LES DÉSHABILLÉS
et le parfum subtil qui se dégage des sachets, sont des manières de bibliothèques avec des in-octavos de rêves et des in-folios de volupté.
Voici, en passant, ce qu'on j trouvait au dix-septième siècle — et ce qu'on y trouverait peut-être encore aujourd'hui:
« I toilette de ville en mousseline ou en dentelle ; I toilette de campagne en mousseline ; 6 trousses ou étuis à peigne, de beau basin de Troyes ; 6 dessus de pelotes ; 48 sei'viettes de toilette ; 24 tabliers de toilette ; 6 peignoirs, dont quatre garnis en belle mousseline, et deux en dentelle ;
jG frottoirs pour ôter le rouge, en basin à poil ; 36 frottoirs pour ôter la poudre, en mousseline double ; I coëffure, le tour de gorge et le fichu plissé, de point d'Alençon; I coëffure, le tour de gorge et le fichu plissé, de point d'Angleterre; I coëffure, le tour de gorge et le fichu plissé, de vraie valenciennes ; r coëffure, dite battant-l'œil, de maliiies brodée, pour négligé ; 6 fichus simples en mousseline mille-fleurs, garnis de dentelle, pour négligé;
1 1 fichus de mousseline ;
12 grands bonnets piqués garnis d'une petite dentelle, pour la nuit ; 12 grands bonnets à deux rangs, plus beaux,
pour le jour, en cas d'indisposition ;
12 serre-tête en bandeaux garnis d'une petite dentelle, pour la nuit;
12 grandes coëffes en mousseline, pour la nuit; 6 grandes coëffes, en entoilage, pour le jour; 12 taies d'oreiller, dont 10 garnies en mousse Une, et 2 en dentelle ;
6 bonnets piqués, d'une moyenne grandeur ; 72 chemises ;
72 mouchoirs en demi-hollande; 48 mouchoirs en batiste ; 72 paires de chaussons ; 6 corsets en beau basin ; 12 pièces d'estomac garnies en haut d'une petite dentelle ; ~
6 camisoles à cordons, en belle toile de coton, ou en beau basin des Indes, doublées de basin à poil, pour la nuit ;
6 jupons piqués, en mousseline ;
6 jupons de dessous,
de coton ou de basin des
6 manteaux de lit, en
6 jupons en belle
de même, pour un beau dés-
6 garnitures de tonnée ;
6 tours de gorge,
1 2 paires de man-
6 garnitures de
toilée de mousseline
12 tours de gorge, de 12 paires de man-
pour l'été, de belle toile
Indes ;
belle mousseline brodée ;
mousseline brodée, garnis
habillé ;
corset en mousseline fes-
de même ;
chettes, de même;
corset en dentelle en-
brodée ;
même ;
chettes, de même ;
6 paires de manchettes de toile, pour laver les mains ;
48 linges de toile, à laver les bras »(i).
Changez quelques noms, car la plupart des pièces modernes ont leurs antécédents dans l'autrefois, et vous aurez là un petit trousseau confortable. L'auteur, avec discrétion, n'a pas voulu toucher à une lingerie qui lui parût trop intime ; mais les trousseaux d'antan — comme il y a peu de choses inédites — s'ils ne renfermaient pas de pantalons-jupons, qui encombrent de moins de linge le dessous de la robe, n'ignoraient pas la chemise-pantalon, en usage depuis le quatorzième siècle, et rajeunie, depuis quelques années, sous le nom de combinaison. Mais quittons le linge. On en écrirait un volume.
Il y a ensuite les sauts du lit, les peignoirs, les robes de chambre, toute la série de ces vêtements qui doivent révéler une confortable intimité, et prêter à une aimable coquetterie. Ces vêtements-là sont un peu des confidents physiologiques, mais des confidents qui ne doivent point trahir les secrets qu'on leur confie, ou ne trahir que ce qui en est avantageux. Et puis, il y a les costumes simples, pour les courses du matin, et les costumes moins simples, pour la visite matinale des expositions, où il convient d'avoir de l'élégance, sans toutefois que cette élégance ait l'air de ne point laisser de place aux préoccupations de pure esthétique : on peut être coquette, mais on aime l'art tout de même, et l'on a le respect de l'art, et l'on n'a point à entrer en lutte de luxe avec le génie.
