en Italie , six hommes , qui seront le noyau d'une association immense , et il s'en va fonder à Rome la Compagnie de Jésus. Ignace de Loyola règne en France par les victoires qu'il remporte sur l'Université; il gouverne l'Allemagne par le concile de Trente) il est maître du Japon et des Indes par les missions; il est roi en Portugal ; il rêve la conquête de l'Espagne par l'anéantissement de l'Inquisition ; il pénètre en Angleterre; le vaste empire de la Chine s'ouvre pour le recevoir; un pas encore, et le Monde est à lui.
Alors, Briarée insaisissable, le jésuitisme étreindra dans ses cent bras les bourgs, les villes, les duchés, les royaumes, les empires, les hommes et les consciences. Il ne se fera rien de l'Orient à l'Occident sans qu'il ne le voie; il ne se dira rien sans qu'il ne l'entende. Il mettra sa main glacée sur le cœur de ^humanité , et il en ralentira ou il en précipitera à son gré les pulsations. Derrière chaque roi , vous verrez se dresser le sombre visage d'un confesseur-jésuite , et
LE COUVENT DE JÉSl'S. 73
derrière chaque pape un bras mystérieux, armé de l'AQUA TO- FANA ; et les peuples effrayés se demanderont fout bas de quels crimes les rois et les papes font pénitence sur la terre !
Ig^ce de Loyola a voulu fonder une monarchie , — la voilà constituée; — il a voulu que sa royauté ne s'éteignît pas avec lui , la voilà élective ; il peut mourir maintenant.
Le premier Roi des Jésuites est mort : vive Laynez !
Qu'était donc ce Laynez , ce nouveau roi , nous nous trompons , ce nouveau général qui va gouverner Tarmée , — ou le royaume des Jésuites!
Homme d'un vaste savoir, et Tun des premiers disciples du fondateur de la Compagnie de Jésus , vous Tavez déjà vu , au concile de Trente, se ranger parmi les plus turbulents défenseurs du pouvoir papal , qu'il veut placer au-dessus de l'autorité des rois, parce qu'il espère régner sur le pape. D'une ambition démesurée , il cache cette ambition sous le masque de l'humilité. Quand il parle, chacune de ses paroles donne une secousse à l'Allemagne ; et le soir du jour où il a proclamé , en pleine assemblée , la puissance spirituelle du souverain pontife pour la fin surnaturelle, et appuyé de tout le fanatisme de son éloquence les doctrines régicides de Mariana, vous le rencontrez, dans les cours de son collège, grossièrement vêtu, un balai à la main, se Uvrant aux plus abjects travaux. Ce Laynez n'est pas un moine , c'est un acteur doué d'une merveilleuse intelligence ; il étudie son rôle, il le compose, il prépare, avec un tact qui tient de la divination, ses effets, et il entre en scène.
Ce portrait ne vous suffit-il pas! eh bien ! détachez de son cadre gothique une de ces puissantes têtes de moine que nous a léguées le vigoureux pinceau de Zurbaran ou de Ribeira ; sur ce front courbé par la prière et blêmi par les macérations du cloître, faites rayonner, splendide auréole , les flammes du génie ; embrasez ces yeux creusés par les veilles ; revêtez cette imposante figure d'une soutane noire , d'un large feutre de même couleur, et devant vous posera , dans son
austère gravité, le second général des Jésuites. Ses mouvements sont impérieux ; un caractère turbulent , énergique , se peint sur sa physionomie sévère et bilieuse. Dans ses regards éclate un caractère indomptable ; sa taille est droite et haute ; il a quarantesix ans.
Jacques Laynez gouverna sept années.
Il mourut à Y âge de cinquante- trois ans.
Le 19 janvier 1565, — un vendredi, — une agitation inaccoutumée régnait dans le couvent de Jésus. Des hommes couraient çà et là, échangeant à voix basse de rapides paroles. La stupeur et Tanxiété se lisaient sur le visage de quelques-uns ; dans les regards de quelques autres brillait un éclair de joie ou d*espérance ; tous étaient dans Tattente d'un grand événement.
Le second général de la Compagnie de Jésus se mourait.
Laynez se trouvait en ce moment dans cette cellule , qui avait entendu pendant quinze ans les confidences les plus secrètes du fondateur des Jésuites. Par un prodige de la contemplation intérieure, Laynez , qui se préparait à finir en chrétien , aperçut à peine l'image du Christ que Loyola avait regardée en mourant ; dans cette chambre mortuaire , éclairée par la pâle et lugubre lumière de deux cierges qu'il avait fait placer auprès de son lit, comme auprès d'un cercueil, Laynez ne vit qu'une autre grande image , qui était celle de son dieu sur la terre , de son maître , de son protecteur, de son ami , Ignace de Loyola. Cette image était partout devant lui ; l'on eût dit qu'elle luttait dans le cœur du, moribond contre celle du Dieu de la croix , comme si la vie tout entière d'un Jésuite eût appartenu dans ce monde à la seule religion du jésuitisme.
Près de se confesser à Dieu , Laynez se souleva lentement et s'agenouilla pour se confesser devant Ignace , et Jésus-Christ ne fut que le simple témoin de la confession semi-spirituelle , semi-temporelle , que nous allons entendre :
— Maître, murmura Laynez, j'ai commis de grandes fautes ; j'ai
été orgueilleux, j'ai été menteur, j'ai été hypocrite , j'ai fait le mal pouvant faire le bien , j'ai failli à la sainte mission du prêtre sur la terre ; mais Dieu m'est témoin que je n'ai jamais eu en vue que l'affermissement et l'agrandissement de l'empire que vous veniez de fonder. Le Code que vous nous avez laissé était modéré , prudent et sage , peut-être, et j'ai effacé de ce Code vos lois les plus sages pour les remplacer par des lois contraires au christianisme. Le lendemain de votre mort , ô mon divin maître , au lieu de laisser au libre arbitre le soin de nommer votre successeur, j'ai violenté les consciences, j'ai recouru à de sourdes menées, j'ai flatté, j'ai prié, j'ai épouvanté, et j'ai conquis ce titre de général que je vais quitter tout à l'heure. Il fallait un bras fort pour soutenir l'édifice construit par vos mains , et je me suis emparé du généralat. Vous aviez juré obéissance à la papauté, j'ai désobéi au pape Paul IV, qui exigeait que vos successeurs rie fussent nommés que pour trois ans , et je me suis fait nommer général à vie ; mais pour racheter cette faute , je me suis déclaré,
— non pas dans l'intérêt du pape , mais dans l'intérêt des Jésuites,
— le champion de la cour de Rome ; et , en 1559 , lors de mon voyage en France, à la suite du légat de Pie IV, le cardinal de Ferrare , j'ai lutté , au colloque de Poissy , contre le fameux Bèze , et j'ai osé dire à la reine Catherine de Médicis que ce n'était pas à une femme d'ordonner des conférences religieuses , et qu'en le faisant , elle usurpait le droit du pape. J'ai fermé les yeux sur le relâchement de la discipline de mes sujets, j'ai autorisé des doctrines sacrilèges, je les ai protégées publiquement; vous nous aviez commandé l'humilité, et j'ai enseigné l'orgueil; vous nous aviez prescrit d'être pauvres, et j'ai enfoui trésors sur trésors dans les caves du couvent de Jésus* ; vous nous aviez enseigné la droiture, la simplicité de cœur, et j'ai substitué à ces vertus la ruse et les artifices ; j'ai enlacé, dans un réseau de séductions, l'archevêque de Paris, et j'ai corrompu, à prix
« Henri IV disait d'eux :
<* ils s'accroissent et s'enrichissent aux. dépens d'un chacun, n
7(i LES COUVENTS.
d'or, le recteur de l'Université ; mais je me les suis rendus favorables tous deux, et j'ai vaincu le Parlement, et le Parlement a été contraint de prononcer Tadmission de notre compagnie en France. J'ai trouvé, à mon avènement, le Portugal se débattant dans l'agonie; je l'ai achevé , pouvant le rendre à la vie , mais j'ai doublé le nombre de nos Provinces, décuplé nos collèges, centuplé nos noviciats; mais j'ai, dans la vingt- troisième session tenue au concile de Trente, combattu en faveur des prétentions ultraraontaines, — toujours dans l'intérêt des Jésuites, — et j'ai refusé le chapeau de cardinal. Maître, es-tu content t
Nous ne savons si l'illustre pénitent entendit à ces derniers mots la voix d'Ignace de Loyola qui lui répondîdt , mais son regard mourant brilla tout à coup d'un éclat étrange , son front s'épanouit , im sourire indicible monta de son âme à ses lèvres , et il sembla remercier, bouche close , le dieu-jésuite qui sans doute venait de l'absoudre et de le bénir.
Quelques instants après, la porte de sa cellule s'entr'ouvrit; deux hommes entrèrent, s'approchèrent de son lit, devant lequel ils s'agenouillèrent. Laynez, par un effort suprême , rouvrit les yeux, regarda les deux Jésuites, et mourut sans désigner son successeur ; car, dans toute la Compagnie de Jésus , il ne voyait pas un homme qui pût dignement continue^ la grande œuvre de Loyola.
Qui va donc succéder à Jacques Laynez t L'intrigue et les basses menées prépareront-elles l'élection du nouveau général ? Non , François Borgia, grand d'Espagne, duc de Gandie, dans le royaume de Valence, où il est né en 1510, et vice-roi de Catalogne; François Borgia, l'arrière-petit-fils du pape Alexandre VI; François Borgia, qui a refusé la pourpre et sera canonisé en 1671 par Clément X, montera , comme par un miracle , sur un trône auquel il n'a point aspiré.
François de Borgia fut proclamé Roi des Jésuites en 1565.
Borgia offre, aux yeux de l'historien des Jésuites, un singulier
spectacle, un spectacle qui a quelque chose de mélancolique et de touchîint. Borgia n'est pas un général qui doive, par la pente de son esprit et de son cœur, entraîner son armée à travers le monde temporel ; Borgia était un soldat capable d'obéir quand même, au risque de perdre le chapeau de cardinal ; mais Borgia est un général qui ne sera pas obéi, parce qu'il ne songera pas à commander. Borgia, à son avènement religieux, en est à la poétique des Jésuites; il n'a rien de ce qu'il faut pour continuer le poème commencé par Loyola et poursuivi par Laynez ; Borgia qui , malgré lui , est resté un grand seigneur, ne s'inquiète pas des moyens qui font parvenir les hommes de rien ; Borgia , qui a déposé aux pieds d'Ignace l'orgueil de sa naissance , l'illustration de son nom , le faste de sa richesse » ne songe pas à redemander au jésuitisme le souvenir de cet orgueil , de cette illustration et de cette opulence. Il conduira humblement des parvenus religieux qui , n'ayant jamais été riches , veulent être opulents ; qui , n'étant point nobles , veulent être superbes; qui, n'ayant jamais commandé à personne, veulent dominer le monde entier ; enfin Borgia; qui est presque par la pensée, par l'humilité , par la piété , par la modestie , un de ces pauvres Jésuites que nous avons vus, dans la misérable église de Montmartre de Paris , se lier par un solennel serment , dans le but de répandre la sublime lumière de l'Évangile sur la terre , demeurera fidèle à leur mission première , et ne songera qu'au salut des âmes et à la glorification des élus.
Nous avons parlé de Tétrange spectacle qu'offre le général François de Borgia dans l'histoire des Jésuites. Figurez- vous un général prêchant d'exemple la modération et la générosité , — et des soldats rebelles qui , partout où ils vont , se regardent en pays conquis , et , suivant ime expression bien célèbre * , croient avoir pacifié une terre lorsqu'ils l'ont changée en une vaste solitude. Ce général leur ordonne de rester pauvres au milieu des riches , et ils accapa-
> Solitudinem faciunt, pacem nppellant.
rent les biens de ce monde ; il leur prescrit de niénager et de respecter les ennemis spirituels qui leur résistent , et ils ravagent les consciences ; il leur dit de rendre à César ce qui est à César, et ils s'attaquent à l'Université , aux rois et aux royaumes , sans écouter sa voix qui veut les arrêter; de rendre à Dieu ce qui est à Dieu, et ils marchent à la conquête du monde ; et , un jour, ils s'en reviennent à Rome , déposer aux pieds de ce chef les biens , les richesses , les honneurs et les conquêtes qu'il ne leur a pas demandés.
Et voilà ce bon , cet excellent, ce saint François de Boi^a, qui détourne les yeux de toutes ces magnifiques offrandes , et répond à ceux qui les lui apportent : Qu'avez-vous fait de votre humilité, de votre pauvreté , de votre perfection première ? Persévérez dans cette voie , hommes d'orgueil , et les nations que vous aurez asservies , se lèveront contre vous, et si l'on peut vous détruire on vous détruira!
Saint François Borgia mourut le 30 septembre 1572 , à l'âge de soixante-deux ans.
Après le règne relativement inoffensif de Borgia , il fallait , pour continuer le système agressif, — si nous pouvons nous exprimer ainsi , — d'Ignace et de Laynez , un homme qui ne ressemblât en rien au troisième général de la Société de Jésus. Sera-ce le Belge Éverard Mercurien? Non. Si le généralat des Jésuites est en effet une royauté de ce monde , on peut dire que Mercurien ne fut qu'un roi fainéant. A demi caché dans sa cellule de Rome , il laissa tomber de ses mains les fils électriques , dont les bouts agitaient TOrient et l'Occident. Les secousses, les commotions continuèrent, pendant les huit années que dura son règne , à se faire sentir sur la terre et dans les consciences ; mais Mercurien , qui ne dirigeait plus ces fils conducteurs , se laissa mourir sans en éprouver les effets.
Everard Mercurien ne fut véritablement qu'un trait d'union entre le général espagnol Borgia et le généred italien Acquaviva.
A son avènement , en 1581 , au trône fondé par Ignace , le descendant des anciens ducs d'Atri et des princes de Téramo dans le
royaume de Naples, Claude Acquaviva, trouva la Compagnie do Jésus déchue de la grandeur temporelle , où Tavait fait monter le génie entreprenant de Laynez. Chassés de Bourges , de Rouen , de Toumon , où ils avaient ouvert des collèges , discrédités au Monomotapa , menacés à Londres à la suite de l'exécution de Campion , Skerwin et Briant , expulsés d'Anvers pour s'être refusés à la pacification de Gand , désunis , indisciplinés et livrés à tous les désordres que traîne après soi l'anarchie , les Jésuites semblent un vaste corps auquel manque l'âme.
Acquaviva, d'un coup d'œil , mesura toute l'étendue du mal , et , médecin hardi , il tailla et cautérisa les membres gangrenés de ce corps immense. Ressuscitée par lui. la Société de Jésus releva la tête, et ses pieds, de nouveau, pesèrent sur le Monde. La discipline des Jésuites était relâchée ; il la rétablit dans son austérité première. Les anciennes lois ne suffisaient plus; il en fit de nouvelles. Six docteurs de la Compagnie dressèrent, d'après ses ordres , un règlement d'études , devenu fameux sous le nom de Ratio studiorum, qu'il imposa despotiquement à ses sujets. Confiant dans son génie et dans sa force, Acquaviva commanda et voulut être obéi : ce ne fut pas un roi , ce fut un tyran. Quelques Jésuites osèrent élever la voix pour se plaindre , il étouffa leurs plaintes ; d'autres conspirèrent contre lui , et entraînèrent la cour d'Espagne, où ils étaient tout-puissants, dans le complot: Acquaviva, pour déjouer leurs projets , fit tenir contre eux la cinquième congrégation*, et il persévéra* dans son système de gouvernement absolu.
Lorsqu'il eut abaissé tous les fronts , passé avec son glaive temporel le niveau sur toutes les intelligences, sur toutes les volontés,
' Dans cette congrégation, Âcquavira traita les récalcitrants d'enfants préraricateiirs, de séducteurs, de perturbateurs de la paix, qui , se couvrant du manteau du xèle et du bien public, osaient préférer leur avis au sentiment de la Société. W. fut ordonné qu'ils seraient punis, chassé»; que tous ceux qui seraient suspects de pareilles machinations seraient obligés de se soumettre humblement à toutes les constitutions et décrets des congrégations générales, etc. ( La Chalo- TA18, CompUê-rendut, p. 110.)
lorsqu'il se vit maître sur son trône et seul maître , alors il s'occupa de l'agrandissement de sa monarchie. 11 équipa des vaisseaux et il les envoya aux Indes faire le commerce. 11 leva une armée, et il l'envoya conquérir le Paraguay.
Pour arriver à son but, Acquaviva s'insinue dans les bonnes grâces de Grégoire XIV, obtient que le généralat sera perpétuel, se fait donner une bulle qui déclare que les ordres religieux relèvent uniquement du souverain pontife , et défend à toute personne , de quelque autorité régulière ou séculière que ce soit, d'y toucher. Ce double avantage remporté, il s'élance dans la lice, armé de l'excommunication * et du régicide *.
Le gant est jeté, la lutte s'engage ; suivons maintenant les Jésuites sur tous leui*s champs de bataille.
En 1581 , le père Sammier est député par Acquaviva près de plusieurs princes d'Allemagne , d'Italie et d'Espagne , et il les excite à se liguer contre la France.
En 1584 , l'assassin du prince d'Orange , Balthazar Gérard , dé-
» Voici un abrégé très -succinct de ces excommunications :
Tout roi, prince, administrateur, qui mettrait quelque imposition ou quelque charge »ur la Société, personnes ou biens...
Tous ceux qui causent des dommages 4 la Société.
Tous ceux qui forceraient la Société de prêter ses églises et maisons pour y dire la messe.
Tous ceux qui oseraient aller contre les concessiuns qui leur seront faites.
Tous ceux qui ne voudraient pas accepter Toffice de conservateur.
