I. Edition jjour piano et chant dans la collection Ghoudens
MONSIGNY i/,3
Déserteur montrait qu'une forme parfaite n'était nécessaire ni au livret, ni à la musique pour arriver à ce résultat.
Alexis, jeune soldat en permission, est persuadé, grâce à un subterfuge fort contestable, que sa fiancée Louise vient d'en épouser un autre. Il déserte, sachant bien qu'il sera fusillé. — Au second acte, Alexis apprend que sa fiancée lui est restée fidèle ; Louise se propose d'aller demander au roi la grâce du prisonnier. — Au troisième acte, Alexis va être emmené au lieu de Texécution, lorsque Louise arrive tout échevelée et tombe évanouie, avant d'avoir pu parler; le deuxième tableau nous transporte sur le lieu même du supplice ; au moment où Alexis n'a plus que quelques secondes à vivre, Louise accourt, un papier à la main : c'est la grâce qu'elle apporte, signée du roi. Quelles que soient les invraisemblances du sujet, il y a dans le dernier acte des situations pathétiques et un admirable dénouement. Fidèle à la formule ordinaire de l'opéra-comique, Sedaine avait égayé Taction en y introduisant le personnage fantaisiste du dragon Montauciel.
On retrouve dans les parties comiques du style de Monsigny, les mêmes qualités de naturel et de fraîcheur qui apparaissaient déjà dans
i44 LES CRÉATEURS DE L'OPÉRA-COMIQUE ses autres œuvres, mais ce sont là des scènes accessoires et la véritable nouveauté se trouve ailleurs. Elle consiste surtout dans l'émotion communicative qui se dégage des mélodies de Monsigny, dans des apcents que l'on n'avait point encore entendus au théâtre et qui semblent bien sortis du cœur. Je n'insisterai pas sur l'ouverture qui est médiocrement pensée et faiblement écrite, sans unité, encombrée de longueurs et de redites. Mais dès le début, après une jolie ariette de Louise, voici Fair où Alexis exprime la joie du retour au pays natal, auprès de celle qu'il aime; la page où il évoque ses heureux souvenirs vibre d'une émotion si profonde, enfermée dans une mélodie si simple qu'elle compte certainement parmi les plus belles de tout l'opéra-comique français :
Allep-ro macstoso.
iM O i\ S I G IN Y
A travers les notes graves de la voix et le Irémissement des violons, nous sentons je ne sais quel lien secret, par où ces mesures se relient au «clair de lune» de Werther , Au deuxième acte Tair d'Alexis : « Mourir n'est rien » montre que Monsigny savait parfois aussi atteindre à l'énergie^; suit la lecture de la lettre, scène classicjue de l'opéra-comique, c|ue le musicien inaugurait avec une réelle séduction :
Andaiif^ amoroso.
Viejis chei* a « mani^ je ne vi-vrai
L'acte se termine par un beau trio, d'une excellente écriture, entre Alexis, Louise et son père. Il faut citer au troisième acte la plainte résignée d'Alexis et ses adieux à Louise :
I. Voyez aussi dans ce même style le beau récitatif d'Alexis Infidèle, que t'ai-je fait? (Acte I, scène 7).
OrÉKA-CoMiQUL:. 10
i46 LES CRÉATEURS DE LOPERA-COMIQU E
Lameniabil
i)tt=^
if ri
Mfis
yeux
vont
se
fer
voii'- vu
Lou.
De toutes ces pages s'exhale un parfum de vérité que le xviii'' siècle ne nous a pas toujours appris à respirer. Est-ce à dire qu'elles soient irréprochables? Il s'en faut; Monsigny a le tort d'exploiter à l'excès ses meilleures inspirations; les mêmes formules, les mêmes séquences surtout reviennent sans cesse sous sa plume et je n'en veux pour preuve que la façon dont il gâte, par d'inutiles développements, l'air d'Alexis dont j'ai cité l'admirable début.
Henri Heine trouvait dans le Déserteur « la grâce la plus sereine, une douceur ingénue, unefraîcheur semblable au parfum des fleurs des bois ». Ces expressions s'appliqueraient plutôt aux œuvres de la première manière de Monsigny, ou à Rose et Colas ; dans le Déserteur au contraire, le musicien aimable est devenu un poète émouvant, dont les accents semblent parfois nous transporter en plein romantisme, et l'on ne peut lire le dernier tableau de la pièce, avec ses roulements de tambour et ses commandements