Puis voici venir les toilettes pour déjeuner, robe d'intérieur ou toilette de ville ; puis les robes de visite ; et, pour celles-là, il convient de choisir avec un doigté tout spécial : il faut, dans le choix, faire entrer comme facteur important, le caractère et la qualité des personnes qui seront visitées : là, il faut se défier des répétitions, du trop de simplicité, de l'excès de luxe, de la couleur, de la forme ; il y a des visitées qui nous en voudraient de ne point risquer pour elles la mode de demain, et d'autres qui vous ont de la gratitude de vous attarder, chez
(i) M. de Garsault : l'Art la lingerie, in-4°, 1780.
elle, à la mode d'hier; certaines qui, suivant les époques de l'année, veulent, dans la monotonie de leur intérieur, la clameur harmonisée des tons les plus violents ; d'autres qui n'admettent que des couleurs sombres ou neutres dans le décor de style ancien de leurs salons.
Très complexe et très délicate, la question des toilettes de visites, à moins qu'on ne tienne point répertoire des petites manies d'autrui, et qu'on ne se préoccupe que de soi, en laissant au couturier le soin de vous faire plus belle toujours.
Une question non moins difficile à résoudre dans le bon sens est celle de la toilette pour recevoir des visites ; il faut que le grand couturier y déploie des trésors d'invention et de tact. Il faut que cela soit un
peu plus qu'une robe d'intérieur, un peu moins qu'une toilette de ville. Dieu ! que de nuances! Et tout cela pour n'être point certaine d'échapper aux malices de la critique des bonnes amies !
On n'en finirait pas s'il fallait énoncer toutes les circonstances pour lesquelles il est séant que la toilette ne soit pas laissée au hasard : cérémonies officielles ou familiales, conférences, réceptions à l'Académie, répétitions générales, sermons, séances de musique de chambre, dîners, concerts, bals, soupers aux cabarets, théâtres, sans oublier les courses, les promenades hors la ville, l'auto, les voyages, les tenues de sleeping et de bateaux, de plage et de montagne, et bientôt d'aviation ; et beaucoup d'autres que j'oublie. Car les grands couturiers sont inlassables ; ils ont des idées
pour cette infinité de costumes qu'il faut renouveler sans cesse, et comme ils ne pourraient pas se souvenir d'un chiffre donné à chaque costume, ils lui donnent un nom de baptême emprunté soit à un succès de théâtre, soit à un fait d'actualité. C'est ainsi que récemment il y eut des élégantes vêtues d'un Paulhan, manteau de voyage; parmi les costumes tailleurs rencontrés aux courses, les connaisseurs notaient Vierge folle, Veuve joyeuse, Snohinette, Trente et Quarante, Edottard VII, Fiainette, Taximètre, Almsiras, le Congrès, le Magh:^en, la Rafale, Tire-au-flanc, Sisovath, la Douma, Autobus, le Fahir, Roi Haakon, l'Entente cordiale. Ville de Paris, XX^ siècle, Chantecler, You- You, Blériot, Doover-Castle, Verdun, Monoplan, Saïd-Ali, tandis que le soir, à la clarté d'illuminations féeriques, de | belles mondaines promenaient Fille du ciel, Messaline, Cavaliera, Corinthienne, Armenonville, Radium, Priola , '~- Af""" Buterfly, Sonmphady, la Furie, Shehera:(ade, Oiseau de feu, etc.
Et cela nous explique pourquoi les grands couturiers d'autrefois donnaient à certains types de vêtements des noms qui sont venus jusqu'à nous.
Il y avait de ces noms qui étaient
délicieux. On lit dans Hurtaut
et Magny, à la date de 177c) :
« La robe de la couleur la plus à la mode est appelée cheveux de la reine. A celle-là succède la couleur puce. On porte des robes garnies de la même étoffe : le satin paille à boyau est surtout fort en vogue. On les garnit de différentes façons, soit en gaze, soit en dentelle ou fourrure. On compte
cent cinquante espèces de garnitures. Ensuite viennent les satins brochés et peints qui ont chacun un nom. Les plus à la mode sont couleur de soupir étouffé. Les vert-de-pomme rayés de blanc ont aussi un grand succès; on les nomme vive-bergère... Voici les noms de quelques garnitures : les plaintes indiscrètes, la grande réputation, l'insensible, le désir marqué. Il y en a à la préférence, aux vapeurs, au doux sourire, à l'agitation, aux regrets superflus, à la composition honnête...