Toutes les personnes tant régulières que séculières, de quelque ordre que ce soit, de quelque état, grade et prééminence qu'elles soient, évéques, archevêques , patriarches, cardinaux, qui attaqueraient ri nsti tut, les Constitutions, et quelques-uns des articles d'iceux, ou les concernant, sous prétexte même de dispute ou de chercher la vériU, etc.
Les recteurs des universités, ou tous autres qui molesteraient les recteurs ou professeurs de collèges de la Société de Jésus.
Tonte personne qui s'opposerait aux privilèges des collèges des Jésuite^, etc.
Les pères qui voudraient empêcher leurs enfants d'entrer dans la Société, etc., etc., sont excommuniés. (La Chalotais, Comptes-rendus, p. 116, 117 et 118.)
> Nous avons donné plus haut les noms des Jésuites qui ont prêché la déposition des rois et le régicide, Salmeron, Suarez, Molina, Mariana. Becan, Emmanuel de Sa, etc., etc.; nous passons au décret de Claude Acquaviva sur le régicide. Que dit ce dècretl (C'est M. de laChaloUis qui parle encore.) Qu'il n'est permis en aucun cas de tuer les rois! Non, messieurs; il dit qu'il est défendu, en vertu de la sainte obédience, d'oser affirmer qu'il est permis à toute personne de tuer les rois; et cette phrase, défendre d^oser affirmer qu'il est permis à toute personne , est bien extraordinaire dans une matière aussi sérieuse que le régicide. Dire qu'une action n'est pas permise à toute personne, c'est supposer qu'elle est permise à quelqu'un. U était bien simple de dire que cela n^élail permis à aucune personne dans aucun cas. {Comptes-rendus, p. 172, 173, 174.)
clare que quatre Jésuites de Trêves , à qui il avait communiqué son odieux projet , lont confirmé dans sa pensée , en rassurant que , si on le faisait mourir, il deviendrait un martyr ^
Dans la même année , Guillaume Parry , qui est condamné à mort et exécuté pour avoir voulu assassiner la reine d'Angleterre Elisabeth, avoue que les Jésuites l'ont déterminé à commettre ce crime.
En 1586 une nouvelle conspiration s'organise , et les Jésuites la dirigent encore. Cette fois il n'est pas question d'assassiner Elisabeth, mais de la détrôner et de donner son trône à Marie Stuart.
Dans le mSne temps , ils s'agitent en France , et deviennent , dit Mézerai , les trompettes de la Ligue '. Us cherchent à y faire entrer le roi Henri III ', échouent dans leur projet , excitent une émeute à Bordeaux , sont chassés de la ville par le maréchal de Matignon *, et ils préludent à l'assassinat de Henri IV par la déification de Jacques Clément , qui assassine Henri III k Saint-Cloud le 1" août 1589*.
Henri IV abjure le protestantisme pour régner sur la France. Le voilà roi ; mais les Jésuites , qui ne pardonnent point au petit-fils de
* De Thou, liv. ucxix.
' Il y aT&it alors à Pans un Provincial, le père Mathieu, qu'on avait surnommé le courrier de la Ligue.
^ Auger, cqnfesseur de ce prince, avoit bien tasU ton povx et jaugé profondément sa conscience. (Pasquisr, Catéchisme, hv. m, chap. ii.)
< De Thou, liv. xciv.
^ uLe meurtre fut expié par le meurtre^ et les mânes du duc de Guise, injustement égorgé, furent vengées par F effusion du sang royal. » (Molina.)
Et plus loin on lit encore :
•• Jacques Clément fit une action vraiment noble, admirable, mémorable... par laquelle il ap' prit aux princes de la terre que leurs entreprises impies ne demeurent pas impunies. •
1\ y eut bientôt, dans quelques maisons de Jésuites, une chambre dite la chambre des méditatUnu. On y formait au meurtre les ennemis des rois. On leur remettait aux mains uu poignard consacré, et on leur disait : a Va, mignon de Dieu, élu comme Jephté, voilà le glaive de Samson, le glaive de David, duquel il trancha la tête de Goliath ; le glaive de Judith, duquel elle trancha la tête 4 Holopheme*, le glaive des Machabées et le glaive de saint Pierre, duquel il coupa Toreille à Malchus; le glaive du pape Jules II, avec lequel il arracha des mains des princes Imola Faenxa , Forli , Bologne et autres villes , avec grande effusion de sang. Va , sois homme robuste, et Se Seigneur assure tes pas. n
Ils le conduisaient ensuite vers un portrait de Jacques Clément, et lui disaient : u A la mienne volonté , que Dieu m*eût élu et choisi en votre place , je serais assuré de n'aller point en purgatoire, mais tout droit en paradis. ••
saint Louis le serment qu'il a exigé qu'ils prêtassent à Achille de Harlay*, arment, en 1582. Jean Barrière d'un couteau*. Ils échouent, et deux ans plus tard ils envoient contre lui Jean Chatel *. Henri IV les chasse de France, puis, en 1603, par une fatale condescendance aux désirs du pape , il les rappelle dans ses États , et le 14 mai 1610, rue de la Ferronnerie, Ravaillac. dont l'imagination s'est enflammée au récit de l'apothéose de Jacques Clément, ramasse le couteau sanglant du meurtrier de Henri III , et il tue Henri IV.
En vingt ans, les Jésuites assassinent deux rois de France ; en vingt ans, ils conspirent dix fois en Angleterre. Vous croyez peut-être que leur haine contre Elisabeth s'est émousséeî non. En 1592, Patrice Cullen , à l'instigation du Jésuite Holte , se rend en Angleterre pour frapper la reine. Patrice Cullen échoue, et les Jésuites, trois ans plus tard , le remplacent par Squirre , qui échouera à son tour. Elisabeth meurt en 1603 : Jacques I" monte sur le trône d'Angleterre , et les Pères Garnet , Gérard , Tesmond et Oldecom organisent la fameuse
' Lors de la capitulation de Paris, Achille de Harlay proposa ce serment aux Jésuites : « Je jure de vouloir vivre et mourir dans la foi catholique, apostolique el romaine, sous F obéissance de Henri IV; Je renonce à toutes ligues faites contre son service, et Je n^ entreprendrai rien contre son autorité, n — Ils refusèrent de prêter ce serment. Acquaviva, qui favorisait l*£spagne, s'y opposa. (Voyez db Thou, liv. cijc.)
' Les trois monstres qui ont entrepris sur Henri /F, Barrière, Chatel et Ravaillac, se sont adressés aux Jésuites Varade, Ouignard et d'Aubicny. (Premier avertissement de F Université de Paris, en 1643 , p. 84.)
Jean Barrière avait été instruit par Varade, et confessa avoir reçu la communion sous le serment fait entre ses mains de vous assassiner. {Remontrances du Parlement à Henri IV, en 1603.)
Ce crime anima fort contre les Jésuites, qui avaient cxpoaé la personne du roi par leurs sermons séditieux. (De Thou, liv. cvii ]
Aod tua le roi de Moab; il nous faut un Aod, fût-il moine, fût-il goujat l (Sermon du père Commolet.)
^ Jean Chatel avoua qu'il avait étudié au collège des Jésuites, sous le père Guiret, et qu'en cette maison il avait été souvent dans la chambre des méditations, u et qu'il avait oui dire aux Jésuites qu*it était loisible de tuer lé roi, parce qu'il était hors de V Église, n En conséquence, le Parlement fit cerner le collège et arrêter tous les Jésuites. On trouva un écrit de la main de Guignard, où il était enseigné que si on ne pouvait déposer le Béarnais sans guerre, qu'on guerroyé ; si on ne peut guerroyer, qu'on te fasse mourir, Guignard fUt pendu en Grève le 7 janvier 1696; Guéret fut banni à perpétuité; et par le même arrêt qui condamna Chatel au supplice, le Parlement ordonna que les Jésuites seront mis hors du royaume comme corrupteurs de la Jeunesse , perturbateurs du repos public , ennemis du roi et de VBtat. (Voir les plaidoiries d'Amauld et de Dollé, les avocats de l'Université, dans le ex» livre de de Thou.)
Conspiration des Poudres^. Ils laissait en repos l'Espagne, parce que là le trône est à eux ; mais ils complotent de tous côtés pour accroître, la puissance de Philippe II , dont ils sont Tâme. Cependant lorage qui en 1594 a éclaté sur eux en France, s'amoncelle bientôt audessus de leurs têtes par toute l'Europe. La Hollande vacille sous leurs pieds , le ciel se rembrunit , la tempête gronde , les emporte , et les rejette dans l'Allemagne en 1598 *. En 1604 le cardinal Frédéric Borromée les chasse du collège de Breda, en 1606 Venise les bannit. Dans huit ans on les chassera de Bohême, de Moravie, en attendant que le temps arrive où on les chassera de l'Europe, des Indes et du Monde.
Le règne de Claude Acquaviva ne fut qu'une lutte incessante , qu'un combat acharné. L'impérieux général guerroya tour à tour contre l'Université, contre l'Église , contre les rois ; et , vainqueur ou vaincu, jamais il ne remit son épée dans le fourreau. Tout ce qui lui faisait obstacle était son ennemi , tout ce qui s'abaissait devant sa toute-puissance devenait son tributaire. C'est lui qui le premier a dit ces mots devenus célèbres , et qu'un de ses successeurs a répétés plus tard au duc de Brissac : »• Voyez cette chambre , eh bien ! de là je gouverne non-seulement la France , mais l'Italie ; non-seulement l'Italie , mais l'Allemagne; non-seulement l'Allemagne, mais l'flspagne ; non-seulement l'Espagne, mais les Indes et le Paraguay ; non-seulèment les Indes et le Paraguay, mais le Monde , sans que personne sache comment cela se fait, •» Claude Acquaviva était trop habile , nous le croyons , pour proférer de telles paroles. Il se contenta de se les répéter à lui-même chtique matin pendant les trente-quatre années dé son règne.
Épuisé par les veilles et par les guerres, mais non point las de combattre, Acquaviva, le 31 janvier de l'année 1615, s'enveloppa dans
*■ Les conjurés avaient placé des barils de poudre sous la salle du Parlement, où devaient se rendre ce jour-là le roi Jacques et tous les grands du royaume. Gamet et Oldecom furent pendus et écartelés. Gérard et Tesmond se sauvèrent. > On les accusait d*étre de complicité dans l'assassinat de Maurice de Nassau.
son manteau royal, et rendit son âme à Ignace de Loyola, qu*il avait fait canoniser en 1609, sous le pontificat de Paul V.
Lltalien Mucius Vitelleschi succéda à Claude Acquaviva , et fut remplacé en 1646 par Vincent Caraffa, qui ne régna que trois ans, et eut pour successeur François Piccolomini. De l'année 1652, d'où date le généralat d'Alexandre Gothofridi , jusqu'au milieu du dixhuitième siècle, cinq généraux passèrent, — pour nous servir d'un célèbre hémistiche moderne, — de la pourpre au linceul : l'Allemand Goswin Nickel en 1664, — l'Italien Jean-Paul Oliva en 1682 , — le Belge Charles de Noyelle en 1697, — l'Espagnol Thyrse Gonzalès en 1706, — Michel- Ange Tamburini en 1730, — François Retz en 1751, — Ignace Visconti en 1755, — Aloys Centuriono en 1758. Enfin , en 1758, Laurent Ricci monta sur le trône qu'avaient rendu fameux Ignace, Laynès et Acquaviva.
Laurent Ricci était le dix- huitième roi des Jésuites , il en fut le dernier. Renversé de son trône après un règne de quinze ans, il ne survécut que deux ans à sa chute, et la dynastie des Jésuites s'éteignit avec lui.
Mais nous voici bien loin du successeur de Claude Acquaviva , Mucius Vitelleschi. Sous ce règne, dont la durée fut de trente et un ans, que voyons-nous dans la Compagnie des Jésuites ? des empiétements sur l'Église , des croisades contre les rois chrétiens, la guerre civile qu'ils allument en Pologne , l'émeute qu'ils promènent de Bohême en Moravie , et de Moravie au Japon , la querelle du jansénisme qu'ils suscitent en France , la dépravation qu'ils introduisent dans Malte , et leur scandaleuse banqueroute à Séville , qui ruine plusieurs familles , et qui cent ans plus tard aura son pendant dans la banqueroute du Père La Valette, supérieur général et préfet apostolique des Missions dans les Indes occidentales.
Vitelleschi meurt. Huit généraux lui succèdent tour à tour dans le court intervalle de quarante années, — et les Jésuites , vainqueurs de l'Université , vainqueurs du Parlement , maîtres de l'Église ,
maîtres des conscieDces , souverains dans le conseil des ministres , souverains du jeune roi Louis XIY, assis depuis quelques mois seulement sur un trône encore ébranlé des secousses de la Fronde , tiennent sous leurs pieds , pendant ces quarante années , la France haletante , qui leur crie merci , et dont ils étouffent la voix.
Mais Rome nous réclame , car c'est de Rome que part Tétincelle qui va mettre le feu à toute TEurope. Nous voici encore dans le couvent de Jésus et dans la cellule qu'a illustrée récemment la mort de Claude Acquaviva. Ce n'est plus le génie guerrier au cinquième général des Jésuites ni le génie politique de Jacques Laynez qui gouvernent la Société de Loyola , mais c'est toujours le même esprit fatal et destructeur qui la dirige. Un homme vient de rentrer dans sa cellule. — Il s'appelle aujourd'hui Alexandre Gothofridi , demain il se nommera Goswin Nickel, après-demain Oliva, Noyelle, Gfonzalez ou Tamburini. Il n'y aura que le nom de changé , l'homme sera le même. Gothofridi n'est pas seul ; debout devant lui se tiennent cinq honmies, — cinq moines. Leurs pieds sont couverts de poussière. D'où viennent-ils î L'un arrive du Paraguay, l'autre de la Chine, le troisième du Portugal , le quatrième de l'Espagne, le dernier vient de France. Quatre d'entre eux sont porteurs chacun d*une lettre. Ils la remettent à leur général. Le général les ouvre.
Que signifient ces caractères bizarres! quelle main mystérieuse les a tracés l Leur couleur est celle du sang , leur forme semble empruntée aux hiéroglyphes dont se servaient les anciens prêtres égyptiens. Quel sens cachent ces signes cabalistiques î quels secrets, quels complots sont contenus dans cette correspondance ténébreuse! Alexandre Gothofridi a jeté un rapide coup d'œil sur ces lettres : il les place sur sa table , et , s adressant à l'un des moines , il lui dit :
— Nous avons trente Missions au Brésil, vingt-cinq au Maragnon, deux à la Nouvelle Grenade , huit au Mexique , sept au Chili , six chez les Hurons , chez les Illinois et à la Nouvelle-Orléans ; sept à Cayenne, à la Guadeloupe, à la Martinique; onze au Paraguay, à
rUraguay et dans la province de Quito : — l'Amérique septentrionale, TAmérique méridionale , toute TAmérique est à nous , qu'estil besoin de nouvelles Missions ?
Celui à qui ces paroles s'adressaient garda le silence.
— Je réfléchirai , poursuivit le général ; et il ajouta presque aussitôt : — Vous pouvez retourner vers celui qui voua envoie.
Le moine prit son bâton , et sortit.
— Eh bien ! le Portugal veut donc se révolter contre l'Espagne? dit Alexandre Gothofridi à Tun des quatre hommes qui étaient demeurés dans sa cellule. Jean IV, que j'ai laissé monter sur le trône, déclare la guerre à Philippe IV. Que Jean IV y prenne garde ! Un complot a donné la couronne à la maison de Bragance , un complot pourrait bien...
Il n'acheva point. Il traça à la hâte quelques chiffres sur un parchemin , et dit au moine :
— Pour celui qui vous a envoyé.
Le moine prit son bâton , et sortit.
Restaient trois hommes. Alexandre Gothofridi , après quelques paroles échangées avec deux d'entre eux , congédia ces derniers. Ils prirent leurs bâtons, et sortirent.
Le général des Jésuites fit signe à celui qu'il n'avait point interrogé encore, d'approcher.
Celui-ci approcha.
— Eh bien ! dit Alexandre Gothofridi.
— Louis XIV est roi de France , le cardinal est maître du roi , nous sommes les maîtres du cardinal , le Père Annat est chargé de la direction de la conscience royale ; nous sommes tout, et.... nous ne sommes rien.
— Que se passe-t-il ?
— Nous sommes écrasés en France.
— Écrasés ! Et quel est notre ennemi ?
— Il se nomme Port-Royal.
— Qu'est-ce que Port-Royal î
— Un monastère fondé par Philippe-Auguste.
— Qui le dirige ?
— Marie- Jacqueline- Angélique Amauld.
— La fille de Tavocat-général qui, en 1575, s'opposa à notre rétablissement en France î
— Oui, mon père, et de plus la sœur du docteur Antoine Amauld, Tauteur du livre de la fréquente Communion, et l'amie de l'abbé de SaintnCyran , qui a fait imprimer Y Augustinvs de Jansénius , dont vous avez obtenu la condamnation à la cour de Rome.
Alexandre Gothofridi , le coude droit appuyé sur une table et le front dans la main , réfléchissait.
— Et ce Biaise Pascal, reprit-il bientôt , quel est-il ?
— Notre plus redoutable adversaire, le célèbre auteur des Provinciales.
Le général des Jésuites, à ces mots, se leva. Une pâleur mortelle se répandit sur son visage.
— Il faut en finir avec lui, dit-il sourdement.
— Et que lui opposerez- vous, vous qui avez tué l'intelligence chez vos enfants î répliqua le jeun^ moine.
Alexandre Grothofridi , en entendant ces paroles hardies , sentit comme une pointe d'acier lui traverser le cœur.
