‹ Les créateurs de l'opera-comique françaisChapitre 11 sur 13 · MONSIGNY · texte numérisé non relu

MONSIGNY

militaires, sans penser à certains licder de Schumann.

Nous passerons sur Téchec du Faucon^ de Sedaineet Monsigny (19 mars 1772), pour étudier les dernières pièces du maître : La Belle Arsène et Félix. La Belle Arsène^ comédie-féerie en quatre actes de Favart, fut donnée à Fontainebleau le 6 novembre 1778 et reprise à la Comédie Italienne le 14 août 1775. Arsène est une jeune femme orgueilleuse qui prétend ne point subir l'esclavage de l'amour et repousse les avances d'Alcindor. Gomme elle s'ennuie, la fée Aline consent à lui ouvrir le royaume des fées ; bientôt l'excès des jouissances et des splendeurs devient odieux à Arsène ; un coup de baguette la transporte dans un désert afïreux, au milieu de l'orage et de la nuit; elle ne rencontre qu'un charbonnier trop galant. La fée Aline prend pitié d'elle et la ramène dans un salon « prêt pour une Fête Nuptiale », où elle ne saurait mieux faire que d'accorder sa main à Alcindor.

Ces quatre actes de Favart, décousus et plats, ne pouvaient guère inspirer Monsigny, dont la partition laisse une impression de froideur et de gêne. Cette étroite liaison des paroles et de la musique, que l'on admirait dans le Déserteur^ n'existe plus dans Lrt belle Arsène ; qu'il s'agisse de ce vers : « Sous mes pieds je verrai la terre »,

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OU de celui-ci « Je ne vous vois (ju'avec indifTérence », Monsigny emploie les mêmes vocalises, la même chute de phrase, aussi impropres dans un cas que dans l'autre. Toute celte mythologie galante, ces nymphes et ces cavernes, ces rimes trop connues, où repassent les charmes, les flammes, les chaînes, les leux, tout cet attirail nous paraît ridicule après les trois actes du Déserteur, Ce n'est pas la faute de Monsigny, si la pièce appartient à un genre faux : plusieurs de ses mélodies (Acte 111 : Eh quoi, Famour est-il un bien suprême?) ont encore le charme de ses œuvres de jeunesse.

Félix^ comédie en trois actes de Sedaine et Monsigny, lut joué à Fontainebleau le i""" novembre et i\ Paris le 24 novembre 1777. Le sujet, comme celui de Niiia^ quelques années plus tard, était tiré d'un fait-divers. Le fermier Morin a jadis trouvé dans une forêt un enfant, et une somme d'argent qui Ta aidé à construire sa fortune. Au lever du rideau, Félix, l'enfant trouvé, se résigne à quitter la maison de son bienfaiteur, dont il aime la fille Thérèse, liancée à un autre ; au moment de partir, Félix sauve la vie au marquis de Gourville, attaqué par des brigands dans la forêt. Morin soupçonne Gourville d'être le propriétaire de l'argent perdu jadis ; il le lui restitue, malgré l'opposition de sa famille. Mais

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le iuar([uis reconnaît dans Félix son lils, depuis longtemps disparu, lui rend loute la fortune de Morin et le marie à Thérèse. Le texte de celle pièce offre quelques longueurs, surtout dans les discussions du deuxième acte, mais l'intrioue est savamment conduite.

Le rôle de Félix renferme de beaux airs au second acte, dans la scène où les deux amoureux échangent leurs adieux et leurs sermenls. La cantilène : « 11 faut, il faut que je les quitte — Ces lieux si chéris de mon cœur » rappelle les meilleurs passages du Déserteur, Pour tous les morceaux d'ensemble, quintette du premier acte, chœur des chasseurs et trio du troisième, Monsigny semble bien être en progrès. Par (!ontre, le style vocal présente une certaine uniformité: « On n'entend jamais, disait Grimm, d'autre chant que celui de la plainte ou des regrets,... on retrouve dans toutes les ariettes le même motif, toutes du moins se ressemblent. « Ces reproches sont justifiés ; les plus beaux duos, comme ceux du deuxième acte, sont gâtés par l'emploi répété de ces tournures faciles qu'on appelle les Rosalies.

La carrière de Monsigny s'arrête au lendemain de Félix et les dernières années du compositeur se passèrent dans le silence. En 1784, Sedaine lui offrit encore de mettre en musique le livret

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de Richard Cœur de Lion, mais Monsigay conseilla à son ancien collaborateur de s'adresser à Grétry.