« Les rubans les plus à la mode s'appellent attention, marque d'espoir, œil abattu, soupir de Vénus, un instant, une conviction, etc.. On a vu à l'Opéra une dame avec une robe soupir étouffé, ornée de regrets superflus, avec un point au milieu de candeur parfaite, une attention marquée, des souliers cheveux de la reine, brodés en diamans en coups perfides, et le veneT^-y-voir (couture placée derrière le soulier) en énieraudes ; frisée de sentimens soutenus, avec un bonnet de conquête amusée, garni de plumes volages, avec des rubans d'œil abattu; ayant un chat sur les épaules, couleur de gens nouvellement arrivés, derrière
une médicis montée en hieviséance ^ avec un désespoir d'opale et un manchon d'agitation nionientanée. >/
Certains ont voulu voir dans ces noms ] niaise qu'excesnoms dont sont duction, les inturiers, on coms'agit là que le but est netnique. Seulepas d'appor-
la trace d'une sentimentalité aussi sive; mais, quand on lit les baptisées, à mesure de la proventions de nos grands couprend très bien qu'il ne d'une qualification dont tement mnémotechment, on ne dédaigne ter dans le choix du nom, un peu de gaieté, d'ironie, de verve.
d'humour : par un rappel d'actualité, on montre que l'on vit dehors, que l'on va au théâtre, que l'on a de la lecture, que l'on est au courant de l'art. Tant pis si les historiens à venir, comme certains le firent à l'endroit du dix-huitième siècle, oublient de mettre les bonnes lunettes et vous taxent de mièvrerie et d'enfantillage. On aura eu un vocabulaire fleuri et glorieux et
amusant parfois pour désigner des choses que des chiffres ou des lettres eussent rendues insipides à la longue.
A côté de la variété des costumes et de la diversité des formes, qui viennent d'être signalées, il convient de s'arrêter à cette autre variété, extrêmement abondante, qui est constituée par la couleur.
On sait que la couleur affecte vivement notre sensibilité. On peut même affirmer qu'un individu dont la sensibilité demeure réfractaire à la couleur est un infirme, soit que son organe visuel soit imparfait, soit que sa puissance émotive soit dégénérée. Mais les femmes surtout ont devant les couleurs des perceptions sensibles d'une particulière acuité.
Il en est pour qui telle nuance est un supplice, telle autre une véritable jouissance. Celle-ci veut des tons francs, éclatants, jusqu'à la crudité. Celle-là ne supporte que les demi-teintes, les colorations atténuées, changeantes, fugitives, comme si un harmoniste en avait bémolisé le diapason. L'on voit d'ici quel clavier immense s'offre alors à la couleur, puisque, à côté des tons révélés par la décomposition de la lumière blanche réfléchie sur les faces du prisme, il y a la gamme des niiances pour chaque ton.
Certes, il y a parfois une couleur, avec ses dérivés, qui a la cote d'amour de la mode ; mais remarquez que jamais la mode ne s'en tient en même temps à une seule couleur : et cela par cette nécessité que la mode doit plaire, et qu'il y a, ainsi que je le notais plus haut, des couleurs auxquelles certains tempéraments, certaines prédispositions nerveuses ne s'adapteront jamais.
Et cela n'est pas une manière d'être spéciale à notre temps. Il en fut toujours de mêiue. Seulement, autrefois, en des âges très lointains, comme on ne voyait pas, dans le plus ou moins de puissance affective des couleurs, des causes physiologiques — on pourrait presque dire pathogéniques — on leur prêtait des significations de symboles ; et des auteurs ont dressé la liste de ces significations qui nous paraissent bien un peu hasardées, mais que certainement bon nombre de femmes nerveuses ne seraient pas éloignées d'adopter encore aujourd'hui.
Dans un vieux livre publié vers la seconde moitié du quinzième siècle, un auteur, qui a la modestie de cacher son nom, nous apprend que son travail est ^< très utile et subtil pour sçavoir et cognoistre d'une et chascune couleur la vertu et propriété. » Et il nous apprend que :
Le Blanc signifie beauté, joie, justice, bonne conscience, chasteté, virginité, humilité ;
Le Rouge, chaleur, activité, hardiesse, colère, fierté, santé ;
Le Bleu, amitié, courtoisie, éloquence, adresse, jalousie;