— N'avons-nous pas le Père Garasse, le docteur Lescot , les Jésuites Nouet , Brisacier, Meynier î
— Ils écrivent en latin ou en un français barbare , et Pascal écrit en style le plus pur. Les meilleures comédies de Molière n'ont pas plus de sel que ses premières Lettres. Bossuet n'a rien de plus sublime que les dernières* . Jugez-en , mon père.
Le jeune moine ouvrit un petit livre , et lut :
« C'est par cette conduite obligeanJe et accommodante ^, comme
• Voltaire , Siècle de Louis XIV.
' Il s'agit ici des casuistes relâchés et des casuistes sévères des Jésuites.
•» l'appelle le P. Petau, que les Jésuites tendent les bras à tout le " monde. Car, s'il se présente à eux quelqu'un qui soit résolu de H rendre des biens mal acquis, ne craignez pas qu'ils l'en détournent. »» Ils loueront, au contraire, et confirmeront ime si sainte résolution. « Mais qu'il en vienne im autre qui veuille avoir l'absolution sans »♦ restituer, la chose sera bien difficile s'ils n'en fournissent des moyens » dont ils se rendront les garants.
n Par là ils conservent tous leurs amis , et se défendent contre •» tous leurs ennemis. Car, si on leur reproche leur extrême relâche- " ment, ils produisent incontinent au public leurs directeurs austères, H avec quelques livres qu'ils ont faits de la rigueur de la loi chré- »' tienne ; et les simples, et ceux qui n'approfondissent pas plus avant " les choses, se contentent de ces preuves.
" Ainsi , ils en ont pour toutes sortes de personnes , et répondent •• si bien selon ce qu'on leur demande que , quand ils se trouvent en »• des pays où un Dieu crucifié passe pour folie , ils suppriment le
- scandale de la croix , et ne prêchent que Jésus-Christ glorieux , et •* non plus Jésus-Christ souffrant, comme ils ont fait dans les Indes •» et dans la Chine , où ils ont permis aux chrétiens l'idolâtrie même,
- par cette subtile invention de leur faire cacher sous leurs habits •» une image de Jésus-Christ , à laquelle ils leur enseignent de rap- '» porter mentalement les adorations publiques qu'ils rendent à l'idole H Cachinchoam ou à leur Keum-Fucum *. •»
— Ecoutez maintenant , mon père , dit le jeune moine , ce que Biaise Pascal dit au sujet du jeûne :
« Je fus trouver un bon casuiste de la Société, et , après quelques » discours indifférents , je lui témoignai que j'avais de la peine à •• supporter le jeûne. Il m'exhorta à me faire violence ; mais, comme " je continuai à me plaindre , il en fut touché , et se mit à chercher
- quelque cause de dispense. . . Il s'avisa enfin de me demander si je »» n'avais pas de peine à dormir sans souper. — Oui , lui dis-je , et
I Cinquième lettre des Provinciales^ $ 6, 6 et 7.
" cela m'oblige souvent à faire collation à midi et à souper le soir.
- — Je suis bien aise , me répliqua-t-il , d'avoir trouvé ce moyen de " vous soulager sans péché. Allez, vous n'êtes pas obligé à jeûner. " Je ne veux pas que vous m'en croyiez : venez à la bibliothèque. •» J'y fus. Il prit Escobar, chercha son passage du jeûne : — Le '•voici, me dit-il, au tr. i, ex. 13, n"* 67 : — Celui qui ne peut
-dormir s'il n'a soupe, est-il obligé de jeûner? Nullement
" N'êtes-vous pas content î — Non pas tout à fait , lui dis-je ; car •» je puis bien supporter le jeûne en faisant collation le matin et sou- «t pant le soir. — Voyez donc la suite, me dit-il, on a pensé à tout : « Et que vous dira-t-on si on peut bien se passer d'une collation le « matin en soupant le soirî Me voilà. On n'est point encore obligé » à jeûner; car personne n'est obligé à changer l'ordre de ses repas. - ^ — Oh ! la bonne raison ! lui dis-je. — Mais, dites-moi , continua- ^ t-il , usez-vous de beaucoup de vin î — Non , mon père , lui dis-je ; r* je ne puis le souffrir. — Je vous disais cela, me répondit-il , pour •» vous avertir que vous en pourriez bien boire le matin et quand il •» vous en faudrait , sans rompre le jeûne : et cela soutient toujours.
, »» En voici la décision au même lieu, n" 57 : •» Peut-on , sans rompre •» le jeûne , boire du vin à telle heure qu'on voudra , et même en •» grande quantité ? On le peut, et même de l'hypocrias. » — Je ne
- me souvenais pas de cet hypocras , dit-il. Il faut que je le mette " sur mon recueil. — Voilà un honnête homme , lui dis-je , qu'Esco- " bar. — Tout le monde l'aime , répondit le Père. ••
— Assez , interrompit le général.
— Ces quelques lignes encore, mon père , et j'ai fini :
" Direz-vous que la manière si profane et si coquette dont votre •» Père Lemoine a parlé de la piété dans sa Dévotion aisée^ soit plus ' propre à donner du respect que du mépris pour l'idée qu'il forme de n la vertu chrétienne ? Tout son livre des Peintures morales respire-
• Tout i l'heure Pascal attaquait la morale élastique des rasuistes jésuites, il sattnqiic maintenant à la morale relâchée de leurs écrivains.
•^ t-il autre chose î Est-ce une œuvre digne d'un prêtre que cette ode H du septième livre intitulée : Éloge de la pudeur, où il dit à chaque " stance que quelques-unes des choses les plus estimées sont rouges. "Comme les roses, les grenades, la bouche, la langue! Et c'est - parmi ces galanteries , honteuses à un religieux , qu'il ose mêler »♦ insolemment ces esprits bienheureux qui assistent devant Dieu , H et dont les chrétiens ne doivent parler qu'avec vénération.
Les chérubins , ces glorieux Composés de tétc et de plume.
Que Dieu de son esprit allume , Et qu'il éclaire de ses yeux ; Ces illustres Taces volantes Sont toujours rouges et brûlantes , Soit du feu de Dieu, soit du leur, Et dans leurs flammes mutuelles Font du mouvement de leurs ailes Un éventail à leur chaleur.
Mais la rougeur éclate eu toi, Delphine, avec plus d'avantage, Quand l'honneur est sur ton visage Veto de pourpre comme un roi. — Etc., etc.
»» Cette préférence de la rougeur de Delphine à Tardeur de ces es-
- prits , qui n'en ont point d'autre que la charité ; et la comparaison " d'un éventail avec ces ailes mystérieuses vous paraît-elle fort chrér* tienne dans une bouche qui consacre le corps adorable de Jésus- H Christ? Et n'est-il pas vrai que, si on lui faisait justice, il ne se
- garantirait pas d'une censure ? quoique , pour s'en défendre , il se " serrât de cette raison , qui n'est pas elle-même moins censurable , » qu'il rapporte au iivre i*' : ♦« Que la Sorbonne n'a point de juridic- " tion sur le Parnasse, » comme s'il n'était défendu d'être blasphéma- " teur et impie qu'en prose. Mais au moins on n'en garantirait pas par » là cet autre endroit de l'avant-propos du même livre : « Que l'eau de " la rivière au bord de laquelle il a composé ses vers est si propre à
^ H faire des poètes, que, quand on en ferait de l'eau bénite, elle ne " chasserait pas le démon de la poésie; •» non plus que celui ci de votre
« Père Garasse dans sa Somme des vérités capitales de la religion , « page 649, où il a joint le blasphème à Thérésie en parlant du " mystère sacré de Tlncamation en cette sorte : •* La personnalité ^ humaine a été comme entée ou mise à cheval sur la personnalité " du Verbe; - et cet autre endroit du même auteur, page 510, où il ** dit sur le sujet du nom de Jésus , figuré ordinairement ainsi IHS : - que quelques-uns en ont ôté la croix pour prendre les seuls carac- " tères en cette sorte IHS, qui est un Jésus dévalisé. •»
» C'est ainsi que vous traitez indignement les vérités de la reli- -gion..,'«.
— Comment vous appelle-t-on , mon fils? interrompit le général.
— François d' Aix de La Chaise, mon père. Je suis né au château d* Aix-en-Forez. Le célèbre Père Cotton * est mon grand-oncle. . . .
— Et ses lauriers vous empêchent de dormir, dit ironiquement Alexandre Gothofrédi.
— Oui, mon père. Et voici ce que j'ajouterai, répondit le jeune moine en redressant la tête : Donnez-moi , à la mort ou à la retraite du Père Annat , la direction de la conscience royale , et je vous donnerai en échange Port-Royal avec Pascal et tous les Amauld.
Le général laissa tomber un regard de plomb sur François de La Chaise. Celui-ci ne baissa pas les yeux devant ce regard pénétrant et lourd.
— Vous êtes bien jeune ! lui dit enfin Grothofrédi.
— J'ai trente-deux ans, mon père, et je suis ambitieux, reprit- il à voix presque basse.
Alexandre Gothofrédi se leva sans répondre , et quelques instants après il sortit.
Le général Jean-Paul Oliva , à vingt années de lA , se souvint du serment qu'avait mentalement fait François de La Chaise à son prédécesseur, le général Gothofrédi: François de La Chaise, connu
' Lc8 Provinciales, § 25 et 26, lettre onzième.
' Le dernier confesseur de Henri IV. — Il était Jésuite.
depuis sous le nom de Père La Chaise, fut, en 1675, appelé au poste éminent de confesseur de Louis XIV.
Et Port-Royal ?
Le mardi 29 octobre 1709, à sept heures du matin, le fameux lieutenant de police d'Argenson fut tout étonné de se réveiller par ordre du roi général d'armée. A ses côtés marchaient, comme aidesde-camp, un commissaire du Châtelet et le prévôt de la maréchaussée. Trois cents archers obéissaient à son commandement. Il vint fièrement planter sa bannière devant Port-Royal. La garnison de cette imprenable forteresse se composait dans ce moment de vingtdeux religieuses et sœurs converses , toutes épuisées par Tâge ou la maladie. Il la somma de lui ouvrir ses portes , — qui étaient ouvertes, — pénétra dans la place, et mit les clefs dans sa poche. La garnison ne fut point passée au fil de l'épée.
Les Jésuites s'applaudirent de ce burlesque triomphe , mais ils ne s'en contentèrent pas. Il fallait que de Tabbaye il ne restât point pierre sur pierre. Un arrêt de 1710 leur donna satisfaction. Port- Royal fut démoli. On ne respecta pas même ses tombeaux; on déterra les cadavres qui étaient dans Téglise et dans le cimetière, et on les jeta dans une fosse commune. Le confesseur de Louis XIV avait tenu la promesse du moine François de La Chaise au général Gothofrédi.
Cet acte lut le dernier acte de la vie de l'ancien provincial des Jésuites de Paris. Après s'être jeté à corps perdu dans toutes les intrigues qui agitaient la cour, — après avoir pris le parti de la veuve du poète cul-de-jatte Scarron , — qui deviendra , de berceuse des bâtards royaux , reine de France , — contre la marquise de Montespan ; — après avoir lâchement * donné raison à Bossuet contre Fénelon dans l'escarmouche du quiétisme * ; — après avoir joué un rôle important
» 11 sVtoit rangé d'abord du côté de Fénelon.
* Doctrine dont le point principal est que Ton doit s'anéantir soi-même pour s'unir k Dieu , et demeurer dans la contemplation.
LE COUVENT DE JÉSUS. y3
dans les affaires de la régale * et dans la déclaration du clergé de 1682 sur les libertés de l'Église gallicane ^; — après avoir donné les mains au honteux mariage de Louis XIV avec madame de Maintenon , et contribué de tout son pouvoir à la révocation de l'édit de Nantes , — qui fut pour la France , alors déchue , humiUée , agonisante , comme un viatique , — nous voulions écrire comme le coup de grâce , — que lui administra le zèle mal éclairé du vieux chancelier Le Tellier*, le Père La Chaise mourut à l'âge de quatre-vingtcinq ans.
Michel Letellier, qui sera le dernier confesseur du grand roi , succéda au Père Lachaise. Savez- vous comment il parvnit à se faire nommer à ce poste élevé que convoitaient tant d'ambitions? Écoutez ce que raconte, à ce sujet , un saint homme, M. de Caylus, évêque d'Auxerre. Le lendemain de la mort du Père Lachaise, les Jésuites, qui se tenaient à l'afiRit de tout, se hâtèrent de présenter trois des leurs à Louis XIV. - Deux tinrent la meilleure contenance qu'ils
- purent, et dirent ce qu'ils crurent de mieux pour s'emparer de la « place importante qui éveillait l'attention de tant de rivaux. Le Jé-
- suite Letellier se tint derrière ses deux compétiteurs , les yeux » baissés , portant son grand chapeau sur ses deux mains jointes et " ne disant mot. Ce faux air de modestie lui réussit, le Père Letellier " fut choisi. •• Et le bon prélat ajoute : - Le Père Letellier faisait bien *• de baisser les yeux , car il avait quelque chose de louche et de tra-
• Droit qu'ont les rois de f'rance de pourvoir à tous les b^néflccs simples d'uu diocèse pendant la vacance du siège, et d'économiser à leur gré les revenus de l'évcché (Voltaire.) *
' On appelle ainsi Tobservation d'un grand nombre de points de l'ancien droit commun et canonique, concernant la discipline ecclésiastique que l'Eglise de France a conservée dans toute sa pureté, sans souffrir que l'on admit aucune des nouveautés qui se sont iniroduitcs dans plusieurs autres Eglises.
3 Lors de la révocation de ledit de Nantes, ils enlèvent les enfants pour forcer les parents à se convertir. L'édit de Turin leur défend d'enlever lbs garçons avant douze ans, les
FILLES AVANT DIX (EDCARD QuiNEr|.
* Voltaire raconte que le chancelier Le Tellier, en signant le fatal édit, s'écria plein de joie : Nunc d^miltis servum luumt Dominey quia viderunl ocuti met salutare tuum. — « Je crois voir une fouine qui vient d'égortjcr de» poulets, et se lèche le museau plein de leur sang, n — disait du même «ignaiaire de ledit de Nantes le comte de Grammont.
n vers dans son regard. « Empruntons les traits suivants, échappés à la plume de Voltaire*, et complétons le portrait de ce Michel Letellier, dont le lègne spirituel se détache en rouge sur le fond désolé et morne des dernières années de Louis XIV.
" Michel Letellier était fils d'un procureur de Vire en Basse-Nor- " mandie , homme sombre , ardent , inflexible , cachant ses violences •» sous un flegme apparent. Il fit tout le mal qu'il pouvait faire dans »• cette place où il est trop aisé d inspirer ce qu'on veut et de perdre H qui l'on hait; il avait à venger ses injures particulières, les Jansé- - nistes avaient fait condamner à Rome un de ses livres sur les »• cérémonies chinoises. Il était mal avec le cardinal de NoaiDes, il » ne savait rien ménager, et il remua toute la France. « Le lendemain de son avènement, le Jésuite Letellier ressuscita la querelle du jansénisme, qu'on croyait éteinte ; des milliers de citoyens inoffensifs , signalés comme Jansénistes, furent jetés en prison. Les Provinciales avaient transformé le jésuitisme, aux fameuses restrictions mentales avaient succédé les persécutions. Une austérité fastueuse fut substituée aux capitulations de conscience. Les Jésuites, d'ennemis qu'ils étaient des rois, se firent leurs amis. Louis XIV, gouverné tour à tour par le Père Annat, par le Père Ferrier, par le Père Lachaise , puis par Letellier, les imposa despotiquement à son peuple, à la cour, au clergé , à sa famille *. Le cardinal archevêque de Paris, M. de Noailles , essaie de lutter contre eux ; il est vaincu et reçoit Tordre de ne plus paraître à la cour. L'anarchie est dans l'Église , la France est sur un volcan ; le sol tremble , le volcan fait éruption , — ou , si vous l'aimez mieux, le Jésuite aux yeux louches du cardinal de Caylus, le fils de l'obscur procureur de Vire en Basse-Normandie, Michel Letellier, la bulle UnigenitiLS à la main , soufflette le clergé abattu , et remplit de deuil la France épouvantée. Louis XIV vieux, usé, un pied dans la fosse, essaie de résister, — mais en vain; le
• Siècle de Louis XIV.
=* La Suppression des Jésuites en France, par 1c comte de Saint-Priest.
grand roi s'agenouille devant son confesseur devenu son maître, il lui demande en pleurant grâce pour la France.
— Point de pitié ! répond Letellier.
La France et le roi , frappés tous deux au cœur par ce bras impie , et prêts à rendre le dernier soupir, se cherchent de la main pour se réconcilier dans un adieu suprême; mais des évêques, dont le Jésuite Letellier a fait ses esclaves par la trompeuse promesse d'un chapeau , se placent entre Louis XIV et son peuple , et Louis XIV meurt sans avoir pu bénir la France *.
Louis XrV mort , la terre tremble sous les pieds des enfants de Loyola; les cachots, remplis de prétendus Jansénistes, rejettent leurs prisonniers. Michel Letellier, tombé du faîte de la puissance, est exilé à Amiens. La France épuisée fait un effort , se soulève, et bat des mains à cet acte de solennelle justice. La France respire ; mais le jésuitisme n'est point écrasé. Croyez-vous donc qu'il soit si facile de couper d'un seul coup ses cent têtes qui se dressent sur le monde! Vaincus à Paris, les soldats de cette milice indomptée se serrent dans l'ombre les uns contre les autres , et ils se préparent à de nouveaux combats. Tout à l'heure ils s'élançaient dans l'échauffourée politique et religieuse du dix-septième siècle , armés de billets de confession et du saint viatique : ils vont appeler à leur aide , de tous les points du globe , dans la grande mêlée du dix-huitième siècle , les rapines, la banqueroute, le poignard et I'aqua tofana. Le ciel, comme aux approches d'une tempête , se chargera de nuages ; l'éclair, précurseur de la foudre , embrasera Thorizon ; mais ces clartés sanglantes s'éteindront pour ne plus briller, car 1762 se lève, et 1773 s'avance.