Dans Fensemble de son œuvre, Monsigny nous apparaît comme un compositeur de talent féminin, comme un poète de la tendresse et de l'amour. Sans avoir la fécondité etla variété d'inspiration de Grétry, l'énergie et la noblesse de Philidor, il reste toujours lui-même, il garde un sens de la mélodie simple et touchante que ses deux rivaux ne possèdent pas au même degré. Sans doute son inspiration est limitée, son imagination peu étendue ; dans la forme même, il se complaît à ses propres idées et ne craint pas les répétitions. Mais nous lui devons un chefd'œuvre, où sa musique sincère est venue donner la vie à un drame vraiment humain. « Dans aucune composition musicale destinée au théâtre, écrit Berlioz à propos d'une reprise du Déserteur, le sentiment des convenances dramatiques, l'expression des passions et des caractères n'ont été portés plus loin. » Pourquoi sommes-nous, aujourd'hui encore, émus par la tragique aventure d'Alexis et de Louise, alors que Féii.ï' et tant d'œuvres du xv!!!*" siècle nous laissent indifle-

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rents, c'est parce que nous y trouvons Tébauche du drame lyrique moderne et qy'à travers une poétique toute d'action et une musique toute d'expression, nous nous plaisons à y chercher la lumière et la vie que nous ont prodiguées depuis le Freischiitz ou Carmen.

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De tous les compositeurs cropéras-comiques au xviii^ siècle, François-André Danican Philidor est certainement celui dont le style, par sa richesse et sa variété, offre le plus d'intérêt pour l'historien. Après une jeunesse aventureuse, Philidor se fixa à Paris à la fin de 1754 et commença presque tout de suite à écrire pour la Foire ^ ; pendant cinq ans sa contribution paraît avoir été modeste ; en lyoG, il mêla huit ariettes aux vaudevilles du Diable à Quatre de Sedaine.

Sa renommée dale du succès de Biaise le Savetier, opéra bouffon de Sedaine donné à la

I. Philidor naquit à Dreux le 7 septembre i7>(> et devint élève de Gampra. De 1745 à 1754, il séjourna en Angleterre et en Hollande, utilisant souvent pour vivre son prestigieux talent aux échecs; c'est ù Aix-la-Chapelle qu'il publia en 1748 son Analyse; du jeu d'échecs. En i7;"»"> il fit exécuter à Paris son motet : Lauda Jérusalem.

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Foire Sainl-Gcnuaiii le () mars i75(j. On considéra comme une grande nouveauté la boutique de savetier qui forme le décor de ce petit acte. Filaise et Blaisine se reprochent Tun à Tautre les dettes dont ils sont criblés, lorsque l'arrivée de l'huissier Pince, suivi de ses recors, les rappelle au danger commun. Par ses pleurs et sa (coquetterie, Blaisine arrache le constat aux mains de M. Pince, pendant que Biaise jette par ses stratagèmes la discorde dans le ménage de l'huissier. Que l'on ajoute à cela une histoire d'armoire du type le plus vaudevillesque et Ton aura quelque idée de cet opéra bouffe dont les situations étaient bien faites pour tenter un musicien humoriste.

La première qualité qui frappe dans la musique de Philidor, c'est l'allure franche et énergique des mélodies ; point d'hésitations à la façon de Duni, point de redites à la manière de Monsigny, mais un style sur qui marque une science achevée des ornements et des résolutions. C'est ensuite une verve des plus entraînantes, mais toujours tempérée par le goût et le sens de la mesure. Rien de^ mieux mené ([ue le duo où M. Pince essaye de séduire Blaisine, ({ui se défend avec de petits cris de pudeur, et le beau trio où les personnages se réclament la clef de l'armoire dans laquelle M. Pince estenfermé.

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heJou/'/ial de Musique renferme, en mai 1770, un important article de Framery, dont il faut extraire cette page sur Biaise le Savetier :

« Notre musique était pleine de choses faciles à chanter, mais c'était un assemblage informe où l'harmonie n'avait pas acquis autant de perfection que le chant. Un homme parut, dont le premier ouvrage sembla plus extraordinaire qu'agréable. Les oreilles étonnées d'être remplies pour la première fois se crurent assourdies. L'expression des paroles, rendue d'une façon nouvelle, ne fut point d'abord sentie. Parce que ce Musicien transporta dans l'orchestre les passions qu'il avait à peindre, afin de conserver au chant sa simplicité, on lui refusa de l'expression, et parce qu'il ne s'astreignit point à donner à toutes ses Ariettes la tournure quarrée et monotone d'une Brunette ou d'une Romance, on nia qu'il eût du chant. Tel est l'effet que produisit Biaise le Savetier dans sa nouveauté. On n'était pas encore assez sensible à la Musique, on n'était pas assez instruit de ses moyens pour tenir compte à cet auteur, autant qu'il le méritait, des tableaux vigoureux qu'il avait offerts, de l'emploi raisonné des instruments à vent qui n avaient servi jusqu'alors que de remplissage, de la hardiesse avec laquelle il avait osé le premier peindre les passions différentes et contrastées de cinq ou six personnes dans un même morceau de musique, sans confusion, sans embarras, sans jamais faire perdre à l'un d'eux le caractère qui lui avait été donné. Nous avions des chœurs, nous avions des fugues; mais un quinque dialogué avec autant d esprit que de force d'harmonie, c'est ce dont on n'avait l'idée, ni en Italie, ni en France. »

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Ce dithyrambe renferme des remarques fort ingénieuses, mais peut-être fait-il la part trop belle à Biaise le Savetier. Quoi qu'il en soit, cet acte de 1739, par la nouveauté de ses idées et la perfection de sa forme, annonçait déjà le « génie sublime » dont Philidor fît preuve par la suite.

Le 18 septembre 1739, Philidor donna à rOpéra-Gomique VHutti'e et les Plaideurs ^ sur un livret de Sedaine, et le 7 mars 1760, le Quiproquo ou le volage fixé. Le i4 août 1760, ce fut à la Foire Saint-Laurent le Soldat Magicien^ dont Anseaume avait écrit le texte ; il s'agissait d'une simple bouffonnerie, dont les péripéties se déroulent entre M"''' Argant, le procureur Blondineau, qui est amoureux d'elle et un soldat pourvu d'un billet de logement, qui tire tout le monde d'affaire, grâce à ses habiles tours de magie. La musique n'était pas entièrement originale et l'on y trouve quelques vaudevilles. Philidor s'y livre tout entier à sa verve comique : dans le duo du Trictrac, il se plaît à évoquer le bruit des dés par des doubles croches et des batteries.

Sedaine fournit ensuite un excellent livret à Philidor avec le Jardinier et son Seigneur (18 février 1761). M. Simon reçoit non sans émotion la visite du seigneur du village, qui trouve fort à son goût la jeune Fanchette. Mais bientôt, usant de son droit de chasse, le sei-

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«^iieur ravage les jardins du Jjonlioiniue qui se venge en assommant un garde; colère du maître qui pardonne cependant à Simon : «(^es seigneurslà, dit le villageois en maugréant, n'ont qu'un doigt pour faire du bien; ils ei\ ont neuf pour faire du mal ». Un sujet j)iquant, comme l'on voit, qui pour la première fois peut-être apportait au tableau optimiste de l'opéra-comique une ombre de satire sociale.

En dehors des ensembles, dont un trio et un quintette, la partition de Philidor renfermait des airs poétiques et champêtres tels que celui-ci : « Les filles de ce hameau — Ne dansent point aux musettes », dont la ligne mélodique se plaît aux molles inflexions. Quant au style descriptif, Philidor s'y livrait avec joie dans l'ariette de Simon : « C'est la foudre, c'est la grêle — Ils galopent pêle-mêle ». Quelques groupes de notes, séparés par de larges pauses, peignent le souffle haletant du bonhomme, pendant que les croches rapides imitent par leur chevauchée continue les ravages de la chasse lancée à travers les carrés de choux. Il nous est difficile de souscrire au jugement de Grimm, lequel déclarait, à propos du Jardinier^ que Philidor manquait « d'idées et de goût ».

Le Maréchal Ferrant, opéra bouffon de Quêtant que le titre qualifie aussi d'opéra-comique,

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fut doiinôàla Comédie Italienne le 22 aoiit 1761. Marcel, le maréchal, veut marier sa fille Jeannette à La Bride, le cocher du château ; mais Jeannette aime Colin, dont Marcel, médecin à ses heures, se débarrasse au moyen d'un breuvage soporifique. Colin, emporté à la cave, en sort à talons au milieu de la nuit et terrifie les assistants (jui le prennent pour un spectre; mais on finit par s'expliquer et Colin épousera Jeannette.