Le tocsin qui doit scHiner la chute des Jésuites donne l'alarme à la chrétienté. Les premiers coups partent du fond des Indes; le Portugal prête l'oreille, et leur répond; — l'Espagne se dresse, et répond au Portugal; — la France, réveillée en sursaut, répond à
« Mémoires de Saint-Simon, t xii, p. 480 \é\ix. Sauteict), 1829.
1 Espagne. Le couvent de Jésus est ébranlé. Le monde s*agite sous lui, et pour la première fois les Jésuites se souviennent de Dieu , car ils comprennent que leur heure suprême est arrivée , — et ils ont peur.
Dans les derniers jours de Tannée 1756, par une sombre nuit de décembre , le couvent de Jésus était sur pied : des moines allaient , des moines venaient , quelques-uns couraient , quelques autres s'arrêtaient et se parlaient à voix basse. Un homme parut , et , sur un signe qu'il fit , les moines rentrèrent dans leurs cellules.
Cet homme était Aloys Centuriono. Élevé au généralat en 1755 , il sera Vavant-demier général des Jésuite?.
Le silence le plus profond règne maintenant dans le couvent. Aux longues agitations du jour a succédé le repos. Tous les religieux dorment. Seul et assis près d'une table , Aloys Centuriono ne dort pas. Son visage , qu'éclairent les dernières lueurs d'une lampe , trahit une mortelle anxiété. Une fièvre ardente lui brûle le sang. Devant lui sont cinq lettres qu'il vient d'ouvrir, — cinq lettres en chiffres et revêtues d'un cachet noir.
Voici ce qu'il lit sur la première :
" Je suis l'espion de la Société au Paraguay. Le meurtre du car-
- dinal de Toumon nous a porté malheur. Son sang retombe sur »• nops. Les Indes, insurgées contre notre gouvernement, ont fait M entendre autour de nos temples de grands cris d'extermination. Les
- chefs de l'émeute , attachés par nos ordres au pilori , ont expié •• leur rébellion sous le fouet. Cet acte de justice a converti l'orage •» en tempête et soulevé toutes les populations. Leurs souverains se " sont mis à leur tête. Menacés de toutes parts, nous avons risqué la '• partie sur un dernier coup de dé et entraîné au combat les habi- " tants qui nous étaient demeurés fidèles. Le sort s'est déclaré " contre nous ; et , vaincus , taillés en pièces, nous n'avons trouvé de
- refuge que sur nos vaisseaux. Le Paraguay est perdu pour les •' Jésuites. •»
Aloys Centuriono , d une main convulsive , brisa le cachet de la seconde lettre , et il lut :
- Je suis l'espion de la Société à la cour de France. Voici ce qui
• s'est passé hier aux Tuileries :
»» Louis XV a dit à son confesseur, le Jésuite Desmarêts : 11 y a - un grand mois, mon père , que je n'ai approché de la sainte table : ** je communierai lundi prochain.
" — Votre retour à Dieu est-il bien sincère , mon fils î lui a ré- »• pondu Desmarêts.
- — Oui , mon père , a repris le roi.
»• — Et, si Dieu exigeait par ma bouche un sacrifice qui vous " rendit vraiment digne de la communion , a répliqué son confes- « seur, lui refuseriez-vous ce sacrifice î
" — Quel est-il , mon père î s'est hâté de dire Louis XV.
» — L'éloignement , momentané seulement , d'une personne qui ^ apporte obstacle à votre salut. . .
« Le roi fit un brusque mouvement. Son regard devint sévère, et il » répondit durement à Desmarêts :
" — Souvenez-vous , mon père, que votre prédécesseur, le Père » Pérusseau , m'a demandé pendant cinq ans , chaque matin , le
• renvoi de madame de Pompadour, et que j'ai chassé le Père Pé- *• russeau. Ne l'oubliez pas !
» Louis XV, après avoir prononcé ces paroles , tourna le dos au ** Jésuite Desmarêts, et sortit.
- Cinq minutes plus tard la marquise de Pompadour disait , dans " son boudoir, au duc de Choiseul :
" — Je le veux , monsieur le duc : il faut que cela soit.
- — Je ne demande pas mieux , vous le savez bien , répondait le t premier ministre ; mais . .
" — Achevez. . .
" — Mais Sa Majesté a été élevée dans le respect des Jésuites. . .
*• — N'est-ce que celât
" — Sa Majesté a peur . .
" — De quoi ?
" — D*être assassiné, comme Henri IV.
., — Les parlements , interrompit madame de Pompadour, ne " veulent plus des Jésuites : faisons entrevoir au roi le retour pro- " bable d'une nouvelle Fronde. Vous êtes habile, insinuant : placez " Louis XV entre l'alternative de l'expulsion des Jésuites ou du •• renvoi des parlements , et il choisira , faute de mieux , le moins " grand de ces deux dangers * .
" En ce moment un huissier entra , pour annoncer au premier •» ministre que le roi l'attendait dans la chambre du conseil. Le duc » de Choiseul et madame de Pompadour échangèrent un coup d'oeil n d'intelligence , et le duc se rendit en toute hâte auprès de Sa Ma- •• jesté. Leur entretien a duré quatre heures, mon père !
" De sinistres rumeurs courent dans l'air. L'on s'aborde mysté- H rieusement, et l'on se parle à voix basse. L'on ne prononce pas H notre nom , mais. . . la France est perdue pour les Jésuites. »»
Aloys Centuriono froissa cette lettre , et il ouvrit la troisième , qui était conçue en ces termes :
" Je suis l'espion de la Société à la cour d'Espagne. L'événement « suivant a eu lieu la semaine dernière à Madrid. Des bourgeois de » la ville se promenaient paisiblement , enveloppés dans leurs man-
- teaux et la tête couverte de grands chapeaux , d'une invention
- récente, que le comte de Squillace, Napolitain d'origine et fort haï
- du peuple, avait, par ordonnance royale, fait défense de porter. " Un soldat jeta d'un revers de main le chapeau d*un des prome- •» neurs. Cette insulte devint le signal d'une émeute. Assiégé dans •* sa maison , le ministre Squillace n'échappa à la mort que par une «• prompte fuite. Les gardes-wallones , le sabre au poing , s'avancè- « rent contre les citoyens , et furent repoussés. Charles III , épou-
- vanté , essaya de haranguer le peuple ; mais sa voix ne fiit pas
' Dti la Suppression dfs Jésuites. Le comte de Saint-Prifrt.
- même entendue. L'émeute allait devenir une révolution , lorsque " quelques-uns de nos Pères parurent s'approcher des séditieux , et •* leur adressèrent la parole. L'émeute alors se dissipa comme par " enchantement , et les vainqueurs rentrèrent dans leurs foyers. Le
- roi , qui . d'une des fenêtres de son palais , avait suivi cette scène,
- se pencha vers le duc de Médina- Sidonia, et lui dit tout bas , mais » point assez bas cependant pour que je ne l'entendisse point :
*• — Ecrivez sur vos tablettes, monsieur le duc , de peur que je ne » l'oublie , que les Jésuites qui ont apaisé si facilement YémeiUe des « chapeaux l'ont sans doute fomentée.
" Le roi ne s'était point trompé , mon père. Notre supérieur pro-
- vincial avait organisé un complot dans le but de déposer Charles III
- et de placer la couronne sur la tête de l'infant don Luis. Un mal- " entendu a fait échouer l'entreprise. Quatre jours plus tard , le ** jeudi-saint , le roi d'Espagne, pendant les stations des églises,
- surpris et entouré au pied de la croix, devait être enlevé et ren- " fermé dans un cloître. Je connais Charles III , mon père ; VEs- •' pagne est à peu près perdue pour nous * . ••
Aloys Centuriono frissonna. Il ouvrit la quatrième lettre , et il lut :
- Je suis l'espion de la Société à la cour de Portugal , et voici ce
- qui s'est passé au dernier bal d'un homme d'État :
n Minuit venait de sonner. Deux gentilshommes se détachèi^nt
- des quadrilles, et se rejoignirent dans un petit salon isolé. L'un
- d'eux ouvrit un meuble , et en tira une boîte pleine de figurines ♦« d'ébène sculptées, qui représentaient des cavaliers, des soldats, " des fous, une reine et un roi. Une partie d'échecs s'engagea. On » eût dit , à voir ces deux jeunes gens attentifs et courbés sur leurs ^ pièces, que du gain ou de la perte de cette partie silencieuse dé-
- pendait la fortune ou la ruine de l'un des deux ; — cependant, chose " étrange , aucun enjeu n'était sur la table.
' "L'émeute des chapeaux out lieu en 1766.
" — Échec à la reine ! dit sourdement lun des joueurs. » La reine para son échec , et le silence se fit de nouveau. " — Échec au roi des Jésuites et mat ! dit bientôt celui des deux ^ gentilshommes qui n'avait point parlé encore.
- En prononçant ces paroles il se leva tout rayonnant.
•» Cependant une main venait de se placer sur son épaule. Il se re- " tourna , et il aperçut devant lui le visage austère d un homme qui
- était entré sans bruit dans le salon.
« — Vous ici , monseigneur!
" — Et je vous ai entendu , répondit Sébastien Carvalho, marquis « de Pombal.
" — Nous venons de tirer Thoroscope des Jésuites, répliqua en •» souriant l'autre joueur. J'ai combattu loyalement pour eux, mon-
- seigneur, comme si je les.aimais, et j'ai été vaincu.
n — Jeune homme , poursuivit Pombal en s'adressant au vain- H queur, quand on triomphe de certains ennemis , se contenter d'une H seule victoire est une imprudence ; on les écrase.
n En achevant ces mots , il prit le roi noir, et il le brisa.
H — C'est ce que j'ai pensé, monseigneur, répondit le jeune H homme ; mais je ne suis pas aussi fort que le marquis de Pombal.
- — C'est bien ! interrompit brusquement Carvalho , et il ajouta » d'un ton enjoué : — Allons danser, messieurs.
" Et tous trois sortirent.
"J'ai vu et j'ai entendu... mon père. L'horizon est chargé de « nuages : l'orage éclatera demain peut-être. Le Portugal est perdu » pour les Jésuites.
» P.S. Un secret d'une haute importance vient à l'instant même " de m 'être révélé : le roi Joseph s'est épris de la femme du marquis
- de Tavora ; et les Tavora , qui sont nos amis , haïssent mortelle-
- ment le roi de Portugal ! -
Aloys Centuriono lut rapidement la dernière lettre. Elle renfermait la nouvelle suivante :
LE COUVENT DE JÉSUS. lOf
« Je suis Tespion de la Société à la Martinique. Le Père La Va- " lette , à qui vous avez conféré , avec le titre de visiteur-général et •* de préfet apostolique des missions dans les Indes occidentales , le - droit de négocier et commercer pour le compte de la Compagnie , « vient de faire banqueroute de trois millions. La Martinique est " perdue pour les Jésuites, «
Le général des Jésuites déchira cette lettre.
— Le Père La Valette, pensa-t-il , grève notre trésor d'une dette de trois millions ! Je ne le connais pas.
Qudques jours plus tard , Aloys Centuriono recevait cinq lettres écrites par les supérieurs de Paris, de Lisbonne , de Madrid, du Paraguay et de la Martinique. La police et la contre-police étaient d accord pour lui annoncer la chute imminente de la Société.
Un mois après, le 3 janvier de Tannée 1757, dans une salle basse d'une maison bien connue à Paris , deux hommes, Tun jeune encore et Vautre âgé , tous deux vêtus de longues robes noires , s'entretenaient près d'un brasier ardent.
— Ainsi , mon père, disait le plus jeune , l'avis que vous avez reçu de làrba^ est positif?
— Oui , mon frère , répondait l'autre ; il doit arriver ce soir, ou dans la nuit au plus tard.
— Et vous a-t-on dit qui il était î
— Je le connais de longue date. Il est né à Tieulloy, dans le diocèse d'Arras , et venait quelquefois travailler en journée chez mon oncle. Son humeur était sombre et ardente. Son tempérament apoplectique le jetait parfois dans des foreurs qui ressemblaient à de la démence. Pour attiédir l'effervescence de son sang, il avait recours, mais sans succès, à de fréquentes saignées. Ses emportements, ses mœurs déréglées et ses violences l'avaient rendu la terreur du pays. Un jour enfin , à notre grande satisfaction , nous apprîmes sa disparition. Qu'était-il devenu! chacun se perdait en conjectures, lorsque la nouvelle nous parvint qu'il s'était enrôlé. A quelque temps
de là, s^étant lassé du mousquet , il déserta, et se fit domestique. Mais ce métier ne lui réussit guère mieux que l'autre Chassé bientôt de toutes les maisons où il servait , il se rendit à Pétersbourg, entra au service d'un riche négociant , lui vola deux cent quarante louis , et, après cette équipée, il vint chercher un refuge à Arras. La justice cependant avait été prévenue , et son signalement fut envoyé dans TArtois. Pour la première fois de sa vie, cet homme , que rien n'épouvantait, eut peur, — peur de la honte , — et il résolut de se tuer. Le hasard voulut qu'en ce moment quelqu'un eût besoin d'un homme que rien ne fît reculer, — pas même la crainte de la mort, — et ron s'adressa à lui. Les deux parties s'entendirent facilement; et, grâce à un faux passe-port parfaitement en règle , le prétendu Bréval a dû quitter Arras hier dans la nuit , et je suis étonné qu'il ne soit point encore ici.
— Mais , mon père , toutes les précautions sont-elles bien prises pour qu'il ne nous échappe point î
— Toutes, mon fils. Un des nôtres veille sur lui , et , à sa moindre tentative pour fuir, il s'assurerait de son silence.
Parut im troisième personnage.
— Mon père, dit-il au vieillard, un étranger du nom de Bréval demande à vous parler.
— Qu'il entre !
Bréval entra.
Il était six heures environ. Il demeura avec les deux hommes vêtus de robes noires jusqu'à près de minuit. Quand il prit congé d'eux, il était dans un état d'exaltation effrayante.
U monta dans une voiture , et prit la route de Versailles , où il arriva sur les trois heures du matin. On le vit toute la journée errer aux abords du château comme s'il épiait quelqu'un. Le lendemain il voulut , selon son habitude , se faire saigner ; mais un homme se dressa tout à coup derrière lui au moment où il allait entrer chez un chirurgien ; et , après quelques paroles échangées à voix basse , le
prétendu Bréval se rendit dans les cours du palais, et se cacha dans un petit enfoncement situé au bas du grand escalier. A trois heures, le roi, accompagné du dauphin et de ses grands officiers, sortit de ses appartements, descendit le perron du château, et se dirigea vers son carrosse. L'homme mystérieux s'élança au même instant de son embuscade, écarta la foule, et frappa Louis XV avec un couteau. Arrêté presque aussitôt , Bréval ne chercha point à fuir ; et , transféré à la Conciergerie , il fut renfermé dans la chambre qu'avait occupée autrefois Ravaillac.
Le prétendu Bréval se nommait Damiens !
On le mit à la question pour lui arracher le nom de ses complices ; il déclara qu // nen avait pas, et que , en tuant le roi de France, il avait cru rendre service à l'État.
Cependant des recherches avaient été faites, et. deux Jésuites, — le jeune homme et le vieillard du 3 janvier, — furent conduits à la Bastille , et pendus.
Louis XV survécut à sa blessure.
En hommes d'esprit qu'ils étaient , même en matière d'assassinat , les Jésuites n'avaient-ils pas une revanche à prendre! ils assassinèrent l'année suivante le roi de Portugal.
Le 3 septembre 1758 , à onze heures du soir, comme Joseph V' s'en allait à un rendez-vous que lui avait donné dona Térésa, marquise de Tavora , des hommes à cheval tirèrent sur lui deux coups de carabine, et l'atteignirent au bras. On chercha les coupables; et, le 18 janvier 1759, le marquis de Tavora et le duc d'Aveiro furent rompus vifs, leurs corps brûlés et leurs cendres jetées au Tage. Reconnus instigateurs de ce régicide , les Pères Malagrida, Mattos et Alexandre furent emprisonnés.
Les Jésuites, décidément, n'avaient plus la main heureuse. Leur étoile pâlissait. Cependant ils ne se découragèrent point , et huit ans plus tard ils machinaient le petit complot des Capas et Chambergos contre le roi d'Espagne , — mais toujours avec le même insuccès.
Ces attentats successifs ouvrirent enfin les yeux à TEurope et au Monde.
On s'indigna d avoir si long-temps supporté le joug des Jésuites, et leur perte fut résolue. Le marquis de Pombal , le premier, ne craignit point d'engager avec eux une lutte corps à corps : il les accusa hautement de l'assassinat du roi de Portugal, et il demanda à Clément XIII qu'ils fiissent soumis à une commission.
Clément XIII , qui les protégeait et les aimait , parut hésiter.
Pombal alors décréta sa fameuse loi d'expulsion.
Irrité de ce coup hardi , le pape fit lacérer en place publique , par la main du bourreau , le manifeste de Pombal.
Le hautain ministre répondit à cette déclaration de guerre par la confiscation des biens de la Société. Il livra ensuite à l'Inquisition le Père Malagrida, qui fut étranglé et brûlé dans un auto-da-fé solennel ; enfin , par son ordre , le même jour et à la même heure , on s'empara, sur tous les points du royaume, de tous les Jésuites qui s'y trouvaient, on les jeta sur des vaisseaux, et on les abandonna sur les côtes d'Italie*.
Le bruit de la* chute des Jésuites dans le Portugal retentit aux deux bouts du monde. La France, réveillée en sursaut, osa, pour la première fois peut-être, regarder en fece ses oppresseurs. Elle rougit d'avoir si long-temps courbé la tête, elle eut honte de sa lâcheté.
Ce fiit dans le même temps qu'éclatèrent les hostiUtés entre le Père Desmarêts et la marquise de Pompadour, et que survint la scandaleuse banqueroute du Père La Valette. Tout semblait venir à point pour délivrer des Jésuites la France, l'autel et le trône. Si le jésuitisme avait un puissant appui à Rome dans la personne sacrée de Clément XIII, il s'était ménagé un zélé défenseur dans la personne royale de Louis XV. M. de Choiseul, avant de s'attaquer aux Jésuites, dut s'attaquer au roi, son maître. Il fallut vaincre ses scrupules , triompher de ses résistances , étouffer dans son cœur le sou-
■ ffisloire de la suppreuion des JésuUe* par le comte de Saint-Priest.
venir d'anciennes affections; Louis XV, battu en brèche tous les jours , ne consentit à déléguer le cardinal de Rochechouart près du Saint-Siège qu'à la seule condition qu'on ne demanderait qu'une reforme,
Laurent Ricci , le dernier général des Jésuites , se refusa opiniâtrement à toute concession. 11 répondit au cardinal de Rochechouart : - Sifd ut tant , aut non sint »• : que les Jésuites soient comme ils sont, ou qu'ils ne soient plus.
C'était là une réponse assez hautaine.
Celle de la France ne le fut pas moins.
La France, en 1764, répondit à l'imprudent Ricci par l'expulsion de la Société de Jésus.
Chassés de France et de Portugal, les Jésuites dormaient, insouciants et tranquilles , sur le lit de fleurs qu'ils s'étaient fait sur les marches du trône d'Espagne. Il fallait un coup de tonnerre pour les arracher à leur sommeil et à leurs beaux rêves.
Le 2 avril 1767, un décret royal, portant le titre de Pragmatique Sanction, fiit lancé contre eux , et les frappa droit au cœur.
Ce décret chassait les Jésuites de toutes les Espagnes.
La chrétienté respira.
Clément XIII , dilron , à la nouvelle du coup d'état de Charles III, courba la tête et versa des larmes. Mais qu'importaient aux Jésuites des pleurs stériles t C'était une réhabilitation solennelle qu'il leiu* fallait. Clément XIII essuya ses pleurs , et lança sa bulle dite Apostolicam , qui confirmait la Compagnie de Jésus dans tous ses privilèges. Les maisons de Bourbon et de Bragance virent une insulte dans cette imprudente et audacieuse mesure ; et , comme réparation , elles exigèrent du pape l'abolition complète des Jésuites. Menacé par la France, par l'Espagne, par le Portugal, Clément XIII fut contraint d'humilier son front , et il indiqua un consistoire pour le 3 février 1769.
Un nniracle, non. . . un assassinat, pouvait seul sauver les Jésuites.
i06 LES COUVENTS.
Clément XIII les avait courageusement défendus depuis onze ans qu'il était monté sur le trône pontifical : pour eux il avait lutté contre l'Espagne , contre la France, contre le Portugal , contre le Monde; mais la reconnaissance n'est pas une vertu qu'enseignent et pratiquent les Jésuites. Abandonnés par le pape, ils ne virent plus en lui qu'un ennemi.
Dans la nuit du 2 février 1769, Clément XIII se sentit subitement atteint d'horribles douleurs d'entrailles. Il s'écria : Je me meurs! et il mourut.
Cette mort étrange, imprévue , jeta Rome dans la consternation. De sinistres rumeurs se répandirent par la ville. Tous les regards se tournaient vers le couvent de Jésus , toutes les lèvres murmuraient des paroles accusatrices , parmi lesquelles revenaient , comme un lugubre refrain , ces mots efBrayants : aqua tofana ! aqua tofana 1
Vous savez que I'aqua tofana est le poison des Jésuites !
Clément XIII expiré , le conclave s'assembla pour lui donner un successeur. Les Jésuites, qui avaient fait jusqu'ici prudemment les morts, sortirent bravement de dessous terre. Après le drame venait la comédie. Rome alors vit un étrange et curieux spectacle. Les bons Pères semblaient se multiplier. On les voyait en même temps dans l'oratoire des nobles dames romaines , dans le salon des prélats , dans l'antichambre des parents , des amis et des confesseurs des cardinaux. Tour à tour humbles , hautains , prodigues , ils suppliaient, ils menaçaient, ils corrompaient à prix d'or tous ceux qui leur faisaient obstacle. Laurent Ricci , leur général , dès l'aube du jour, se mettait en course. On eût dit, à le voir traversant d'un pied agile les carrefours, les rues , les places, et montant ou descendant les degrés des palais, un homme dans la verdeur de l'âge. Son regard était bénin , son sourire charmant , sa main toujours pleine de riches aumônes. Affable avec les petits , obséquieux avec les grands, insinuant près de tous, vous eussiez dit FéHx Peretti ressuscité dans Rome et s'essayant , sous le nom du cardinal Montalte , à devenir
Sixte-Quint. Dans quelques jours , en effet, Laurent Ricci, comme jadis l'ancien chevrier au Vatican , lèvera le masque qui couvre son visage ; mais ce n'est point la tiare de Clément XIII qu'il convoite en ce moment ; son ambition va plus haut. C'est un pape qu'il veut faire, un pape sur qui il régnera , un pape qui imposera à la chrétienté les Jésuites rétablis dans tous leurs privilèges et dans leur toutepuissance. Et l'homme sur qui il a jeté les yeux s'appelle le cardinal Chigi , qui lui appartient corps et âme. Deux voix , et Laurent Ricci triomphe! deux voix seulement, et la France, l'Espagne, le Portugal sont vaincus ! Pour ces deux voix dont il a besoin , que ne donnerait-il pas! If les payerait de tous ses trésors, que le Père Delci vifâQt de mettre en sûreté dans Livourne.
Les cartes sont sur table , les joueurs sont en présence ; l'enjeu , c'est la chaire de saint Pierre. Les parieurs attendent avec anxiété. Chigi a quatre points : la partie est gagnée aux trois quarts. La main est aux Jésuites. Les voilà qid battent. — Est-ce un roi? — non ; est-ce un pape qu'ils vont retourner î
Toute médaille a son revers.
Le marquis d' Aubeterre , qui vient de France ; le prélat Aspuric , qui vient d'Espagne; l'empereur Joseph II , qui accourt du fond de l'Allemagne, arrivent à Rome, se placent derrière Laurent Ganganelli, et dirigent son jeu : la chance tourne; les Jésuites ont perdu la partie.
Vaincus, les Jésuites se résignent, ils courbent le front en silence, ils s'abaissent , ils s'humilient , et leur fierté descend jusqu'à implorer la clémence des vainqueurs.
Laurent Ricci sollicite une audience de Joseph II , qu'il espère fléchir.
Laissons parler M. le comte de Saint-Priest :
^ Joseph II dissipa bientôt son illusion dans la visite qu'il fit par curiosité au Grand-Jesu, maison professe de l'ordre, miracle de magnificence et de mauvais goût. Le général alla au-devant de Tempe-
reur, et se prosterna devant lui avec une humilité profonde. Joseph, sans attendre qu'il eût pris la parole , lui demanda froidement quand il quitterait son costume. Ricci pâlit , se troubla , murmura quelques mots inarticulés, convint que les temps étaient durs pour ses frères, mais qu'ils mettaient leur confiance en Dieu et dans le Saint-Père , dont l'infaillibilité serait à jamais compromise s'il détruisait un ordre approuvé par ses prédécesseurs. L'empereur se prit à sourire , et presque aussitôt , fixant ses yeux sur le tabernacle , il s'arrêta dedevant la statue de saint Ignace, tout entière d'argent massif et ruisselante de pierreries. Il se récria sur la somme prodigieuse qu'elle devait avoir coûté.
" — Sire , balbutia le Père général , cette statue a été faite avec les deniers des amis de la Société.
- — Dites , répondit Joseph , dites plutôt avec les profits des Indes*.
•» Après ces paroles sévères, il quitta les Pères, et les laissa livrés au plus morne abattement. «
Ganganelli cependant venait d'être proclamé pape sous le nom de Clément XIV; mais, en échange de la tiare, il avait écrit et signé de sa main le billet suivant : Je reconnais que le souverain pontife peut , en conscience , éteindre la Société de Jésus en obsei'vani les règles canoniques.
Les Jésuites, qui avaient eu connaissance de ce fatal engagement, ne vivaient plus que sous la menace incessante dune destruction , prochaine ; mais la foudre qui devait les écraser sommeillait encore au Vatican.
Trois années se passèrent : la Compagnie de Jésus aurait pu un moment se croire sauvée. La Compagnie de Jésus comprit que Clé* ment XIV avait peur, et elle mit tout en œuvre pour arrêter son bras, en l'épouvantant.
* A Pékin , la banque de» jésuites prêtait à 26, 2B et 27 pour cent ; à la Chine, à 100 pour cent.
Le matin , dans la journée , le soir, à toute heure , se dressaient , sans qu'on pût savoir qui les avait placés là , sur la table , sur le prie-Dieu, sous la main de Clément XIV, des menaces de mort. Dans les rues de Rome se glissaient des hommes silencieux qui jetaient en courant des feuilles imprimées où était annoncée la fin prochaine du souverain pontife. Dans le milieu de la nuit, s'il prêtait loreille, le pape entendait crier sous les fenêtres de son palais endormi : Vive Pie VI !
Rien ne put ébranler sa résolution , et le 21 juillet 1773 fut rendu le mémorable bref Dominus ac Redemptor, qui supprimait les Jésuites, fermait leurs maisons , sécularisait leurs membres et séquestrait leurs biens.
- — La voilà donc , cette suppression , dit Clément XIV après avoir apposé sa signature au bas de ce grand acte de justice. Je ne me repens pas de ce que j'ai fait. ... Je ne m'y suis déterminé qu'après avoir tout examiné et tout pesé. J'ai cru devoir le faire, et je le ferais encore si ce n'était déjà fait; mais cela me donnera la mort*. -
Clément XiV avait dit vrai.
Le 22 septembre 1774, il mourut empoisonné.
Les Jésuites étaient morts ; Vaqua tofana leur avait survécu !
La dynastie des Jésuites a régné deux cent trente-trois ans.
C'est dans Rome que son premier roi , Ignace de Loyola , revêtit les insignes de la royauté, c'est dans Rome que son dernier ri»i est dépouillé publiquement de son manteau royal. La prédiction de François Borgia s'est accomplie : •• D viendra un temps, leur avait-il dit , où vous ne mettrez plus de bornes à votre ambition et à votre orgueil ; un temps où vous accumulerez trésors sur trésors , où vous deviendrez puissants , et négligerez la pratique des saintes vertus. Alors rien ne pourra vous ramener à votre perfection première ; et , s'il est possible de vous détruire , on vous détruira « Cette époque ,
* Qncsta suppres^ionne mi dara la morte.
no LES COUVENTS.
que Borgia entrevoyait dans l'histoire future des Jésuites, est arrivée. Né dans une pauvre cellule de Rome , le jésuitisme parcourt la terre, qu'il glace d'épouvante; puis il s'en vient mourir sans gloire dans cette cellule, — son berceau.
Mourir, c'est le destin de tout ce qui est de ce monde , et le jésuitisme a subi la loi commune. Comme ces libertins qui usent leur force et leur existence dans de honteux excès , et meurent avant le temps, le jésuitisme est mort avant d'être parvenu à la vieillesse, pour avoir abusé de la vie. Il est mort! mais du moins toutes les royautés qui s'éteignent ne descendent pas tout entières dans le tombeau , et le souvenir de ce qui a illustré ou déshonoré leur passage ici-bas leur survit. L'histoire s'en empare, et lui donne l'immortalité de la gloire ou l'immortalité de la honte.
Le jésuitisme est mort; où sont les illustrations qui rayonnent sur sa tombe î Seraient- ce par hasard Bougeant, du Halde, Strada, Charlevoix, Bouhours, Rapin , La Rue, Jouvency, Vanière, Petau, Sirmond, Porée, Maldonat, Cheminais, Ducerceau, Berthier, Catrou, Hardouin, Cossard, Desbillons, Neuville, Tursellin, Kircher, Grimaldi , Commire , Brumoy, Sanadon , Delingendes , Brothier, Briet, André, BoUandus, Mariana, Daniel, Maffei, Balbinus, Martini, Berruyer. Maimbourg, d'Avrigny, Caussin, Le Jay, Cotton, Lemoine, Griffet, Balthus, Le Comte, Bellarmin et Follard? — des hommes de talent, si vous le voulez, mais pas un esprit supérieur, pas un génie !
Voilà pour les sciences, pour les arts et pour les belles-lettres.
Maintenant quels services a-t-il rendus à l'humanité ?
Sa mission tout évangélique lui prescrivait l'humilité , la charité , la pauvreté et l'obéissance. Nous le voyons, le lendemain du jour où Paul III l'approuve par une bulle, s'élancer à la conquête du monde. Il fait voile vers le Portugal, et il Tétreint dans sa main de fer. Il gouverne l'Espagne, il remplit la France de troubles, il lutte contre rUniversité, il détruit Port-Royal, il signe la révocation de l'édit de
Nantes , il dicte à la tremblante main de Louis XIV la bulle Uni- (jeniius , il fait banqueroute à Séville et à la Martinique , il promène tour à tour l'émeute dans le Paraguay, dans le Japon, dans la Bohême, dans la Moravie; il conspire contre Elisabeth, contre Charles III , contre Pierre-le-Grand ; il assassme le cardinal de Tournon, il assassine Henri III, Henri IV, Louis XV, Maurice de Nassau, Joseph I*', et, digne couronnement de son œuvre, il empoisonne deux papes !
Pesez le tout dans la balance , — le bien comme le mal , — et jugez !
Un bruit étrange est parvenu jusqu'à nous. Nous nous sommes laissé dire que les Jésuites , comme autrefois Lazare , étaient ressuscites.
Depuis leur mort légale , les jésuites ont cherché à réaliser le serpent dont parle le préjugé populaire. Les tronçons du serpent-jésuite se sont efforcés , en s' agitant , de se réunir, de se compléter de nouveau. Le serpent est tout entier aujourd'hui ; mais il est faible. Il s'est remis à ramper, mais doucement. Le venin Im est revenu ; mais il n'a pas encore la force de mordre , et il s'essaie de temps à autre à piquer les grands et les petits de ce monde. Il s'est glissé plus d'une fois dans les broussailles des chemins de l'Europe ; les peuples et les rois l'ont entendu siffler au milieu des ruines romaines, dans les campagnes de l'Italie, dans les palais de Florence, dans les couvents de l'Espagne , dans les cantons de la Suisse , et jusque dans les écoles de France et dans les plaines de Montrouge. En d'autres termes moins figurés , la Compagnie de Jésus , dans la société contemporaine , n'en est encore qu'à l'état de tentative historiqlie. L'histoire des Jésuites, qm commence le 27 septembre 1540. finit bien le 21 juillet 1773. Quand les disciples de Loyola auront donné à leur ambition une histoire nouvelle , les écrivains la raconteront.
Nous n'avons pas besoin de dire sans doute , en terminant ce cha-
pitre , que le couvent de Jésus ne cache , à nos yeux , ni la religion , ni rÉglise, ni les mystères, ni les dogmes. Il nous paraît que tout chrétien a le droit de répondre à tout disciple de Loyola : — Qu'y a-t-il de commun entre nous? — Certes, il nous serait difficile d'être plus catholiques , plus apostoliques , plus romains que des papes qui ont condamné Tordre des Jésuites et fermé le couvent de Jésus.
L, 1 notre cadre pouvait se prêter à la fantaisie pittoresque des impressions de voyage, rien ne nous empêcherait de faire une charmante ! bucolique , à propos de la petite ville de San- (1 Geriîiano, qui semble avoir emprunté quelque ^.chose de délicieux au voisinage de la Campanie. 11 ne nous sied pas de jeter un magnifique paysage, au pied d'un monastère, avec l'aide officielle d'un guide, d'im peintre ou d'un poète; nous ne compterons ni les fleurs, ni les fruits, ni les arbres, qui couvrent, qui embellissent, qui embaument la vallée
de San-Germano; mais rien ne nous oblige à oublier, sur le seuil de Tabbaye du Mont-Cassin , un simple récit qui pourrait inspirer im joli tableau , et dont le souvenir se rattache assez poétiquement à la première page de ce chapitre d'histoire religieuse.
" A coup sûr, écrivait naguère un chrétien à un de ses amis du monde profane , c'est là le plus beau paysage de toute Tltalie , le plus beau paysage de toute la terre; quels arbres! quelle verdure! quels ruisseaux ! quel admirable ciel ! quels horizons splendides ! Il était déjà tard quand j'arrivai à San-Germano : les brises du soir faisaient trembler les petites perles odorantes des orangers; les fleurs se balançaient mollement sur leurs tiges , après avoir brillé toute la journée , en ayant Tair de vouloir se reposer et dormir; il y avait là des oiseaux qui se montraient encore, malgré l'approche de la nuit, et qui se prenaient à chanter, comme des poltrons, en pressentant un orage qui n'était pas loin; tout à coup, une adorable jeune fille , une paysanne , s'arrêta au pied d'un massif de verdure , ses grands yeux fixés sur une harpe éolienne que l'on avait suspendue aux branches d'un arbre : au même instaut , la harpe éolienne , que le vent faisait frémir en l'effleurant , se mit à soupirer, à pleurer, à sangloter, avec toute la douleur d'une mystérieuse élégie.
H La belle paysanne s'agenouilla ; elle me dit , du geste , du regard , bien plus que de la voix : A genoux !