Bref un imbroglio assez compliqué, où Faction est sans cesse ralentie par des scènes épisodiques; à la musique de Philidor se mêlent de nombreux vaudevilles, dont quelques-uns fort anciens : « Allez donc, jouez violons. — La verte jeunesse », etc. Dès le début, nous assistons à une scène à la forge ; Marcel frappe fenclume en cadence et deux fois par mesure ; il y a là une sorte de leitmotif qui reviendra fréquemment; du reste Philidor abuse ici du style descriptif, dont les effets gagnent à n'être pas trop répétés. Il faut apprécier pourtant, à la fin du premier acte, un excellent trio-bouffe où les paysans viennent consulter le maréchal, fun pour son cheval, Tautre pour son âne; la musique évoque l'âne en train de braire ou le cheval qui s'avance clopin-clopant.

Le rôle de La Bride renferme au second acte

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cramiisants couplets, dans lesquels le cocher vante son savoir-faire, le tout accompagné de claquements de fouets et de roulements de voiture. Plusieurs ariettes, dont le succès fut grand, passèrent bientôt à Fétat de timbres : c'est l'Air des Cloches, où La Bride évoque les souvenirs de son premier mariage, et surtout le vaudeville final, d'une allure si entraînante : « Tôt, tôt, tôt — battez chaud. »

Framery, dans l'article que nous avons cité, constate que le triomphe du Maréchal fut décisif pour le genre ; nous ne possédous malheureusement pas les comptes de la Foire qui auraient pu nous prouver pratiquement le fait; mais le succès du Maréchal fui, en 1762, un des grands chefs d'accusation de la Comédie Italienne contre rOpéra-Comique. Le public se plaisait à voir les artisans transportés à la scène, évoqués dans l'exercice de leur métier, encore que les raffinés se plaignissent vivement de ce qu'ils considéraient comme une décadence ; Grimm écrivait en 1764, à propos du Serrurier, de Kohaut : « Si la police n'y met ordre, toutes les professions passeront en revue sur ce théâtre. »

Le 2 juillet 1762, la Comédie Italienne donna Sancho Pança gouverneur clans Vlsle de Barataria, opéra bouffon de Poinsinet et Philidor, qui compte parmi les chefs-d'œuvre du compositeur.

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Le livret ne laissait pas d'être amusant : Sancho Pança a la folie des grandeurs et quelques seigneurs le mystifient en lui faisant croire que le gouvernement d'une île vient de lui être confié ; il refuse sa fille à un brave paysan qui l'aime et prétend conter fleurette aux jolies femmes du pays. Mais la médaille a son revers : notre homme est roué de coups par un chevalier errant qui le provoque en duel ; son médecin vient troubler la paix de ses repas, et quand il faut prendre les armes pour défendre l'île contre des ennemis imaginaires, Sancho, du coup, renonce au pouvoir, se réconcilie avec sa femme Thérèse et confesse que chacun doit vivre dans son état. Presque toutes les pages de Sancho révèlent ce style coloré et expressif que nous avons déjà admiré dans les précédentes partitions de Philidor. C'est ici l'amusant trio qui signale l'arrivée de Sancho, puis l'air où notre héros expose les ambitions qu'il nourrit pour sa fille, véritable type de scherzo classique, avec la phrase si amusante qui revient sans cesse : « C'est la fille de Monseigneur. » L'ariette de Juliette : « Je vais seulette en mon jardin », soulignée par un solo de hautbois, montre avec quelle grâce Philidor savait employer le style champêtre. Sancho lui répond par une chansonnette dont certains passages, avec leur rythme de habanera, nous révèlent un

i6o LES CRÉATEURS DE L'OPÉRA-COMIQUE curieux souci crexotisme, de couleur locale* :

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Ailleurs, Philidor retrouve avec bonheur des effets pittoresques; tandis qu'en plein désarroi, Sancho compare sa tête à une pauvre boule (jui roule au hasard, les violons se démènent, grimpent en doubles croches serrées ou ricochent en grands écarts. Plus loin (scène XY) Sancho, tout efFrayé, prête l'oreille aux bruits guerriers fjui s'approchent de son palais ; tout à coup les sons de la musette et du chalumeau arrivent jusqu'à lui, le pénètrent de leur douceur, évoquent

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