- Je m'agenouillai tout près d'elle; je lui demandai : — Avez-vous peur de l'orageî — Hle me répondit : Non , me voilà sous les ailes d'un ange qui chante, en s'accompagnant de la harpe. — D'où vient cet ange? — Du ciel, apparemment. — Où a-t-il pris cette harpe î — Dans l'abbaye du Mont-Cassin. — Où est donc l'abbaye du Mont-Cassin? — Là -haut, entre le ciel et la terre... Levez la tête et r^ardez bien ! . . . — Mais , mon enfant , il fait déjà nuit. . . — ■ Qu'importe? une sainte croix se voit toujours !
" Je regardai , et je ne vis rien qui ressemblât à un monastère ; mais la jeune fille allait avoir raison : un violent orage éclata sur la
vallée; le tonnerre gronda; il me sembla que la terre venait de trembler ; des éclairs illuminèrent le soipmet d'une montagne voisine... Et j'aperçus» en effet, bien haut et bien loin, entre deux éclats de la foudre , la croix de Tabbaye du Mont-Cassin ^ *•
Le Mont-Cassin appartient au royaume de Naples ; il faut à peu près une heure, pour arriver de San-Germano au seuil du monastère , par un petit chemin qui serpente sur la croupe de la montagne; l'ensemble des constructions extérieures de cette immense basilique vous étonne , tout d'abord : les guerres de la religion et de la politique , des prêtres et des peuples , des papes et des rois , lui ont légué quelques traits d'une physionomie qui n'est rien moins que religieuse ; l'abbaye du Mont-Cassin ressemble , au premier aspect , plutôt à une forteresse qu'à un couvent : le dieu des batailles a passé par là!
Le cloître supérieur et l'église de l'abbaye sont tout inondés de lumière, d'or et d'argent; un grand escalier de marbre, bordé... nous allions dire gardé par seize statues, conduit aux portes du temple : cette porte est revêtue de vingt-deux lames de bronze qui représentent les anciennes possessions du monastère; Giordano, le Dominiquin , Conca , le Guerchin , le Guide , Jules Romain et les Carrache se sont arrêtés , dans ce cloître et dans cette église, assez de temps pour y imprimer la trace glorieuse de leur passage; il y a, dans tout l'intérieur de l'abbaye , bien plus de richesse que de religion.
Le Mont-Cassin d'aujourd'hui n'est plus habité que par une vingtaine de moines ; ces religieux , bons , simples , instruits et affar blés , dirigent un collège de quinze novices et un séminaire diocésain de soixante élèves .
Le monastère du Mont-Cassin comptait, il y a peu d'années, au nombre de ses religieux, six moines, six Bénédictins d'élite, qui
' LeUre* d'uti pèlerin à un homme du monde (ms.).
s'étaient promis d'écrire , dans une œuvre collective , la grande histoire de la congrégation de Saint-Benoît. Ces moines avaient tout ce qu'il fallait pour entreprendre et pour accomplir une pareille tâche littéraire : d'abord, ils avaient du temps, du courage et de la science; ensuite , chacun d'eux semblait avoir cherché , dans les souvenirs du Mont-Cassin , quelque chose qu'il pût rapporter à ses propres sentiments, à ses propres idées ; chacun de ces Bénédictins d'aujourd'hui croyait entendre, au fond de son esprit et de son cœur, la voix mystérieuse de quelque Bénédictin d'autrefois.
Cette influence particulière, secrète, originale, des morts de l'histoire sur le caractère et l'intelligence de quelques moines vivants , nous a paru admirablement comprise, admirablement exprimée, dans les lettres de ce poète-pèlerin qui nous parlait tout à l'heure de San- Germano : nous empruntons à ce voyageur religieux d'excellents traits caractéristiques, dont l'indication doit servir au cadre de notre étude sur le monastère du Mont-Cassin.
Le premier de ces moines lettrés du Mont-Cassin est un vieillard qui a passé par tous les bruits équivoques de la terre, pour arriver au solennel silence de la solitude chrétienne : il a pris le chemin le plus long pour toucher à la vérité , qui était le but de son voyage ; mais enfin , un peu plus tôt , un peu plus tard , il y est arrivé ! De toutes les poétiques instructions de ses études profanes , le pauvre moine n'a conservé que le souvenir des littératures anciennes , et il met à profit les langues admirables que parlaient Homère et Virgile, pour mieux sentir, pour mieux traduire dans son cœur les textes primitifs, le langage sacré des apôtres et des Pères de l'Église. Sur le prie-Dieu de sa cellule , dans ses mains , ou derrière son oreiller de pierre, figurent deux beaux livres, deux chefs-d'œuvre divins, qu'il préfère à toutes les merveilles de l'imagination et de l'éloquence mystiques : la Bible et les Lettres de saint Jérôme.
Le triomphe ascétique de saint Jérôme empêche le moine de dormir : agenouillé le jour et la nuit sur les dalles de sa cellule , il de-
mande au ciel Tinsigne faveur, la gloire surhumaine de ressembler à ce solitaire infatigable, à ce demi-dieu du désert, dont la parole, les écrits , les actions , la vie tout entière , étalent aux regards du monde un exemple désespérant de la sublimité spirituelle. Les prières, les veilles, les jeûnes, les privations de toutes les sortes, la cendre et le cilice, rien n'est assez humble, assez mortifiant, assez cruel, en un mot, rien n'est assez chrétien pour l'humilité de ce moine. Les Pères du Mont-Cassin , en admirant eux-mêmes les élans religieux, l'exaltation, les transports ascétiques du nouveau saint Jérôme, l'ont surnommé : LA PÉNmSNCE.
Le second est im homme de cinquante ans , grand , vigoureux , bien fait , d'une beauté vraiment italienne ; la robe et le capuchon donnent parfois un singulier démenti aux gestes , aux paroles , aux regards, aux sourires de ce solitaire ; il y a dans son langage, dans son caractère, dans ses traits, quelque chose qui rappelle en même temps le prêtre , lé lazzarone et le soldat. Sa vie n'a pas toujours été celle d'un homme d'église : dans son enfance il priait , la main sur im poignard , pour la liberté et pour la religion de son pays , en écoutant les cris de victoire de la première invasion française ; plus tard, il traînait sa robe de moine sur le théâtre ensanglanté des Pâques vénitiennes, en recueillant le dernier soupir des pauvres Français que le fanatisme avait vaincus en les assassinant. Enfin , le génie des armes et de la politique venait de jeter dans la giberne d'un soldat heureux les divines clefs de saint Pierre : ayant plus que jamais à défendre l'Italie, Rome et l'église, le jeune moine du Mont-Cassin échangeait le froc contre la cape, la discipline contre l'épée, etle voilà bientôt dans une armée de héros mystérieux , demi-prêtres , demi-soldats , qui combattent sans se battre . qui conspirent faute de mieux, qui frappent dans l'ombre, qui prêchent l'insurrection à voix basse , en montrant à l'Italie conquise un crucifix qui ressemble terriblement à un poignard. Les clefs de saint Pierre , tombées des mains d'un empereur, rouvrirent à la fois les portes du Vatican et
les portes du Mont-Cassin * : le Bénédictin dont nous parlons se hâta de reprendre son capuchon , son chapelet et sa discipline ; un peu d*eau bénite lava le sang qui avait souillé sa robe , et le moine-soldat reçut le surnom de la Guerre.
Le troisième est un prêtre par la tonsure, un moine par la robe, un artiste par l'esprit, un poète par le cœur. De toutes les grandes choses de l'histoire qui se cachent au milieu des ruines de l'Italie, il ne cherche, il n'entrevoit, il ne devine, à travers les siècles, que les grandeurs éclatantes qui ont légué au monastère du Mont-Cassin le souvenir du génie et de la gloire. Parfois , l'admiration du passé lui donne la fièvre de l'enthousiasme ; et , à chaque accès de cette fièvre généreuse, il s'assouplit, il se transforme, il se métamorphose, pour mieux contempler les glorieuses figures qu'il préfère dans le musée historique du Mont-Cassin : en pareil cas. le moine se prend à baiser par la pensée , dans la poussière du cloître , la trace des pas gigantesques de Charlemagne ; s'il entend résonner, au fond de son cœur, la voix éloquente de saint Thomas-d' Aquin agenouillé devant la grande image de saint Benoît , il s'agenouille à son tour, non pas afin de prier, mais afin d'entendre l'écho d'une sublime prière. Le pape Léon X a frappé à la porte du monastère : le pauvre moine du dix-neuvième siècle devient un cardinal de ce temps-là, et il croit toucher à la tiare de l'illustre pontife. Boccace , Dante , Pétrarque , le Tasse , ont visité le Mont-Cassin : le disciple de saint Benoît ne veut plus être qu'un poète , et il admire tour à tour les badinages charmants du Décaméron, les scènes immenses de la Divine Comédie, les soupirs poétiques de l'amant de Laure, les saintes Imtailles et les profanes amours de la Jérusalem délivrée; enfin, si quelque grand-duc de. l'ancienne Florence, de la Florence des beaux-arts, a laissé tomber une parole , un regard , une salutation , un sourire sur le couvent du
■ Âa retoar des Bourbons, en 1815, le pape Pie VII obtint du roi Ferdinand la restauration des trois monastères du Mont-Casain, de la Cara et de Monte >Vergine; mais on ne pat leur rendre ni leurs droits féodaux , qui avaient été supprimés , ni leurs biens , qui avaient été vendus uu réunis à la couronne. (Buchon.)
Mont-Cassin , le moine dont il s*agit évoque dans sa cellule toute la glorieuse histoire des.Médicis : il se fait écrivain, peintre, sculpteur, architecte, pour coudoyer à plaisir ces glorieux passants, ces magiciens de l'art et de la poésie , ces magnifiques enchanteurs de Florence , qui créèrent après Dieu la Toscane et l'Italie tout entière dans la vie merveilleuse de leurs chefe*d'œuvre ! Une pareille admiration , pour les splendeurs poétiques dont s'illumine l'histoire du Mont- Cassin , a valu à notre enthousiaste, à notre artiste, à notre poète du monastère, le brillant surnom de la Gloire.
Le quatrième de ces moines est un orgueilleux solitaire , qui ne veut connaître et admirer que les vanités humaines de l'histoire du Mont-Cassin ; c'est lui qui a rendu aux souvenirs et aux échos du monastère les noms de l'empereur Barberousse , et de vingt papes qui forent des Bénédictins. Quand il feuillette les pages de cette longue histoire , il dédaigne d'apprendre jusqu'à quel point les religieux d'autrefois ont été humbles, instruits, pénitents et résignés; il cherche à savoir s'ils ont été ambitieux, superbes et puissants. Il exhume, si nous pouvons nous exprimer ainsi, les moines qui l'ont précédé dans le couvent, et il leur demande compte de ce qu'ils ont fait pour la puissance temporelle du monastère ; il déshabille , il dépouille de leur robe , de leur linceul , les pauvres chrétiens ensevelis sous les siècles ; il interroge les morts , pour entendre les vivants du temps passé ; il s'eflforce de découvrir , dans chaque suaire , la trace de ce qui a été grand ou petit par l'ambition, modeste ou vaniteux, humble ou insolent, simple ou prétentieux , pauvre ou riche , roturier ou noble ; — et qucmd il a bien violé , \Àen profané toutes les tombes de l'histoire , il ne salue , il ne respecte , il n'adore dans le Mont-Cassin que la grandeur, la vanité , l'insolence , la prétention , l'opulence et la noblesse ; à ces causes, ses Frères du couvent l'ont surnommé l'Orgueil.
Le cinquième de ces moines est un véritable Bénédictin , qui appelle chaque jour à son aide la science des beaux temps littéraires
de son ordre. Comme les Bénédictins qui ont préparé la renaissance des lettres, il travaille et il prie pour les hommes; il a renoncé au monde, sans l'avoir abandonné : il lit, il écrit, il commente, il butine les plus belles fleurs de la religion , de l'éloquence , de la littérature, de la poésie, pour pré^mrer au besoin des armes nouvelles à la civilisation contre une nouvelle barbarie ; il ne pense pas qu'il soit indigne d'un moine de vouloir servir le Créateur en s'inquiétant de l'intelligence de la créature ; cette douce union du travail et de la prière , de la pensée humaine et de la contemplation divine , nous rappelle ce que disait un poète, à propos d'une illustre compagnie religieuse : « C'est un digne sujet de méditation et d'étude, que »♦ cette grave famille de solitaires qui traverse le dix-septième siècle, " faisant servir les grandeurs de l'intelligence à l'agrandissement de » la foi ! Ils ne demandaient rien , ils ne voulaient rien , ils n'ambi- " tionnaient rien ; ils travaillaient et ils contemplaient ; ils vivaient •» dans l'ombre du monde et dans la clarté de l'esprit ; spectacle » admirable , et qui émeut l'âme , en frappant la pensée ! Après n avoir lu et médité leur histoire , on serait tenté de s'écrier : Qui " que vous soyez , voulez-vous avoir de grandes idées et faire de « grandes choses? croyez à l'humanité , au génie , à l'avenir ! croyez " à la patrie , à l'intelligence , à la poésie , à la liberté * ! -
Notre pieux et savant Bénédictin croit à tout cela : il aime l'Italie, les poètes, les grands hommes, l'esprit et l'indépendance ; il recueille, dans la bibliothèque du couvent , toutes les leçons que le génie du passé a données au génie de l'avenir; il thésaurise, pour le profit de l'humanité, dans le domaine des grandes idées et des grandes choses : les moines du Mont-Cassin l'ont surnommé la Science.
Le sixième et le plus jeune de ces religieux est un Bénédictin qui oublie, trop souvent peut-être, la règle sévère de son divin patron. Il est riche, quoiqu'il ait fait vœu de pauvreté; il est fier,
» V. Hugo, Ditcourt académique.
quoiqu'il ait fait vœu d'humilité; il aime le bruit et l'éclat, quoiqu'il ait fait vœu de vivre à l'ombre et dans le silence. Comme il n'a point quitté le monde résolument, sincèrement, il le regarde encore , de près ou de loin , et il le regrette. Comme il a une mémoire et un cœur trop fidèles , il se souvient au fond de sa cellule que le monde est tout rempli de plaisir, de luxe , d'esprit , de beauté , de mouvement , de lumière , d'harmonie et d'amour. Comme il touche aux degrés du trône pontifical , par la robe d'une éminence qui a illustré le nom de sa famille, il obtient plus dune fois la triste faveur de reparaître dans le monde , sous le prétexte d'aller jeter aux incrédules et aux indifférents un écho affaibli de la grande voix de Pieu : le Bénédictin se cache sous le prêtre militant; le moine se fait prédicateur. En pareil cas, le jeune disciple de saint Benoît s'efforce de défricher la terre maudite de l'indifférence , pour semer et pour recueillir dans l'intérêt du ciel ; rien ne coûte ni à son dévouement ni à son éloquence : afin de distribuer de son mieux les miettes de la manne céleste qui tombe de ses lèvres prodigues , il daigne parler à des femmes qui sont belles , à des artistes qui sont inspirés , à des hommes qui sont puissants, à des chrétiens qui sont . frivoles , riches et bienheureux ; il prend la peine d'étaler, aux yeux de la foule , la robe de son illustre maître , d'austère mémoire ; pour mieux trouver une occasion de ramener quelque âme au bercail spirituel , il se laisse conduire tout doucement, sur une litière de fleurs, dans les demeures profanes des grands de la terre ; il permet à la Beauté, à l'Esprit, à la Musique, à la Poésie , de le saluer, de l'entendre , de lui sourire !
Ce fut ainsi qu'un jour, à Rome, à propos de brebis égarées, le jeune moine du Mont-Cassin pénétra dans la riche demeure d'ime femme , d'une ancienne amie , d'une noble protectrice , qui allait entendre le singulier secret d'une vocation religieuse. Que Ton nous pardonne de répéter un pareil aveu , tombé de la bouche tremblante d'un pauvre moine ; le réformateur de la Trappe , au dix-septième
1i2 LES COUVENTS.
siècle , ri'a-t-il point aimé avant de prier ? la vie monastique n'est-elle pas bien des fois le châtiment des fautes du monde? n'a-t-on pas déjà dit avant nous : Il en est de Tamour comme de la science ; un peu d'amour mène à Timpiété , beaucoup d'amour mène à la religion !
H — Hélas ! ma sœur, disait le moine du Mont-Cassin à cette amie, à cette ancienne protectrice, qui n'était pas encore une pénitente; vous me demandez par quelle filiation d'iJées et de sentiments, de regrets et de douleurs , un homme du monde, jeune , brillant , et heureux de vivre , s'est abîmé tout à coup dans cette mort qui dure long-temps, dans ce suicide qui nous laisse exister pour souffrir, pour regretter, et que l'on nomme le cloître t Je puis vous le dire, à vous qui le devinez sans doute , à vous qui m'interrogez peut-être pour m'obliger à me mortifier en me souvenant : sur les ruines que Dieu a faites dans mon cœur, je me surprends à découvrir quelque chose qui parle , qui s'agite ; qui vit encore , et qui ressemble. . .
- — A une femme?...
" — Oui!
•« — Mon révérend , nous sommes seuls : parlez... je vous écoute; Dieu pourra vous entendre. . . mais Dieu est bon : je suis sûre qu'il n'en dira rien à notre saint-père le pape.
H — Ma sœur, j'ai pris l'austère habitude d'aller au fond de tout, c'est-à-dire jusqu'à la peine : je me condamne à me souvenir; et, suivant l'expression d'une illustre pécheresse qui avait du génie , je vais répéter d'une voix fausse les airs brillants de ma jeunesse '.
" — Chantez , mon frère !
» — Au temps malheureux de ce fol amour, de cette passion insensée, Marie commençait précisément comme il m'était réservé de finir tôt ou tard: Marie était dévote. Elle portait encore les habits de deuil de son veuvage ; elle venait de reparaître dans le monde, à la dérobée , avec des espérances nouvelles ; elle ne songeait plus qu'à vivre
' Madame de Staël.
avec Dieu. Je me souviens de notre première entrevue : par distraction ou par coquetterie, je m avisai de me regarder, en souriant, devant une glace; elle me prit par la main pour me dire, les yeux tournés vers le ciel : « Dieu est l'unique miroir dans lequel on puisse se connaître ; dans tous les autres , on ne fait que se voir ! . . . « Je Tavoue à ma honte , je fus effrayé de cette pieuse exaltation , qui me rappelait les extases mystiques de sainte Thérèse.
» A cette époque , mon esprit et mon cœur étaient bien loin de la piété. J avais à peine vingt-cinq ans; je ne pensais qu'à l'ambition , à la gloire, et surtout au plaisir. Je m'étais battu en duel, et Ton parla de ma bravoure ; j'avais péroré dans un prétoire, et Ton parla de mon éloquence; j'avais compromis la charité d'une coquette, et l'on se mit à dire de moi ce que l'on disait un jour d'un poète à bonnes fortunes : Il a tout ce qu'il faut pour désoler le bonheur d'une femme !
n Un soir je dis à Marie :
" — Vous étiez née pour devenir le modèle des femmes du grand monde !
» Elle me répondit sérieusement :
» — Vous étiez né pour devenir un des plus éloquents orateurs de l'Église!
» — Essayez de me convertir! lui répliquai-je ; eflForcez-vous de métamorphoser un chrétien frivole en un prêtre illuminé par la grâce ; mais, à mon tour, je m'efforcerai de vous sauver de vous-même : je lutterai contre vos projets de retraite , je lutterai contre le ciel , madame, et je tâcherai d'enlever une épouse à Dieu !
» — Ma pieuse résolution est à l'épreuve !
" — Vous ne fuirez pas devant le danger î
- — Je le braverai !
•» — A merveille ! la lutte sera longue peut-être. . . mais vous le savez , madame :
n La Tie est un combat dont la palme est aux cieux !
" Pour réussir dans cette véritable tentation que je voulais infliger
I2i LES COUVENTS.
aux idées et aux sentiments de Marie, j*avais besoin d'un guide, d'un conseil, d'un complice; en d'autre& termes , j'avais besoin d'un démon, et je m'adressai à mon meilleur ami, qui était un poète.
»» Le poète me conseilla de cacher les versets de la prose divine que lisait Marie , sous les pages amoureuses des livres que lisent les femmes du monde : mais la rêverie littéraire glissa sur elle, sans la faire rêver ; les infortunes romanesques, qui sont d'ordinaire un événement dans l'imagination poétique de la jeunesse , soufflèrent autour de son cœur comme un orage , sans qu'une seule larme vînt rider l'eau de ses beaux yeux; les plus belles héroïnes de la passion se plaignirent et crièrent bien fort , sans trouver un écho de pitié dans la conscience de Marie; l'inspiration sentimentale, ce mystérieux langage qui s'échappa du fond de toutes les douleurs de l'homme , expirait à ses pieds, sur une Bible ou sur une croix; les grandes passions de la terre , traduites ou devinées par les chefs-d'œuvre du génie , ne réveillèrent en elle aucune de ees émotions heureuses qui rendent aux cœurs blessés l'amour, le dévouement et l'espérance!
^ La conversion mondaine de Marie allait aussi mal que ma conversion religieuse ; parfois seulement , en écoutant Marie , en l'entendant prier ou parler, je me trouvais plus grave, plus sévère, sans me croire meilleur ; je me sentais plus ardent , plus passionné pour le bien , sans me croire plus religieux ; je demandais à mon cœur : Est-ce la foi qui parle? — Il me répondait en tressaillant : Non , c'est l'amour !
" A vrai dire, comme j'étais amoureux, je marchais déjà, sans le savoir, sur le chemin qui conduit à Dieu ; quant à Marie, qui n'aimait personne , elle ne marchait pas encore sur le chemin qui conduit au monde.
" Mon meilleur ami, le poète, m'aidait à jouer mon rôle de serpent tentateur : il prenait la peine de deviser, avec beaucoup de grâce , de ces futiles plaisirs qui sourient à une jeune veuve, dans un certain cercle d'élite ; il dépensîiit une verve charmante, pour célébrer la spi-
rituelle coquetterie des femmes ; souvent , il me semblait qu'il adorait Marie à ma place. . . mais , vraiment ! elle n'en devenait ni moins pieuse, ni moins exaltée; il me paraissait, à chaque instant, qu'elle sortait du danger de toutes ces frivoles épreuves , plus ardente et mieux inspirée par sa divine religion.
»• Le croirez-vous , ma sœur î un jour, un triste jour ! . . . après bien des efforts, des conseils et des prières , je réussis à imposer à l'incorraptible raison de Marie une épreuve nouvelle. Pour confondre mon incrédulité , qui la défiait encore en ayant Tair de douter de sa vocation , Marie consentit à éprouver la certitude de sa foi religieuse à la lumière éblouissante du grand monde : « Je reverrai , s écriait-elle, les riches salons où j'ai brillé si souvent par l'esprit et par la beauté ; encore un jour à vivre parmi les hommes , et puis , adieu terre !. . . à moi le ciel ! »
" Dès ce moment, à ma grande surprise, à ma grande joie, il s'opéra dans les manières , dans les habitudes , dans la vie apparente de Marie, un changement qui était âmes yeux un sublime mensonge, un moyen désespéré, pour triompher une dernière fois des œuvres et des pompes mondaines : elle devint tout à coup , elle se fit à plaisir vive , frivole , enjouée. L'on avait beaucoup parlé de son isolement et de sa tristesse : ses amis la félicitèrent de vouloir bien reparaître dans le monde, avec sa coquetterie et ses grâces du temps passé. Depuis la mort de son mari , elle avait affiché, avec les crêpes de son deuil , toute la sombre austérité de l'abnégation chrétienne : elle reprit le luxe extérieur, les coutumes brillantes de son ancienne existence; elle courait à de nouveaux dangers parmi les hommes, pour s'en retourner à Dieu avec une nouvelle gloire.
»» Chose étrange , ma sœur ! la dernière épreuve avait été funeste à la piété , à la dévotion de Marie; mes projets de tentation sur son esprit et sur son cœur avaient réussi ; le monde avait enlevé une épouse à Dieu! .. . Oui , oui , ma sœur, elle déchira sa robe de pénitente , à coups d'éventail , pour l'échanger à la hâte contre une
robe de mariée... et un matin, je reçus la visite de mon meilleur ami, le poète, qui venait me prier d'assister à sa prochaine union avec Marie ! . . .
« Que le ciel me pardonne... Je n'étais alors qu un .homme, un incrédule , un aveugle ! ... Je me pris à pleurer comme un enfant , je fermai les yeux, et je tombai la face contre terre, en murmurant le nom d'une femme qui me quittait après avoir quitté Dieu !
»• Je ne cherchai point à revoir Marie ; mais je me rappelai ses imroles, ses conseils et sa dévotion : il en était resté quelque chose dans mon cœur ! 11 devait arriver précisément ce que nous avions rêvé Tun pour l'autre : elle s'avança, au bras d'un mari, sur la grande route qui conduit au seuil du monde ; je me hasardai , en tremblant , sur le petit chemin ombragé qui conduit au seuil de l'Église. .
" Qu'avais-je de mieux à faire ici-bas î... En regardant au travers de mes larmes, il me semblait que la terre était déserte; elle m'apparaissait comme une immense nécropole : mes illusions mortes m'empêchaient de voir les vivants I
** Je m'humiliai dans la prière , et la terre se ranima pour mes yeux : je commençai à m'apercevoir que les pécheurs vivaient toujours autour de moi , et je repeuplai avec l'image du Christ les vastes solitudes imaginées par les tristesses de mon amour.
« Aujourd'hui, je suis un humble moine; je me cache dans l'étude et dans le silence; je ne reparais de loin en loin, dans le monde, que pour parler aux grands et aux petits de l'égalité de tous devant Dieu!
" Mais, ma sœur. Dieu me punit encore : chaque fois que je rentre dans mon monastère, je porte malgré moi, dans ma cellule, des idées, des impressions, des images mondaines, que j'appelle, sans y croire peut-être, la tentation de saint Benoît; aussi , en devinant ce qui se cache au fond de ma pensée, demi-profane, demi-chrétienne, mes frères du Mont-Cassin m'ont surnommé le Monde. »»
La Pénitence, la Guerre, l'Orgueil, la Gloire, la Science, le
Monde, voilà toute Thistoire de l'abbaye du Mont-Cassin, représentée par le caractère , les goûts , les préférences , les travaux , les passions , les souvenirs, les regrets des six pauvres moines que nous venons de voir dans une cellule du monastère.
Ces moines , il faut bien le dire , s'étaient habitués à ne pas trop vivre en frères, dans le petit monde chrétien de l'abbaye; ils durent donc oublier une seule fois, par extraordinaire, leur mutuelle répugnance, qui était le résultat bien simple de la diversité de leurs sentiments et de leurs idées, sur Dieu et sur les hommes; ils se réunirent, ils s'accordèrent de là meilleure grâce, dès qu'il se fut agi pour eux d'écrire la difficile histoire du Mont-Cassin. La distribution du travail ne devait pas soulever de graves débats , parmi les collaborateurs religieux d'une pareille histoire : la Pènilence choisit tout naturellement ces temps bienheureux où les Bénédictins obéissaient à la règle sévère de saint Benoît ; la Guerre s'empara de cette triste époque où le Mont-Cassin ressemblait à une forteresse défendue par des moines ; la Gloire se chargea de peupler les cloîtres du couvent, avec un monde d'illustres fantômes; V Orgueil consentit à mettre au service de l'histoire tout ce qu'il aimait dans l'inutile grandeur de l'ambition monastique; la Science promit de revivre, par l'étude, au milieu de ces Bénédictins d'autrefois , dont la piété conservait la tradition littéraire dans une espèce d'arche sainte de la poésie; le Monde ne demanda pas mieux que d'écouter, au fond du monastère, la voix de l'homme, assez forte souvent pour étouffer la voix de Dieu.
Un matin, après l'office, les six moines lettrés, les six collaborateurs du Mont-Cassin , se réunirent dans une vaste cellule , pour se rendre un compte réciproque de leurs premières recherches dans l'histoire de leur congrégation religieuse; ce travail, cet examen préparatoire provoqua une discussion presque orageuse : c'était, parmi nos historiens de l'abbaye, à qui ferait prévaloir l'importance relative de certains événements , de certaines époques , de certaines
vicissitudes historiques. Aux yeux de la Pénitence , la véritable histoire du Mont-Cassin était dans le souvenir des moines qui avaient observé la règle; aux }eux de la Guerre, elle était dans le souvenir des moines qui avaient guerroyé; aux yeux de X Orgueil , elle était dans le souvenir des moines qui avaient eu de l'ambition ; aux yeux de la Gloire, elle était dans le souvenir des moines qui avaient eu le sentiment des grandes choses spirituelles ; aux yeux de la Science, elle était dans le souvenir des moines qui avaient eu l'amour du travail ; aux yeux du Monde, elle était dans le souvenir des moines qui avaient porté le froc en soupirant, en chancelant, en succombant comme des hommes.
La Pénitence disait donc à ses frères , de sa voix la plus chrétienne :
" — Souvenez-vous de saint Benoît et de ses vrais disciples ; c'étaient là les dignes successeurs, les héritiers légitimes du grand Antoine ! . . . Mettez de l'esprit , de l'imagination , de la science , de l'impiété , au service de ce qu'il vous plaît d'appeler la grandeur de notre monastère : vous ne réussirez jamais à imaginer quelque chose de plus grand que la petite page que je me suis chargé d'écrire pour l'honneur de notre abbaye ! L'ombre , que projette sur notre couvent l'image de saint Benoît , est encore une immense lumière qui doit rayonner sur les quinze siècles de notre histoire ; à genoux , frères , à genoux devant cette image ! Cachons-nous bien , pour mieux briller, dans l'ombre de notre illustre maître !
" Certes , je le devine , à votre honte : pour des moines de notre temps, que signifie un pauvre moine qui ne croit qu'en Dieuî Que signifie un soU taire qui aime vraiment la solitude? que signifie un chrétien qui ne veut que la gloire du christianisme? que signifie un martyr qui a vraiment souffert , et qui est mort sur la croix du sacrifice ?
" Vous ne croyez plus à rien peut-être, ni à l'inspiration divine, ni aux épreuves, ni aux souffrances, ni aux travaux, ni aux miracles
L'ABBAYE DU MOxNT-CASSlN. 129
de notre sublime patron ! . . . Moi , je crois à toutes ces belles choses.
n Oui, saint Benoit fut inspiré par Dieu : il quitta le monde, il se dépouilla de sa fortune et de sa noblesse, il eut froid, il eut soif, il eut faim , dans le désert de Sublac ; il lutta contre le démon , qui lui montrait , le jour et la nuit , une ravissante créature , la plus jolie et la plus dangereuse païenne de Rome !
n Oui , saint Benoît fut éprouvé par le génie du mal : le démon lui envoya une belle pécheresse pour le séduire , un mauvais prêtre pour le persécuter*, un mauvais moine pour le tuer; mais, à son tour. Dieu lui envoya deux anges pour le conduire jusqu'au sommet d'une haute montagne , où la figure du Christ allait bientôt remplacer une grossière image d'Apollon.
» Oui, saint Benoît écouta d'assez près la voix céleste qui parlait à son cœur, pour apprendre à faire des miracles : la fondation de l'abbaye dû Mont-Cassin est déjà un prodige ; les ouvriers de saint Benoît , qui sont en même temps ses disciples , ont besoin d'instruments et de matériaux : un signe de la croix , im regard inspiré, une prière du fondateur. . . et les ouvriers travaillent , les matériaux et les instruments abondent , l'édifice chrétien s'élève sur les débris d'un dieu d'argile , et le monastère du Mont-Cassin va prêter au christianisme un bataillon de conquérants pacifiques.
n Saint Benoît , le grand patriarche des cénobites de l'Église latine, se souvient dans son abbaye de ce qu'il a vu , de ce qu'il a entendu, de ce qu'il a détesté, de ce qu'il a flétri dans plus d'un couvent de l'Italie , et il ne veut pas que les Bénédictins puissent ressembler aux moines de Vicouare : il écrit , au Mont-Cassin, cette règle exemplaire qui doit diriger la vie chrétienne de la plupart des maisons religieuses d'Occident.
" Saint Benoît a connu des supérieurs qui n'avaient rien de paternel pour leurs inférieurs : il veut que chez les Bénédictins le nom d'abbas, abbé, signifie de nouveau un père.
' Un prêtre nommé Florent.
'• Saint Benoît a rencontré bien des moines égoïstes, indifférents à tous les intérêts de Vhumanité : il commande à ses disciples de prêter une oreille attentive à la voix de tous ceux qui souffrent; il leur ordonne de visiter les pauvres , de les soulager, de les habiller, de les nourrir.
H Saint Benoît a vu bien des moines orgueilleux, emportés, vindicatifs , intempérants , indisciplinables : il défend à ses disciples l'orgueil, la cx)lère, la vengeance, l'intempérance et l'indiscipline .
" Saint Benoît a connu bien des moines joyeux et bavards : il ne permet pas à ses disciples de rire ; c'est à peine s'il leur permet de parler.
H Saint Benoît a c^nnu bien des moines qui croyaient encore à la différence des hommes devant Dieu : il appelle, il admet indistinctement, dans son abbaye, les pauvres et les riches, les nobles et les roturiers, les clercs et les laïques, les doctes et les ignorants, les hommes qui sont nés libres et les hommes qui ont été affranchis , les maîtres et les esclaves; par malheur, il n'en sera pas toujours ainsi dans Tordre des Bénédictins.
" Saint Benoît a vu bien des moines qui ne voulaient être les serviteurs de personne : il exige que chacun de ses disciples, à son tour, serve tous ses frères du couvent.
« Les hommes n'ont que de l'admiration pour la sublime et touchante charité de saint Vincent de Paul : les hommes ont raison ; eh bien ! que ne doivent-ils pas , je vous le demande , à notre illustre maître, qui laissa tomber sur l'enfance malheureuse, sur Tenfance abandonnée, une charité plus touchante peut-être, plus admirable encore que celle de saint Vincent ?
« Les enfants recueillis, sauvés par saint Vincent de Paul, ne sont que des orphelins malheureux ; ils n'ont plus de mère : la bienfaisance va les aimer ; ils n'ont plus de père : Dieu est là pour veiller sur euxl Les enfants recueillis, sauvés par saint Benoît, ont été maltraités à la fois par Dieu et par les hommes ; ils ne sont pas seule-
meut de malheureux orphelins : il manque quelque chose à leur corps ou à leur esprit; ils sont difformes ou idiots... Voilà les enfantstrouvés de saint Benoît.
" Je sais que la plupart des cénobites , après saint Benoît , ont recueilli de pauvres enfants qui souffraient ; mais ces enfants n'avaient rien qui les empêchât de devenir des hommes : ils pouvaient marcher, sentir, voir et comprendre; ils n'avaient besoin, pour vivre, que d'un peu de pain et de pitié. Les orphelins de notre abbaye avaient besoin , pour ne pas mourir, de toute l'abnégation , de tout le dévouement , de tout le génie de la bienfaisance ; voilà pourquoi , mes frères , je n'ai placé tout à l'heure saint Vincent que dans l'ombre de la charité de saint Benoît.
" Enfin , saint Benoît a vu des moines paresseux qui méprisaient cette belle parole de Job : L'homme est fait pour travailler, comme V oiseau pour voler; aussi, a-t-il hâte de mettre la paresse au nombre des péchés capitaux , en se souvenant que le Fils de Dieu a été un simple ouvrier, un simple artisan, dans l'atelier de saint Joseph. Saint Benoît veut qu'un vrai moine vive du travail de ses mains : tune verè monachi sunt, si lahore manuum suurum vivunt ; il donne en même temps à ses disciples la croix et la bêche, la pioche et l'Évangile.
" Les premiers Pères du Mont-Cassin se lèvent à deux heures de la nuit : ils lisent et ils méditent jusqu'au jour ; ensuite ils se livrent aux rudes travaux de l'agriculture , et ils préparent ainsi , à la sueur de leur front, ces colonies bénédictines dont la charrue doit féconder bien des terres, bien des champs, bien des contrées, désolés par le despotisme et la barbarie. Les Bénédictins ont commencé par être des laboureurs , en attendant qu'ils fussent des savants : la ferme a précédé l'école. Lorsque nos pères s'aviseront d'étudier , d'apprendre , d'enseigner , en un mot , de labourer le champ spirituel du monde , ils auront bientôt fait d'amasser des matériaux de toutes les sortes pour qu'un célèbre Bénédictin du dix-
septième siècle puisse écrire , en leur honneur , le Traité des études monastiques * .
»• Les dernières années de notre fondateur furent dignes de sa piété et de sa vertu : Dieu lui accorda le double don des miracles et des prophéties.
« Les miracles et les prophéties de saint Benoît illuminent toutes les pages écrites par saint Grégoire sur le divin patriarche des moines d'Occident. Je suis vieux , et je n*ai plus guère de mémoire ; mais je me souviens encore , sans doute avec le cœur, d'une scène miraculeuse , d'une scène prophétique , racontée dans la sainte biographie dont je parle. La voici bien simple, et pourtant splendide comme un prodige :
•• Un jour un paysan, un berger, se présente dans le monastère. 11 veut admirer , il veut adorer saint Benoît : il s'agenouille devant lui.
" — Que veux-tu? lui demande le patriarche.
,. — Je veux me convertir.
,. — Qui es-tu ?
- — Vous devez le savoir, vous qui avez le talent de tout connaître , de tout deviner. . .
„ — C'est vrai ! Tu n'es pas un berger : tu es un soldat ; tu ne viens pas m'adorer : tu viens me défier ; tu ne conduis pas un troupeau : tu commandes à une armée. Le hasard t'a donné des victoires que t'aurait refusées peut-être le génie de la guerre. Tu es le metître de Naples , et tu n'es pas loin des portes de Rome ! Mais tu as compté sans le courage habile d'un adversaire que te prépare la haine de Juslinien. Ton ennemi viendra te chercher en Italie ; il te poursuivra dans l'Apennin , et l'année 552 verra la défaite sanglante de Totila et la ruine de sa monarchie. . . Allons , barbare , ôte-toi de mon soleil et de mon Dieu !
* Ce monument de Ténidition bénédictine est dû à dom Mabillon , de la congrégation de Saint- Manr.
" Totila se releva lentement. Il n'accepta sans doute que la moitié de la prophétie de saint Benoît , et il s'en alla prendre , les armes à la main , les clefs de la ville étemelle.
" Un jour de Tannée 544 , le bienheureux saint Benoît mourut dans sa cellule , en faisant observer à ses disciples qu'il avait prédit lui-même Tannée, le jour et Theure de sa mort. Notre divin patriarche dut mourir content : il avait fondé douze monastères dans le désert de Sublac, et une abbaye sur le Mont-Cassin ; il avait donné une règle admirablement impitoyable à tous les moines d'Occident ; il avait sanctifié le travail et Tindustrie des hommes aux pieds de Dieu ; il avait béni , il avait conseillé , il avait inspiré ses deux meilleurs disciples, saint Placide et saint Maur, qui allaient propager en Italie, en France , en Angleterre, en Espagne, le nom et la discipline des Bénédictins.
» Pourtant quelque chose de sinistre , d'affreux , vint troubler la dernière heure de notre illustre maître. Près de mourir, il se mit à soupirer bien tristement et à pleurer, comme s'il eût oublié que Dieu l'attendait dîms l'autre monde. Hélas! mes frères, il soupirait, il pleurait sur ses enfants, sur ses disciples. Il venait d'assister de loin, à travers le temps, par la grâce d'un miracle, à l'attaque, au pillage, à la ruine de Tabbaye du Mont-Cassin. Il disait d'une voix expirante : Fuyez. . . fuyez. . . voilà les Lombards !
" Les Lombards n'étaient pas loin en effet : vingt ans plus tard, ils viennent s'asseoir et se damner sur les débris de notre monastère. Les Bénédictins se réfugient dans un couvent de Rome. Ce n'est qu'au bout de cent années que l'image , l'esprit et la discipline de saint Benoît reparaissent dans Tabbaye du Mont-Cassin.
n L'on a dit , Ton a écrit qu'un prêtre , un religieux , avait dérobé aux ruines de notre couvent , dans le septième siècle , les précieuses reliques de saint Benoît; n'en croyez rien, mes frères. L'on a dit , Ton a écrit que ces précieuses reliques étaient en France, dans Tabbaye de Fleury; n'en croyez rien , mes frères. N'oubliez pas la
bulle du pape Urbain II qui lance l'anathème contre ce mensonge de rhistoire ; le corps de saint Benoît est encore en Italie , près de nous, dans la sainte nécropole du Mont-Cassin.
»♦ Les pauvres moines chassés par les Lombards n'avaient perdu , loin de leur patrie spirituelle , aucun précepte de la morale bénédictine , aucune prescription de la règle du fondateur, aucun grain du chapelet de saint Benoît; ils n'avaient rien désappris, rien oublié : ils se mirent donc tout simplement , tout naturellement, à prier et à travailler , dans ce monastère qu'ils appelaient , avec une hardiesse magnifique , \epays natal de leurs consciences !
» Les hommes , les grands de la terre , ont parfois une singulière et dangereuse façon de rendre hommage à la vertu et à la piété ! Pertonax, Gisulphe et le pape Zacharie s'avisèrent , au huitième siècle, de donner aux moines du Mont-Cassin de l'argent, de Tor, des terres, des privilèges : tristes semences , qui devaient étouffer tôt ou tard dans le cœur des disciples l'humilité chrétienne du maître.
*• L'ivraie de l'orgueil et de la richesse n'avait point gâté tout de suite le champ spirituel du monastère : il y poussait encore de belles gerbes de piété; au huitième siècle, le repentir, la foi, l'espérance en un meilleur monde amènent au Mont-Cassin deux grands de la terre, qui vont donner aux petits l'exemple de la dévotion et de l'humilité bénédictines.
" L'un de ces pécheurs convertis se nomme Carloman; l'autre se nomme Ratchis. Le premier ne veut plus être un pnnce chez les Francs ; le second ne veut plus être un roi chez les Lombards : ils viennent chez Dieu , où les princes et les rois ne sont rien.
" Carloman fut aussi humble que la poussière du cloître. La règle de samt Benoît passa sur lui sans l'effrayer. Il souriait aux plus rudes épreuves de la discipline; la cendre lui semblait un lit de roses ; il demanda plus d'une fois à porter une couronne d'épines, pour mieux se repentir d'avoir porté ime couronne de prince. Le fils de Charles-Martel devint le pâtre du monastère.
»« Un soir, Carlomaii ramenait son troupeau un peu plus tard que de coutume: il fut surpris par des voleurs, et, il eut beau dire et beau faire, les voleurs s'emparèrent d'ime chèvre et d un mouton. Le berger supplia de nouveau, il pleura, il s'agenouilla devant des bandits ! . . . et ces malheureux ne consentirent à rendre ce qu'ils venaient de voler, qu'en échange des vêtements du pauvre moine. Carloman se résigna : il essuya ses larmes ; il pénétra dans im petit massif de verdure ; il se dépouilla de ses habits ; et ce fut ainsi , presque nu , tout à fait nu, qu'il ramena son troupeau au monastère, en murmurant à chaque pas : Aux brebis tondues Dieu mesure le vent * !
« Un autre soir, il aperçut bien loin derrière son troupeau une brebis qui boitait , qui succombait à la fatigue et à la doideur : la pauvre bête revint au monastère sur les épaules du berger. — L'abbé demanda à Carloman :
" — - A quoi songiez-vous en relevant , en portant cette brebis î
»' — Mon père , répondit le moine , je songeais à ma vie passée ; cette brebis malade, cette brebis boiteuse, m'a rappelé qu'un jour, en me voyant chanceler dans le monde , Dieu me prit dans ses bras pour me porter jusqu'à vos pieds !
»' Il ne faut pas que la piété, la douceur, la résignation de Carloman me fassent oublier le moine Ratchis, ce roi des Lombards divino afflatus instinctu. Après un règne de cinq ans, Ratchis vint s'humilier dans l'abbaye du Mont-Cassin , tandis que sa femme et sa fille élevaient à leurs frais, pour s'y ensevelir, le monastère de Plumbarioles. Le roi des Lombards cultiva de ses mains un petit champ situé sur le versant occidental de la montagne , et vous savez que ce coin de terre porte encore aujourd'hui le nom de Vigne de Saint- Ratchis.
^ Dans ce temps-là aussi , la royauté de l'intelligence vint s'agenouiller et prier dans une cellule du Mont-Cassin. Paul Wamefriede,
' Ce trait de la vie chrétienne de Carloman figurait, en 1784, parmi les peintures de la chapelle où repose ce prince, dans l'abbaye du Mont-Cassin.
dit Paul Diacre , a légué à notre abbaye le souvenir d'une grande science dans une grande piété. Le plus superbe des rois de cette époque lui adressa des vers, à propos de sa pieuse retraite dans un monastère. Ces vers n'ajoutent rien au mérite de Paul ; mais ils ajoutent beaucoup , selon moi , à la gloire de Charlemagne :
Hic olu$ hotpitibus , piscis, hic parti* abundat , Paz piay mens humilis, pulchra et concordia /ratrum , Laus , amor et cuUum Christi simul omnibus horis; Die patri et soeiis eunctis : Salvete , valete ! Colla met Pauli gaudendo amplecte , bénigne , Dicilo multoties : Salve , paler optime , salve I
" Je n'ai plus grand' chose à vous apprendre , mes frères , sur l'époque vraiment édifiante de l'histoire du Mont-Cassin. Que vous apprendrai-je désormais qui ne soit contraire à l'esprit et à la lettre de saint Benoît 1 Les moines de notre abbaye se mettent à exercer des droits temporels : ils possèdent des fiefs ; ils perçoivent des redevances, au lieu de recevoir des aumônes ; ils jouent un rôle suzerain ; ils commandent à des serfs, c'est-à-dire à des esclaves, qui ne sont des hommes, des chrétiens, que devant Dieu !
»» Un jour, m'a-t-on dit , saint Benoît frappa du pied la terre du Mont-Cassin , et il en jaillit une source. — La source descendit jusqu'au bas de la montagne , et voilà un ruisseau qui coule tout doucement à travers les gazons et les fleurs. — Le ruisseau voulut se hasarder jusqu'à San-Germano avec d'autres ruisseaux du voisinage , et voilà une rivière , un chemin qui marche vers le monde. — La rivière traversa des villes, se glissa dans le golfe de Naples, se mêla orgueilleusement aux flots de la mer, et voilà mi océan qui donne des tempêtes à la dévotion ! — Dans cette histoire figurée de notre abbaye, je ne veux voir, je ne veux adorer que la soiu'ce et que le ruisseau ; contemplez et admirez , si bon vous semble , la rivière , l'océan et les tempêtes ! »
V Orgueil répondit à la Pénitence ^ de sa voix la plus dédaigneuse :
— " Vous avez raison , mon frère : c'est une belle chose que cette source divine qui jaillit aux pieds de notre illustre fondateur ! Remontez tout à votre aise, par une pieuse pensée, jusqu'au siècle de la fondation de notre abbaye ; agenouillez-vous sur le bord de ce modeste ruisseau qui coule poétiquement à travers les gazons et les fleurs ; vous y pourrez tremper le bout de vos doigts , mon frère , en murmurant, à propos des fautes et des erreurs de tous les Bénédictins dégénérés : Mon Dieu , je m'en lave les mains !
f Quant à moi , indigne que je suis peut-être ! .... je préfère, dans le spectacle de ce monde , la force à la faiblesse , le jour à la nuit , la richesse à la pauvreté , un manteau à une guenille , un palais à une grotte , une croix d*or à une croix de bois , un homme qui vit à un enfant qui s'essaie à vivre , un moine qui se montre à uji cénobite qui se cache, un Bénédictin qui gouverne les hommes à un Bénédictin qui prie Dieu ! Jésus-Christ naît dans une étable ; mais il daigne accepter les présents magnifiques des rois qui Tadorent. L'Église commence dans les grottes, dans les cavernes, dans les catacombes; mais elle finit par s'installer, tôt ou tard, dans de splendides basiliques. Les congrégations religieuses débutent dans l'ombre et dans le silence ; mais, comme elles doivent commander au monde, il leur faut le bruit et la lumière : le bruit , pour elles , c'est la puissance ; la lumière , c'est l'or, c'est l'argent , c'est le luxe , c'est l'ambition , c'est la grandeur, c'est tout ce qui brille I
" Par ce chemin qui marche dont vous parliez tout à l'heure, les Bénédictins se glissent jusque dans le monde , et le monde les reçoit à merveille. En un clin d'œil , du soir au lendemain , les disciples de saint Benoît voient accourir les rois, les princes, les sujets, qui s'empressent d'offrir à de pauvres moines le bien-être , la richesse , l'opulence. Au huitième siècle, un duc de Bénevent fait don au monastère de tous ses biens , avec un nombre considérable de serfs , hommes , femmes, enfants; Charlemagne. . . saluez, mes frères! Charlepiagne, après avoir vaincu Didier, roi des Lombards, vient frapper à la porte
du Mont-Cassin : il confirme les Cassinistes dans leurs privilèges , qui sont encore nouveaux , et il daigne nous emprunter quelques religieux pour répandre en France les bienfaits de la règle bénédictine. Plus tard, l'empereur Henri IV, Léon IX, le prince Frédéric, veulent protéger, agrandir, enrichir Tabbaye du Morit-Cassin. Les Pères cassinistes entrent dans les conseils de la papauté , et les plus grands de la terre daignent intriguer dans un cloître de San-Germano, pour avoir l'honneur de commander aux disciples de saint Benoît. A cette époque , mes frères , il fallait déjà une énorme page in-quarto pour désigner seulement les couvents , les fiefs , les maisons, les champs et les esclaves qui appartenaient à notre ordre; un moine cassiniste , devenu pape sous le nom de Victor III , frappa d'anathème , en présence de je ne sais combien d'évêques et de cardinaux , tout abbé qui oserait aliéner une seule des possessions de notre abbaye.
•» Le Mont-Cassin ne tarda point à conquérir les droits d'une souveraineté temporelle, tout à fait indépendante. Il n'obéissait à aucun prince , et n'avait à subir aucune investiture étrangère. Nos abbés officiaient pontificalement ; ils pouvaient accorder des indulgences ; ils exerçaient tous les droits de l'épiscopat , et souvent ils eurent des évêques pour vicaires-généraux. Ils commandaient à des citadelles armées (muniice) , défendues au besoin par des troupes que soldaient les fonds de l'abbaye. Ils traitaient de la paix et de la guerre. Ils pouvaient recevoir l'hommage-lige de leurs vassaux , lever des impôts, et combattre la rébellion par la force des armes. L'abbaye du Mont-Cassin possédait plusieurs châteaux et places de guerre , même au delà de ses terres de labour ; nous en avions dans le comté de Molise , dans les Abbruzzes et dans la Calabre citérieure*. Le monastère avait sous sa dépendance plus de cent cinquante couvents
» Ughello, daM son Ilalia sacra, consUte le droit de vie et de mort, juM capitis et san- (juinit, exercé par l'abbaye du Mont-Cassin sur les habitants de 8an-G<;rinano , de Molise, des Abbruzzes et de la Calabre.
dliommes et de femmes , en Italie , en France , en Sardaigne , en Dalmatie, en Lithuanie, à Constantinople et à Jérusalem. A ces causes , le général des moines cassinistes reçut du pape Pascal II le titre iiàbbé des abbés,
» Cette haute dignité d'abbé du Mont-Cassin signifiait une véritable seigneurie , qui avait sa cour, son église , ses chevaliers , ses prêtres, ses damoiseaux, ses ménestrels, ses esclaves, ses courtisanes et ses bouflfons. Au onzième, au douzième et au treizième siècle , la seigneurie du Mont-Cassin ressemble tout à fait à une puissance politique : « L'abbaye, placée dans une forte position , sur une route militaire, était devenue, par les faveurs successives des papes, des souverains et des seigneurs , une puissante seigneurie , dont le secours ou Tinimitié pouvaient être d'un grand poids dans les querelles de l'Eglise. L'abbé fut donc presque toujours im homme politique, et l'abbaye une puissance séculière * . »
" Aussi , les princes de Capoue, les rois de Naples, les papes, les empereurs, essayèrent-ils plus d'une fois de conquérir l'élection d'un abbé au profit de leurs amis , de leurs parents , de leurs créatures : il s'agissait d'une grande royauté élective.
»• Dans ce beau temps-là, mes frères, l'abbaye du Mont-Cassin , quelque vaste qu'elle fut , n'avait pas assez de place pour recevoir dignement tous les papes, tous les empereurs, tous les rois, tous les princes , tous les souverains , les impératrices et les reines , qui venaient frapper à la porte de notre monastère , impatients de pouvoir oflBrir aux disciples de saint Benoît de nouvelles largesses , de nouveaux hommages, de nouveaux privilèges. En 1245, après la célébration de je ne sais plus quel concile, un pape, un empereur, deux patriarches , douze cardinaux , trois archevêques , quinze évêques , un roi et une reine , des princes d'Aragon et de Castille , le duc de Bourgogne , des comtes , des abbés , de petits souverains ,